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{çuœ tametsi Cœsar intelligebat,.^), est-il ajouté dans le récit: malgré cela (ou plutôt à cause de cela), il use du langage le plus bienveillant à Tégard de la députation ; il lui donna l'assurance qu'il ne rend pas la oité responsable de l'ignorance et de l'emportement de la populace , que cela n'ôte rien à ses bons sentiments pour les Éduens . — Mais suivons rigoureusement le texte, qui prend ici une grande importance,
« Lui-même s'attendant à un mouvement plus considérable de la Gaule, pour ne pas être enveloppé dans un soulèvement général des cités, il commençait à examiner de quelle manière il pourrait faire retraite de devant Ger* go via, et rassembler de nouveau toute son armée. » [Ipse majorem Galliœ motum exspectans^ ne ab omnibus civitatibus circumststeretur, consilia inibai, guemadmodum a Gergovia discederefj ac rursus omnem exercitum contraheret. xuii.)
Cette phrasô est complète, limpide, dans la pensée comme dans la rédaction. On vient de voir quels événements graves sont survenus pendant le siège de Gergovia , César a des raisons de penser que la situation va encore s'aggraver davantage. C'est pourquoi il lui faut songer à quitter cette position compromise. On voit même où César va tendre en partant de là^ c'est à rallier Labienus et les quatre légions qu'il a envoyées avec lui du côté de Lulèce.
Toutefois il y a encore dans le texte un dernier membre de phrase, à savoir :« De peur qu'un départ causé par la crainte de la défection ne parût ressembler à une fuite.
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— Ne profectioy nata a timoré defectionis, similis fugœ videretur. »
Voilà un de ces passages où il nous semble (]ue César se dispose à jeter un voile sur le fond des événements de la guerre de Gaule.
Ce membre de pbrase d'abord, ce qui est bien extraordinaire dans un récit de César, ne semble pas exprimer une pensée claire et précise. En effet, ce départ (pro-fectio) sera un simple départ, une retraite de devant Gergovia (a Gergovia discedere)^ quel qu'en soit le motif, s'il est effectué avec calme, si les troupes marchent comme à l'ordinaire et en bon ordre. Il n'aura une apparence de fuite (similis fugœ videretur) y et ne pourra être une fuite réelle, que si ce même départ, toujours quel qu'en soit le motif, est effectué avec trouble et précipitation, avec tumulte et en désordre ^ Ainsi, dans le dépari d'une armée qui s'éloigne d'un ennemi voisin, la distinction entre l'état de retraite simple et l'état apparent de fttite, dépendant absolument de la manière dont ce départ est effectué, non du motif pour lequel il s'effectue,
' César lai-méme noas en fournit aiUears la preuve la plus claire. Voici, en effet, ce qu'il dit et que nous avons fait remarquer précédemment (au sujet d'une ruse employée par Labieous pour attirer les Trévires dans une position périlleuse) : — « Et pour mieux faire croire aux ennemis qu'il les redûate, il ordonne de décamper avec plus de bruit et de tumulte que n'en comporte l'habitude du peuple romain. Par ce moyen il rend son départ semblable à unefuUe. — El quofacUius hostibus timorisdet stispicionemj majore strepitu et tumultu quam populi romani fsrt consuetudo, castra moverijuhet. Hia rébus fUgx similem profectionem efficit, » {De Bell. galL, VI ^
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le membre de phrase que nous examinons nous paraît obscur en lui-même. On doit reconnaître également qu'il ne se lie pas à ce qui le précède dans la même phrase, où il s'agit simplement du motif du départ de César, mais non de Y exécution de ce départ d'une manière quelconque.
Remarquons surtout que Tordre chronologique dans le récit, la filiation naturelle des faits et des pensées, n'appelle nullement ici la pensée dune fuite. César n'a jamais fui jusqu'à ce jour, son armée n'est point démoralisée; il est depuis le commencement de cette campagne dans une série non interrompue de succès; rien n'indique qu'il ait essuyé un échec quelconque, ni qu'il soit dans une de ces situations qui justifient ou qui expliquent la pensée d'une fuite. Par conséquent, le membre de phrase où il en semble préoccupé ne se rattache nullement à quoi que ce soit de tout ce qui précède.
Il ne tient non plus aucunement à ce qui va suivre. En effet, il y a là dans le texte une transition tout artificielle et littéraire, qui constate même la séparation des idées, et qui mérite d'être remarquée. Voici en quels termes César continue : « Comme il pensait à cela, il lui parut se présenter l'occasion d'un bon coup de main à exécuter. — H^^c cogitanti visa est facultas bene rei gerendœ. » — Cette transition tout à fait grammaticale pourrait aussi bien, et même plus naturellement pour le sens, être placée immédiatement avant le membre de phrase en question; et on peut supprimer ce membre de phrase sans qu'il en résulte la moindre lacune dans le récit. Il est facile de s'en
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assurer en réalisant cette suppression dans le texte de la manière suivante : « Lui-même , s'attendant à un mouve* ment plus considérable de la Gaule, pour ne pas être enveloppé dans un soulèvement général des cités, il commençait à examiner de quelle manière il pourrait faire
retraite de devant Gergovia, et rassembler de nouveau toute son armée. Comme il pensait à cela, il lui parut se présenter l'occasion d'un bon coup de main à exécuter. . . »
Le membre de phrase où se trouve l'idée d'une fuite est donc intercalé dans ce passage. Si l'idée d'une fuite doit se présenter, ce n'est point ici le lieu. Ce n'est pas même le moment de se préoccuper d'un départ effectif prochain, une telle préoccupation ne s'expliquant et ne pouvant se justifier par aucune cause quelconque. Cela est si vrai que, à l'instant même, César songe à attaquer l'ennemi et va livrer l'assaut à Gergovia.
L'inutilité du membre de phrase précédent où se trouve l'idée d'une fuite est donc, sauf un but caché, évidente.
Quel était ce but?
On a dit à Rome que César s'était enfui de devant Ger^ ffonia. On l'a dit et onj'a cru sur de bons renseignements, puisque Suétone l'a affirmé, et qu'après lui Eutrope et Orose l'ont répété en ces termes : « Et ainsi là (devant Gergovia), César, chargé par les ennen^is qui se précipitent de la hauteur, ayant perdu une grande partie de son armée, vaincu, s'enfuit ^ » Or, pour qu'on ait pu dire
' C'est le texte qut nous avons pri.< pour êpi^rnphe du présent chapitre.
d'un guerrier tel que Jules César ^ sur qui tous les contemporains avaient les yeux fixés, qu'il s'était enfui de devant Gergovia avec six légions; que ce héros de Rome, avec une telle armée, avait fui devant des Gaulois, il a bien fallu que cela fût vrai. Car c'était là un fait militaire trop grave, un fait matériel trop considérable, pour que, s'il n'eût pas été avéré, on eût eu l'audace de l'affirmer et de le publier , et pour que, sûrement établi et accepté comme tel, on pût le nier, ou le passer sous silence dans le récit de cette guerre de Gaule.
Il est clair d'ailleurs que César ne pouvait rapporter ce fait aussi simplement que le rapporte Eutrope, d'après Suétone. Aurait-il donc voulu, comme pour expliquer et dissiper une erreur possible de l'opinion publique, affronter, dans ce membre de phrase précédent l'idée et le mot de fuite^ en le plaçant à ce point du récit où rien encore ne rend le fait croyable, afin d'éviter cette idée et ce mot quand les événements les proclameront d'eux-mêmes ? — Suivons.
<c Comme il pensait à cela, il lui parut se présenter l'occasion d'un bon coup de main à exécuter. ^ Puis César dresse son plan, prépare tout, et lance les légions à l'assaut de Gergovia, dans l'espoir de s'en emparer à l'improviste, comme il s'était emparé d'Avaricum. Mais ici Yercingetorix était présent et connaissait la ruse militaire qui avait réussi à Avaricum. Les Gaulois accourent au point surpris, arrêtent les Romains, les refoulent et les précipitent par le versant du mont. César les reçoit,
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les soutient en cédant, avec la dixième légion qu'il tenait en réserve ; puis celle-ci, à son tour, est reçue et soutenue par les cohortes de la treizième, qu'il a fait venir en toute hâte du camp ; et enfin, une fois dans la plaine, les légions retrouvant de plain-pied tous les avantages de leurs armes, s'arrêtent, se reforment et font face à l'ennemi. Vercingetorix, qui les a précipitées jusqu'au pied du mont, fait remonter les siens dans la place.
« Le lendemain, César, ayant convoqué ses soldats, leur reproche leur témérité et leur ardeur aveugle» d'avoir voulu juger eux-mêmes jusqu'où il fallait aller et ce qu'il fallait faire, et de ne s'être pas arrêtés au signal donné de la retraite et de ne s'être pas laissé retenir par les tribuns des soldats et les lieutenants...
< Ensuite et en terminant sa harangue, il raffermit le courage des soldats, de crainte que leur moral ne fût ébranlé par ce revers, et qu'ils n'attribuasseût à la valeur des ennemis ce qui était résulté du désavantage du terrain : lui-même persistant, au sujet du départ^ dans la même pensée à laquelle il s'était arrêté précédemment — [eadem de profectione cogitans, quse ante senserat...^). »
Voilà une défaite dont il n'est pas possible de méconnaître la gravité. Les pertes que César accuse, 46 centurions et environ 700 soldats^ pourront paraître légères, mais il ne faut pas perdre de vue que c'est lui qui a dicté
* £i ad exiremwn confirmatis nUUtibus^ ne ob hanc causam, animo per^ moverentur, neu guod iniquUas loci atttUisset id vlrtuH hostium iribuereni : eadem de profectione cogitans, qux ante senserat,...
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le bulletin. Au sujet de la bataille de Pbarsale, les pertes qu'il accuse ne sont que de 30 centurions et de 200 soldats : c'est donc encore bien moins. Eutrope, parlant d'après Suétone, rapporte l'assaut de Gergovia de même que César ; sauf que, au sujet des pertes qu^y essuyèrent les Romains, l'estimation qu'en donne Eutrope indiquerait qu'elles furent beaucoup plus considérables que ne le dit César. — « Chargé, dit Eutrope, par les ennemis qui se précipitent de la hauteur, ayant perdu une grande partie de son armée . . . Erumpentibus desuper hostibus pressus^ mulia exercitus sut parte perdita... w ^
Quoi qu'il en soit des pertes réelles, la défaite de César est bien certaine. Le moral de son armée est ébranlé ma* nifestement, puisqu'il s'efforce de le raffermir.
Si, au lieu d'expliquer d'avance le motif de son départ alors qu'il ne partait point mais qu'il songeait à livrer cet assaut malheureux. César en eût parlé à présent qu'il va partir ; et si, au lieu de montrer sa crainte de paraître fuir quand rien encore ne motivait une telle préoccupa* tion de sa part, il en eût parlé à cette heure où l'idée de fuite se présente naturellement à l'esprit. César eût suivi à ce sujet l'ordre habituel de sor récit, l'ordre chronologique, la filiation lumineuse des faits et des pensées. Lors donc qu'il nous a dit que : « Lui-même, s'attendant à un mouvement plus considérable de la Gaule, pour ne pas être enveloppé dans un soulèvement général des cités, il commençait à examiner de quelle manière il pourrait faire retraite de devant Gergovia et rassembler de nouveau
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toute son armée, sans qu'un départ causé par la crainte de la défection parût ressembler à une fuite, » n'expliquait-il pas, avant l'assaut, la situation où il allait se trouver après l'assaut ? L'idée de fuite que son explication présente dans le dernier membre de cette phrase, et que rien n'appelait précédemment dans le récit, n'y serait-elle pas maintenant très-naturelle? Le lecteur ne partagerait-il pas son inquiétude au sujet de tout ce qui peut survenir à son départ, et de la difficulté de rassembler de nouveau toute son armée? Poursuivons l'examen de la situation.
César nous a montré un double but qu'il voulait atteindra : 1^, ne pas être enveloppé dans un soulèvement général des cités ; 2® rallier le corps d armée de LabienuSy gui était du côté de Lutèce. Il lui était difficile d'atteindre à la fois ces deux résultats. En effet, à partir de Gergovia, pour ne pas être enveloppé, il faudrait qu'il se retirât au sud, vers la Province, à l'opposé du pays de Lutèce ; et pour rallier Labienus du côté de Lutèce, il faudrait, tout au contraire, qu'il marchât au nord, à travers le pays éduen, qui a donné des signes de défection, et qu'il s'engageât dans le centre même de la Gaule. Cependant, s'il lui reste une cité alliée sur laquelle il puisse compter, par exemple celle des Lingons, Gésar^ qui connaît parfaitement la Gaule, peut, par un trait de génie et en habile homme à qutl'or ne manque pas, donner rendez-vous à Labienus chez les Lingons, dans la vallée de la Saône ; tandis que lui-même d'abord se dirigerait à l'est, vers la Province, puis remonterait au nord, par la vallée de la Saône, pour
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arriver aussi de son côté che2 les Lingons, et y faire sa jonction avec son lieutenant. C'est là Tunique manière d'atteindre à la fois le double but. Voyons quel parti va prendre César.
« Ayant toujours au sujet du départ la même pensée, à laquelle il s' était arrêté auparavant, il fit sortir les légions du camp, et les rangea en bataille dans une position avan'" tageuse. Gomme cela ne décidait pas Vercingetorix à descendre dans la plaine, après avoir engagé une escarmouche de cavalerie avec succès, il fit rentrer l'armée romaine dans le camp. Le lendemain, après avoir répété la même manœuvre, pensant que c'était assez pour rabattre la jactance gauloise et raffermir le moral des soldats, il décampa dans la direction des Éduens. A ce moment même, t ennemi ne F ayant point poursuivi, il parvint le troisième jour sur F Allier , rétablit un pont et y fit passer son armée Là...* »
Jamais ailleurs, que nous sachions, César ne s'est présenté sous cette apparence d'un héros d'Homère. Ranger son armée dans une position avantageuse pour offrir à son ennemi de combattre en ligne : n'est-ce pas ici proposer à Vercingetorix le désavantage du terrain et de plus un mode
' Eadem de profectione eogitans, qux ante senserat, legiones ex^eastris eduxitf ademque idoneo loco constituit. Quum Vercingetorix nihilo tnagis in SBqvutn locum descenderet^ levi fticto equestri prœUo, atque eo secundo^ in ccatra exerciium reduxit. Qvum hoc idem postero diefecisset^ satis ad €kilr lieam ostentationem minuendam miUtumque animos confîrmandos fàctttm existimans, in JSduos ccutra movit. Ne tumquidem insecutis hostibus, tertio die ad flumen Elaver pontem refecit, atque exercitum transduxit, /M...
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de combat qu'il ne pourrait accepter, même dans des conditions de terrain égales, d'après sa tactique bien arrêtée et déclarée, que César lui-même nous a fait connaître précédemment : tactique forcée, suivant nous, par le défaut d'armes soit offensives, soit défensives, comparables à celles des Romains? Constater, après un tel défi, que Vercingetorix ne descend pas dans la plaine (ce qui même est inexact au sujet de sa cavalerie qu'il y fait descendre), et ajouter que c'est avoir assez fait pour rabattre la jactance gauloise : cela prouve-t-il autre chose vraiment, sinon que les Gaulois avaient peut être raison de se glorifier? Ce langage, enfin, est-il à la hauteur de l'idée que l'on a de César ? Vercingetorix eût-il humilié les Romains en les invitant à remonter à l'assaut de Gergovia? Plusieurs passages des Commentaires prouvent que lorsque César désire réellement attirer les Gaulois au combat, loin de les provoquer, il feint de les craindre : ce qui lui a réussi plusieurs fois, ainsi qu'à ses lieutenants ^ Cette manœuvre des légions et ces paroles de César sembleraient donc n'être qu'une démonstration vaine : à moins que la suite du récit ne nous en laisse apercevoir un motif plus sérieux.
César s'est trouvé une autre fois dans une situation tout à fait pareille à celle-ci : il avait alors Pompée pour adversaire, et le rapprochement de ses actes et de son récit, dans les deux cas, pourra jeter ici quelque lumière. Du reste, ce n'est pas le seul rapprochement à faire entre la
' Voir de belL GalL, V, xlviii; — III, xriii; — VI, vi.
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lutte de César contre VerciDgetorix et sa lutte contre Pompée.
Ayant donc attaqué Pompée dans ses lignes, près de Dyrrachium, César fut repoussé^ comme il vient de Tètre devant Gergovia^ et perdit beaucoup de monde. De même il harangua ses soldats pour relever leur moral abattu. Enfin de même encore il décampa immédiatement dans la direction d'ApoUonie. Or dans ce cas-là, où des deux côtés c'étaient des Romains qui combattaient^ César n'avait aucun intérêt à voiler des faits connus de tous, et il nous dit pourquoi et comment il s'éloigna alors de Pompée, de même qu'il s'éloigne ici de Yercingetorix.
Quelques hommes d'élite, est-il dit dans le récit de la guerre civile, demandaient à rester et à combattre de nouveau. « Au contraire. César ne comptait point assez sur des soldats terrifiés et pensait qu'il leur fallait du temps pour reprendre courage... C'est pourquoi , sans perdre un instant de plus que ne l'exigeaient les soins à donner aux blessés et aux malades, dès la nuit venue, il fit partir d'avance tous les bagages pour ApoUonie, avec défense de prendre aucun repos avant d'être arrivés à destination. Une légion fut envoyée pour les escorter. Ces précautions prises, il retint deux légions dans le camp et commanda aux autres légions de prendre les devants par le même chemin, en les faisant sortir, dès la quatrième veille (trois heures du matin), par plusieurs portes. Et après avoir laissé écouler un certain temps, afin que, sans manquer à la règle militaire, son départ ne fût connu que le plus tard
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possible, il ordonna de proclamer le départ (conclamare vasd) : sortant aussitôt et ralliant Tarrière-gaixle, il fut bien mie hors de Yue du camp de Pompée. Ni Pompée non plus, dès qu'il connut le parti qu'avait pris César, ne mit du retard à le poursuivre. . . Il fit prendre les devants à sa cavalerie pour harceler Tarrière-garde. Mais elle ne put l'atteindre, parce que César suivait un bon chemm et avait beaucoup d'avance sur elle. Cependant, quand on fut arrivé sur le Génuse, fleuve à bords difficiles, la cavalerie de Pompée atteignit des traînards... C'est ainsi que des cours d'eau très-profonds et de très-grandes difficultés à franchir ne causèrent à César aucun dommage. Car Pompée, une fois en retard le premier jour, se donna vainement beaucoup de peine les jours suivants... Le quatrième jour, il mit fin à la poursuite ' . »
Voilà comment César procède lorsqu'il veut faire retraite sans être poursuivi, sinon le plus tard possible, et qu'il veut gagner du temps pour traverser sans combat un cours d eau profond qu'il doit rencontrer sur sa route. C'était précisément le même cas au départ de Gei^ovia. Il nous semble donc que, pour ces mêmes motifs et dans ces mêmes conditions, César a dû partir de devant Gergovia, de même qu'il est parti de devant Dyrrachium, et qu'il a pu le faire de cette même manière, sans qu'il soit besoin de changer un seul mot à son récit, que nous avons cité précédemment.
' Contra ea Cauar nequesatis nMUibus perterrUis confldebat... De belL eèv.f m, Lxxix, uxv, Lxxyn).
490 JULES CÉSAR EN GAULE, ComiENT. VIL
Remarquons, en effet, que rAIIier coule très-près de Gergovia; qu en cet endroit de son cours, il est bien plus facile à traverser que beaucoup plus loin en aval, après qu'il a reçu la Dore. Mais si César eût passé rAIIier tout près de son camp, il eût pu être attaqué dans l'embarras du passage. Il fallait donc gagner du temps, et pour cela prendre l'avance, comme il fait ici, et comme il fit devant l'armée de Pompée.
En se rendant compte ainsi du mode de départ de Gergovia, la manœuvre des légions que César rangea en bataille devant son camp aurait eu un motif sérieux, celui de dissimuler son intention de partir, et, en même temps, de faciliter le départ. En effet, pendant que les légions, placées comme un rideau devant le camp, attiraient sur elles toute l'attention de l'ennemi, on a pu, comme près de Dyrrachium^ tout préparer pour le départ. De même encore, la nuit venue, les bagages ont pu filer avec une escorte, et les légions ont pu les suivre immédiatement, en tenue de combat. De cette manière, en un instant, toute l'armée a dû se trouver en marche, dans l'ordre de retraite : ordre inverse de celui que César lui faisait prendre à l'approche de l'ennemi, et dont il a été parlé à propos de la première campagne \
Enfin, César a fort bien pu constater qu'il arriva sur l'Allier sans avoir été poursuivi par les Gaulois. 11 eût pu également constater qu'il arriva sur le Génuse sans avoir
I bans notre précédent volume^ page 372;
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § il. 191
été poursuivi, puisqu'il ne vit personne; pour une bonne raison : il allait si vite I Mais, au temps d'arrêt inévitable pour passer le Génuse, la cavalerie de Pompée survint et atteignit les traînards : nous allons voir bientôt si personne ne survint au passage de l'Allier.
Mais auparavant déterminons le point de l'Allier où eut lieu ce passage. César nous dit qu'il y arriva et y fit passer son armée le troisième jour de marche depuis Gergovia. Or, du point où il avait passé l'Allier précédemment, il avait mis cinq jours pour arriver devant Gergovia. En se retirant a-t-il marché plus vite et repassé la rivière au même point? S'il a marché comme à l'ordinaire, en tenant compte du temps nécessaire, pour rétablir le pont et faire passer l'armée, nous croyons qu'on peut compter approximativement soixante-dix kilomètres parcourus du camp au pont. Cela porterait le passage de l'Allier près de Varenne, avant le confluent de la Sioule. Mais^ pour demeurer dans toute la latitude du texte, disons, avec M. Rossignol, que César a passé l'Allier entre Vichy et Moulins ^
* Qu'on veuille bien nous permeUre de placer ici une observation. — A partir de ce point des CommenUUres où nous en BODunes, jusqu'à la fin du septième livre, nous avons été obligé de nous séparer complètement de toutes les opinions admises jusqu'à présent, dans rappréciation et TapplicatioD locale de ces péripéties de notre histoire ancienne, où nous tentons de porter la lumière; Ainsi désormais, nous allons exposer, touchant la guerre de Verdngetorix, une opinion totalement nouvelle; et nous osons espérer que le lecteur attentif partagera notre conviction à cet égard, s*il reconnaît comme nous qu'elle est fondée sur tout Tensemble des documents qui nous sont parvenus : c*est-à-dire sur une concordance complète soit avec les divers textes des CommetUaires (que nous aurons soin de dter), soit
S III. — Temps d*arrét au-delà de l'Allier. — lasurrectioa géaérale des cités : fuite des légions vers le haut du cours de la Loire et passage de ce fleuve à gué. — Séjour de César dans la vallée de la Saône, puis marche au nord, à la rencontre de Labienus.
Reprenons le récit de l'illustre auteur. — « Là (au passage de FAllier), les Éduens Yiridoniare et Eporedorix viennent apprendre à César que Litavic est parti avec toute la cavalerie pour tâcher de soulever les Éduens, et qu'il est nécessaire qu* eux-mêmes prennent les devants pour maintenir la cité. — César, bien que déjà beaucoup de choses lui eussent révélé la perfidie des Éduens, et qu'il ne pût douter que le départ de ceux-ci ne précipitât la défection de la cité, ne croit pas cependant devoir les retenir, ne voulant ni paraître leur faire injure, ni donner aucun signe de crainte. Au départ de ceux-ci, il leur rappelle brièvement tous les bienfaits dont il a comblé les Éduens, quels et dans quel état d'abaissement ils étaient lorsqu'il les a reçus. •• et à quel degré de fortune et d'agrandissement il les a élevés, au point que non-seulement ils se trouvent rétablis dans leur situation ancienne, mais encore ils paraissent dépasser en dignité et en influence tout ce qu'ils ont jamais pu être à aucune époque. Cela dit, il leur donne congés »
avec divers points de repère qui y sont indiqués çà et là, soit avecce qu*ont dit au même sujet d'autres auteurs anciens, soit enfin avec la géographie physique du territoire de la Gaule, et avec les raisons stratégiques^ les plus évidentes.
* Ibi^ a Viridomaro atque Eparedorige jEduis appeUatus, discU cum amni equitatu LUavieum ad soUicitandos ^duos prq/èctum; opus esse ei ipsos prsecedere ad confirmandam cïvitatem. Etsi mtUlis Jam rébus perfldiam
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § m. 193
Voilà encore un de ces passages qui nous paraissent exceptionnels dans le récit des Commentaires. Ici, Tinsuffisance d'indications utiles est manifeste. Il manque tout ce qu'il importait le plus d'indiquer. En effet, exa* minons les choses. Là {ibi)j au passage de t Allier^ voiL^ où se trouve César quand Yiridomare et Eporedorix demandent à lui parler et lui apprennent que Litavic emmène toute la cavalerie. Mais comment Litavic, l'ennemi déclaré de César, a-t-il pu se trouver là pour emmener ainsi toute la cavalerie de César ? D'où est-il sorti ? Nous avons bien vu précédemment Litavic, son coup manqué dans cette même région, s'enfuir à Gergovia. — Litavicus... Gergoviam prof agit. — Il était donc dans Gergovia quand César est parti de son camp, établi devant cet oppidum. Il faut donc nécessairement, tout au moins, que Litavic ait de sa personne poursuivi César et l'ait atteint ,au passage de l'Allier (comme Pompée l'atteignit au pas- ' sage du Génuse), bien que César vienne de nous dire que personne ne le poursuivait quand il se rendait sur l'Allier. Ainsi, un premier point incontestablement démontré, c'est que Litavic, qui était avecVercingetorix dans Gergovia,
jEduorum Cxsar perspeciam habebcU, aique horum discessu admaturari cïvUatis defecUonem existimabat, tafnen retinendos eos non censuU, ne aut inferre injuriam videretur, aut dare tlmoris aUquam suspicionem, Disce' deniUnu his breviter sua in Jiduos mérita exposuU : guos et quam humUes accepisset, compulsos in opplda, multatos agris, omnibus ereptis copiis, imposito stipendia, obsidibus summa cum contumelia extortis, et quam in foriunam quamque in amplitudinem dediucissel^ ut non solum in pristinum statum redissent, sed omnium temporum dignilatem et gratiam antecessisse viderentur, His datis mandatis, eos ab se dimisit. — Vll, lit.
194 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VU.
a poursuivi les Romains à leur départ de devant cet oppidum, les a atteints au passage de TAUier, et là, par un moyen quelconque, leur a enlevé toute la cavalerie éduenne qui était avec César depuis son départ de Decetia.
C'était évidemment un point capital à expliquer que cette intervention de Litavic au passage de TAllier, où il enlève toute la cavalerie auxiliaire de César, et le récit ne présente aucune explication à ce sujet ; il y a donc ici défaut manifeste d'une indication très-importante à connaître.
Mais Litavic a-t-il tout seul poursuivi César à son départ de Gergovia ? Et Vercingetorix avec son armée, que fait-il? Est-il resté dans l'oppidum? En est-il sorti comme Litavic ? Poursuit-il César? Lorsque César a l'avantage et qu'il cherche à attaquer l'ennemi, les Helvètes, Arioviste, Afranius, Pompée, ce même Vercingetorix dans cette même région de l'Allier, rien n'est omis dans le récit. On voit tous les mouvements des armées , du côté de César, du côté opposé ; rien n'échappe aux regards ; c'est un spectacle^ Ici, pas un mot n'est dit de Vercingetorix, ni de son armée ; pas un mot ne va en être dit de longtemps. C/cIa ne peut tenir à ce que César aurait manqué de renseignements sur ce qui se passa alors; car, si l'on y fait attention, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il a toujours été renseigné sur toutes choses durant cette guerre : César connaissait la puissance de l'or et ne l'épargnait pas : il lui coûtait si peu 1 Serait-ce donc parce que les rôles se trouvent maintenant changés, qu'ici il aurait sup-
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primé celui de Vercingetorix ? Quoi qu'il en soit, cette lacune complète du récit, concernant Vercingetorix et son armée, nous paraît incontestable et capitale ^
Remarquons encore, de la part de César, cette appréhension de paraître faire injure à ces deux Eduens, Viridomare et EporedoriXj s'il les eût retenus auprès de lui, tandis que ce même César, campé sur les côtes de la Manche, où il avait tout préparé pour passer en Bretagne^ sur le simple soupçon fpiun noble chef éduen, Dumnorix, qui voulait rester sur le continent et qui reprenait le chemin de sacité^ avait quelque mauvaise intention, envoya aussitôt à sa poursuite un
' Les Commentaire» préseDtent deux lacunes totales, oU le texte même est interrompu. L'une, dans le récit de la guerre civile près de DyrrachiuDiy correspond d'après d'autres auteurs anciens à un événement où César, trahi par un homme qui paraissait trahir Pompée, au lieu de surprendre l'ennemi, fol lui-même surpris, courut de sa personne un très-grand danger, et perdit boa nombre des siens. L'autre lacune totale correspond au siège d'Avaricum (Bourges), durant lequel Vercingetorix, campé dans le voisinage, harcelait de près les Romains, leur coupait les vivres, et paraîtrait les avoir réduits à la famine. En effet, on peut en juger par ce qu'ils ont souffert de la faim près de Dyrrachium, où ils étaient réduits à manger de l'herbe appelée chara ; n s'jjel de quoi César fait la réflexion suivante : « Que ses soldats avaient souffert bien davantage encore à Àvaricum, où ils eurent à subir la plus grande famine qu'ils aient jamais endurée. » (De Bel. civ., 111, xlvii.)
César éprouva aussi à Avaricum plusieurs échecs graves qui sont trèslê^rement indiqués dans les Commentaires, mais qu'Eutrope signale, d'après Suétone, en ces termes : — Quod oppidum diu oppugnatum tandem, post multas Romanorum clades, pluvio die, quum hostilium machinarum amenta nervique tanguèrent, applicitis turribus, captum atque deletum est, — On Toit que cette famine et ces échecs graves coïncident juste avec la fureur inouïe des Romains qui massacrèrent tous les habitants d'Avaricum.
De ces remarques rapprochées du texte que nous examinons, on est autorisé à conclure : que César a omis des indications importantes dans le récit des événements où il n'avait pas jouô le beau rôle; et qu'il a fait cet honneur à ses adversaires au moins trois fois, une fois à Pompée et deux fois à Vcrcin* getorix.
196 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.
corps de cavalerie, avec ordre de le ramener, bon gré mal gré, et en cas de résistance, de le mettre à mort. « Dumnorix rappelé, dit le texte, voulut résister, se défendant de la main, invoquant la foi des siens, ne cessant de se récrier; qu'il était homme libre, citoyen d'une cité libre. Les cavaliers, comme ils en avaient reçu Vordrey entourent leur homme et le tuent ^. y> Or Dumnorix était Éduen, comme Viridomare et Eporedorix, à qui César ici craint de faire injure; de plus, il était prince du premier rang et frère du druide Divitiac, qui était Tami dévoué de César, et à qui César devait la plus grande reconnaissance pour les plus grands services. Les temps étaient donc bien changés, puisque, d'une époque à l'autre, César usait de procédés si différents à l'égard des Ëduens ! Et cette appréhension de manifester lui-même des craintes ! Que penser de cette sorte de protestation déjà faite précédemment et renouvelée ici par un homme tel que César ? Qu'en doit-on conclure, sinon peut-être que, ce jour-là, il eut des craintes réelles?
César avait aussi dans son armée dix mille hommes cCin^ fanterie éduenne, demandés par lui à la conférence de Decetioj conduits à son camp de Gergovia par ce même Lilavic qui vient d'emmener toute la cavalerie éduenne, et qui déjà alors avait tenté d'enlever à César toute cette
' lUe enim revocaitts resUlcre, ac se monu defendere, suonimque fidem implorart cœpil, sxpe clamUans .* liberum se liberxque civitatis esse, isli, tit cral Imperaluni, circuinsistunt hominemque inlerficlunL {De bel, Gali, V. VII.)
DEUXIÈME ÉPOQUE, Ciiap. II, § in. ^ 197
infanterie auxiliaire, pour l'emmener chez les Arvernes, comme César l'a parfaitement expliqué alors. Cette infanterie édaenne a figuré à l'assaut de Gergo^ia, pour opérer une diversion utile aux légions (vu, xlv, l). Au moment présent, Litavic l'emmène-t-il avec la cavalerie éduenne? Viridomare et Eporedorix l'emmènent-ils avec eux ? Restet-elte auprès de César ? On ne la verra plus figurer désorsormais; on ne la retrouvera plus nulle part. Dion Cassius dit, i cette même occasion, que a Tous les Éduens qui combattaient avec César lui demandèrent à rentrer chez eux, promettant de maintenir la cité dans son alliance^ » Ici, il est facile de comprendre, au ton du récit, que le départ de Viridomare et d'Ëporedorixest une grosse affaire. Tandis que ces deux hommes étant simplement des créa* tures politiques de César, comme il Ta expliqué plus haut ; étant probablement sur le point de le trahir, comme il Texplique ici ; et Eporedorix ayant déjà auparavant, dans l'intérêt de César, trahi Litavic et ses frères et tous leurs alBdés; ces deux hommes qui changent de parti suivant leur intérêt du moment, s'ils n'emmènent point avec eux l'infanterie éduenne, ne devraient pas, ce nous semble, inspirer de tels scrupules à César. Il reste donc encore dans son récit, à l'égard de ces dix mille hommes d'infanterie éduenne, un défaut important d'indications utiles, d'où une obscurité qui ne peut avoir été que préméditée de la part d un écrivain naturellement si clair : obscurité derrière la-
' Dion Cassius, ff'utoire romaine, ch. XXXVIII.
i98 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
quelle il est permis de chercher l'indice d'une situation particulièrement difficile et grave.
Poursuivons : « Noviodumim (Nevers) était une ville éduenne bien placée au bord de la Loire. César y avait réuni tous les otages gaulois, avec le blé, le trésor public, ses propres bagages et tous ceux de l'armée, et les chevaux de remonte achetés en Italie et en Espagne. Ëporedorix et Yiridomare y étant arrivés et ayant appris dans quel état se trouve la cité : que Litavic a été reçu à Bibracte (Autun), la ville la plus influente de la cité; que le magistrat Convictolitave et une grande partie du Sénat se sont unis à lui ; qu'une députation a été envoyée ostensiblement à Vercingetorix pour lui faire des propositions de paix et d'ailliance; sur ces renseignements, ils croient devoir profiter d'une occasion si propice. Et pour cela, ils font tuer les soldats qui gardent Noviodunum ainsi que les Romains qui s'y trouvent pour affaires, ou de passage ; ils se partagent Targent et les chevaux, ils font conduire les otages des cités gauloises à Bibracte, au Magistrat. Ne croyant pas pouvoir défendre efficacement la ville, et ne voulant pas la laisser à la disposition des Romains, ils l'incendient; ils embarquent le blé à la hâte, autant qu'ils peuvent, et jettent le reste à l'eau ou dans les flammes.
(c Personnellement, ils font appel aux armes dans le pays circonvoisin ; ils disposent des postes et des gardes sur les bords de la Loire; ils se mettent à faire de tous les côtés des démonstrations menaçantes de cavalerie, dans le but de couper les vivres aux Romains, ou de les réduire par
DEUXIÈME EPOQUE, Chap. II, § m. 199
la famine à regagner la Province. Espoir d'autant plus fondé à leurs yeux que la forUe des neiges avait causé une telle élévation des eaux de la Loire qxCil paraissait tout à fait impossible de la passer à gué (ly). »
Ainsi, Yoilà encore deux partisans de César entraînés, de même que Conyictolitave, par la force de Topinion publique et par Fétat des choses dans la cité éduenne ; mais comme Yiridomare et Eporedorix devaient tout à César et avaient jusque-là tout fait pour lui, il leur faut maintenant racheter ces antécédents fâcheux par des manifestations opposées et équivalentes ; les voilà donc devenus ses plus actifs ennemis, le jour où il se trouve avoir besoin d'eux. Grande leçon politique dont les exemples ne manquent pas!
Pendant le temps nécessaire pour que tous ces événements se soient accomplis, c'est-à-dire, depuis le départ de Yiridomare et d'Eporedorix au moment du passage de l'Allier, qu'a fait César? Est-il demeuré à la même place? Où est-il actuellement? Pour fixer les idée», admettons qu'il soit en un lieu connu de cette région de la rive droite de l'Allier, non loin du point où il a passé cette rivière et que nous avons démontré ci-dessus devoir être situé entre Vichy et Moulins : disons que César est actuellement près de Lapalisse. Voilà devant lui , au nord , le pays éduen en pleine insurrection contre les Romains ; la cavalerie gauloise se montre de tous les côtés pour leur disputer les vivres ; c'est bien là la tactique de Vercingetorix : peut-être y est-il présent de sa personne et di-
200 JULES GÊSAR EN GAULE, Comment. VIL
rigeant les opérations militaires. Quoi qu'il en soit, il est manifeste que les événements se précipitent et pressent Tarmée de César.
Remarquons bien cette idée qui nous est présentée dans le récit, à savoir, que la Loire, infranchissable à cause de la fonte des neiges, va forcer les Romains à retourner dans la Province, si leur position en vient à n'être plus tenable. C'est là évidemment insinuer d'avance dans la pensée du lecteur que, si les Romains passent la Loire, ils ne se dirigeront point du côté de la Province. Cela sera répété jusqu'à trois fois, preuve que César tenait à ce qu'on le sût bien, et que la chose est importante à retenir : ne l'oublions donc pas nous-mêmes.
« César, informé de ces choses, pensa devoir ne point perdre de temps, vu les chances à courir dans l'établisse sèment de ponts, afin de combattre avant que de plus grandes forces y fussent rassemblées. — Quitus rébus cognitisj Csesar maturandum sibi censuit, si essei inperfi^ ciendis pontibus periclitandum^ ut priusquam esserit ma-fores eo copias coaciœ, dimicaret. »
Maturandum, se hâter à point. On trouve dans César plusieurs autres expressions pour indiquer l'action de se hâter : Accélérât Csesar ut prœlio intersit.., Cœsar in Italiam magnis itineribus contendit... Cœsar neçue diunio 7ieque nocturno itinere intermissoj per fines jEduorum in Lingones contendit^ ut si quid etiam de sua salute ab jEduis iniretur consilii, celeritate prœcurreret. L'expression employée dans ce dernier texte est la plus forte ; elle ré-
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § m. 201
pond à une situation extrême, à un cas de vie ou de mort d'où il ne 8*agit plus que d'échapper par la vitesse : comme dans la circonstance au sujet de laquelle César s'exprime ainsi et où il se trouva au commencement de la septième campagne.
Dans le passage que nous examinons, c'est l'expression maturandum que César emploie, et c'est la plus faible : César va se hâter à point, mûrement, se hâter lentement^ comme dit Boileau, se hâter sans perdre de temps, mais sans courir. Rien ne le presse par derrière : Yercingetorix et les siens n'y sont pas ; c'est par devant que nous devons regarder. Là [eo)^ il y a des ponts à établir et des chancea.à courir quand on les établira. Il faut donc que César se hâte
convenablement afin de combattre avant que de plus
grandes forces soient rassemblées là; sinon, il pourrait avoir sur les bras une multitude à combattre pendant le travail des ponts. Telle est bien exactement, ce nous semble, la perspective qui nous est présentée tout d'abord par ce premier texte. Maintenant suivons.
« Carj quant à prendre un autre parti et à changer de direction pour retourner vers la Province^ il ne pensait pas, même dans de telles conjonctures, en être réduit là, non-seulement parce que \infamie et Vindignité de la chose, Vohstacle des monts Cévennes et la difficulté des chemins l'en empêchaient; mais encore et surtout parce qu'il désirait ardemment faire sa jonction avec Labienus et avec les légions qu'il avait détachées sous ses ordres. — Nam, ut commutato consilio, iter in Provinciam con-
202 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.
verteret, id ne tum quidem necessario faùiendum esisHmabai, quum infamia atque indignitas rei, et oppositus mons Gebenna, marvmçue difficultas impediebat; tum maxime quod adjungi Labieno atque iis legiombus quas una mùerat, vehementer cupiebat.
Voilà une protestation formelle, une véritable démonstration morale contre toute pensée de quitter la partie et de retourner dans la Province : protestation qui doit noua rendre attentifs et circonspects, d'autant plus que les monts Cévennes couverts de neiges fondantes suffisaient bien pour écarter l'idée que César pût songer à faire retraite par cette voie, sans même que Vercingetorix eût à se mettre en peine de lui en barrer l'accès.
Mais César n'avait-il que la voie des Cévennes pour se retirer du côté de la Province ? De son temps, les lecteurs de son livre ne pouvaient guère être éclairés sur ce point; nous, au contraire, aujourd'hui que les notions géographiques sont généralement répandues, nous pouvons bien facilement nous rendre compte de la situation réelle où se trouvait alors César. Considérons la carte.
César, avons-nous dit, est actuellement sur la rive droite de l'Allier, près^ de Lapalisse. Il a donc, au sud, les Cévennes, dans le lointain; au nord, la Loire, depuis Nevers jusqu'à Digoin, où le fleuve reçoit l'Ârroux et plusieurs autres affluents considérables ; à F est, il a encore la Loire, depuis'^Digoin jusqu'aux sources du fleuve; enfin, à t ouest , se trouve le pays des Bituriges et celui des Arvemes, où étaient précédemment Vercingetorix et son armée dont
DEUXIÈME ÉPOQUE, Cbap. II, § m. 203
il n'est plus question dans le récit. César connaît parfaitement, dans la région orientale de sa position, la petite chaîne de montagnes éduennes qui sépare la vallée de la Loire de la vallée de la Saône. Il en connaît les cols et les passages, puisque c'est la région même où il a poursuivi les Helvètes pendant quinze jours, en étudiant le terrain pas à pas, pour les y surprendre dans quelque situation désavantageuse. César connaît parfaitement la position de Vienne dans la Province, puisqu'il est parti de Vienne pour rentrer en Gaule au commencement de cette même septième campagne. César sait donc (aussi bien que nous le savons aujourd'hui nous-mêmes) que, à partir de sa position actuelle, on peut se retirer dans la Province sans traverser les monts Cévennes, mais en passant la Loire à Test (contrairement à l'insinuation qu'il vient de répéter ici et que nous avons déjà fait remarquer plus haut); puis, en traversant la chaîne des petits monts éduens, par quelque col (entre Sain t-É tienne et CharoUes); ensuite de deux manières : l'une en tournant au sudj pour se rendre directement à Vienne, par la rive droite de la Saône et du Rhône; l'autre, en continuant de marcher à Test et en traversant la vallée de la Saône, pour aller prendre la voie qui mène, à travers les monts Jura, par Ceysériat en Revermont, à la Perte du Rhône : voie par laquelle César a pénétré pour la première fois dans la Gaule celtique en poursuivant les Helvètes ; et que trèsprobablement il reprenait chaque année, pour se rendre en Italie suivant son habitude.
204 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.
Ainsi, dans le texte que nous venons de citer. César ne nous montre que deux des quatre côtés de l'horizon, le nord et le sud. Depuis son départ de Gergovia, il nous laisse ignorer ce que fait Vercingetorix, à V ouest; maintenant il nous laisse encore ignorer que, à Test et en passant la Loire, se trouve la meilleure voie à suivre pour s'écarter de l'insurrection et faire retraite du côté de la Province : ce qui constitue, dans cette partie de son récit, un défaut capital ^indications importantes. Il nous donne même po* sitivement à comprendre que la voie des Cévennes est la seule par laquelle il puisse se retirer dans la Province, ce qui est contraire à la vérité géographique, qu'il connaissait à merveille.
Et puis, quel gros mot, infamie, — infamia, — dans la bouche de César ! Lui qui, d'ordinaire, parle si simplement ! C'est, croyons-nous, l'unique exemple d'un tel langage dans tous ses Commentaires. D'ailleurs, César ne savait-il pas que la mémoire de Q. Fabius Maximus Cunctator, loin d'être notée d'infamie, était vénérée à Rome précisément parce que ce grand capitaine avait su éviter un terrible ennemi et attendre le moment opportun ? N'était-ce même pas pour celte raison que, depuis lors, le peuple romain appela Fabius le bouclier de t Empire, — Imperii smtum^ j et qu'ensuite Virgile l'immortalisa dans l'Énéidc :
Ta Maximus ille es,
Unus qui nobis cunctando restituis rem?
• Florus, II, VI. Enéide, VI.
DEUXIEME EPOQUE, Chap. II, § iii. 205
Il ne semblerait donc point qu'il s'agisse ici d'un simple mouYement de retraite, d'une simple jonction à opérer avec Labienus : tout nous annonce quelque chose de'plus grave. Suivons le texte, pour sortir de toutes ces obscurités.
% C'est pourquoi, après avoir exécuté des marches forcées et de jour et de nuit, il parvint sur la Loire du côté opposé aux prévisions de tous ; et les cavaliers ayant découvert dans l'urgence extrême de la conjoncture un gué convenable, où les hommes pouvaient encore avoir les bras et les épaules hors de l'eau pour soutenir leurs armes^ il disposa la cavalerie en amont pour briser la force du courant, et les ennemis ayant au premier aspect pris répouvante, il y fit passer l'armée saine et sauve. Et ayant trouvé des blés sur pied et du bétail en abondance, après en avoir rassasié Tarmée, il entreprit de se rendre chez les Sénons. — Itaque admodum magnis diumis atque nocturnis ittneribus confectis, contra omnium opinionem ad Ugerim pervenit; vadoque per équités invento, pro rei necessitate opportuno, ut brachia modo atque humeri ad tmtinenda arma liberi ab aqua esse possent, disposito eqmtatUy qui vimfluminis refringeret^ atque hostibus primo odspectu pertur bâtis j incolumem exercitum transduxit; frumentumque in agris, et copiam pecoris nactus, repleto lis rébus exerdtu, iter in Senones facere instituit. »
Voilà donc, enfin, la vérité du fait derrière son double voile: derrière la perspective illusoire et la protestation décevante que nous avons fait remarquer ci-dessus. L'orage
206 JULES CÉSAR EN GAULE, Comme.m. VIL
que nous avons vu s'élever, semble maintenant pousser Tarmée romaine devant lui. Aussi bien, si les légions conduites par César avaient réellement couru de cette manière, en toute hâte, jour et nuit, pendant plusieurs jours de suite y non pas pour atteindre Tennemi, mais pour s'en éloigner, il fallait bien que cela se retrouvât dans ces Commentaires de la guerre de Gaule, et que les légionnaires s'y reconnussent. Ceci, on le voit, est très-important, dans l'histoire de celte guerre. Ainsi, constatons bien la chose : examinons tout avec ordre et comme il convient.
Commençons par le fait considéré dans son ensemble. Le motif, le but de la marche de César, est, nous dit-il, de faire sa jonction avec Labienus : c'est là son plus ardent désir, — vehemenler cupiebat; — soit : mais cela ne paraît pas être une raison suffisante pour courir ainsi pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, sans s'arrêter ; puis, en arrivant à la Loire, s'y jeter dans l'eau de glace jusqu'aux aisselles, sans paraître avoir cherché à établir un
pont, comme César venait d'en établir un sur TAllier, coucs d'eau moindre que la Loire. Nous avons déjà vu plus haut qu'une marche précipitée ainsi de jour et de nuit fut pré^ cisément le moyen auquel il eut recours à sa rentrée en Gaule dans une circonstance où il s'agissait pour lui-même d'échapper par la vitesse à un danger de mort« Et d'ailleurs, on ne saurait aller de ce train-là depuis les rives de l'Allier jusqu'à Lutèce, où se trouve actuellement Labienus. Le fait de cette marche, considérée d'ensemble^
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § m. 207
n'est donc point suffisamment motivé par les raisons indiquées dans le récit de César : ce qui fait naturellement supposer, en outre, l'action de quelque force ennemie poussant les légions par derrière.
Examinons maintenant les détails. Comparons la réalité, telle que César nous Ta enfin laissé voir, avec la perspective qu'il nous avait d'abord présentée. Dans \dL perspective^ eu devait se hâter mûrement, — maturandum, — se hâter à point, sans perte de temps ni précipitation. Dans le fait, on pousse la marche à outrance, de nuit comme de jour, — admodum magnis diumis atque nocturnis itineribus, — Tui^ence est déclarée, — pro rei necessitate. — Là, on nous montrait des ponts à établir, -^ in perficiendis fontibus; — ici, c'est un gué, un port de salut que des cavaliers découvrent, — vadoque per équités inventa... opportune; — et l'on s'y jette dans l'eau de glace sans bésiter. Dans la perspective, il y avait des ennemis à combattre pendant l'établissement des ponts, — in perfimidis pontibus periclitandum, — et César se hâtait simplement pour combattre avant que de plus grandes forces fussent rassemblées là, — utptiusquam essent majores eo copix coactœ, dimicaret. — Dans le fait, aucun ennemi n'attendait là César ; les prévisions de tous étaient tournées d'un autre côté, — contra omnium opinionem. — Ces ennemis qui prennent l'épouvante au premier aspect^ ^ hostibus primo ad^pectu perturbatis, — c'est l'expression pittoresque de l'effet d'une telle apparition sur les gens du pays qui se trouvaient là, très-probablement
208 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
sans armes. Car : si les ennemis en question eussent été armés et poslés là pour combattre, César eût employé le mot fugatis qui indique la mise en fuite d'une troupe armée ; le mot perturbatis s'applfquant plus exactement à une population sans armes qui prend l'épouvante. Dans le fait, tel que César le rapporte, il n'a ni perdu ni tué un seul homme ; il n'a poursuivi aucune troupe ; il n'a été harcelé par aucune troupe; il n'a donc eu réellement aucun ennemi à combattre au passage de la Loire.
La perspective qui nous a été présentée d'abord était donc complètement illusoire. Nous n'avons pas à revenir sur la protestation qui se trouve aussi placée avant le fait. Désormais tous ces voiles sont écartés.
Toutes les obscurités du récit de César dans cet épisode sont éclaircies, et la question du fait est mise eu [)lein jour par une simple considération toute géographique, à savoir que : étant parti de Gergovia (point de repère), et, le troisième jour de marche, ayant passé l'Allier entre Yichy et Moulins, César se trouve certainement entre l'Allier et la Loire, dans la région de Lapalisse : nous avons dit, pour abréger, et pour fixer les idées, près de Lapalisse. Arrivé là, César nous donne d'abord à comprendre (en parlant de la Loire grossie par la fonte des neiges), puis, à croire positivement (eu protestant contre toute pensée de retourner dans la Province) que la voie des Cévennes est réellement la seule par laquelle on puisse, de l'endroit où il est, retourner dans la Province. C'est là une erreur certaine, une erreur de fait géographique que César veut nous
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § m. 209
faire accepter. La voie des Cévennes qui se dirige sur Nimes, au sud, et sans passer la Loire, est longue et difficile. Mais à Vest, ou au sud-est, et en passant la Loire^ on trouve deux autres voies qui sont plus courtes et excel* lentes : l'une se dirige sur Vienne; l'autre, sur la Perte du Rhône et Genève. Donc César veut nous cacher la direction prise par son armée. Ce qui nous fait présumer, à bon droit, qu'il a réellement fui, comme d'autres historiens le rapportent.
Que manque-t-il pour confirmer cette présomption? Nous avons trouvé dans le récit de César d'abord un échec grâce à Gergovia, qui a ébranlé le moral des légions ; puis une marche très-prédpitée, prolongée nuit et jour : ces deux faits étaient trop généraux, trop mémorables, pour qu'il fût possible de les passer sous silence dans ses Commentaires sur cette guerre. Mais nous n'avons trouvé dans ce même récit de César que des motifs insuffisants et illusoires pour expliquer la précipitation de cette marche des légions; donc son véritable motif n'était point avouable. Enfin, iciy un double voile est jeté par César sur la direction qu'a prise l'armée romaine ; donc il est très-vraisemblable qu'elle tournait le dos à l'ennemi , c'est-à-dire à l'armée de Yercingetorix et à l'insurrection éduenne. Tout est là. Si César eût laissé voir où tendait sa marche précipitée, sa fuite fût devenue évidente. Mais il lui était possible, faute de connaissances géographiques chez ses contemporains, de faire naître dans leur esprit une illusion à l'égard de la direction prise par son armée, et ainsi de
210 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.
pallier sa fuite. On conçoit donc toute l'importance que César dut naturellement attacher à voiler la direction prise par les légions après sa défaite de Gergovia. C'est ainsi que tout s'enchaîne dans la contexture du récit de cet épisode .
Mais il nous reste à examiner un autre ordre d'arguments.
Peut-on trouver, dans les Commentaires mêmes, des preuves positives que César, pour mettre en sûreté son armée démoralisée et harcelée dans sa retraite de Gergovia, se jela précipitamment à l'est ou au sud-est, dans la direction de la Province ? et que c'est bien dans cette direction qu'eurent heu ces marches forcées de jour et de nuit dont il parle, dont il ne donne point un motif suffisant, et dont il n'indique pas non plus la direction? Nous allons soumettre au lecteur nos remarques à ce sujet.
César lui-même nous fournit trois éléments pour déterminer la direction générale de sa marche à partir de Gergovia. 11 nous dit qu'il part de là, 1*^ « pour ne pas être entouré par f insurrection ; » donc, maintenant qu'il se trouve près de Lapalisse, il ne doit se diriger ni à V ouest, ni au nord, où l'insurrection est ardente, et il ne lui reste plus qu'à choisir, entre les deux autres côtés de l'horizon, entre les chemins du sud ou les chemins de Yest qui mènent tous dans le pays le plus caltne et vers la Province. 2*^ César se met en marche « pour faire sa Jonction avec Labienus et réunir de nouveau toute son armée. » Or, en se dirigeant au sud^ César s'éloignerait encore da-
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § ai. 21 1
yantage de Labienus, qui est du côté de Lutèce, et de plus il s'engagerait dans les montagnes des Cévennes couvertes de neiges fondantes ; il doit donc se diriger à Vest, et franchir la chaîne de petites montagnes qui 'sépare la vallée de la Loire de la vallée de la Saône, pour tourner l'insurrection par la droite et se rapprocher de son lieutenant. De cette manière Labienus lui-même pourra venir à la rencontre de César, en évitant aussi de son côté l'insurrection. Enfin, S"" César nous dit qu'il décampa de Gergovia dans la direction du pays des Éduens : in JEduos castra movit; or, quand il fut arrivé près de Lapalisse, le pays des Arvernes était derrière lui à V ouest et au sud, et lui-même était déjà chez les Ëduens, dont le pays s'étendait au loin devant lui, du côté du nord et du côté de Vest; mais, au nord, c'était le foyer de l'insurrection, et nous voyons qu'il est parvenu dans un pays calme ; donc il s'est dirigé à 1'^^/. Donc, en résumé, de près de Lapalisse, la marche plus ou moins directement à l'est est la seule qui se concilie avec les trois éléments que les Commentaires nous fournissent, pour déterminer la direction générale qui fut suivie par l'armée romaine immédiatement après la levée du siège de Gergovia.
Ainsi) à partir de devant Gergovia même, César a commencé à se diriger droit au nord, pour aller passer l'Allier entre Vichy et Moulins. Deux raisons nous le font comprendre. La première, c'est que, au moment du départ, l'insurrection éduenne n'ayant point encore éclaté. César, sans doute, comptait reprendre les bagages de son armée
212 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.
laissés à Nevers ; peut-être même espérait-il retenir les Ëduens par sa présence chez eux. La seconde raison pour aller passer TÂllier si loin et si bas, au lieu de le passer immédiatement et tout près de Gergovia, c'est le danger de passer une rivière sous les yeux de l'ennemi ; sur quoi tous les hommes de guerre sont unanimes. De là pour César la nécessité d'aller passer l'Allier très-loin au nord, afin de gagner de l'avance par une marche rapide et longue f et de passer cette rivière (comme il passa le Gé^ nuse) avant que l'ennemi pût arriver au point de passage.
Mais, après le passage de l'Allier, tout change d'aspect : César perd la cavalerie éduenne et sans doute aussi les dix mille hommes d'infanterie éduenne qui combattaient dans son armée ; une insurrection formidable éclate au nord et au nord-est. Que va-t-il faire ? Il se trouve entre l'ÂUier et la Loire , près de Lapalisse; il passe la Loire. Est-ce au nord, entre Nevers et Digoin, entre le confluent de f Allier et le confluent de tArroux ? Est-ce à l'est, entre ce même confluent de tArroux et les sources de la Loire ? C'est nécessairement d'un côté ou de l'autre. Voilà donc la question nettement posée. Et, ici, l'opinion qui voit A/^^ia dans Alise Sainte-Heine se trouve particulièrement intéressée.
Examinons le récit. 11 est dit que César parvint sur la Loire, conttà omnium opinionem, texte que nous traduisons de cette manière : a II parvint sur la Loire, à F opposé des prévisions de tous. » La traduction serait plus littérale en disant : contre les prévisions de tous; mais dans cette expression française il reste quelque chose de vague que
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lexpression latine ne nous semble pas comporter, comme on peut s'en assurer en rapprochant celle-ci de plusieurs autres expressions analogues qui se trouvent dans les Commentaires \
Les Gaulois s'attendaient à ce que César passât la Loire au nord et se dirigeât du côté de Lutèce ; nous avons TU précédemment qu'ils avaient établi, dans la région de Nevers, des postes et des sentinelles sur les bords du fleuve ; que là leur cavalerie battait le pays de tous les côtés. César, sur le point oi!i il passe la T>oire, ne trouve aucun ennemi posté pour l'attendre ; aucune cavalerie ne se montre à lui. Donc César n'a point passé la Loire du côté du nord, où on l'attendait pour lui barrer le passage , mais du côté de l'est, à l'opposé du lieu où on l'attendait, à l'opposé de l'insurrection et de Vercingetorix .
* Eu effet, César établit plusieurs nuances dans Timprévu . Il survient un événement auquel personne ne pouvait songer. César passe les Cévennes convertes de six pieds de neige et surprend, de Tautre côté de ces monts, les Anremes qui ne s'attendaient à rien : voici l'expression qu'il emploie : — (Mms oppressis inopinantibus (VIII). —Des dangers auxquels Galba s'attendait pendant son hivernage, à Octodurua, surviennent plus grands qu'il ne l'avait prévu: César dit : Quum tantum repentini perieuli prxter opiniovm aceidisset (III, m). — César arrive chez les Belges plus tôt que ceux-ci ne s'y attendaient ; il est dit : Eo quum de improvisa celeriusque omnium opinionevenisseUll^ m). — Les Vénëtes comptaient que, vu les difficultés de leur pays et le manque de blé, l'armée romaine ne pourrait demeurer longtemps chez eux, et que, alors même que tout viendrait démentir cette prévision^ ils seraient encore, par leur flotte, les maîtres de la mer ; l'expression est : Àcjam ut omnia contra opinionem acciderent, tamen se plurimum navibus poise (III, ix). Ainsi, vis-à-vis des expressions plus faibles, inopinantibus, prxter opinionem, celerius opinione, on voit que la dernière citée ici, contra omnium opinionem, correspond précisément à cette idée générale . tout le monde s'attend à une chose, c'est le contraire qui arrive.
214 JULES CÉSAR EN GAULE, Cohhent. VIL
La Loire avait crû par la fonte des neiges, de sorte qu'il paraissait tout à fait impossible de la passer à gué. César, qui observait tout et qui possédait la connaissance des choses naturelles, n'avait pas besoin d'être renseigné pour savoir dans quelle direction il fallait chercher un gué. Tout le monde sait que les cours d'eau vont en s'approfondissant et s'élargissant par les affluents successifs, et qu'on peut toujours trouver un gué dans un fleuve, pourvu qu'on remonte assez haut vers ses sources. César a trouvé un gué dans la Loire quand il paraissait impossible d'y trouver des gués praticables, attendu la fonte actuelle des neiges ; donc c'est en un point supérieur du cours de la Loire et d'autant plus en amont que la Loire se sera trouvée avoir crû davantage par la fonte des neiges. Donc César a passé la Loire, non en aval du confluent de l'Arroux et autres affluents considérables; non au nord de Lapalisse, mais à Vest ou au sud-est, en amont des principaux affluents.
César, après le passage de la Loire, est entré dans un pays tranquille; il y a trouvé des blés sur pied, du bétail en abondance, il en a rassasié son armée, personne ne l'a harcelé. La région de l'est était la seule dans cette partie de la Gaule qui pût être telle. En effet, le récit précédent constate que, au nord et au nord^st, derrière la Loire, tout le pays était en insurrection et en armes. Au nord-ouest^ le dégât y avait été fait, à plusieurs reprises, depuis le commencement de la campagne ; et même encore, un instant auparavant, la cavalerie ennemie y cou-
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. IÎ, § ni. 215
rail de tous côtés pour disputer les vivres aux Romains, selon la tactique de Yercingetorix. Donc César se trouve actuellement, non pas dans la région du nord, mais dans la région de l'est; donc il a passé la Loire à Test ou au sud-est de Lapalisse.
Enfin César dit que, après avoir rassasié son armée, il se mit en route dans la direction du pays des Sénons : iier in Senofies facere instituit. Donc, antérieurement, César avait marché dans une autre direction que celle du pays des Sénons (Sens), c'est-à-dire dans une autre direction que celle du nord ; donc il avait marché dans la direction de Test ou du sud-est.
Ces deux directions successives montrent que Césaf tourna l'insurrection par la droite, en se dirigeant d'abord à Test ou au sud-est, jusque dans la vallée de la Saône, pois en remontant au nord.
Ainsi il paraît bien démontré par cet ensemble d'éléments divers, tous concordants sans exception, que d'abord, en partant de Gergovia, César marcha droit au nord et rapidement pour aller passer l'Allier entre Vichy et Moulins ; qu'arrivé là, ses auxiliaires éduens l'abandonnant, et, une insurrection ardente éclatant au nord, il se jeta à l'écart très-précipitamment dans la direction de l'est ou du sudest, passa la Loire à gué et se trouva de l'autre côté du fleuve dans un pays tranquille ; qu'il n'est point donné dans le récit une explication suffisante de cette marche très-précipitée et très-longue, laquelle suggère naturellement ridée de quelque force poussant les légions par der-
216 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment VIL
rière, c'esl-à-dire : de quelque cause violente provenant de roccident et du nord. On est d'autant plus confirmé dans cette idée 9 que César se serait ainsi rapproché de la Pro* vince, bien que les Commentaires disent le contraire ; les explications qui s'y trouvent, et auxquelles on a pu ajouter foi à l'époque oi!i elles furent publiées, étant ellesmêmes en opposition avec la vérité géographique.
Dans cette marche rapide à l'est ou au sud-est, César a continué de se rendre chez les Éduens ; la partie de la vallée de la Saône où il s'est jeté appartenant aux Éduens, d'après tous les textes cités dans notre notice géographique. 11 est donc de cette manière satisfait à la lettre du récit.
Il est également satisfait à l'esprit du récit de César, puisque cette direction était la seule à prendre, pour ne pas être entouré par l'insurrection générale des cités, et en même temps pour faire sa jonction avec Labienus. Et d'ailleurs, si l'on ne pouvait passer la Loire que dans la partie supérieure de son cours, au sud-est de l'endroit où César a passé l'Allier, comme tout porte à le penser, il n'y avait pas à choisir : c'était bien la seule voie praticable pour parvenir au but indiqué. Enfin, une fois qu'il fut à l'écart de l'insurrection dans la vallée de la Saône, et qu'il y eut refait son armée, César put se remettre en marche dans la direction du nord, dans la direction du pays des Sénons, tranquillement à travers un pays découvert. La voie par l'est était donc tout à la fois la seule ouverte à César, et la meilleure possible pour aller faire sa jonction avec Labienus.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § ni. 217
Enfin remarquons les mots repleto exercitUj l'armée ayant été rassasiée, s'étant gorgée d'aliments, comme font les gens affamés. L'armée de César avait donc bien souffert de la faim depuis Gergovia. Ce qui s'accorde encore avec tous les autres signes d'une déroute.
Quelle traînée d'éléments lumineux la vérité a semés dans ce récit !
Un dernier mot : si quelqu'un doute encore qu'ici l'on doive ajouter foi à ce témoignage d'Eutrope parlant d'après Suétone, vie tus aufugit ; que le grand César et ses légions si bien armées, si bien disciplinées, aient réellement fui au loin devant Yercingetorix et ses Gaulois, depuis Gergovia jusque dans la vallée de la Saône, près de la Province, voici, pour s'en convaincre, un dernier texte dicté par César lui-même, au sujet d'un grand combat livré dans la guerre civile, près de Dyrrachium ;
« La cavalerie de César, craignant d'être coupée, fuyait
la première. L'aile droite de ce côté là, revenait sur
ses pas par où elle s'était élancée, et le plus grand nombre des soldats, pour ne pas s'exposer à être étouffés par la foule des fuyards dans un passage étroit, se précipitaient du haut de retranchements de dix pieds. Les premiers étant restés écrasés sur la place^ les autres cherchaient leur salut en passant par-dessus leurs corps. Â l'aile
gauche, les soldats tâchaient de se retirer du côté par
où ils étaient venus. Ce n'était que tumulte, effroi et déroute partout : à ce point que, César commandant de faire halte et saisissant de ses propres mains les enseignes
218 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.
des fuyards, les uns, laissant leurs chevaux, n'en couraient pas moins vite ; les autres, dans leur terreur, abandonnaient même les enseignes; et que personne absolument ne
s'arrêtait Une grande partie des hommes qui périrent
là furent écrasés dans les fossés, dans les retranchements, et sur les bords du cours d'eau, au milieu de la terreur et de la fuite des leurs , et périrent sans avoir regu aucune blessure. Trente-deux étendards de l'armée furent
perdus* »
Voilà, certes, une fuite bien caractérisée et bien complète, une déroute à outrance, sMl en fut jamais. Nous allons voir dans les dernières paroles de la harangue que César adressa alors à ses légions pour raffermir leur moral ébranlé, quel souvenir la scène qu'il vient de décrire lui rappela dans la pensée. Il termina en disant : (( Que tout le monde devait prendre à tâche de réparer par son courage l'échec éprouvé ; que, si on le faisait, il ferait lui-même tourner le mal en bien, comme il était ar-rivé près de Geryovia, et que ceux qui précédemment
* Equitalus Cxsaris,,, receptuisuo timens, initium fugai faciebat.Vextrum cornu.., ex parte, qua prorueratt sese recipiebat; ac plerique ex iis, ne in angtistias inciderent, x pedum munitionis se in fossas prœcipitabant. Primisque oppressis, rcliqui per horum corpora salutem sibi atque exitum pariebant. Sinistro cornu, milites... eodem quo vénérant receptui consulebant. Omniaque erant tumultus, timoris, fugx plena : adeo ut, quum Cxsar signa fugentium manu prehenderet et consistere juberety alii, demissis equis, eumdem cursum conficerent : alii ex metu etiam signa dimitterent : neque quisquam omnino consisteret... horum omnium (qui perierunt) magna pars in passis munitionibusque etfluminis ripis oppressa, suorum terrore acfuga, sine uUo vulnere interiit. Signa sunt militaria XXXIT amissa. (De belL Civ., iU,