‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 64 sur 69 · DISCUSSION DES DOCUMENTS · texte numérisé non relu

DISCUSSION DES DOCUMENTS

De l'ensemble des considérations qui précèdent, nous

croyons pouvoir déduire trois règles qui vont nous guider dans r^xamen de la fondation du monastère de Nantua par saint Amand : i° Satisfaire complètement à tout ce qu'exige le texte de Baudemond, et tenir compte, si l'on peut, des variantes de Tanonyme d'Aquitaine ; V être indulgent au besoin pour la rédaction des diplômes, en se contentant du sens fondamental de ces titres ; 3^ exiger absolument \n. preuve de la possession d'état, puisqu'elle a dû être un fait patent aux regards de tous durant tant de siècles. Et nous allons procéder ainsi à la discussion de la légende de saint Amand, conservée dans le cartulaire de Tabbaye de Nantua.

Voici donc les données que le texte de Baudemond nous fournit, comme base de la discussion où nous entrons sans plus tarder.

Trois fois seulement il parle de monastères fondés par saint Amand, et nous avons eu soin de souligner ces trois passages dans Tabrégé historique de son récit, qu'on a lu plus haut.

i"* Il est dit que « des églises et des monastères furent « élevés sur les ruines des temples d'idoles abattus par les « païens eux-mêmes. » Nous pensons que ce passage comprend tous les monastères fondés par saint Amand dans les Pays-Bas, à l'exception de celui d'Elnon, qui nous parait désigné en particulier ci-après.

i"" Il est dit que « saint Amand, après être revenu du pays « des Yascons dans le pays des Francs, se choisit à « lui-même — elegitque sibi — un lieu convenable pour

« la prédication (c'est-à-dire, selon nous, situé au centre « du pays dont il fut Tapôtre), et dans lequel, uni à ses « frères qui avaient éprouvé avec lui en diverses provinces « beaucoup de souffrances pour le nom du Christ, il bâtit « un monastère, » A ces indices et d'après tous les documents de rhistoire religieuse des Pays-Bas, quoique le monastère dont il s'agit ne soit pas nommé, il ne nous semble pas possible de méconnaître le célèbre monastère d'Elnon, bâti jadis dans le lieu même où nous voyons aujourd'hui la ville de Saint-Âmand sur la Scarpe, monastère où le saint résida avec ses frères sur la fin de sa vie, où il fit son testament et où il mourut. D'autant plus que le narrateur, qui avait lui-même été moine d'Ëlnon et disciple du saint, intercale là cette remarque personnelle : « Et nous avons vu, nous (Baudemond), plusieurs de ces mêmes frères devenir plus tard des abbés ou des personnages honorables.» Enfin, 3*" immédiatement après le passage que nous venons do citer, Baudemond continue en ces termes : « Presque à la même époque, Amand, le saint homme du « Seigneur, se rendit auprès du roi Childéric et le pria « humblement de vouloir bien lui accorder un certain mu- « nicipe, à l'effet seulement {quatenus) d'y construire un « monastère, non par ambition, mais pour le salut des « .âmes. Et le susdit roi lui donna le lieu appelé Nanto, où « l'homme du Seigneur commença à bâtir un monastère a avec beaucoup d'aptitude et d'activité. Mais un certain <c Mummole... » Ce fut là, d'après le texte de Baudemond, le dernier monastère fondé par saint Amand.-

Ce dernier monastère, fondé par Tillustre saint dans ce

lieu appelé Nanto, est-il ou n'est-il pas le monastère de

Nantoacum, qui était situé dans le Bu^ey (pays des anciens

Sébusiens), au bord d*un petit lac où Ton voit aujourd'hui

.la petite ville de Nantua? Telle est la question à résoudre.

Nous soutenons, d'accord avec la tradition locale persistante et la possession d'état, que ce monastère de Nanto est le monastère de Nantoacum, Ainsi, pour nous, Nanto ou Nantoacum serait situé à dix kilomètres de notre Aiesia ou de la petite ville gallo-romaine dlsamdore, petite ville gallo-romaine, qui a pu aussi (pour des raisons qu*on trouvera plus loin) être appelée Orindins ou Orin* dinsis, et où aurait résidé cet antistes Mummulus, qui s'opposa si violemment à la construction du monastère de Nanto. Tel est le fond de notre thèse.

Les BoUandistes, de leur côté (et après eux tous les savants modernes), sans rien ajouter à leurs arguments que nous ayons su découvrir, ont prononcé, d'une part, que le lieu de Nanto dont parle Baudemond est le lieu de Nant, dans le département de TAveyron; que la ville d'Orindinse ou dOzindinse est la ville d'Uzès et que Mummole en était l'évèque ; d'une autre part, que le monastère de Nantua n'a pas été fondé par saint Arnaud. C'est do ce double jugement que nous en appelons ici devant le lecteur.

Commençons par présenter les raisons qui viennent directement à l'appui de notre proposition, à savoir que le monastère de Nantua est le monastère de Nanto fondé par saint Amand,

l*" Nanto et Nantoacum, aujourd'hui Nantua, sont évidemment un même nom.

V Tout porte à penser que saint Amand traversait ce pays-là quand il se rendait en Italie. Baudemond, l'anonyme d'Aquitaine, et les« autres auteurs de la Vie du saint le donnent assez clairement à entendre, per dévia Alpiutn; et les considérations géographiques démontrent que c'était effectivement par là le meilleur chemin, à partie des Pays- Bas. Or, Grégoire de Tours venait de mourir en 898 ; il avait rapporté dans ses ouvrages la Vie de saint Romain et celle de saint Lupicin, nés à Isarndore, au v' siècle. Saint Amand, qui avait séjourné à Tours et qui était lettré, dut connaître les ouvrages dç cet historien. Et, dès lors, rien de plus naturel que de voir saint Amand fonder un monastère dans cette contrée de Nanto, soit pour y, affermir la foi chrétienne, implantée avant lui par saint Romain, saint Lupicin et saint Eugonde^ soit pour que les pèlerins qui feraient comme lui le voyage de Rome y eussent un lieu de station et d'assistance, avant d'entreprendre la traversée du Rhône et des Alpes.

On a vu d'ailleurs que l'empereur Charles le Chauve revenait d'Italie par cette route^ lorsqu'il fut empoisonné par son médecin Sédécias, et que son corps fut déposé temporairement au monastère de Nantua.

S"* Le lieu de Nantua était en Bourgogne. Childéric II fut roi de Bourgogne à dater de 668, jusqu'à sa mort en 673. C'est donc à celte époque-là que dut être fondé le monastère de Nantua, si c'est bien le monastère de Nanto.

Or, la fondation du monastère de Nantua remonte, diaprés toutes les présomptions, à cette même époque. On n*a points il est vrai, de rensei^ements précis sur les actes de son premier abbé appelé Tito, ni sur ceux du second, appelé Ponce ; mais le troisième, appelé Syagrius, nous fournit plusieurs dates certaines. En 754, il assistait au sacre de Pépin le Bref par le pape Etienne II, dans l'église de Saint-Denis. En 788, Pépin lui accorda une charte d affranchissement complet pour tous les biens du monastère de Nantua, avec délégation aux abbés et aux moines du droit de juridiction dans toute Tétendue de leurs possessions. Cette charte fut écrite à Attigny, et le secrétaire y est nommé Bardillo. Le pape Etienne noomia Syagrius évèque d'Ostie, d'où, en exécution de la dernière volonté de cet illustre prélat, son corps fut rapporté au monastère de Nantua. On peul même présumer que la situation de ce monastère sur la route qui menait directement du nord de la Gaule en Italie, fut ce qui donna à Syagrius l'occasion de gagner ainsi la faveur du pape et celle du roi, par quelques services rendus à l'un et à l'autre : au pape, lorsqu'il vint en 7S3 implorer le secours de Pépin contre Astophe roi des Lombards, et au roi, lorsqu'il conduisit en 754 son armée en Italie, où il enleva à Astophe l'exarchat de Ravenue qu'il donna au pape en 758. En sorte que la charte d'affranchissement du monastère de Nantua porte la date mémorable à laquelle fut fondé le pouvoir temporel des papes, date que les chrétiens considèrent comme celle de l'affranchissement de l'Église universelle.

4"* Le monastère de Nantua était sous le vocable de saint Pierre et saint Paul, comme Tétaient en général les monastères fondés par saint Amand. Et la tradition constante, aussi bien que les diplômes, attribue à ce saint la fondation de ce monastère. La possession détat à ce titre ne saurait lui être contestée.

£n effet, son histoire particulière en fait foi, et elle est bien authentique , bien continue depuis Tépoque de la fondation jusqu'en 1788, époque où le monastère fut sécularisé. £t pendant ces onze siècles d*existence, Fhistoire du monastère de Nantua se rattache à colle de tous les pays environnants, à Thistoire de France, à celle de la papauté, à celle de Tarchevéché de Lyon, de Tévêché de Màcon, de Tabbaye de Cluny, etc. On n'y constate qu'une lacune, de 9S0 à 969, laquelle correspond chronologiquement à une invasion de ce pays par les Hongrois et les Sarrasins, arrivés là des régions des Alpes, au temps où Lothaire, fils aîné du roi Louis d'Outremer et de la reine Gerberge, montait sur le trône de France. Nous aurons à revenir sur cette invasion.

La concession de biens et de privilèges faite par le roi Ghildéric II, pour la fondation du monastère de Nantua, par saint Amand, fut invoquée par les moines en 840, contre une décision par laquelle l'empereur et roi Lothaire V^ avait nommé un abbé. Et Ton doit croire que ce monarque lui-même reconnut l'authenticité de cette con^ cession de privilèges faite par le roi Ghildéric II, puisqu'il fit droit à la réclamation des moines et leur confirma par

lettres spéciales le droit exclusif de nommer eux-mêmes leurs abbés.

8" Selon toute probabilité, d*aprës ce que nous avons dit des antiquités de la petite ville gallo-romaine dlzamdore, elle a été et était encore au temps de saint Âmand un mi/nicipe. Or, le lieu de Nantua, qui n'en était éloigné que de dix kilomètres, devait probablement dépendre de ce mu* nicipe. Voilà donc une concordance de plus avec le texte de Baudemond, lequel exige que le lieu t^oncédé par le roi Childéric à saint Amand, pour y fonder le monastère de NantOy ait fait partie d'un ancien municipe, aliquod municiptnm,

G"* Une source d'eau vive, limpide et qui ne tarit jamais* située à environ mille mètres à l'ouest de l'église du monastère de Nantua, au-delà d'une verte prairie, au pied d'une montagne couverte de sapins et au voisinage d'un petit pré où jadis, dit-on, l'on séquestrait les malades, est appelée de temps immémorial la Fontaine de Saini-Amand. Pas un habitant de Nantua qui ne la connaisse et qui n'y ait bu cent fois dans son enfance. Voilà donc un témoignage oral et incorruptible qui nous arrive à travers les siècles, et auquel on doit, selon nous, reconnaître une grande autorité ; car il nous parait impossible de se rendre plausiblement compte de ce nom de saint, attaché là, au* trement que par sa présence jadis dans ce même lieu.

7*" Enfin, l'on a vu précédemment que l'anonyme d'Âqui^ taine donne le nom de Vaurum à ce même lieu que Baudemond appelle Nanto» Or, dans une charte du roi Lo«

thaire II (sur laquelle nous aurons à revenir ci-après), le monastère de Nantua est désigné comme étant situé dans le comté Varésino. On voit Tanalogie de ces deux noms, Vaurum et Varésino.

V* Ajoutons une dernière considération, une considération géographique. On doit admettre dans ce débat que le texte de Baudemond est obligatoire et que seul il fait autorité par lui-même. Or, d'après Baudemond, à Texception du monastère de NantOy tous les autres monastères fondés par saint Âmand ont été fondés en Belgique dans les pays de Douai, de Gand ou dans le voisinage de ces pays, qui furent le champ habituel de ses prédications. Quant au monaslère de Nanto, il put être fondé en un lieu quelconque des Etats du roi Ghildéric II. Et comme c'est le seul des monastères fondés par saint Amand, au sujet duquel Baudemond ait jugé àpropos d'indiquer, avec précision, le nom du lieu où il fut fondé, on est autorisé à penser que le monastère de Nanto était situé loin de la Belgique, où vivait Baudemond ; qu'il était situé dans une contrée inculte et écartée, comme celle où il dit que passa le saint pour se rendre en Italie, — sqnalida et dévia lustrans loca; — on un mot, situé de même que le monastère de Nantua. Position de Nantua, qui d'ailleurs offrait à saint Amand, répétonsle ici, l'avantage géographique d'être un point de station très-convenable pour les pèlerins de la Belgique qui entreprendraient comme lui le voyage de Rome.

De ces éléments do preuves si divers qui s'accordent parfaitement tous ensemble, nous croyons pouvoir déduire

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