VI ÉTAT POLITIQUE DES CITÉS GAULOISES
On va voir ici de nouveau ces mêmes causes parti- ^ culières des premiers désastres militaires éprouvés par la race gauloise, en attirer sur elle une nouvelle et plus funeste série ; on va voir les cités aborigènes de la Gaule transalpine, attaquées sur leur propre territoire par Jules César^ se laisser de même envahir les unes après les autres, comme condamnées, malgré des efforts d'une vaillance héroïque, à subir à leur tour la même infortune.
D'autant que César apportait en Gaule, outre des moyens militaires de plus en plus perfectionnés, outre son propre génie dans la guerre, une autre supériorité non moins redoutable, son génie dans la corruption politique, qui ne devait négliger, pour en tirer avantage, aucune des faiblesses inhérentes au caractère propre des Gaulois et aux conditions politiques de leurs cités.
En effet : non seulement les cités gauloises, à raison et de la place que chacune d'elles occupait sur le sol, et de la différence apparente de leurs intérêts, et de l'égoïsme de leurs prétentions respectives, se tenaient séparées les unes des autres, indifférentes, dans leur imprévoyance, au malheur qui ne les atteignait pas encore; ou même^ sous l'impression de sentiments jaloux et hostiles, applaudissant et se laissant associer partiellement aux desseins et aux entreprises de l'envahisseur. Mais en outre, comme César lui-même nous l'apprend (VI, x; II, i), dans chaque canton d'une même cité, et dans presque toutes les familles, il existait deux partis contraires qui, aspirant l'un et l'autre au pouvoir, acceptaient pour chefs et suivaient
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comme tels ceux que leur intelligence, leur ambition et leur crédit désignaient plus particulièrement à l'attention, et sur lesquels chaque parti croyait pouvoir le plus compter.
Un tel état de choses offrait à la politique de César, en même temps qu'à ses armes, une facilité de prise et d'action qu'il ne manqua pas de mettre à profit. Non moins habile corrupteur que grand homme de guerre, il savait se faire à propos l'auxiliaire des plus mauvaises passions de l'âme humaine. En excitant ou en caressant l'amour de domination de certaines cités ; en se déclarant leur protecteur; en entretenant dans le sein de chacune d'elles l'esprit d'antagonisme et de faction par des encouragements donnés à propos aux plus faibles, ou bien tantôt à un parti et tantôt à l'autre, suivant le temps et les circonstances; en comblant d'honneurs et de faveurs les cités qui se hvraient à lui, et en les faisant prédominer, il devait réussir à trouver dans les divisions de cité à cité, dans les compétitions des partis, dans toutes les convoitises et toutes les ambitions publiques ou individuelles, un surcroît de force de la plus immorale, mais de la plus irrésistible efficacité. De sorte que les Gaulois ne lui servirent guère moins que le glaive de ses légionnaires à \aincre et à subjuguer les Gaulois.
Nous verrons des chefs gaulois soutenus par lui, ou nommés par lui contrairement aux usages et aux lois de la Gaule, perdre peu à peu tout sentiment de race et de nationalité, ils se mettront au service de ses vues et de
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ses intérêts^ jusqu'à la trahison des devoirs les plus sacrés et à la connivence la plus criminelle contre la liberté et le salut des peuples confiés à leur garde; ils consentiront encore à devenir dans les autres cités les agents et les organes de sa politique dissolvante. Si bien que, séduites ou violentées selon les événements et Tintérôt de César, les cités les plus influentes, les plus riches et les plus puissantes de la Gaule ^ ne pourront se refuser à lui prêter appui, à lui fournir des vivres, dû matériel, des troupes auxiliaires, surtout des cavaliers, pour la réussite de ses expéditions partielles et successives, qui finalement aboutiront à la conquête et à la ruine de toute la Gaule.
Si l'on considère en outre que les légions de César et toutes les recrues qu'elles reçurent pendant cette longue guerre, furent tirées presque entièrement de la Gaule cisalpine et de la partie de la Gaule transalpine déjà précédemment réduite en Province romaine : toutes régions peuplées de Gaulois, mélangés seulement de quelques colons romains, on arrive à cette dernière et triste conclusion : que cette guerre de Gaule fut pour la race gauloise presque uniquement une guerre civile, allumée et dirigée par le Romain Jules César, dans l'intérêt de sa propre ambition, et que le résultat en fut F asservissement de la Gaule chevelue à la puissance romaine. Voilà comment les rivalités ambitieuses et le défaut de patriotisme peuvent conduire une nation imprudente à la servitude 1
Un jour pourtant, à la fin de la sixième année de cette funeste guerre, il sortira des montagnes des Arvemes un
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jeune homme, jusque-là spectateur silencieux des événements, qui s'avancera inspiré par tidée de patriêy portant dans son sein le feu sacré de la liberté, appelant à lui toute la Gaule, et marchant à Tennemi. On reconnaîtra aussitôt que c'est le génie de la patrie gauloise et de Findépendance nationale, et on verra chanceler le génie de f oppression étrangère. Mais, pour rester vainqueur dans cette lutte suprême, si habile que puisse être le Gaulois à compenser par sa méthode d'attaque l'avantage immense des armes du Romain, il faudrait encore qu'il parvînt à lui enlever tous les appuis que six années de politique corruptrice lui auront ménagés sur le sol gaulois. Par malheur ils y auront pris racine, et fatalement il faudra que toute la Gaule succombe avec son noble et héroïque défenseur.
Là se terminent les Commentaires dictés par Jules César sur la guerre de Gaule. Depuis lors jusqu^à la fin de cette guerre^ bien qu'il l'ait recommencée lui-même avec fureur trois mois après, elle fait le sujet d'un livre complémentaire (ou livre VIII) écrit par Hirtius, personnage tout dévoué à César et initié à sa pensée politique : ce qui donne un grand intérêt à ce complément des Commentaires sur la guerre de Gaule ^ lequel parait constituer une tran-* sition politique, habilement rattachée aux Commentaires propres de César sur la guerre civile.
Ce livre d'Hirtius nous montrera le héros de Rome^ au plus fort de l'hiver qui suivit son immense succès d'Alesia et sans aucun motif apparent de la part des Gaulois, recommençant tout à coup la guerre au centre même de la