‹ Jules César en GauleChapitre 1 sur 34 · Jules César en Gaule · texte numérisé non relu

Jules César en Gaule

Les grands peuples ont eu le culte des aïeux. Suivre les beaux exemples donnés par les aïeux, more majorum, a été la grande maxime du peuple romain. Nous retrouverions sans doute cette maxime au fond des annales de tous les peuples qui ont occupé une large place dans l'histoire.

Mais il ne suflit point de garder la mémoire des hauts faits et des vertus des aïeux, il faut aussi savoir

se souvenir (le leurs fautes et de leurs malheurs, afin de s’en préserver. Se connaître soi-même est encore plus nécessaire pour les nations que pour les individus : les enseignements de l’histoire portent ce fruit. Car l'on rencontre dans les races d’hommes des qualités bonnes ou mauvaises qu’elles tiennent de leur sang, des aptitudes et des défauts qui font leur force et leur faiblesse. Dans chaque race l’ensemble de ces tendances natives, heureuses ou malheureuses, utiles ou nuisibles , constitue le caractère propre de la nation, caractère qui persiste dans l’histoire comme le caractère de l’homme durant sa propre vie. Les races qui n’ont pas vécu sans gloire paraissent , en effet, avoir conservé leur caractère primitif et se perpétuer dans les mêmes régions, malgré tous les ébranlements de la politique.

A ce point de vue, l’histoire des Gaulois, au temps de César, n’est pas seulement l’histoire de nos aïeux : c’est la nôtre ; c’est là que nous pouvons voir à quoi nous exposent les tendances naturelles de notre race ; et l’expérience de ce qui leur est arrivé montre assez à un peuple intelligent son coté fort et son côté faible : à lui de conclure s’il veut grandir ou déchoir.

TU

Est-elle d’ailleurs sans intérêt général pour la philosophie de l’histoire des peuples , cette guerre de nos pères à laquelle la plus fameuse guerre des Grecs n’est comparable que par sa durée de dix ans? cetle guerre de Gaule rapportée par l’un des plus parfaits écrivains, par celui dont le génie universel a peut-être plus fait pour sa propre grandeur avec son livre qu’avec les légions romaines? cette guerre soutenue par un barbare de notre race contre le plus grand guerrier de Rome; par notre patrie, dans l’état primitif de tribus isolées, contre le peuple romain dans toute sa force, au moment où l'unité romaine envahissante atteignait déjà le haut Rhône, la ligne des Cévennes? cette guerre dans laquelle le souffle de la liberté qui remuait les Gaules y fit sortir de la terre des Arvernes le germe, arrosé de tant de sang, qui devait un jour devenir l’unité française? N’y a-t-il pas un intérêt général à connaître les lieux de cette terrible guerre, pour la mieux comprendre? Les antiquités locales qui nous en ont conservé le souvenir depuis les Gaulois ne disent-elles rien des malheurs des peuples, en parlant à nos cœurs du premier âge de notre patrie?

vrri

L’opinion publique, en France, ne s’y est pas trompée. Elle a bien vite, à l’occasion des recherches spéciales publiées il y a sept ans, saisi tout l'intérêt que présente l’étude des Commentaires de César : cette base de notre histoire nationale posée de la main

d’un ennemi. Les publications se sont succédé *

depuis lors en grand nombre; et l'Empereur luimême a chargé une commission, composée de savants de toute classe, d’exécuter une carte des Gaules en concordance avec les Commentaires. Les recherches ont été provoquées partout et poussées avec beaucoup d’ardeur.

Au sujet du point capital, l’emplacement du lieu fatal où succomba la Gaule, et d'où sortit, on peut le dire, l’empire des Césars, deux opinions se trouvaient en présence : fallait-il voir si testa ou Alex i a (car les manuscrits donnent l’un et l’autre nom) dans Alise, en Bourgogne, ou dans Alaise, en Franche-Comté? La première opinion était la plus ancienne, et c’est également celle que la commission impériale a adoptée. Elle a fait elle-même des recherches, pratiqué des fouilles sur le terrain du mont Auxois, où est Alise. On a trouvé là nombre d’objets

intéressants, on y a reconnu des indices d’anciens fossés; mais ces fossés ne sont ni en même nombre, ni à la même distance, ni de la même forme que ceux dont César nous a laissé une description si précise. En outre, on a produit beaucoup d’objections contre l’opinion nouvelle; mais on est loin d’avoir réfuté toutes celles qui ont été produites contre l'opinion ancienne; si bien que, aujourd’hui, en résumé et sans compter nos propres objections qui porteront des deux côtés à la fois, chacune des deux opinions discutées semble plus ébranlée par ses adversaires qu’affermie par ses partisans.

En face d’un texte aussi correct que celui de César, après tant d'investigations poursuivies par des hommes si compétents, l'incertitude est un résultat qui pourrait paraître surprenant. L’oubli d’un certain nombre de passages essentiels dans les auteurs, de frappantes erreurs d’interprétation du texte do César, que nous aurons dans notre travail l’occasion de signaler plus d'une fois, surprendront encore davantage, de la part de savants dont personne ne peut mettre en doute ni les connaissances ni la bonne foi scientifique. Certes , on a vu souvent des idées préconçues obs-

curcir les points les plus lumineux dans les meilleurs esprits; mais en considérant l’ensemble des travaux mis au jour sur la matière qui nous occupe, on est frappé d’un caractère général tenant à la marche qu’on a suivie. À nos yeux, il y aurait là plus que des erreurs accidentelles : il s’y trouverait un vice fondamental; quelque chose d’incohérent s’y reconnaît; il nous semble qu’il y manque une interprétation large et suivie des textes, et une vue suffisamment étendue de la question.

On s’est renfermé dans les détails en omettant les caractères généraux. Or ce sont les caractères généraux qui peuvent fournir les plus sûrs éléments de certitude.

On s’est appuyé avec confiance sur la similitude entre un nom local et le nom d’Alesia. Il est vrai que le nom est un indice, mais cet indice est incertain : car le nom d Alesia peut n'ètre pas resté au véritable emplacement de cet oppidum. Ne voyons-nous pas que les noms de Genabum, A'Avaricum, ont disparu de la surface du sol de la Gaule? Et puis, est-il donc impossible (jue des noms à peu près semblables aient été donnés à des localités différentes?

Quant à la similitude entre un terrain et celui de l'oppidum, il la faudrait absolue, et il est de fait qu’elle n’est ici qu’approximative de part et d’autre.

La situation géographique d’Alesia relativement au pays lingon , au pays séquane, et dans la direction de la Province romaine, a été discutée; mais on n'a présenté aucune donnée précise qui servit à la déterminer.

On s’en est tenu là. Or, dans ces termes, le problème nous paraît insoluble ; ainsi posée, la question est une impasse.

Deux éléments ont manqué dans la discussion , à savoir : la porte de sortie de la Gaule; le dessein de Vercingétorix se rendant à Alesia. En d’autres termes, le nœud de la question est l’attitude militaire des deux ennemis. Car, si l’on arrive à démontrer que César avait en vue une porte de sortie de la Gaule, et quelle était cette porte ; que Vercingétorix lui a coupé la retraite, et sur quels points seulement le fait était possible, il devient facile de déterminer avec certitude les conditions caractéristiques du lieu de l'oppidum où Vercingétorix s’est arrêté. Et même s'il est prouvé qu’une seule région de la Gaule peut avoir

ôté le théâtre de cos événements, la méthode suivie conduira sûrement à l'exclusion de tout lieu, quel qu’il soit en lui-même, qui n’est pas situé dans celte région.

Nous n’avons pas l'avantage que donne, dans une discussion de cet ordre, l’expérience de l’art militaire moderne; mais nous y apportons, avec une méthode nouvelle, avec la connaissance de quelques textes négligés jusqu’à ce jour et le secours de traces romaines de cette guerre qu’on n’avait point encore observées, une longue habitude du livre de César, et des notions complètes du terrain de la région à laquelle s’appliquent les événements.

Nous avons pu lire et relire les Commentaire* sur les lieux mémos qui y sont décrits. Nous avons traduit César par lui -même ou par des comparaisons tirées des livres de Salluste, son lieutenant. Nous avons suivi rigoureusement l’ordre du récit de César. Nous avons établi les faits avec continuité ; nous n’avons rien omis dans l’examen du texte qui put se rattacher à la question.

Pour ce qui tient à notre plan, nous avons d’abord rapproché deux campagnes, la première et la

septième, qui s’éclairent l’une l’autre ; les circonstances particulières de ces deux campagnes nous ayant fait préjuger que César, dans le cours de la septième, avait dû cherchera reprendre, pour sortir do la Gaule, les passages qu’il avait suivis en sens inverse, au début de la première, pour y pénétrer.

Nous avons étudié, dans l'ensemble et dans le détail, l’orographie de cette partie de la Gaule, au point de vue des passages des montagnes, tels qu’ils étaient à l'époque des événements rapportés. Nous avons déterminé, au moyen de toutes les indications de César et de Strabon, qui lui est peu postérieur, la géographie des peuples dont les noms, rencontrés dans le récit, servent de renseignements pour les lieux.

Nous avons ainsi pu suivre la marche de César dans les deux campagnes pas à pas sur le terrain , sans laisser aucun point indéterminé derrière nous : confirmé sans cesse dans notre méthode par la facilité constante de l’application des faits successivement présentés, et par l’accord des deux récits.

. . . Tantum sériés juncturaque pollet !

De cette étude patiente des textes en regard du

terrain de 1 ancienne Gaule, disons-le dès à présent, car cette considération importe, et c’est là le point capital que nous cherchons à démontrer par ce travail, il est résulté peu à peu dans notre pensée, comme appréciation définitive et sommaire : que Jules César est loin d’avoir eu sur Vercingétorix et les Gaulois la supériorité militaire qu’on lui accorde généralementdans l’histoire, et que F illusion provient de l’art que César lui-même a mis dans ses Commentaires de la guerre de Gaule. Il était, dit Appien, très-habile dans l’art de l’ hypocrisie. Et c’est l’usage qu’il a fait généralement de cette habileté dans la rédaction des Commentaires qui formera l’objet de notre Introduction ; car le texte de César étant la base de toutes nos preuves, il est indispensable que le lecteur apprécie bien d’avance avec nous la valeur et l’esprit de ce texte célèbre.

Nos premières communications faites à l'Académie impériale des inscriptions et belles-lettres, touchant la guerre de Gaule, remontent à 1856. Nous y présentâmes une opinion nouvelle, à savoir, que le véritable emplacement de l’oppidum d’Alesia est le plateau d 'Izernore , dans le département de l’Ain.

XT

Depuis cette époque, l'Académie a bien voulu nous accorder quelques moments de lecture, malheureusement trop peu nombreux pour une exposition suffisante de nos preuves, qu’on trouvera à leur place dans le travail plus étendu que nous publions aujourd’hui. Nous prolitons de cette publication pour lui adresser nos remerciments.

Nous devons ici un témoignage de reconnaissance à notre honorable ami et ancien collègue, M. Valette, professeur à l’Ecole de droit , dont nous avons mis à profit la science et la judicieuse critique.

Nous devons la même gratitude à un autre excellent ami et ancien collègue, le D r Nélaton, qui aujourd'hui trouve encore le temps de s’intéresser à l'histoire, et qui a écarté devant nous les difficultés matérielles.

Grâce à eux, nous avons pu mener à honni! lin et publier ces recherches historiques, au milieu d occupations obligatoires d'un autre ordre.

Une mort récente, imprévue et prématurée, nous fait un devoir de prononcer encore un autre nom, celui d’un camarade de collège, ami invariable, qui nous a vingt fois soutenu dans ce travail, quand nous

faiblissions devant les difficultés du sujet; nous voulons parler d’Henri Vicaire, l'éminent directeur général des forêts , qu’ont à regretter, non-seulement tous les siens, mais encore le ministre qui l’honora de sa confiance, le Prince qui lui donna plus d’une fois des marques de bonté personnelles, et, croyons-nous, la France, à laquelle il comptait rendre, par le reboisement des montagnes, quelque chose de la splendeur forestière, de la sécurité agricole et de la salubrité climatérique de l’ancienne Gaule : problème complexe dont sa pensée avait saisi tous les éléments ; grande entreprise dont il avait organisé les moyens, réglé la marche, et qu'il poursuivait avec ardeur , mais qu’une sauté minée par l'excès du travail ne lui a malheureusement pas permis d’accomplir !

Paris, 15 février 1865.

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Vixcre fortes

Multi : ted oaines iltacrymabile* Urgentur ignoiique lotira

N ocie, carent quia vate aacro.

Paulum aepultae ùiitat inertie»

Ce la ta Tir tua.

Boucs.

Aujourd’hui que, grâce à l’imprimerie et aux communications internationales, les documents historiques s’inscrivent , pour ainsi dire, sur toute la surface du globe et chez tous les peuples simultanément; aujourd’hui que les géographes ont décrit avec précision presque toutes les contrées de la terre, on peut dire que l’histoire universelle repose désormais sur une base certaine et équitable. Ainsi, de nos jours, quel que puisse être l’intérêt d’un peuple en particulier à présenter, par exemple, un événement de guerre sous un aspect infidèle , la vérité percera l’artifice. En effet , après que les passions du moment se seront éteintes, un historien qui prendra la

peine et le temps de consulter les documents des deux nations belligérantes et d’examiner les conditions du terrain, pourra toujours discerner clairement le fait vrai et en transmettre la connaissance à la postérité.

11 n’en est pas de même au sujet de l' histoire ancienne. Non-seulement l’erreur a pu s’y introduire faute de documents suffisants, mais encore on est fondé à la considérer généralement comme viciée jusqu’à un certain point par l'intérêt national, cil bien ou en mal, avec intention, et au sujet de tous les peuples. En clfet, les historiens, soit latins, soit grecs, ont dû, faute decontrôle étranger, présenter les événements chacun à l’honneur de la nation pour laquelle il écrivait, et tous de même, au détriment des barbares, comme ils appelaient tous les autres peuples en général. D’où l’indispensable nécessité de faire la critique de l’histoire ancienne, pour y bien discerner la vérité : vérité qu’il nous importe beaucoup de connaître, à nous dont les aïeux sont du nombre de ces barbares , à l’égard desquels les historiens anciens n’avaient à conserver aucun ménagement.

Home a présenté dans l’histoire ce fait unique d’une petite ville qui, dans l’espace de sept siècles, est parvenue à étendre son empire, sur tout l’ancien moud • connu , de manière il devenir la ville de tous, Urbs. Il en est résulté que, même de nos jours, les Romains possèdent encore, pour ainsi dire, le monopole de l’histoire ancienne. En effet, les historiens romains et nous devons considérer comme tels tous les auteurs anciens, latins ou

Page 1