‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 65 sur 69 · OBJECTION DES BOLLANDISTES · texte numérisé non relu

OBJECTION DES BOLLANDISTES

Il nous reste à réfuter les objections soulevées contre cette proposition par les Bollandistes.

Et ici, nous devons dire jtout de suite que ce qui nous embarrasse le plus, c'est surtout de nous trouver personnellement en face de l'autorité si imposante de ces honorables et illustres Bollandistes, bien plus que de répoudre à leurs objections, maintenant que nous en avons fait une longue et attentive étude, et que nous nous sommes éclairé de toutes parts à ce sujet. Longtemps nous n avons psé avoir confiance dans cette conviction. Nous étions inquiet. Les Bollandistes dans Terreur sur un tel sujet! Comment y croire? Comment s'expliquer une telle exception à leurs connaissances spéciales et si variées, à leur logique serrée et à leur méthode rigoureuse? Enfin, nous croyons en avoir trouvé l'explication, et nous devons la soumettre au jugement du lecteur, afin qu'il voie bien que ce n'est pas nous seul qui combattons ici, pro aris et focis, et qu'il tienne la balance bien égale en pesant les raisons présentées de part et d'autre.

Une erreur qu'on va constater plus loin dans la légende

du monastère de Nantua (erreur certaine à nos yeux aussi bien qu'à ceux des BoUandistes), c'est d'attribuer à ce monastère et au pays environnant le nom d'EInon, qui n'appartient qu'au monastère fondé par saint Amand sur les rives de la Scarpe, dans l'ancienne Belgique. Or, pour les BoUandistes, dont la Belgique était la patrie et qui n'étaient pas moins bons patriotes que bons chrétiens, certainement il a dû être naturel de ressentir une sainte et patriotique indignation en voyant le légendaire de Nantua prétendre dépouiller leur patrie de la gloire chrétienne d'avoir été le centre de prédication de l'illustre apôtre des Pays* Bas, et même posséder le célèbre monastère qui fut son séjour de prédilection, où il prit soin de faire son testament^ où il voulut être enterré et où il mourut. On conçoit donc que, sous le coup de cette émotion qui perce dans la vivacité un peu âpre de leur langage, ils se soient laissé entraîner à trop de sévérité envers le monastère de Nantua, et qu'ils aient refusé de reconnaître même simplement que ce monastère ait été fondé par le saint apôtre des Pays- Bas, afin d'écarter ainsi d'une manière péremptoire et d'un seul coup toutes ces prétentions rivales qui frappaient en eux les meilleurs sentiments.

C'est ainsi, croyons-nous, que les BoUandistes ont pu affirmer que le lieu de Nanto. dont parle Baudemond, est ce lieu du pays des anciens Ruthènes où l'on voit aujourd'hui la petite ville de Nant^ dans le département de l'Aveyron, arrondissement de Millau. Mais ils ne nous paraissent pas avoir fourni une seule preuve pertinente à l'appui de

cette affirmation. Et pour que le lecteur lui-même en puisse juger, nous allons mettre sous ses yeux tout ce qu'ils ont dit à cette intention.

En premier lieu (p. 31i), dans la Vie de saint Sigebert, roi d^Austrasie, après avoir dit que la ville d'Uzès eut son siège épiscopal illustré par saint Firmin et saint Ferréol, ils continuent en ces termes : « Sous le roi Childéric, succe cesseûr de saint Sigebert, ce même siège épiscopal « était occupé par Mummole (Mummuliis)^ le très-ardent « adversaire de saint Amand, lorsque ce saint bâtissait « non loin de là, avec Tautorisation du roi Childéric, le c( monastère de Nanto... dont nous parlerons au 6 fé- <i vrier. Grégoire de Tours, liv. IX, ch.ixetxii, comprend « dans les Etats de Childebert en Austrasie la place forte « de Yabres et le bourg de Yabres {Castrum Vabrense « ei Vicum Vàbrensem)^ situés dans la marche supérieure (( des Ruthènes, et où fut établi, au xiv^ siècle, un siège a épiscopal, dans le diocèse duquel est situé le monastère « de Nanto^ que nous avons dit ci-dessous avoir été « construit là par saint Arnaud, avec Tautorisation du « roi Childéric. » On voit donc bien, en premier lieu, que les BoUandistes se sont contentés purement et simplement d'affirmer d'avance, dans la Vie de saint Sigebert, ce qui va être en question plus loin, dans la Vie de saint Amand. Ils font ici leurs préparatifs contre le légendaire de Nantua.

En second lieu (p. 825), dans la Vie de saint Amand» arrivant à la question du municipe où fut fondé le mo-

nastôre de Nanto, autrement dit Vaurum, voici comment ils s'expriment :

(c Vaurum a pu être confondu avec le nom de Vabritan « (Yabres), où était une abbaye de Bénédictins qui fut « érigée, Tan 1317, en siège épiscopal, dans le diocèse « duquel existe le municipe de Nanto, que Baudemond, « Milon et autres disent avoir été obtenu du roi Childéric (c par saint Amand, pour y construire un monastère. Ce. « monastère j dédié à saint Pierre, existe mime encore de « nos jours j vers les sources de la Dourbie, qui se décharge « non loin de là dans le Tam^ près de la ville de Millau. <c Et Ranchinus. dans lo tome II de sa Description générale tf de l'Europe, éditée par P. Davitius, dit que Fabbé avait « toute autorité sur le municipe et sur la place, qui était ic assez forte. L*évéque Mummole, qui s'opposa alors à « saint Amand, occupait le siège épiscopal d'Uzès, ville (( située à deux journées de distance. Or, nous avons dit « au 1" février, § 3 de la Vie de saint Sigebert, prédéces- « seur de Childéric, que le territoire d*Uzès, aussi bien « que celui des Ruthènes et d'autres peuples voisins dans « r Aquitaine première, était soumis aux rois d'Ans- « trasie. »

Qu'il nous soit permis de le dire, on voit avec quel soin et quel art les respectables savants dont nous combattons l'opinion ont rédigé ce passage. Tout d'abord, c'est le nom de Vabrium qui expliquerait, suivant eux, la variante 7at(rum de l'anonyme d'Aquitaine. Mais alors le monastère de Yabrium devrait ôtre le monastère de Nanto que Ton

cherche ; et cependant il n'en est rien ; et immédiatement après ils nous présentent ce monastère de Nanto^ autrement dit Vaurum^ du cûté de l'est, aux sources de la Dourbie, qui passe à Nant.

De plus, ce membre de phrase souligné par nous, « dam (( le diocèse duquel existe le municipe de Nanto^ » est à double entente; et, de quelque manière qu'on l'entende, la phrase présente un vice de raisonnement En effet, s'il s'agissait du Nanto de Baudemond, on a tort de dire qn il existe dans le diocèse de Vabres; car, c'est supposer démontré c^ qui est à démontrer. Et s'il s'agit de la petite ville de Nant, on a tort d'ajouter que Baudemond, Milon et autres disent que ce lieu a été obtenu du roi Childéric par saint Âmand, pour y construire un monastère; car, c'est encore supposer démontré ce qui est à démontrer. En un mot : c'est Nant qui existe là; c'est de Nanto que Baudemond a pa/lé; et il s'agit de démontrer que Nant et

Nanto sont un jKtième lieu.

Le démontf ot-on en affirmant qu't^n monastère dédié à Éaint Pierre (comme la plupart de ceux que fonda saint Âmantl) existait encore au dix^septième siècle près des sources de la Dourbie ? Nullement. Car, d'abord, en jetant un coup d'oeil sur la carte, nous voyons que, si c'était là le monastère fondé par saint Amand, dans le lieu appelé par Baudemond Nanto j et par l'anonjrme d'Aquitaine Vaumm, et qu'il ait conservé le premier de ces deux noms, il aurait été situé à une très-grande distance du lieu qui aurait conservé le second. C'est bien quelque chose que d'admettre de tels

écarts de position, et de voir figurer deux monastères au lieu d*un seul qu'exigent les textes ; mais veut-on passer là-dessus? Soit. Il restera la simple affirmation que ce monastère situé près des sources de la Dourbie et dédié à saintPierre est le monastère fondé kNanto par saint Amand. Mais, évidemment, cette affirmation ne suffit point ; et il s'agira toujours de fournir la preuve du fait en question, la preuve que ce monastère de Saintr Pierre soit réellement le monastère de Nanto, fondé par saint Amand.

La fournit' on, cette preuve ? Établit-on la possession détoi ? Prouve-t-on historiquement que la fondation de ce monastère dédié à saint Pierre remonte, de fait, à Fépoque où vécut saint Amand ? Prouve-t-on que, depuiâ lors, pendant dix siècles, Fhistoire particulière de ce monastère ait été strictement liée à l'histoire générale des contrées environnantes, et que ce monastère n'ait cessé d'y être considéré pendant tout ce temps-là comme se rattachant à la vie de saint Arnaud par un titre quelconque, ou de fondation, ou de considération, ou même simplement de vocable? Rien de tout cela. On va chercher une Description générale de f Europe, dont l'auteur, par la raison même qu'il s'est occupé de toute l'Europe, n'a pu donner beaucoup de soin à la connaissance de chaque lieu en particulier. Et que nous dit-il, ce géographe Rauchi ? Que « l'abbé avait toute « autorité sur le municipe et surlaplaceforte».De quel abbé s'agit-il? Sans doute de l'abbé du monastère de Saint-Pierre. Mais, quel est ce municipe ? Car on n'a démontré l'existence d'aucun municipe. La place évidemment ne peut

être que celle de Yabres, la seule dont on ait parlé. Or, on a dit aussi que cette place de Vabres avait possédé, de son côté, d'abord une abbaye de Bénédictins, puis un évèché ; Tabbé de Saint-Pierre, aurait donc étendu son autorité sur cette abbaye de Bénédictins et sur cet évèché de Yabres ? Mais qu'importe ? Gomment tout cela prouverait-il que ce monastère de Saint-Pierre, situé aux sources de la Dourbie, ait été fondé par saint Amand et puisse passer pour être le monastère de Nanto dont parle Baudemond ?

Les BoUandistes ont-ils même historiquement constaté qu'à Tépoque où vivait saint Amand, un évéque du nom de Mummole {Mummulus quidam) occupât le siège épiscopal d'Uzès ? (Gomme ils ont constaté très-utilement l'époque où Austrégisile était sur le siège épiscopal de Bourges : ce qui leur a fourni un point de repère très-solide pour établir la chronologie de la vie de saint Amand.) Et cependant fournir la preuve que Tévèque d'Uzès se nonmiait Mummole à l'époque où saint Amand dut fonder le monastère de Nanto, c'eût été fournir une assez bonne raison en faveur de leur thèse. Et ici encore ils étaient sur leur terrain. Pourquoi donc se sont-ils encore ici contentés d'affirmer simplement ce qui était à démontrer ?

Et même quelle ressemblance peut-on trouver entre le nom de cette ville qu'aurait habitée Mummole^ — Orindinse ou Qrindinsis , — et le nom latin de la ville d'Uzès , — Ucetia? Gar c'est ainsi que le rapprochement des deux noms doit être fait. Il y a dans le texte de Baudemond : Urbis Ormdensis antistes ; et, pour désigner Uzès, il eût dû écrire :

Urbis Ucetiâs antisies. En effet, la grammaire exige qu*on dise Urbs Ucetia comme Urbs Roma, et non pas Urbs /?omana (bien qu'on puisse dire Castrum Uceliense ou Civitas Ucetiefisis) ; et le style de Baudemond est trop correct d'ailleurs pour qu'il soit permis de supposer que, s'il eût voulu désigner Uzës, il eût écrit: Urbis Metiensis autistes. Et encore même la ressemblance de cette dernière expression avec celle du texte, Urbis OrindinsiSj serait^elle très-contestable.

En troisième lieu (p. 848), les Bollandistes s'expriment ainsi : « A cette même époque (celle où le saint revient du « pays des Yascons), saint Amand, diaprés Baudemond, « fonda un monastère chez les ttuthènes, dans le lieu de <c Nanto, que lui donna le roi Childéric ; et y fut en butte, a de la part de l'évèque d'Uzès, à un attentat auquel Dieu, « par une faveur singulière, le fit échapper. »

Ici donc encore, on le voit, nous ne trouvons qu'une simple affirmation du fait qu'il s'agirait de démontrer. On doit remarquer aussi le tour de phrase, qui est tel que, si l'on prenait garde, on pourrait croire que Baudemond luimême a dit que le lieu de Nanto était chez les Ruthènes^ tandis que cet auteur ne Fa nullement dit, et que ce sont les Bollandistes seuls qui l'affirment.

Tels sont les trois seuls passages dans lesquels les Bollandistes aient tenté de justifier leur opinion relativement à Nant en Rouergue ; car ils n'ont rien dit de plus à ce sujet.

Ainsi, en résumé, l'opinion des Bollandistes, que Nant

en Rouergue est le lieu de iVan/0^<loiit parle Baudemond et où saint Amand fonda 'un monastère, ne repose que sur de simples allégations. Us n'ont fourni aucune preuve positive que la fondation du monastère de Saint-Pierre, situé aux sources de la Dourbie, remonte effectivement à Tépoque oix vécut saint Âmand. 11 ne paraît point que jamais jusqu'à eux ou quelque tradition locale, ou quelque diplôme de ce monastère, où quelque historien ait associé d'une manière quelconque le nom de saint Amand à Thistoire de Nant en Rouergue. Et puisque ces illustres savants, qui étaient si bien ici sur leur propre terrain, n'ont pu fournir la preuve de cette opinion, on peut compter avec quelque confiance que nul autre après eux ne saurait la fournir.

n semblerait même que cette opinion préconçue, on peut le dire, ait jeté les Bollandistes dans unedifficulté historique et géographique assez sérieuse. Il fallait expliquer à quelle occasion saint Amand, l'apôtre des Pays-Bas, serait allé fonder un monastère à l'extrémité méridionale des monts Cévennes. Us disent donc (pages 825 et 84S) que ce fut m revenant du pays des Vascons, soit. Considérons le récit de Baudemond au sujet de ce retour du saint. Il s'exprime en ces termes : « Ces choses ainsi accomplies, Thomme de « Dieu, Amand, retourna dans le pays des Francs, — in <r fines remeavit Francorum, — et s'y choisit un lieu convecc nablement situé pour la prédication, où, avec ses frères... « il bâtit un monastère. » Nous avons présenté ci-dessus (page 31 S) les raisons qui portent à penser que Baudemond

signale ici la fondation du monastère d'Elnon, dans le lieu où Ton voit aujourd'hui Saint-Amand sur la Scarpe, et que le saint fonda très-peu de temps avant le monastère de Neofito. Au contraire, les BoUandistes (peut-être pour ne pas trop s'écarter de Nant en Rouergue) admettent qu'il s'agit ici d'un monastère fondé à Saint-Amand-Montrond, sur les bords du Cher, dans le diocèse de Bourges. A la vérité, ils reconnaissent eux-mêmes que cette opinion est de leur part une simple conjecture, — conjectavimus. Mais cette conjecture elle-même ne devait-elle pas être écartée par la simple considération que, depuis bien longtemps auparavant (comme ils l'ont rappelé au sujet du séjour de saint Amand à Bourges), la foi chrétienne était prêchée dans ce pays-là par d'illustres évêques ; et que, par conséquent, ce lieu ne pouvait offrir à saint Amand un lieu convenable pour ses prédications personnelles, comme l'exige le texte de Baudemond, elegitque sibi locum prsBdicationis aptum ?

Enfin, voici dans la Gallia christiana un texte qui nous parait devoir mettre fin au débat concernant le monastère de Nant en Rouergue : « Le mo?iastèrê de Saint- Pierre de « Nanij y est-il dit, de Tordre de Saint-Benoit, placé jadis « sous la dépendance de Tabbaye de Yabres, puis de celle c< de Saint-Victor de Marseille, aurait été fondé selon quelce ques auteurs par saint Amand, évêque de Maëstricht, « qui était alors en Aquitaine, vers l'an 679. Ils basent leur (( opinion à cet égard sur le passage suivant de la vie du (( saint évêque : le saint homme de Dieu Amand se rendit

(( auprès du roi Childéric et le supplia de vouloir bien lui « accorder un certain municipe pour y construire un mo-

« nastëre Et le susdit roi lui donna le lieu appelé

a Nanto, où Thomme de Dieu entreprit de construire un

(( monastère »Mais ce monastère doit être cherché dans

le pays des Francs et non pas en Aquitaine ; car on lit quelques lignes plus haut : « Ce même homme de Dieu « Amand retourna dans le pays des Francs.

« Le monastère de Naut, situé dans une vallée assez 9 agréable, est à quatre lieues environ de Yabres, abbaye ce sous la dépendance de laquelle il fut mis par ses fonda- (( teurs, Bernard et sa femme Udalgarde, comme on Tap- « prend dans la charte de sa fondation, datée du 3 des » ides de février, Tan 38 du règne du roi Charles (le « Chauve), c'est-à-dire l'an du Christ 878. (Voir les pièces « jointes.) De simple prieuré, il fut érigé en abbaye Tan* (c 113S par le pape Innocent II, comme le prouve sa bulie, (c que nous avons tirée des archives du monastère pour la <( joindre aux pièces. Cette même abbaye fut affranchie de « la juridiction de Tévèque de Yabres et soumise au monas- « tère de Saint-Victor de Marseille par le pape Urbain V, « Tan 4 de son pontificat, l'an du Christ 1366. Nous avons (C extrait la série des abbés de quelques pièces du monas- (C tère qui ont été conservées et de quelques autres docu- <c ments. »

Ainsi, d'après ce texte, qui nous parait inattaquable à tous les points de vue, il est certain, parfaitement certain, que le monastère de Saint-Pierre de Nant en Rouergue,

dont parlent les BoUandistes et qui existait encore de leur temps, avait été fondé deux siècles après la mort de saint Amand. Par conséquent, on ne saurait en tirer aucune objection contre la fondation du monastère de Nantua en Bugey par ce même saint Amand. Conséquemment encore il reste à découvrir, outre le véritable monastère deNanto, la véritable ville d*Orindinse et le Mummole dont parle Baudemond .

Mais suivons d*abord les objections soulevées par lés BoUandistes contre la légende et les diplômes du monastère de Nantua. Tout cela va également devenir assez clair, si Ton veut bien se rappeler les quelques considérations générales que nous avons présentées au début de cette discussion.

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