‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 27 sur 69 · LA GUERRE D · texte numérisé non relu

LA GUERRE D

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DEUXIÈME ÉPOQUE, Ghap. III, § i. 249

"^j de la Saône et du Rhône. A droite ou ù Toue&t, elle a pour berge la chaîne des montagnes éduennes (aujourd'hui : montagnes de laCôte-d'Or, duCbarollais, du ^^ Beaujolais et du Lyonnais) ; et à gauche, ou à Test, la i^ partie méridionale de la chaîne des monts Jura.

7y Le Rhône, sortant des Alpes, coule de Test à l'ouest

'^ jusqu'au point où il rencontre le cours de la Saône. De là, il va directement au sud se jeter dans la Méditerranée. En amont du confluent de la Saône, le Rhône sert de limite, d'une part, à la Province romaine, qui s'étend sur sa rive gauche ou méridionale; d'une autre part, à la Gaule celtique, qui s'étend sur la rive opposée ou septentrionale.

Au point même où s'unissent ces deux grands cours d'eau, le Rhône fait un coude à angle droit, pour couler au sud dans la direction prolongée du cours de la Saône ; et dès lors il pénètre dans la Province, dont la ligne frontière avec la Gaule celtique, constituée jusque-là par ce fleuve, est continuée au sud-ouest par la chaîne des monts Cévennes.

Au-dessus de ce confluent de premier ordre, et entre ces deux grands cours d'eau, se Irouve comprise, sur la rive gauche de la rivière et sur la rive droite du fleuve à partir du lac Léman, la région méridionale des monts Jura. Cette masse de montagnes, située ainsi entre le Rhône et la Saône, se termine au sud par un angle saillant, en forme de coin, qui s'engage dans l'angle même des deux vallées de ces deux grands cours d'eau.

Il résulte de là que, du nord au sud^ à partir du pays des Lingons, situé sur la rive droite de la Saône, pour se rendre dans la Province, qui est située sur la rive gauche du Rhône, en amont du confluent, et sur ses deux rives, en aval ;

On peut Vj sans traverser la Saône ni le Rhône, suivre la Saône par la rive droite jusqu'au confluent, et entrer ainsi directement dans la Province sur la rive droite da Rhône ; mais, dans cette même direction, les montagnes de la berge occidentale de la vallée de la Saône se rapprochent de plus en plus de la rivière, et, au voisinage du confluent (à Lyon), elles resserrent tellement le passage au bord de Teau, qu'une armée en retraite sur la Province par cette voie se trouverait en grand péril, si l'ennemi occupait ces montagnes ;

On peut 2® passer la Saône, en suivre la vallée par la rive gauche, et aller passer le Rhône près du confluent, sans traverser les monts Jura; mais alors, il faudra établir un pont sur un grand fleuve d'un cours rapide, où l'on n'a que bien peu de chances de trouver un gué praticable en été; or, nous le répétons, le passage d'un grand cours d'eau par une armée en présence de l'ennemi, c'est là, d'après tous les grands capitaines, une des opérations les plus difficiles et les plus périlleuses à exécuter ;

On peut 3^ passer d'abord la Saône, puis traverser les monts Jura, puis passer encore le Rhône. Dans ce dernier cas (où l'on va être amené par la discussion du récit de César), la traversée des monts Jura, à partir de

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la vallée de la Saône dans la direction de la Province, peut avoir lieu par trois groupes de voies, bien différents quant aux trois débouchés où Ton aboutit du côté de la Province.

En effet, les monts Jura, avons-nous dit, se terminent en forme de coin, orographiquement parlant, dans l'angle des vallées du Rhône et de la Saône. Ce coin d'ensemble est subdivisé par l'Ain et la Valserine en trois coins par*tiels juxtaposés, dont le moyen dépasse de beaucoup au sud les deux autres. Ce sont les trois massifs, Jura occi'dental, Jura moyen, Jura orientai, de notre notice géographique. Ces trois massifs sont, comme on l'a vu, de plus en plus élevés et difficiles à franchir dans ce même ordre, c'est-à-dire, de la vallée de la Saône vers la vallée du Rhône ou vers la Province; et il s'agit de les traverser ainsi du nord-ouest au sud-est.

A l'extrémité méridionale de cette triple barrière, on peut traverser uniquement la partie du massif moyen qui dépasse au sud les' deux autres (comme il a été fait pour le chemin de fer de Lyon à Genève, lequel s'y engage à Ambérieux). La traversée par là est courte ; mais on débouche ainsi sur le Rhône à Virignin, à Calioz, à Seyssel, et, pour y passer ce fleuve, il y faut établir un grand pont, opération toujours difficile et périlleuse, on le sait, en présence de l'ennemi.

Du côté du nord, si l'on pénètre dans les monts Jura, au-dessus de Lons-le-Saunier, il faudra traverser les trois massifs, qui sont d'une épaisseur totale considérable ; et

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encore, pour franchir le Jura oriental ou grand Jura, il faudra monter à la hauteur de sa ligne de faite^ laquelle se maintient partout très*éleyée, même aux cols peu nombreux qu'on y rencontre, à la Faucille, aux Rousses, aux Verrières, et Ton aboutira en pays helvète. Or, dans le récit de la première campagne, César dit clairement que, à cette époque, il était impossible à une armée de passer par là. Car il constate que, dans cette région, il rC existait absolument que deux chemins par lesquels une colonne démigrants pût sortir du pays des Helvètes, et conséquemment par lesquels une armée y pût entrera Or, comme ces deux chemins passaient indubitablement ailleurs, il s'ensuit que, du, temps de César, on ne pouvait franchir avec une armée les cols supérieurs du grand Jura, bien que le passage par ces mêmes cols soit aujourd'hui pratiqué, grâce aux travaux d'art exécutés depuis cette époque et qui ont réussi à y ouvrir de bonnes routes.

Ceci nous parait être une objection grave contre l'opinion qui présente Alaise en Franche-àomté comme étant sur l'emplacement d'AIesia. En effet, si une armée ne pouvait, à l'époque de César, franchir le grand Jura par ses cols supérieurs, on ne voit plus de raison pour que Yercingetorix et César se soient engagés dans la région d'Alaise, qui était alors une impasse.

Entre ces deux extrêmes, d'une part au sud, la traver-

* Erant omnino iUnera duo quUms U^eribus domo exire passent {De belL Gall. I, x).

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sée des monts Jura courte et facile, mais le passage du Rhône très-difficile ; d'une autre part au nord, la traversée des monts presque impossible ; toutes les autres voies comprises dans l'intervalle (et il en existe au moins six), toutes sans exception^ après avoir traversé seulement le Jura occidental et le Jura moyen, aboutissent à la Perte du Rhône. Là s'offrent ces passages naturels que nous avons signalés dans notre notice géographique et par où Ton arrive sans obstacle et sans peine sur l'autre rive du fleuve, c'est-à-dire dans la Province.

Pour traverser ainsi les monts Jura de la vallée de la Saône à la Perte du Rhône, les entrées de ces monts sont nombreuses. On trouve les principales d'abord à Lons-le- Saunier, puis, en descendant par la vallée, à Balanoz, à Saint-Amour,' à Jasseron, à Ceysériat-du-Revermont, enfin à Neuville-sur-Ain. Toutes ces entrées sont faciles ; c'est dans la traversée seulement qu'on rencontre des difficultés, qui vont en grandissant avec la puissance des monts. Alors, les chemins se détournent, cherchent des passes, s'y réunissent successivement, jusqu'à ce qu'enfin tous se trouvent ralliés au point de la Cluse sur le bord du lac de Nantua, pour s'engager ensemble, entre des roches escarpées et des eaux profondes, dans le défilé qui va aboutir à la Perte du Rhône.

De toutes ces voies diverses conduisant à la Perte du Rhône et dont nous venons d'indiquer les entrées du côté de la vallée de la Saône, celle qui s'engage dans les monts Jura à Lons-Ie-Saunier, et qui les traverse par Or*

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gelet, Arinthod, Thoirette^ Izernpre, la Cluse, est incontestablement la plus directe et la plus facile.

En joignant à ces considérations ce que nous avons

déjà dit dans notre notice géographique au sujet de cette voie, la plus facile et la plus directe de toutes pour traverser les monts Jura, de la vallée de la Saône où se trouve actuellement César, à la Perte du Rhône qui est la porte de sortie de la Gaule et la porte d'entrée de la Province, nous croyons pouvoir à juste titre considérer cette grande voie directe comme ayant été la route naturelle, la route stratégique que devait suivre, du temps de César, une armée en retraite se dirigeant du pays des Lingons vers la Province.

On peut donc, sans trop de témérité, présumer tout d'abord que c'est par là que César, s*il a voulu regagner la Province, a dû songer à opérer sa retraite; d'autant plus qu'il connaissait parfaitement ce pays de montagnes ; car c'est par là, par la Perte du Iih6ne,comme nous Tavous démontré précédemment, qu'au début de la guerre il avait pénétré en Gaule, à la poursuite de l'émigration des Helvètes» Et si, en étudiant avec soin les Commentaires, nous découvrons qu'ils s'accordent avec cette présomption; et si, en cherchant dans cette direction, le livre à la main, V emplacement dk lesia, nous arrivons à un terrain qui nous fasse reconnaître et cet oppidum, et tout le théâtre des événements tels qu'ils y sont décrits par César ; et si, de plus, ce terrain nous présente des traces antiques concordantes avec les faits rapportés, —ne fau-

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dra-t-il pas se rendre à révidence, et convenir dès lors que notre hypothèse s* est convertie en une démonstration positive des lieux qui furent témoins d*un des plus grands événements de l'histoire? Du reste, c'est là, on le sait, une manière de procéder qui est très-utilement employée daos les sciences exactes pour la recherche de la vérité.

Un savant militaire qui s'est aussi occupé de ces questions relatives au célèbre oppidum gaulois, et dont les travaux ont été justement remarqués, M. de Cognart, indique lui-même Lons-le-Saunier comme une position stratégique située à une entrée naturelle des monts Jura ^

Nous n'ignorons pas qu'on a rejeté bien loin toute comparaison entre la stratégie moderne et la stratégie de César, entre l'école de bataillon et les manœuvres des légions ; mais il nous sera permis de faire observer qu'on n'a rien précisé, rien prouvé à cet égard, et qu'il reste encore à déterminer en quoi consistent les différences de la stratégie aux deux époques ^.

' Étude historique^ topographique et militaire iur la cité gauloiie à*AU^ lia, par M. de Cognart, chef d'escradon d'État major. — PariM, 1856, p. 4.

* En étadiant avec soin les campagnes de Gaulei pour lesquelles nous tTODs des points de repère sur le terrain; en lisant avec attention les détails de la guerre civile, poursuivie par César dans des pays accidentés^ en Espagne, en Grèce, eu Afrique, il nous a toujours paru que^ à cette époque aussi bien qu'aujourd'hui, la stratégie avait pour but d'occuper, relative^ ment à l'ennemi, une position dominante et de difficile accèSi La portée des armes et la nature des coups ont bien pu, d'une époque à l'autre, faire Tarier le rayon d'action et la puissance des positions stratégiques» mais, au fond, rien n'a changé : il s'agit toujours, aujourd'hui comme autrefois, d'occuper des positions d'où l'on domine celles de l'ennemi et qui soient pour lui d'un accès difficile. Quant aux manœuvres spéciales, si l'on consi> dère, par exemple^ dans la bataîUe contre lesNerviens, comment César, pout

Au nord-nord-ouest de Lons-le-Saulnier , au bord même de la Saône, sur sa rive droite et beaucoup plus haut que le point de son cours où elle reçoit le Doubs, se trouve Saint-Jean-de-lLosne, Strabon, dans un texte qae nous avons discuté à l'appui de notre notice géographique, dit positivement que les Lingons s'étendaient sur la rive droite de la Saône dans la région située au-dessus du point où elle reçoit le Doubs. Mais descendaient-ils jusqu'à Sainl-Jean-de-Losne? On s'accorde généralement à admettre qu'il en était ainsi ; on l'a admis dans la discussion qui s'est élevée au sujet d'Alise et d'Alaise; nous nous croyons donc autorisé à considérer le point de Saint- Jean -de-Losne comme 'ayant été sur la frontière méridionale du pays des Lingons.

Cela est du reste implicitement constaté par César luimême. En effet, il est certain, d'après les indications des Commentaires y que l'émigration des Helvètes fut taillée en pièces par César à environ vingt-sept kilomètres d'Autun, et Ton s'accorde généralement à placer dans la région de Montmort, ou un peu plus à l'ouest, le théâtre de cette bataille. Or, à partir de là, ceux des Helvètes qui avaient échappé aux glaives romains marchèrent toute la

faciliter le jeu du gladius, dispose les manipules en les menant à la charge, -— signa inferre et manipulos Uucare jussit, guo/acilius gladiis uUpossent (If, xxy); si l'on considère comment, à Tassant de Gergovia, voyant les légions vivement repoussées, «et précipitées au versant de la montagne, il échelonne successivement ses troupes de réserve, pour empêcher ou atténuer une déroute (VU, li); est-ce que de telles manœuvres de légions^ de cohortes et de manipiUes diffèrent essentiellement des manœuvres qu'on exécute aujourd'hui par régiments, par bataillons et pUr compagnies?

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nuit et plusieurs nuits de suite, sans s'arrêter, dans la direction de leur patrie ou de Test ; ils parvinrent ainsi k quatrième Jour dans le pays des Lingons (I, xxvi). Si donc Ton compte pour premier jour celui de la bataille, en admettant que l'arrivée des Helvètes dans le pays des Lingons ait eu lieu à l'heure moyenne du quatrième jour, à midi, on trouve (même à supposer qu'ils aient marché jour et nuit, ce que le texte ne dit pas positivement) que ces Helvètes marchèrent ainsi pendant etwiron soixante-deux heures : car la bataille se prolongea dans les ténèbres et le départ s'effectua de nuit. Or, en lisant la suite du récit, on apprend que César, partant de ce même point du pays des Lingons où étaient arrivés précédemment les Helvètes et se dirigeant à marches forcées du côté de Fesontio (Besançon), employa d'abord trois jours (I, xxxyii, xxxviii), puis encore plusieurs jours et plusieurs nuits ^ pour atteindre cette place forte et l'occuper avant Ârioviste (i, xxxyiii). D'où il suit que, pour aller d'un point à l'autre, il lui avait nécessairement fallu plus de soixante-deux heures de marches forcées. Ainsi le point de la frontière occidentale du pays des Lingons où arrivèrent et s'arrêtèrent les Helvètes était plus éloigné de Besançon que d'Autun (ou du mont Beuvray), et par conséquent ce point du paj/s des Lingons devait se trouver placé sur la Saône (ou près du cours de la Saône) plus loin de Besançon que n'est Saint-Jean-de- Losne. Ce qui établit l'accord de notre proposition avec

le texte de Strabon et avec les Commentaires.

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Mais avant d'aborder le récit des faits relatifs à Voppû dum (fAlesia, et pour ne pas revenir sur cette même discussion géographique^ il nous reste une dernière question à examiner ici et à résoudre.

Izemore en Bugey^ qui est, selon nous, sur remplacement même du célèbre oppidum gaulois, se trouve là (comme Alaise en Franche-Comté) sur la rive gauche de la Saône. Notre opinion (comme celle qui s'est prononcée en faveur d'Alaise) exige donc que César puisse avoir passé la Saône avec son armée avant d* arriver à A/esia ; et César ne dit nulle part s'il a passé la Saône à ce moment-là, et Von ne peut constater ni sur quel point, ni comment il l'aurait passée. De son silence à ce sujet est née une objection contre l'emplacement à! Alaise : objection sur laquelle ont beaucoup insisté ceux qui se sont décidés pour Alise-Sainte-Beine *• Cette objection a paru particulièrement grave à un écrivain qui a acquis dans ces matières l'autorité et la compétence d'un juge *; élevée contre Alaise j elle s'applique par voie de conséquence à Izemore, et il nous est indispensable de la réfuter. Pour cela il nous suffira, croyons-nous, d'invoquer tout simplement le fait que nous fournit ici César lui-même « Dans la marche dont nous venons de parler, marche par laquelle César, partant du champ de bataille où il défit les Helvètes (près

* VAlesia de César maintenue dam VAuxois, par M. Rossignol, conser* vateur des archives de la Côte-d'Or, p. 26 et 27.

' Étude sur la septième campagne de Jules César en Gaule^ par le Dec D*ÂUMALB, Revue des Deux^MondeSy T' mai 1858^ p. 91.

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d'Âutim), se rendit d'abord dans le pays des Lingons, puis de là rapidement à Besançon pour occuper cette place forte avant Arioviste, Tarmée romaine dut nécessairement passer la Saône. Or le récit n'en dit absolument rien. De même donc, le silence gardé dans le récit de la septième campagne, au sujet du passage de la Saône avant l'arrivée à Alesia, ne saurait prouver que César n^ait point alors encore une seconde fois passé cette même rivière, dans cette même région et de la même manière.

Par conséquent, le lieu d'Izemore a déjà en sa faveur tous les textes et tous les arguments qui ont été présentés par MM. Delacroix, Quicherat et autres savants, pour établir que l'oppidum d^ Alesia était située entre la Saône et la Province romaine.

Reprenons maintenant le fil du récit de César, au moment où il fit sa jonction avec Labienus.

S n.— César se rend par rextrémité do pays des Lingons chez les Séqoanes

du côté de la Province.

« La nouvelle de la défection des Éduens s'étant répan^ due, la guerre prend de plus grandes proportions. Des dé* putations sont envoyées de tous les côtés pour solliciter les cités à courir aux armes... Les Éduens font prier Verciogetorix de venir leur exposer son plan de campagne « Vercingetorix se rend à leur désir ; mais alors les Eduens s'agitent beaucoup pour qu'on leur confie la direction suprême de la guerre ; et, cette prétention de leur part ayant

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soulevé des résistances, on juge à propos de convoquer un conseil général de toute la Gaule à Bibracte (Autun). On s'y rassemble de toutes parts. Il est fait appel au suffrage universel^ Vercingetorix est nommé à ^unanimité chef suprême. S'abstinrent de venir à ce conseil les Rhèmes et les Lingons : parce qu'ils voulaient rester amis des Romains; et aussi les Trévires : parce qu'ils étaient trop éloignés ^ qu'ils avaient à se défendre contre les attaques des Germains. »

Rappelons-nous à ce sujet que, depuis la mort de leur noble chef, Indutiomare, et l'exil de ses proches ou amis, la cité des Trévires était gouvernée par Cingetorix, la créature de César.

« C'est une grande douleur pour les Éduens que d'être déchus du premier rang; ils déplorent ce changement de fortune et recherchent pour eux la bienveillance de César : sans néanmoins oser, dans la guerre qui est entreprise, se séparer du parti des autres Gaulois. Cest à contre-cœur quEporedorix et Virdumare, jeunes gens de la plus grande espérance, obéissent à Vercingetorix. »

Remarquons bien ce passage : il va devenir très-important pour se rendre compte de toute la suite du récit et, en particulier, des événements d'Alesia : nous y reviendrons plus loin.

« Vercingetorix fixe à bref délai le jour où toute la cavalerie, au nombre de 15,000 hommes, devra être rassemblée à Bibracte. — Il se contente, dit-il, de l'infanterie qu'il avait précédemment sous ses ordres, ne voulant ni

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Si'expù9er au caprice de la fortune, ni combattre en bataille rangée; mais se proposant, ce qui lui sera très-facile puisqu'il possède une nombreuse cavalerie, de couper les vivres et le pâturage à l'armée romaine. Qu^on détruise donc sans regrets les blés, s'écrie-t-il, qu'on incendie les habitations; et que chacun considère cette ruine domestique comme le prix de l'indépendance nationale et de la liberté M »

Notons bien que Vercingetorix déclare : a ne vouloir, ni 8*exposer au caprice de la fortune, ni combattre en bataille rangée : — Neque fortunam tentaturum^ neque acie dimica* turum; » — car, outre l'importance militaire d'un tel plan de guerre, c'est là une réponse péremptoire à une seconde objection qui a été présentée, contre toute opinion impliquant le passage de la Saône : à l'occasion duquel, a-t^on dit, Vercingetorix n'eût pas manqué de livrer bataille à César '. Or pour cela il eût fallu que, d'un côté. César préparant ses moyens pour passer la rivière, du côté opposé, Vercingetorix rangeât son armée en bataille dans la plaine, et que toute son armée fût ainsi exposée à une bataille générale ; ce qui eût été, on le voit, en opposition complète avec sa tactique signalée dans le texte précédent : tactique qui nous est d'ailleurs parfaitement expliquée par l'infériorité extrême des armes de main de ses

* ^quo animo sua ipsi frumenta corrumpanU xdiflclaqtie incendant.

' M. Rossignol, — VAlesia de César maintenue dans VAuxais, p. 19, 20, 14. — Et aassi, — Éêude sur la septième campagne de Jules César en Gaule^ p. 91.

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troupes comparativement à celles des troupes romaines.

Ainsi, en résumé, le plan de guerre du général en chef des Gaulois va consister surtout — à harceler les Ro^ mains avec sa cavalerie ; à leur couper les vivres et le pâturage ; à détruire les blés et les habitations tout autour deux, et à attaquer les détachements ou les hommes isolés, en évitant avec soin tout engagement décisif, toute bataille rangée.

(( Ce plan arrêté^ Yercingetorix commande aux Éduens et aux Sébusiens, qui sont limitrophes de la Province (qui occupaient la Bresse et le Bugey), de lever dix mille hommes d'infanterie, auxquels il adjoint huit cents cavaliers; il met à leur tête le frère d'Eporedorix, et il les envoie porter la guerre chez les Allobroges.

a De t autre côté, il fait marcher les Gabales (Gévaudan) et les cantons des Ârvernes situés sur cette frontière (les Vélaves, les Ségusiaves — Vêlai, Forez) contre les Helviens (Vivarais) ; il envoie de même les Ruthènes (Rouergue) et les Cadurces (Querci) ravager les terres des Volces Arécomices (bas Languedoc).

ce Le chef gaulois ne néglige pas néanmoins d'envoyer des émissaires secrets et des députations solliciter les Allobroges à entrer dans l'alliance commune des Gaulois : comptant pour cela que la haine de ce peuple contre les Romains n'était pas encore éteinte depuis leur dernière guerre ^ Il promet à leurs princes des sommes d'ar-

' LMusurrection de Golignat, qui avait eu lieu dix ans auparavant»

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gent , et à leur cité la domination sur toute la Province. « Contre toutes ces attaques, le lieutenant Lucius Caesar avait posté et opposait sur tous les points vingt-deux cohortes, qu'il avait levées dans la Province même. Les Helviens spontanément viennent à la rencontre de leurs limitrophes : ils sont repoussés, et le prince de leur cité, Gaius Yalerius Donotaurus, fils de Caburus, ayant été tué avec bon nombre des siens, ils sont refoulés dans leurs places fortes. — Les Allobroges disposent de nombreux postes sur le Bhône et gardent leur pays avec beaucoup de soin et d'activité. »

Nous ne reviendrons pas ici sur cette double attaque de la Province qui eut lieu d'une part sur la ligne du haut Rhône, d'une autre part sur la ligne des Cévennes, et que nous avons discutée dans notre notice géographique avec les développements convenables (t. 1, p. 14 etsuiv.). Rappelons seulement que les postes des Allobroges sur le Rhône durent infaiUiblement être établis à ces passages naturels que présente le fleuve, et par où Ton pouvait si facilement pénétrer dans leur pays, c'est-à-dire, au pont de Luceg (de Lucius ?) sur la Perte du Bhône, au pont de Grezin et à Isl passerelle d'Arloz.

« César, voyant que f ennemi lui était supérieur en cavalericy et que, toutes ses communications avec la Province lui étant coupées, il n'en pouvait tirer aucun secours, envoie au-delà du Rhin appeler à son aide des cavaliers germains, avec des fantassins armés à la légère et accoutumés à combattre parmi eux. Â leur arrivée, les chevaux

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de ces cavaliers germains n'étant pas aussi propres au service qu'il l'aurait désiré, il prend ceux des tribuns et d'autres personnes de l'armée qui avaient le droit d'en avoir, même ceux des chevaliers ou des vétérans rappelés, et il les distribue aux Germains. »

Considérons bien l'ensemble de ces dispositions strate* giques, prises d'avance par le défenseur de la Gaule. — Nous avons vu plus haut César et Labienus faire leur jonction au débouché des voies qui arrivent du pays de Lutèce dans la vallée de la Saône : disons, pour fixer les idées, près de Dijon. — Puis, nous avons vu Vercingetorix appelé à Bibracte, y être élu chef suprême de tonte la Gaule (à la profonde douleur des Éduens). Aussitôt il déclare qu'il ne veut point tenter la fortune dans une bataille rangée ; mais qu'il se propose de harceler sans cesse de toutes parts l'armée romaine, et de lui couper les vivres et le pâturage ; qu'en conséquence il se contentera de l'infanterie qu'il avait précédemment sous ses ordres, mais qu'il lui faut beaucoup de cavalerie; et il commande une levée de 15,000 cavaliers dans toute la Gaule. — En attendant, il commande aux Éduens et aux Sébusiens, qui sont limitrophes de la Province (sur le haut Rhône), de lever chez eux i 0,000 fantassins, auxquels il joint 800 cavaliers," et il leur ordonne de porter la guerre chez les Allobroges. Et, de f autre côtéj il fait mettre sur pied les cités limitrophes de la Province, tout le long de la ligne des Cévennes jusqu'aux Pyrénées.

Cependant nous ne voyons pas qu'on en soit venu aux

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mains sur la ligne du haut Rhône ^ comme cela a eu lieu sur la ligne des Cévennes, C'est que, sur cette ligne du haut Rhône, la frontière des AUobroges était infranchissable à des Gaulois dénués de toutes machines de guerre : et Yercingetorix et César lui-même le savaient aussi bien que nous. Aussi César, qui emploie toujours l'expression juste, a-t-il dit, dans cette occasion, que « les AUobroges gardent les bords du Rhône avec beaucoup de soin et d'activité, — crebris ad Rhodanum dispositis prœsidiis^ magna cum cura et diligentia suos fines tuentur. » — Comment donc s'expliquer son texte précédent, où il est dit que Yercingetorix ordonne aux Éduens et aux Sébusiens, qui sont limitrophes de la Province, de porter la guerre chez les AUobroges, bellumque inferre Allobrogibus jubet ? — Pour s'expUquer cela, il est indispensable de se reporter à un troisième texte de César, qui concerne le lieu où il franchit lui-même le Rhône, en entrant pour la première fois dans la Gaule celtique, et où il dit que les AUobroges possédaient au-delà du Rhône des villages et d'autres propriétés rurales : — Item AUobroges^ qui trans Rhodanum vicos possessionesque habebant,.. (1, xi). Or ces mêmes villages et ces propriétés rurales des AUobroges, a?ec les passages naturels du Rhône qui se trouvent là, et où l'on a pu de tout temps et en toute saison communiquer d'une rive à l'autre, voilà les Ueux que Yercingetorix a ordonné d'occuper en armes avec ce [détachement de 10,000 fantassins et 800 cavaliers qu'il y a envoyés.

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De sorte que Vercingetorix vient de fermer d'avance la frontière de la Gaule celtique du côté de la Province dans toute son étendue, à savoir : d'une part, sur la ligne du haut Rhône, depuis la grande brèche des monts Jura où Ton voit aujourd'hui le fort de l'Écluse, jusqu'au confluent de la Saône ; et d'une autre part, sur la ligne des Cévennes, depuis ce même confluent jusqu'aux Pyrénées. Gela est tout à fait confirmé par les dernières lignes de cette page importante des Commentaires, où il est dit : oc César, comprenant bien que l'ennemi lui était supérieur en cavalerie y et que, toutes ses communications avec la Province et l'Italie lui étant fermées , il n'en pouvait tirer aucun secours {inlerclusis omnibus itineribus, nulla re ex Provincia atque Italia sublevari poterat), envoie audelà du Rhin appeler à son aide des cavaliers germabu^ avec des fantassins armés à la légère et accoutumés à combattre parmi eux... »

Ainsi voilà que les légions romaines, réunies dans l'intérieur de la Gaule celtique, s'y trouvent déjà comme bloquées du côté de la Province et de l'Italie.

Maintenant nous rencontrons un texte dont le sens a déjà été vivement controversé par plusieurs savants d'un grand mérite, sans que néanmoins, à notre avis, la lumière y ait été complètement apportée. Citons-le d'abord : — Interea, dum hœc geruntur, hostium copiœ ex Arvemis equitesque, qui toti Galliae erant impératif conveniuni. Magno horum coacto numéro, quum Cœsar in Sequanos per extremos Lingonum fines iter faceret, quo facilius sub^

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sidium Provinciœ ferri posset, drciter millia passuum Xab Romanis, trinis castris Vercingetoriœ consedit. Convocatisque. . •

Voici la version de M. Rossignol : — « Les troupes des ennemis qui étaient chez les Arvernes, et les cavaliers demandés à toute la Gaule, se rassemblent (chez les Éduens)^ Quand le nombre de ces cavaliers fut devenu grand, au moment où César marchait par Fextrémité du terriloire (ou bien le long du territoire extrême * — ou bien encore le long de la lisière du territoire ^) des Lingons, vers les Séquanes, pour pouvoir plus facilement envoyer du secours à la Province, Yercingetorix assoit alors trois camps à environ dix milles des Romains. »

Voici la version de M. Quicherat^ : — « Ayant rassemblé un grand nombre de ces Gaulois, lorsque César se rendait en Séquanie j9âfr la frontière des Lingons, pour qu'assistance fût portée plus facilement à la Province, Vercingetorix campa sur trois points à dix milles environ des Romains. »

Voici notre propre version : — « Sur ces entrefaites, cependant, les troupes des ennemis qui étaient chez les Arvernes, et les cavaliers qui étaient commandés à toute la la Gaule, viennent au rendez-vous (chez les Éduens). Un grand nombre de ces cavaliers ayant été ainsi rassemblé,

* Examen critique de la traduction d^un texte fondamental. — Dijon, 1857, p. 6.

> Ibid., p. 25.

3 Ibid.f p. 27.

* L'Alesia de César rendue à la Franche-Comté. Pans, 1857, p. 36.

268 JULES CËSÂR EN GAULE, Comment. VIL

comme César se rendait par t extrémité (ou bien par la frontière) du pays des Lingons chez les Séquanes, afin dy être mieux à portée de secourir la Province, Vercingetorix prit position^ campé sur trois points, à environ dix mille pas de l'armée romaine. »

On le voit, ces trois versions représentent trois opinions, plus ou moins différentes, sur le fond même da récit de César, et par suite, comme on le verra, sur la situation géographique d'Alesia : il est donc nécessaire de les comparer et d'opter.

Dans la première version, l'opinion est, d'après son auteur, que César marchait (entre Saint-Florentin et Montbard) le long dune lisière du pays des Lingons, et sans en sortir, dans la direction lointaine du pays des Séquanes, afin de pouvoir plus facilement envoyer du secours à la Province.

Dans la seconde version, Topinion est que César se rendait chez les Séquanes par la frontière des Lingons (qu'il franchissait actuellement près de Gray}, afin qu'il fût plus facile à son armée de porter assistance à la Province .

Dans la troisième version, l'opinion est précise, quant à la direction générale et au but de la marche de César, à savoir, çi^il se rendait, par l* extrémité (ou par la frontière) du pays des Lingons, chez les Séquanes, afin dy être mieux à portée de secourir la Province; elle reste indéterminée, quant au point où cette marche avait amené César lorsque Vercingetorix survint.

DEUXIÈME ÉPOQUE» Chap. III» § ii. 269

En résumé donc : la première opinion montre César Marchant actuellement en pays lingon, dans la direction du pays des Séquanes ; la seconde le montre entrant actuellement chez les Séquanes par la frontière du pays des Lingons ; la troisième ne le montre sur aucun point : elle indique seulement la direction de sa marche actuelle, à savoir, du pays des Lingons chez les Séquanes et vers la Province.

Les dissidences de ces opinions reposent sur un désaccord dans l'interprétation et l'application de trois mots du texte, per, in, quo, ou bien, en d'autres termes, sur la portée ' différente attribuée au verbe iter faceret, portée que l'un des traducteurs restreint au seul moi per ^ tandis que les deux autres l'étendent aux trois mots, jo^r^ in, quo, implicitement ou explicitement.

Nous ne voulons pas établir ici une discussion d'après les règles de la grammaire classique ; mais nous pouvons montrer que notre propre version s'accorde avec nombre d'autres textes de César où la véritable signification de ces mêmes mots, employés de même, n'est point douteuse. Or l'autorité de César doit, au besoin, l'emporter sur celle de nos grammairiens : d'autant plus que César avait lui-môme approfondi les questions de grammaire ; qu'à ce sujet il faisait autorité déjà parmi les grammairiens romains ; et qu'il attachait une grande importance au choix de ses expressions. Car il avait pour principe, dit Cicéron (dans une lettre à Brutus), que le choix des mots est la source de l'éloquence — Delectum verborum oriyi"

nem esse eloquentiœ. — Ce qui ajoute encore aux autres attraits des Commentaires cet avantage que là on peut compter sur le mot précis pour exprimer toutes les nuances de la pensée de Tauteur. César pouvait donc bien quelquefois parler avec ruse et dissimulation, mais il ne pouvait point parler mal. Et ici il ne pouvait guère dire le contraire de la vérité; car il s'agissait d'un fait auquel avaient pris part soixante mille légionnaires. 11 faut donc bien qu'il nous présente dans ce texte au moins l'apparence de la vérité : lui fût-elle même très-désagréable.

Or on ne peut mettre en doute que le sens ordinaire du mot per ne soit d'exprimer, comme dans les deux dernières versions, que le mouvement se fait par ou à iravers le lieu indiqué.

La première des trois versions prend ce même mot dans le sens de tout le long du lieu indiqué, c'est-à-dire dans le sens ordinaire d'un autre mot latin, du mot secundum.

Nous avons vainement cherché dans les Commentaires une situation réelle où il s'agît d'une armée en marche le long d'une lisière de territoire^ sans en sortir; nous n'avons trouvé que des situations analogues, où il s'agissait de marcher le long d'un fleuve^ ou bien de s'en servir comme voie navigable; et dans ces divers cas l'expression employée par César n'est jamais le mot per^ mais toujours le mot secundum^ ou d'aUtres mots analogues, se rattachant à l'idée du fleuve que l'on côtoie ou sur lequel on navigue. Ainsi^ quand Labienus marche^ de

DEUXIÈME ÉPOQUE, Ghap. III, § ii. 271

Melan vers Lutèce, le long de la Seine, il est dit : Secundo flumine ad Lutetiam iiej* facere çœpii (WU, lviii). Si la marche a lieu le long du cours d'eau, mais en sens contraire, sans destination indiquée, il est dit : Magnum ire agmen adverso flumine (VII, lxi). Quand César, conduisant six légions devant Gergovia, marche tout le long de TAlIier, même en sens inverse du cours de l'eau, voici l'expression employée pour le dire : Sex legiones ipse in Arvemos ad oppidum Gergomam secundum flumen Elaver duxit (VII, xxxiv). Si les troupes sont embarquées et descendent le fleuve. César dit : Secundo flumine progredi (VII, lx).

Enfin, si dans ce texte : per extremos Lingonum fines iter faceret, le mot per exprime que César marchait a le long du territoire extrême des Lingons, sans en sortir, » OQ peut demander quel autre mot il eût dû substituer à celui-là pour exprimer qu'il marchait à travers ce territoire extrême, c'est-à-dire qu'il passait la frontière du pays des Lingons.

La préposition in, avec mouvement, a sans aucun doute la signification des mots français en^ dans, chez, selon la nature et le but du mouvement. C'est bien dans ce sens ordinaire et incontestable que les deux dernières versions rendent le mot in.

Pour qu'on soit autorisé à le traduire, comme dans la première version, par les mots français vers ou dans la direction de (c'est-à-dire non autrement que s'il s'agissait de la préposition ad)^ il nous paraît indispensable que le

272 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.

texte présente quelque raison accessoire et particulière, comme pourrait être la nature du verbe employé par Tauteur. Ainsi, nous avons vu précédemment un autre texte de César, iter in Senones facere instituit, que nous avons traduit en ces termes : « il entreprit de se rendre chez les Sénons ; » et nous eussions pu le traduire aussi fidèlement en ces autres termes : « il commença à faire route (ou il se mit en route) dans la direction du pays des Sénons. » Car là le verbe insiituit, — il entreprit, il commença, — exige que le parcours effectué soit restreint à une partie seulement de la distance qui séparait César du pays des Sénons.

Mais, dans le texte en question ici, et dont nous discutons le véritable sens , le verbe iter faceret n'implique aucune restriction ; on doit donc en étendre la portée autant que le comporte le mot in, et admettre que César puisse marcher réellement chez les Séquanes, non pas que ce pays des Séquanes doive rester le but lointain de sa marche, un point de mire, comme on Ta dit *.

Pour constater avec plus de certitude le sens du mot in dans ce texte important, considérons des textes aaa* logues, où le. marche indiquée a été poussée jusqu'à son terme, et par conséquent où le but alteint démontre, sans qu'on en puisse douter, le véritable sens des expressions préalablement employées par César pour indiquer la mise à exécution de la marche.

' Examen critique delà traduction d)un texte fondamental»., p. ?5.

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chaf. 111, § ii. 273

Au début de la guerre de Gaule, César, quittant la muraille qu'il avait établie le long du haut Rhône, va en Italie chercher des renforts : — Ipse in Italiam magnis itineribus contenait : duasque ibi legiones conscribit : et très, quœ circa Aquileiam hiemabant, ex hibemis edudt. . . (I, x). — Ainsi, l'expression in Italiam contenait signifie non-seulement que César se dirige vers l'Italie, mais encore qu'il y pénètre, même jusqu'aux environs d'Aquilée, bien au-delà de Venise.

Au commencement du septième livre, César dit que, parvenu à Vienne, il y prit des chevaux Frais... et qu'il courut à travers le pays des Éduens chez les Lingons, 0(1 deux légions hivernaient; qu'arrivé là, il envoya ses ordres aux autres légions... — Viennam pervertit. Ibi, nactus recentem equitatum... per fines jEduonim in Linyones contendit, ubi duœ legiones hiemabant. . . Eo quum pe/venisset. . (VII, ix). — Or, comme d'une part la ville de Vienne était située dans la Province, et que, d'une autre part, les deux légions hivernaient dans l'intérieur du pays des Lingons, il est évident (malgré toute objection grammaticale) que l'expression de César, per fines JSduorum in Ungones contendit, correspond ici, de fait, à une marche continue qui a eu lieu, non pas simplement à travers le pays des Ëduens, mais successivement dans trois pays distincts, à savoir : d'abord, dans la Province^ pour en sortir; puis, dans le pays des Éduens, d'outre en outre; puis encore, dans le pays des Lingons, pour y pénétrer jusqu'auprès des deux légions. Ainsi un accident

274 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

qui serait survenu pendant ce trajet pourrait également, d'après ce texte isolé, avoir eu lieu dans cliacun de ces trois pays.

Il est sans doute inutile de citer d'autres exemples pour établir que l'expression in Sequanos iter faceretj daos le texte controversé, signifie que César pouvait avoir déjà pénétré chez les Séquanes, plus ou moins loin, suivant qu'il avait déjà plus ou moins marché quand Vercingetorix survint.

A l'inverse, on peut trouver dans les Commentaires des situations où il s'agissait simplement de marcher vers un pays, ou même (f entrer dans un pays, mais sans y pénétrer bien avant, et nous allons voir quelles expressions César a employées, pour que dans ces deux cas on ne puisse pas se méprendre sur des faits de cette sorte. Vercingetorix, étant chez les Bituriges (Berri), apprend que César vient de se montrer au nord-ouest des Cévennes ; on le supplie d'y porter du secours j il part pour s'y rendre : — Castra ex Biturigibus movet in Arvemos versus (VII, vni). — César veut aller à'Agendicum (Sens) au secours des Boïens (entre la Loire et l'Allier, près de leur confluent), mais en faisant un détour et en passant d'abord à Vellaunodunum (Château-Landon) , puis à Genabum (Orléans), etc. Le pays des Boïens n'est donc ici véritablemenl qu'un but ultérieur, un but final, ou, comme on Ta dit, un point de mire. Voici l'expression que César emploie : — Ad Boios proficiscitur (VII, x). Enfin César s'ouvre un chemin à travers les Cévennes couvertes de

DEUXIEME ÉPOQUE. Chap. III, § ii. 275

six pieds de neige, et entre réellement dans le pays des Arrernes; mais il lai suffit de s'y montrer ; il ne veut pas s'avancer au loin dans Tintérieur ; et il emploie la préposition adj auprès : — Viis patefactis mmmo militum lahorcj ad fines Arvernorum pervenit. Quibus oppressis inopinantibus... (VII, viii).

Donc, à fortiori^ quand César emploie, dans le texte que nous discutons , la préposition m, avec le verbe iter facereiy qui n'implique aucune restriction : — Quum Cœsar in Sequanos per extremos Lingonum fines iter fa-ceret, quo facilins subsidium Provinciœ ferri posset, — on doit entendre qu'il peut déjà être effectivement entré chez les Séquanes, et même y avoir déjà continué sa mar« che plus ou moins loin dans l'intérieur du pays, lorsque Vercingetorix survient.

Du reste, si la marche dont il s'agit, au lieu d'être en cours d'exécution, se trouvait accomplie, c'est-à-dire s'il y avait dans le texte, non pas iter faceret^ mais iter fecissel^ nul doute que cette marche de César n'eût duré un cer« tain temps et ne se fût prolongée, à partir de l'extrémité du territoire (ou de la frontière) des Lingons, jusque dans rintérieur du pays des Séquanes ; et encore là, notons-le bien, jusqu'à proximité des Allobroges : pour que César y fût mieux à portée de les secourir chez eux^ où Vercingetorix avait ordonné de porter la guerre, — Bellumque inferre Allobrogibusjubet, — et où ils défendaient leur territoire sur les bords mêmes du Rhône, — ad Rhodanum^ — non ailleurs.

276 JULES CÉSAR EN GAULE, Coumem. VIL

Mais il y a dans le texte : — Quum lier faceret; la marche de César s'exécute actuellement. A quel point de l'exécution en est-elle ? au début, au milieu , à la fin? — César, disent les uns, est chez les Lingons et marche ^ers les Séquanes. — 11 se rend chez les Séquancs par la frontière des Lingons, disent les autres. — Nous disons, nous, que César peut se trouver dans l'un ou' l'autre pays, et môme que, dans celui des Séquanes, il peut, à la rigueur, suivant le degré d'exécution de sa marche, se trouver déjà du côté de la Province, mais non encore suffisamment à portée de la secourir ; car^ dès lors, il aurait atteint son but et sa marche ne serait plus actuellement en cours d'exécution.

Cherchons enfin dans les Commentaires un autre exemple où les mêmes expressions se rencontrent employées de même, c'est-à-dire où César montre d'une manière indéterminée, comme ici, les légions faisant route actuellement dans une certaine direction , et où cependant, grâce à un élément accessoire, on puisse distinguer à quel point du trajet ces légions, dans la pensée même de César, sont déjà parvenues au moment du récit.

Cet exemple précieux, on nous Toffre dans un texte de la Guerre civile, cité à l'appui de la première des trois versions que nous comparons ici. Ou pose^ d'une manière quelque peu vive, la question suivante : « Quand César dit : Audierat Cœsar Pompeium per Maurilaniam. iter in Hispaniam facere ^ cela signifie t- il que Pompée travcrec TËspagiic ? 11 est en Mauritanie! Pour nous la Mauritanie,

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. III, § ii. 277

per Mauriianiam, c'est le territoire des Lingons, per Lingonum fines; l'Espagne, m Hispaniam, c'est la Séquanie, où César n'est pas, in Sequanos ' . »

En effet, si Ton ne cite que cette portion du texte concernant la marche de Pompée, Timage qu'elle présente à l'esprit peut bien être Pompée s'acheminant par la Mauritanie, vers le détroit des colonnes d'Hercule.

Mais voici le texte complet : « — Audierat Cœsar Pompeium per Mauritaniam cum legionibm iter in Hispaniam facere , confestimque esse veniurum : simul a tribunis militum centurionibusque mutuas pecunias sumpsii : has exercitui distribuit. Quo fado, duos res consecutus est : quod pignore animas centurionum devinant, et largitione redemit militum voluntates *. — César avait entendu dire que Pompée avec ses légions se rendait en Espagne par la Mauritanie, et qu'il allait incessamment arriver. Aussitôt il emprunta des sommes d'argent aux tribuns des soldats et aux centurions : et il distribua ces sommes à son armée. En faisant cela, il obtint à la fois deux choses : par l'engagement qu'il contracta, il enchaîna le dévouement des centurions à ses intérêts; et par les largesses qu'il fit, il acheta la fidélité des soldats. » Or, ceci étant placé dans le récit de la campagne de César contre Afranius et Petreius, le lecteur sait où se trouve en ce moment César, à qui Pompée vient ainsi tenir tête avec d'autres légions. César se rend par les Pyrénées dans la

' Examen critique de la traduction d'un texte fondamental.., p. 2j. ' De bell. Clv,^ I, xxxn.

878 JULES CÉSAR EN GAULE, ComiENT. VIL

Tarraconaiseï devant Ilerda sur le Sycoris (aujourd'hui, Lérida sor la Seigre, en Catalogne). César est donc à quelque 1,200 ou 1,500 kilomètres de la Mauritanie, le détroit entre deux. Et puisque Pompée allait, disait-on, arriver incessamment, au premier moment, — confestmque esse venhirurriy — dès lors, Timage qui se présente à l'esprit, c'est nécessairement que Pompée, après être arrivé par la Mauritanie et avoir passé le détroit, fait route actuellement en Espagne même, et s'y trouve déjà non loin d'Ilerda. Par conséquent Pompée a déjà pénétré à quelques mille kilomètres dans l'intérieur de l'Espagne : malgré le per Mauritaniam du texte, qui n'est là que pour indiquer que Pompée avec ses légions va arriver sur le théâtre de la lutte par la voie de Mauritanie, non par la voie de mer, non, comme César, par la voie des Gaules.

On est même confirmé dans la pensée que Pompée est sur le point d'arriver près d'ilerda, quand on voit que César ne perd pas un instant, — simuU — pour garantir son armée de l'influence morale que peut exercer sur elle l'arrivée de Pompée , représentant la patrie , le droit de tous, la loi.

Si donc, dans une marche d'armée que César nous indique ici d'une manière indéterminée, en ces termes : — Audierat Cœsar Pompeium per Mauritaniam cum legionibus iter in Hispaniam facere, — cette armée a déjà, dans la pensée du narrateur, traversé la Mauritanie, passé le détroit, et poursuivi sa marche jusqu'à peut-être un millier de kilomètres dans l'intérieur de l'Espagne : ayant

DEUXIÈME ÉPOQUE, Ghap. IH, § n. 279

ainsi marché déjà pendant un mois peut-être^ depuis qu'elle a passé en Mauritanie ; de même, dans cette autre marche indiquée d'une manière analogue : — Quum Csesar in Seçuanos per extremos Ungonum fines iter fa^^ ceretj giio facilius subsidium Provinciœ ferri posset, — l'armée romaine peut, non-seulement avoir traversé l'extrémité (ou la frontière) du pays des Lingons, mais encore se trouver à un point quelconque de ce mouvement stratégique. Elle peut en être au second, au troisième jour de cette marche; elle peut même déjà, à la rigueur, approcher de la Province, comme celle de Pompée approchait d'Ilerda, disait-on.

Suivons d'ailleurs les conséquences qui résulteraient de ce raisonnement absolu, étroit et exclusif : César n'est pas dans le pays où il va, — in Seçuanos *. Car c'est là toute la substance de l'argument qu'on produit pour prouver que César est en marche chez les Lingons et ne peut se trouver chez les Séquanes au moment où Vercingetorix survient. Mais comment se rendre compte , dans ce système, du point où se trouve César, au moment où s'applique le passage suivant du premier livre :

— Ab Allobrogibus in Sebusianos exercitum ducit (x)?

— César, dit-on, n'est pas dans le pays où il val Estil donc dans le pays doù il vient! Qu'on veuille dire où il est. On serait ici bien embarrassé. Voilà où Ton aboutit par l'étroitesse de l'interprétation des textes de César.

' Examen erUigue»,.^ p. 26.

280 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

Si cependant la grammaire poussait à raisonner de cette manière-là? Mais nullement : et il faut bien en dire un mot ici ; car on a fait tant de bruit avec la grammaire dans la discussion relative à Alise et à Alaise, on a tant crié au scandale grammatical, qu'il pourrait bien en être resté quelque chose. La grammaire dit exactement que in Sequanos indique le Km où César va, et dans lequel il entre *•

On insiste dans la discussion, et on dit : a Poursuivre « sa rouie chez les Séquanes, c'est évidemment se mouvoir a dans leur pays. Or, pour être dans la règle, il ne fau- « drait pas m Sequanos ^ il faudrait appliquer soit la c( question qua, soit la question ubi; car la loi veut qu'on « dise : In foro deambulare, — per Mauritaniam iter « facere. Mais je demande pardon au lecteur de cette (c digression ^ »

Nous demandons nous-mème pardon de nier d'une manière formelle cette double assertion. La question ubi exige que Faction ait commencé et se termine dans le même lieu : ici, l'action se transporte du pays des Lingons chez les Séquanes. La question qua exige que Faction traverse le lieuy de dehors en dehors : ici, elle a bien commencé en dehors, mais elle se termine en dedans. C'est le cas de la question quo. L'action de passer la frontière des Lingons et de poursuivre sa route chez les Séquanes^ ou de se rendre par la frontière du pays des Lingons chez les

• Burnouf, XUl^édit. Question quo, p. 3C2.

3 Examen crUlque de la traduction d'un texte fondamental, p. 2iS.

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. III, § il. 281

Séçuanes, n'est donc le cas ni de la question ubi, ni de la question çua^ mais bien de la question quo.

Pour ce qui concerne le troisième mot en discussion, quo (afin que), la version de M. Quicherat en rend fidèlement le sens, et nous ne ferions nous-mème aucune difficulté de Taccepter. Cependant il nous a paru bon, dans notre langue française si exacte, et dans la circonstance particulière du texte controversé, de préciser davantage la portée de la conjonction quo. Il est évident que César, s'il partnent au but de sa marche, devra être chez les Séquanes^ et y être de sa personne mieux à portée de secourir la Province; notre expression, pour y être y équivaut donc bien ici à quo du texte ci-dessus, sans y rien ajouter : et tel est, en pareil cas, le langage ordinaire. Et nous préférons cette forme parce qu'on y sent mieux l'indétermination du moment où Vercingetorix survient^ indétermination qui est certainement dans le texte, comme OQ l'a vu.

La version de M. Rossignol présente bien aussi d'abord le sens littéral de la conjonction quo; mais, immédiatement ensuite et d'une manière indirecte, elle fait disparaître le sens vrai et historique du texte, c'est-à-dire l'indication du mouvement stratégique exécuté et rapporté par César; elle va même jusqu'à supprimer le motif de sa marche; tout cela par un procédé très-simple, en traduisant le mot ferri du texte par le mot français envoyer^ tout comme s'il y avait mitli dans ce texte. C'est là, on le voit, une version un peu libre, mais bien naturelle dans lensemble

282 JULES CËSÂR EN GAULE, Comment. VIL

de la situation qu'on s'est faite en traduisant plus haut les mots per et in de la manière qu'on a vue. En effet, de la frontière du pays des Lingons, que César, d'après cette version précédente, ne peut franchir, il ne saurait portur facilement secours à ceux qui sont attaqués si loin de lui, sur le haut Rhône (c'est-à-dire à plus de deux cents kilomètres de distance en ligne droite, et les monts Jura entre deux) ; il faut donc bien y envoyer un détachement de troupes. Mais, dès lors, quel est le but, quel est le motif de la marche de César? Ne pouvait-il pas aussi bien, sans se mettre en route lui-même, envoyer ce détachenient d'un peu plus loin ? Pourquoi l'accompagner de sa personne^ le long de cette frontière et un peuple ami? Et d'ailleurs, comment César, qui vient de rassembler toutes ses forces en faisant sa jonction avec Labienus, et encore d'appeler à son aide de la cavalerie germaine, pourrait-il songer à envoyer un détachement de troupes à travers les populations soulevées « qui interceptent, nous dit-il, toutes ses communications avec la Province et avec ritalie? n Comment pourrait-il l'envoyer à travers un pays difficile, un pays de montagnes et de forêts, où ce détachement, avant de parvenir sur le haut Rhône pour y porter secours, eût rencontré la Saône, leDoubs, TAin à passer; et encore, avec les populations soulevées, une petite armée gauloise de dix mille fantassins et de huit cents cavaliers à combattre : populations et armée connaissant le terrain, combattant chez elles? Et tout ceci, sans parler de Vercingetorix qui se trouve présent dans cette région avec

DEUXIEME ÉPOQUE, Chap. III, § ii. 283

sa propre armée. Il fallait, on le voit. César lui-même avec toutes ses légions, et un renfort de cavalerie germaine, pour tenter le passage. Il fallait aussi qu'il eût de bonnes raisons pour s'y exposer sous les yeux de Vercingetorix, survenant à ce passage avec l'armée de Gei^ovia, renforcée elle-même de quinze mille cavaliers accourus de toute la Gaule.

C'est ici, on le voit, le membre le plus important de cette phrase tant discutée. Nous savions que César, pressé entre l'Allier et la Loire (dans la région de Lapalisse), s'était jeté à l'écart de l'ennemi ; qu'il avait passé la Loire

dans la direction du sud-est ; qu'il avait séjourné au-delà de ce fleuve du côté de la Province, pour refaire son armée affamée ; et qu'ensuite, de là, il avait commencé à remonter au nord, à la rencontre de son lieutenant Labienus, faisant retraite du pays de Lutèce, bien que vainqueur des Parisiens. La discussion du récit nous avait fait admettre que leur jonction s'était opérée non loin de Beaune ou de Saint- Jean-de-Losne, selon la voie suivie par Labienus : disons d'une façon plus large, non loin de f angle sud-ouest du territoire des Lingons, en dedans ou en dehors. Mais les repères nous manquaient depuis la Loire et depuis Agendicum (Sens).

Ici nous rencontrons d'autres repères, et tout s'accorde parfaitement. Nous voyons que César, après sa jonction avec Labienus, se trouve, en effet, dans le pays des Lingons ; d'où il se décide à partir avec toute son armée dans la direction de la Province : « César, est-il dit, se

S8I JULES CÉSAR EN GAULE, CoifiiENT. VIL

rend par l'extrémilé (ou par la fronlicre) du pays des Lingons, chez les Séquanes, pour y être mieux à portée de secourir la Province. » Il faut donc, pour appliquer complètement ce texte, que César ne se borne pas à entrer chez les^Séquanes, mais qu'il y poursuive sa marche vers la Province jusqu'à ce qu'il soit à portée de la secourir, de secourir les Allobroges, peuple de la Province quon attaque sur sa frontière du haut Rhône.

Car nous ne pouvons non plus négliger ce que César vient de dire, vingt lignes et dix lignes plus haut, à savoir : l"" que « Yercingetorix a donné F ordre aux Éduens et aux Sébusiens, qui sont limitrophes de la Province,... de porter la guerre chez les Allobroges (lxiv) ; » 2® que « les Allobroges ont établi de nombreux postes sur le haut RhAne et défendent leur territoire avec beaucoup de soin et d'activité (lxv). » C'est donc aux passages naturels du fleuve, dans la région de la Perte du Rhône, que l'attaque a lieu, comme on l'a vu plus haut; c'est encore là que la défense a établi ses postes; c'est donc là aussi, non ailleurs, que César lui-même doit tendre, pour être mieux à portée de secourir les siens ; et, dans cette intention, il faut qu'il traverse le pays des Séquanes, du nord au sud.

Toute la question est donc, on définitive, de savoir à quelle étape de cette marche César se trouvait au moment où Vercîngetorix survint. Question à laquelle César ne répond nullement; s'en tenant à dire qu'il faisait route ainsi.

Nous terminons là ces développements, ils nous ont

DEUXIÈiME ÉPOQUE, Chap. 111, § ii. 285

paru indispensables en regard de l'autorité des savants qui ont discuté ce texte avant nous; mais surtout à cause du renseignement historique et de l'indication géographique que ce texte présente au sujet de la marche de César et de son but, ce qui le rend doublement précieux.

Nous en concluons que les Commentaires donnent toute latitude de chercher dans le pays des Séquanes, et même* assez loin de la frontière du pays des Lîngons (non que nous en ayons besoin nous-mème), le lieu de la baUille qui va être livrée à César par la cavalerie de Yercingctorix, avant l'arrivée des armées à Alesia. On est en cela d'autant plus libre que cette bataille n'eut lieu , comme nous le verrons, que le lendemain du jour où Vercingetorix venait ainsi prendre position, sur trois points, à dix mille pas de l'ennemi; et que, le jour de la bataille, l'armée romaine était encore actuellement en marche, au moment où elle fut attaquée par les Gaulois.

Ainsi le texte que nous venons de discuter n*a pas, dans la détermination de l'emplacement d' Alesia toute Timportance qu'on lui a attribuée; il n'est point fondamental, exclusif. On peut l'appliquer, plus ou moins naturellement aux trois lieux : Alise, Alaise, Izernore. Ce n'est pas au moyen de ce texte que la controverse peut se vider.

Nous admettons volontiers que César n'en soit qu'au début de sa marche quand Vercingetorix survient; que Ton prenne l'expression du texte — extremos Lingonum fines — dans le sens restreint à la zone frontière du pays

286 JULES CÉSAR EN GAULE, Comiient. VIL

des Lingons; que César la suive à partir de Saint-Florentin (si l'on a pu, au préalable, le conduire là), et alors, si Ton ne rencontre plus d'autre difficulté, Alise- Sainte^ Reine pourra se trouver sur remplacement d^Alesia.

A condition toutefois que César ait un motif de se met* tre en marche, un but stratégique à atteindre dans la direction qu'il prend, c'est-à-dire qu'il veuille se placer mieux à portée de secourir la Province sur le haut Rhône avec toute son armée, non pas simplement y envoyer un détachement à travers le pays des Séquanes occupé par les insurgés ; car c'est là une condition obligatoire pour toutes les opinions concernant l'emplacement d'Alesia.

Mais il faut aussi admettre ({xi^ Alaise, Izemore, ou tout autre lieu situé entre le pays des Lingons et la Province, puisse également, selon sa situation et sa configuration particulière, avoir été le lieu du célèbre oppidum de la Gaule.

Tout ce qu'il y a de positif dans ce texte de César, rapproché des deux autres qui le précèdent et l'éclairent, se réduit donc à ceci : César (dont on ignorait depuis longtemps la position exacte) passe à la frontière ou à rextrémité du pays des Lingons; il se rend chez les Séquanes^ afin d'y être, dit-il, mieux à portée de secourir la Province (attaquée du côté de la Perte du Rhône), Vcrcingetorix (qui était récemment à Bibracte avec son armée de Gergovia augmentée d'environ quinze mille cavaliers) sur*vient , on ne sait combien de jours après que César s'est mis eu marche dans la direction indiquée ^ et F armée gau^

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. III, § il. 287

loise prend position^ sur trois points, à environ dix mille pas ( 1 5 kilomètres) dfi r armée romaine.

Si peu précises que soient ces indications des Commentaires, on y voit avec certitude la direction générale de la marche de César, à savoir que : — César se rend par la frontière du pays des Lingons chez les Séquanes, près de la Province du côté de la Perte du Rhône. — Donnée précieuse dans un tel pays ; car, pour peu que César eût déjà marché dans cette direction, quand Yercingetorix survint, Tarmée romaine en arrivait à la traversée des monts Jura dans le pays des Séquanes, et, dès lors, elle devait se trouver à Tun des deux ou trois passages qui conduisent vers la Province du côté de la Perle du Rhône. Et, si tel est réellement le cas, on pourra sans doute se reconnaître sur le terrain avec assez de certitude : l'indétermination du texte se trouvant ici très-restreinte par la nature du pays, au grand avantage de l'application géographique, et de la clarté de l'histoire.

Or, bien que César ne nous dise pas où il en est actuellement dans sa marche , la présence de Yercingelorix à côté de lui nous indique assez clairement où ils sont l'un et l'autre. En effet, pour une armée qui se rend par la frontière du pays des Lingons vers la région de la Perte du Rbônct il y a à traverser d'abord les vastes plaines de la rive gauche de la Saône ; puis la chaîne des monts Jura. César et Yercingetorix sont-ils actuellement dans ces plaines^ ou dans ces monts? Ils sont dans les monts : cela n'est pas douteux; car Yercingetorix vient là pour

288 JULES CÉSAR EN GAULE, COHUElST. VIL

allaquer César, pour lui barrer le passage, comme on va le voir ci-après. Or, dans cette intention, naturellement le chef gaulois a dû choisir d'avance le point stratégique où il voulait tenter de barrer le passage à Tarmée romaine. Â cet effet, il était préférable pour lui que ce fût sur le territoire d'une cité ennemie des Romains, et il était indispensable que ce fût dans une position très-forte par elle-même, où il pût barrer le chemin aux légions sans manquer à sa tactique bien arrêtée de ne jamais ni engager toute son armée en face de Tennemi, ni combattre en lignes : Neque fortimam tentaturum^ neque acie dimicaiurum. Or une position convenable pour une telle tactique ne peut guère se rencontrer que dans un pays de montagnes. N'est-il pas évident que, dans les plaines de la Saône, Vercingetorix n'eût pu barrer le chemin à César sans mettre en lignes toute son armée, et sans l'exposer ainsi à un désastre complet, à un désastre certain pour quiconque considère l'immense supériorité des armes des légionnaires comparativement à celles des Gaulois? Ainsi, on le voit, César et Vercingetorix doivent être actuellement à quelque passage des monts Jura, le Gaulois campé sur trois points, à environ dix mille pas du Romain. Mais, avant d'y chercher le lieu précis où ils se trouvent l'un et l'autre, examinons avec soin si César ne cache rien au sujet du motif de cette marche , et s'il n'aurait point eu quelque autre motif, même beaucoup plus grave, pour se rapprocher ainsi de la Province avec toute son armée. Car cette question est importante à résoudre

DfiUXIÈBŒ EPOQUE, GBAP. III. § ni. 289

ici au préalable^ on peut même dire que c'est le nœud de la situation,

S m. — CeUe marche est une retraite à laquelle César est forcé par Vercingetorix. Le chef gaulois vient couper la retraite à rannée romaine.

Les Commentaires disent que César va se placer mieux à portée dç secourir la province. Qui pourra croire, après un peu de réflexion, que tel soit le véritable motif, le seul motif de sa marcbe? La Province est attaquée de ce côtélà par dix mille hommes (f infanterie et par huit cents cavaliers. Il s'y trouve, pour résister de tous les côtés, vingt^eux cohortes qui font environ treize mille hommes. Admettons que Lucius César ait posté sur le haut Rhône la moitié de ses troupes ; six mille cinq cents hommes, .avec le fleuve devant eux, suffisaient certainement de ce côlé-là pour la défense de la Province. N*eussent-ils pu suffire, qu'on ne comprendrait pas néanmoins que César eût pris le parti d'aller à leur secours avec plus de soixante mille hommes et une forte cavalerie, en négligeant pour cela une armée ennemie composée de quatrevingt mille hommes d'infanterie (comme on le verra plus loin) et de quinze mille cavaliers, armée réunie dans le pays éduen, à côté de lui présent dans le pays Lingon; à côté de lui. César, qui d'habitude va droit au plus fort de l'ennemi. Et d'ailleurs, pour se porter au secours de la Province attaquée par dix mille Gaulois^ César, avec plus ^ dix légions et sa cavalerie légionnaire, avait-il besoin, d'appeler à son aide de la cavalerie germaine ? H paraît

290 JULES CÉSAR EN GAULE, Gomment. VH.

donc bien avoir eu quelque autre motif de se diriger ainsi du côté du haut Rhône, vers l'entrée de la Province, et de faire venir à son secours de la cavalerie germaine.

Le véritable motif de cette marche vers la Province, avons-nous absolument besoin que César nous Texplique, si nous avons gardé le souvenir des événements qui ont précédé? Deux fois déjà nous avons vu l'armée romaine, sous l'action de la tactique de Yercingetorix , sentir les étreintes de la faim ; d'abord au siège d'Âvaricum, puis encore après la levée du siège de Gergovia, lorsque les cavaliers gaulois lui coupaient les vivres entre l'Allier et la Loire. Maintenant, par l'action politique de Yercingetorix presque toutes les cités de la Gaule se trouvent unies contre l'ennemi commun ; les sentiments de race et la haine de l'invasion étrangère l'emportent (du moins en apparence) sur les ambitions et les jalousies de cité à cité; la guerre pour l'indépendance n'est plus Taifaire particulière de chaque cité, elle est devenue nationale. Or cette double modification opérée par Yercingetorix dans la nature et dans les moyens de la guerre de Gaule, r union des cités et l'emploi de la faim pour arme contre Fennemi commun, explique très-clairement, selon nous, la marche de César du pays des Lingons vers la Province : c'est une retraite forcée.

Il est même facile de s'en convaincre en considérant avec attention le récit des Commentaires et les conditions du terrain où se trouvent actuellement les deux armées.

En effet , si nous revenons un peu en arrière , que

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chàp. III, § m. 291

voyons-nous? — D'une part, César est parvenu, il est vrai, à réunir toutes ses légions ; néanmoins , pour leur procurer des subsistances, il ne lui reste plus que deux cités sur lesquelles il puisse compter, les Rhèmes et les Lmgons ; il est chez ces derniers. — D'une autre part, non loin de lui, chez les Éduens, dans la région de Bibracte, se trouve Vercingetorîx, qui est arrivé là avec son infanterie de Gergovia, probablement encore avec la nombreuse cavalerie des Nitiobriges jointe à celle d'Aquitaine (VU, xxxi), et qui dispose aussi de la cavalerie éduenne; de plus, là encore se sont rassemblés un grand nombre d'autres cavaliers (des quinze mille demandés à

toute la Gaule. — Maqno horum coacto numéro). — Or César a-t-il à craindre que Vercingetorix ne vienne avec toutes ces troupes réunies l'attaquer chez les Lingons? Nullement. Il le désirerait plutôt : les légions sont trop fortes^ même sans le secours des Germains, pour que le résultat d'une bataille rangée puisse être douteux. César le sait parfaitement : et Vercingetorix ne l'ignore point .

Mais tous ces cavaliers gaulois, César a-t-il besofn que son ennemi lui dise ce qu'il en veut faire? Ne recommencent-ils pas déjà comme précédemment à courir partout autour des légions pour intercepter tout ce qui pourrait leur arriver de vivres ou de la Gaule, ou de la Province, ou de l'Italie ? Rappelons-nous ce passage du récit : « César, voyant que l'ennemi avait des forces supérieures en cavalerie, et que tous les chemins étaient interceptés, rien de ce dont il avait besoin ne pouvait lui arriver,

202 JULES CËSAR EN GAULE, Comment. VIL

ni de la Province, ni de Tllalie, envoie au-delà du Rhin, demander des cavaliers en Germanie ^.. » Sans doute un corps de cavalerie germaine put rompre le cordon de cavaliers gaulois qui interceptait toutes les communications de César, et se joindre à lui ; mais des convois de vivres eussent-ils pu de même et chaque jour forcer un tel obstacle et parvenir aux légions ?

Et où les trouver, ces vivres nécessaires pour plus de soixante mille hommes massés chez les Lingons ? Yercingetorix ne vient-il pas de proclamer de nouveau Tordre de mettre à exécution le moyen suprême , le moyen hé* roïque des peuples qui veulent à tout prix purger leur sol de l'invasion étrangère , V incendie général, le feu destructeur de tout, mis partout autour de l'ennemi, pour Taffamer? ex Que les Gaulois, a dit Yercingetorix, détruisent eux-mêmes leurs blés, sans aucun regret, qu'ils incendient de leurs propres mains leurs habitations. — j£quo modo animo sua ipsi frumenta corrtimpant , œdificiaque incendant. i» — Pesons bien toutes ces expressions du récit de César, car il n'en faut négliger aucune si l'on veut apercevoir tout ce qu'il a dans la pensée. Le mot corrumpant, employé ici dans le même sens que précédemment, au sujet de la destruction des blés emmagasinés à Nevers, où coule la Loire ', nous indique ici plus spé-

^ Cœsar, quod hastes equltaiu superlores esse inteUig^atf eî^ liilerc/tuU omnibus ilineridiff, nuUa re ex Prov'meia atque Jialia svblevati poUnUy trans Rhenum in GermaniammittU (LXVU)...

' FrumentL.. reliquum flumine atque incendia corruperunt (LV).

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chàp. III, § m. StS

cialement la deslruction par le feu soit des blés récohés, soit de ceux qui pouvaient être encore sur pied dans le pays. Ainsi, conformément à cet ordre du défenseur suprême de la Gaule, des tourbillons de cavaliers chevelus ne courent-ils pas déjà, la torche à la main, semant Tinccndie de tous côtés, dans les habitations, dans les moissons, partout autour de l'armée romaine?

On voit donc très-clairement, dans le récit même de César, que, par la politique et la tactique de Yercingetorix, l'armée romaine réunie chez les Lingons s'y trouvait en grand danger d'être de nouveau affamée, comme elle l'avait été déjà deux fois précédemment : une première fois auprès d'Avaricum, une seconde fois entre l'Allier et la Loire; et que pour cette armée ainsi compromise, le moyen de salut indiqué par les circonstances actuelles, l'unique peut-être, c'était de la ramener dans la Province.

Du reste, quand on considère dans la direction de la Province les montagnes et les grands cours d'eau qu'il s'agissait de franchir sous les yeux de Yercingetorix, on ne doit pas s'étonner que César ait appelé de la cavalerie germaine au secours de ses légions, si vaillantes qu'elles fussent, pour les escorter à travers ce pays difficile cl cetle nuée de cavaliers gaulois.

En un mot, cette marche de César vers la Province nous paraît être, quant au fond de l'événement, et dixneuf siècles d'avance, une retraite de Moscou; sauf toutefois cette différence, à la plus grande gloire de nos

294 JULES CÉSAR EN GAULE, GoilllENT. VIL

aïeux, qu'ils n'avaient point en aide un climat meurtrier, et qu'ils ne harcelaient point la redoutable armée au mi*lieu des neiges, mais bien à travers les récoltes des plus fertiles contrées de la Gaule (I, xxvi) ; récoltes détruites autour de cette armée ennemie par les Gaulois eux^ mêmes ; tant un peuple puise de force dans l'union pa^ triotique et dans l'amour de son indépendance nationale !

Aussi qui ne voit que César, ici encore de même qu'entre TÂllier et la Loire, est loin d'exposer avec évidence les mouvements des deux armées, et surtout d'indiquer clairement le lieu où se trouve la sienne? C'est peut-être encore parce que, dans le moment actuel (comme on va le voir ci-après), l'armée romaine n'est déjà plus qu'à environ deux journées de marche de Voppidmn (TAlesia, Ueu dont la position géographique serait d'uD intérêt capital à connaître, et néanmoins au sujet duquel, pour quelque motif secret sans doute, les Commentaires ne vont nous fournir aucune indication géographique en des termes positifs. Ainsi examinons avec beaucoup de soin le récit du profond politique de Rome, soit afin de constater que la marche de son armée y a été voilée dans l'intérêt de sa gloire j soit afin d'y rechercher quelque indice qui puisse nous faire reconnaître, sur le terrain de la Gaule, l'itinéraire que cette armée a suivi.

L'époque de la moisson, dans les plaines de la Loire et de la Saône, est actuellement passée, au moins depuis quelques jours, d'après un détail du récit qui précède. Or, d P époque de la fonte des neiges, nous avons perdu de

DEUXIÈME ÉPOQUE, Ghap. III, § m. S95

vae Tannée de Vercingetorix à Gergovia, et voici que maintenant, après la moisson. César nous montre de nouveau cette armée. Qu'a-t-elle donc fait pendant les deux ou trois mois compris dans cet intervalle de temps? Elle est arrivée, dit-il, du pays des Ârvernes dans le pays de Bibracte (Âutun), où elle s'est renforcée de quinze mille cavaliers, arrivant eux-mêmes de toute la Gaule. Mais la distance de Gei^ovia à Bibracte n'est que d'environ 180 kilomètres ou six journées de marche^ et dans le trajet on passe par cette région de Lapalisse^ d'où nous avons vu partir l'armée romaine, à marches forcées de jour et de nuit, jusqu'à ce qu'elle ait découvert du côté de la Province , dans la Loire grossie par la fonte des neiges , un gué où elle s'est jetée dans l'eau de glace jusqu'aux aisselles pour gagner au-delà un pays tranquille. L'armée de Vercingetorix n'était-elle donc point déjà dans la région de Lapalisse quand l'armée romaine en est partie avec tant de hâte? Et cette armée gauloise n'a-t-elle été pour rien dans ces marches si précipitées et si extraordinaires de l'armée romaine? Assurément du moins elle a pu y être pour quelque chose. Ici encore, dans le texte que nous venons de discuter, nouveau problème. Nous apprenons que, — c( comme César se rendait par la frontière du pays des Lingons chez les Scquanes , vers la Province , Vercingetorix survint et prit position sur trois points à environ 10,000 pas de tar^ mée romaine. » — Nous comprenons bien que, pour arriver là, Vercingelorix est parti de Bibracte, où les Corn-

Ste JULES CÉSAR EN GAtU^E, Comment. VII.

meniaires nous l'ont montré ; mais dans quel pays preDd-il -ainsi position sur trois points, à environ 10,000 pas de Tarmée romaine?

Est-ce chez les Lingons? Est-ce chez les Séquanes? Si cette triple position occupée par Yercingetorix offrait une importance stratégique, pourquoi ne pas dire en quoi consistait cette importance? Sinon, pourquoi indiquer ce fait inutilement? Remarquons enfin quelle singulière image s'offre là dans un récit de César : Tannée romaine est en marche, l'armée gauloise est campée ; la distance qui les sépare varie donc incessamment, bien que le texte la fixe à 10,000 pas. Veut-on que les Romains eux-mêmes soient campés? Pourquoi alors le récit ne le dit- il pas, et ne dit-il pas aussi chez quel peuple ils sont campés? Cela eût été bien simple à dire et bien facile à comprend dre ; cela eût été le langage ordinaire de César ; cela eûtil donc été trop clair?

Tout ce qu'on voit ici manifestement, c'est que Yercingetorix a d'abord réuni toutes ses troupes dans la région de Ribracte (Autun) ; puis, qu'il s'est porté sur la route que suivait l'armée romaine et qu'il y a pris position sur trois points. Or on peut, on doit admettre que déjà des environs de Ribracte (comme précédemment des environs d'Avaricum), « Yercingetorix a fait éclairer par des hommes sûrs, avec soin et à toute heure du jour, tous les mouvements de César'; et que, de même encore.

* Ibl, per certes exploraiores, In singula diei iempora qux ad Àvarieum agerentur cagnoscebat; el quid fieri vellei imperiiabat (xvi).

DEUXIÈME ÉPOQUE, Cbap. Ill, § m. 291

il s'eatf au moment opportun, rapproché de lui, à portée d'aetion, par exemple, à Cabillonum ad Ararinx (Chalonsur-Saône). Ainsi, lorsque César s'est disposé à passer et a passé la Saône (probablement à Saint-Jean-de- Losne ) , Vercingetorix aussi , de son côté y s'est disposé à la passer et l'a passée (à Chftlon). Enfin il va devenir évident, d'après cette apparition subite de Vercingetorix en face de César et d'après la suite du récit, que le chef gaulois a pris l'avance pour attendre l'ennemi sur la route qu'il suivait; mais néanmoins sans vouloir, ce qui eût été contraire à son plan de guerre bien arrêté, risquer une bataille rangée ni engager toute l'armée gauloise»

Reprenons maintenant ie fil du récit : — « Et ayant convoqué en conseil les chefs de la cavalerie, Vercingetorix leur montre que le jour de la victoire est venu, q\ie les Humains i enfuient dans la Province, et sortent de la Coule. Cela, dit-il, nous rend bien la liberté pour le moment, mais ne suffit point pour nous assurer la paix et |a tranquillité dans l'avenir ; car ils remendront après avoir rassemblé de plus grandes forces et ils ne mettront plus aucune fin à la guerre. Ainsi attaquons-les au gros des éçttipagesl Si leur infanterie s' arrête pour y porter secours, elle ne pourra continuer son chemin ; si , au contraire (ce qu'il croit plus probable), elle abandonne les équipages pour veiller à son salut, ils s'en iront dépouillés de leurs moyens de guerre et déshonorés. Car, quant aux cavaliers ennemis, il est indubitable pour eux-mêmes qu'aucun homme n'oserait seulement marcher hors des rangs. —

298 JULES CÉSAR EN GAULE, GoiiVENT. VII.

Puis Yercingetorix, afin que ses cavaliers exécutent Tâttaque avec plus d'élan, leur promet de tenir toutes ses troupes d'infanterie rangées en avant de son camp pour jeter la terreur parmi les ennemis. Tous les cavaliers s'écrient qu'il faut jurer par les choses les plus sacrées que nul ne rentrera sous son toit, ne retournera auprès de ses enfants, auprès de ses parents, auprès de sa femme, s'il n'a deux fois fait passer son cheval à travers l'armée ennemie. »

Nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer un procédé que César emploie ici, qu'il a déjà employé à propos des événements survenus après la levée du siège de Gergovia, et qu'il emploiera encore à propos du blocus d'Alesia; procédé qui lui sert à pallier les faits qui ne sont ni à son avantage ni à son honneur. Cet artifice de sa part consiste, plutôt que de raconter et d'apprécier lui-même les faits, à en placer le récit et l'appréciation dans la bouche de l'ennemi ; de manière que la vérité, émanant ainsi d'une bouche naturellement suspecte, n'obtienne du lecteur ni la créance, ni la considération qu'elle mérite.

Ainsi — c'est Yercingelorix qui nous a fait savoir, dans une allocution aux siens pendant le siège d'Âvaricum, que l'armée romaine y a été affamée par lui-même (VII, xx). — Ce sont les Gaulois de Lutèce qui nous ont appris, dans leurs entretiens (m colloquiis\ que César, serré de près entre l'Allier et la Loire, les vivres lui étant coupés, s'était jeté à l'écart vers la Province. Ce qui a néanmoins déterminé Labienus lui-même, bien que vainqueur, à faire

DEUXlAlE ÉPOQUE, Ghap. III, § m. 299

retraite sur Agendicum; puis de là sur le point inconnu où il devait trouver César s'avançant au Nord à sa redcontre. C'est Yercingetorix qui nous apprend ici que a César et Labienus ensemble se retirent dans la Province et sortent de la Gaule. Ils s' en fuient l » s'écrie-t-il, dans son langage £oloré de haine , et le lecteur ^ surpris par Tartifice de César, répond instinctivement : « Non ! César ne fuit pas j c'est son ennemi qui dit cela; mais, en réalité, César va porter du secours à la Province. Chacun se le dit en soi-même, sans y songer et sans prendre garde que ce n'est point du chef Gaulois mis en scène par le narrateur qu'il faut se défier ici. De sorte que, grâce à cette habileté césarienne, le sentiment même d'impartialité rend le lecteur partial en faveur de César. Quel habile homme 1 Voyez-vous s'il est fin ? {videsne. • . quam acutum?) écrivait Cicéron à Atticus (VIII, x).

L'éloquent défenseur d'Alise lui-même s'est laissé surprendre à cette ruse, si bien que la négation du propre récit de César (sortant de la bouche de ce Vercingetorix fictif) sert de base à l'opinion de M. Rossignol concernant la situation d'Alesia. Voici , en effet, comment il s'exprime :

ce VI. César se remet en marche ; sa direction. — Quand « César vit le danger qui menaçait Vienne , sa première cr pensée fut de se rapprocher de cette ville, aux frontières <( des Allobroges, pour les rassurer par son voisinage et « leur envoyer plus facilement des secours, s'il le fallait. « Mais rien ne prouve que César se précipite vers le lac

300 JULES CÉSAR EN GAULE, CoAiemt. VH.

a de Genève^ par-dessus vingt montagnes et autant de « rivières.

(( Yercingetorix, ii est vrai, depuis la levée du siège « de Gergovie^ ne cesse de dire et de faire répéter par (( toute la Gaule que César est en fuite^ qu'il gagne la a Province et l'Italie; mais plus Vercinpetorix le dit^ a moins César le fait. A Gergovie, quand il était affaibli ff par des pertes notables, il tourne hardiment le dos à (( la Province , il passe T Allier, passe la Loire , passe ff P Yonne \ sans être une seule fois attaqué malgré ses <c pertes, malgré le cri de guerre qui retentit partout, ce et malgré les bruits sinistres que fait courir son ennemi. a Et il fuirait maintenant qu'il a terrifié par sa présence « toutes les peuplades qui l'ont vu? Quand il a doublé a ses forces par sa jonction avec Labienus? Quand il ce s^est posé triomphant dans les plaines de FAmuinçon^ et « chez un peuple qui veut lui rester fidèle? Quand son (( armée est grossie de cavaliers germains, intrépides

* Ici on fait, très-gratuitement, passer l'Yonne à César sans doute afin de pouvoir le conduire à Alise Sainte'ReU^e. Il convient donc de bien remarquer que César ne dit nullement lui-même avoir passé l'Yonne : pas plus qu'il ne dit avoir passé la Saône en se dirigeant vers la Province. Or, quand MM. Delacroix et Quicherat ont voulu conduire César à Alaise, M. Rossignol y a mis son veto, en se fondant sur ce que César ne le dit pas; on pourrait donc déjà, avec juste raison, lui rétorquer ici son propre argument.

Mais de plus, pour en venir à passer TYonne, il faudrait que César eût, au préalable, passé la Loire dans la région de Nevers, comme le montre parfaitement la carte de M. Rossignol (Alise... p. 10); or, exécuter dans la région de Nevers le passage à gué de la Loire grossie par la fonte des neiges, c'est là une objection qui doit paraître sérieuse à tous ceux qui savent ce que c*e8t qu'une crue de la Loire.

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. 111, § m. 301

a soldats qui lui ont si souvent donné la victoire? De « semblables hypothèses sont repoussées sans hésitation ^ a surtout quand celui qu'elles regardent les flétrit de ce <i mot accablant : infamia 1

« Donc César fuit moins encore sur PArmançon qu'à Ger- (c gooie. Son mouvement n'est qu'un simple changement de « position motivé par tattaque de Vienne. César veut seu- « lement quitter le bassin supérieur de la Seine ^ où il « était trop éloigné de cette place pour s'établir dans les ff plaines de la Saône, d'où Ton pouvait plus facilement. « envoyer des renforts du côté de Lyon : quo fadlius sub- « sidium ferri posset^ . »

Tel est le système d'interprétation de M. Rossignol. On voit à quel point il a subi l'influence de l'artifice employé par l'habile narrateur romain.

Nous, au contraire, en considérant bien la nature, la grandeur et l'éclat de ces événements, le nombre des témoins, le parfait accord, quant aux faits ^ de ce que César nous dit lui-même avec ce qu'il nous fait dire par les Gaulois, nous pensons, comme Labienus^ qu'il faut croire ce que ces Gaulois disent, qu'il faut rendre à César tout ce qui est à César, et, par conséquent, tenir bon compte des parties de son récit prêtées à l'ennemi, tout en leur enlevant, bien entendu, la nuance hostile dont elles ont été colorées pour en assurer l'effet.

Nous pouvons du reste ici comparer le récit manifeste

* AUu^ par M. Boaignol, p. 17 et 18.

302 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment VIL

de César avec son récit pseudonyme , afin de bien voir en quoi ils diffèrent, en quoi ils s'accordent au sujet du fait.

César dit ouvertement : « qu'il va se placer mieux à portée de secourir la Province. » Donc il marche vers la Province, pour aller combattre sur les bords du haut Rhône. Mais, s'il veut combattre des Gaulois, pourquoi ne pas se tourner vers cette armée de quatre-vingt-quinze mille hommes qui est si près de lui ? Nous ne voyons de réponse que dans l'idée d'une retraite sur la Province.

Or Vercingetorix dit-il autre chose quant au fait historique? a Les Romains^ dit-il, s'enfuient et sortent de la Gaule. 9 Le mot s'enfuient est évidemment placé là pour l'effet ; car ici les Romains ne marchent pas jour et nuit, comme entre l'Allier et la Loire; ils ne se jettent pas dans un large fleuve d'eau de glace pour gagner l'autre rive, plongés dans cette eau jusqu'aux épaules; ils ne fuient donc pas, ils font retraite. Les mots a et sortent de la Gaule » sont aussi là pour l'effet. C'est une intention que César, qui connaît bien le cœur humain, se fait prêter par son ennemi et qu'il n'avoue pas, mais que les faits nous paraissent démontrer.

Du reste, les paroles mêmes de Vercingetorix n'offrentelles rien d'étrange dans ce récit? Y sent-on bien un ennemi implacable attendant son ennemi au passage, et lançant sur lui les siens avec une fureur meurtrière? Ne dirait-on pas que ces quatre-vingt mille Gaulois, avec toute leur cavalerie, n'en veulent qu'aux bagages et d r honneur de l'armée romaine? Se douterait-on que ce Vercingetorix

DEUXIÈfiŒ ÉPOQUE, Chap. III, § m. 303

qui parle ait eu sa patrie mise à feu et à sang par les Romains mêlés de bandits Sicambres et de tous les meurtriers et pillards de bonne volonté^? ni que ce Gaulois ait en lui un de ces cœurs si communs sur les murs d'Avaricum en face du scorpion romain (xxv)? ni que cet homme ait sucé le lait d'une de ces mamelles que le gladius vient de transpercer avec les derniers nourrissons (xxviii)? Le vrai Yercingetorix eût-il dit froidement : a Ils reviendront après avoir rassemblé de plus grandes forces et ils ne met* Iront plus aucune fin à la guerre... » Il se fût écrié : « Ils vont nous échapper! » Hais, en montrant Vercingelorix furieux, et impatient de vengeance, le narrateur eût laissé voir que César lui-même allait de ce pas sortir de la Gaule : les deux idées s'appelaient réciproquement; et César ne se souciait pas sans doute d'attirer sur ce point l'attention du lecteur.

Mais il pouvait nous montrer sans inconvénient, et il nous montre en effet, les cavaliers gaulois exaltés jusqu'à la fureur. Il leur fait même prononcer un serment plein de forfanterie et très-peu naturel dans cette circonstance. Car comment admettre que, parmi cette

' Ëcoatoiis récho da récit de ces cruautés sauvages, qui furent, sans doute, bien des fois racontées à Rome.

... Cxde gaudentes Sicambri.

C'est Horace qui nous renvoie ce mot. On sait qu'il parlait sa langue avec autant de perfection que Fauteur des Commentaires s et cette expression montre assez avec quel élan, avec queUejoie dans le carnage^ les Sicambres^ appelés d'outre^Rhin par le grand guerrier de Rome « lui prêtèrent leur cooeours. Dignes aides d'une telle œuvre !

304 JULES CÉSAR EN GAULE, ComiENT. VIL

même ai*mée de ce même chef gaulois qui, campé à quinze mille pas d' Avaricum , savait à chaque instant du jour tout ce qui se passait au siège (xvi)> on ne sache point ici, à dix mille pas des légions , qu'elles sont accompagnées d'une nombreuse cavalerie germaine? Ni ce que vaut cette cavalerie germaine, qui a pesé si longtemps avec Arioviste sur la contrée même où se trouvent actuellement les armées; cavalerie contre laquelle déjà précédemment celle de Yercingetorix a combattu avec désavantage devant Noviodunum ^ des Bituriges (xiii)? En un mot, comment admettre que les cavaliers gaulois ne connaissent ni la valeur de la cavalerie germaine, ni la valeur et la discipline des légions, ni la force du bouclier qui les couvre , ni la puissance du gladius et du pUum qu'elles manient. Nous laissons donc de côté ce ridicule serment : nous en trouverons peut-être un autre plus loin, qui sera de meilleure forme et plus naturellement placé. Suivons ici le texte.

il Le lendemain, la cavalerie gauloise ayant été répartie en trois corps, deux de ces divisions se montrent en ordre de bataille sur les flancs de l'armée romaine, la troisième commence à barrer le chemin à F avant-garde, b

Voilà donc , sans qu'on en puisse douter, le chemin de la Province barré à César par Yercingetorix. Voilà une armée romaine de plus de dix légions, conduites par le plus grand guerrier de Rome et accompagnées de cavalerie

* Peat-étre iVdiian-(e-fHae/ier, en Berri.

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. III, § m. 305

germaine, arrêtée tout à coup par devant ! C'est bien l'événenient le plus considérable que nous ayons vu jusqu'ici dans toute la guerre de Gaule.

Si subit qu'il paraisse, néanmoins nous eussions déjà pu le pressentir, en accordant plus d'attention au petit discours que rhabile narrateur vient de placer dans la bouche de Yercingetorix.

En effets on le voit, ce discours présente un raisonnement à deux termes , dont voici le premier : « Si l'infanterie des Romains porte secours à leurs équipages, et s'arrête à cet effet, ils ne pourront pas continuer leur marche — Si pedites suis auxilium fêtant , atque in eo morentur, iter confiez non posse. » — Ce qui revient à dire : si les Romains s'arrêtent^ ils ne continueront pas leur marche; et ne serait, de la part d'un autre auteur, qu'une simple naïveté ; et ce qui indubitablement, dans un récit de César, ne peut être qu'une habileté calculée.

Or, les soixante mille légionnaires de son armée ayant été autant de témoins intéressés à cet événement, et l'événement lui-même ayant été un fait considérable, un fait patent, nous devons apercevoir quelque part daos le récit tout au moins l'indication sommaire de la situation vraie. Regardons un peu plus loin, où se trouve le second terme du raisonnement. La proposition inverse de la précédente y est formulée de cette manière : a Si , au contraire (ce qu'il croit plus probable), les Romains abandonnent leurs équipages, pour songer à leur salut, ils vont être dépouillés et des choses qui leur sont nécessaires , et de

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