ACTE I, SCÈNB il. 101 CASCA, au dcTia
L'anii« César t'appelle; affronte ses regards.
CÉSAR
Que dis-tu maiiilenant ?
LE DBVIN.
Crains les ides de mars.
CÉSAR
Bahl c'est un fou : passons... remettons-nous en route.
(Les inusicicus exécutent un morceau; puis tous surtout, exoepté Bmtus et Gacsitts*)
Brutus^ irez-vous voir la course?
BRUTUS
Non, sans doute.
CASSIUS
Ue grâce, venez-y...
♦ BRUTUS
Ce n'est pas dans mes goûts : * Je n*ai pas Tesprit gai d'Antoine. — Quant à vous. N'avez souci de moi, Cassius... Sans réserve Faites ce qu'il vous plait...
CASSIUS
Bru lus, je vous observe Depuis un certain temps... Je n'obtiens plus de vous
Ces regards d aiuiiié qui me semblaient si doux.
102 JULES GÉSÂR.
Votre main est de glace, el l'ami qui vous aime, Vous ne le voyez plus...
BRUTUS
Je regarde en moi-même...
Un projet dans mon âme est lëcueil d'un projet. Un grand trouble est en moi», mais j'en suis seul l'objet. Que mes meilleurs amis, entre qui je vous range, Ne s'en affligent pas. Ne prenez pas le change^ Gassius : si Brutus n'est pour ses confidents £xpansif au dehors» c'est qu'il lutte en dedans.
CASSIUS
Je me suis donc mépris. Cette méprise est cause Qu'en mon sein je célais, Brutus, plus d'une chose... D'un grand prix... Dites-moi, Brutus, pouvez-vous voir Votre propre visage?
BRUTUS
Ohl non... sans un miroir.
CASSIUS
C'est juste. — Aussi dit-on qu'il vous manque une glace . Qui vous fosse éclater votre mérite en face... J'entends souvent parler de vous, Brutus. — On dit, Et tous ceux qui dans Home ont le plus de crédit, Sauf l'immortel César, ont le même langage, Que Brutus de ses yeux devrait bien faire usage Pour voir sous quel régime on se laisse enchaîner.
BRUTUS
Dans quds périls» ami, Touk^voas m'entrain»?
ACT£ I» SCÈMB II. lOS
Pourquoi me pressez-vous de trouver en moi-même Un mérite introuvalile?
CASsros.
Ëcoatez qui vous aime;
Et puisque de vos yeux vous ne sauriez vous voir Que par un réflecteur... que je sois ce miroir Par qui Bnitus en pTem à Bnitus se révèle :
Accordez foi complète à ce miroir lidèle. Si je suis un cynique, un homme abandonnant Son âme à tout propos, sa langue à tout venant, Qui vous baise la joue et vous mord par derrière. Qui verse Tamitié comme on vide son verre Au plus chaud d'un festin... alors, repoussez-moi.
BRUTUS
Qu eutends-je? Des clameurs 1 C'est César qu'on fait roi. Je le crains.
CASSIUS
Vous craignez?... Àlors^ moi, je suppose Que vous ne voulez pas voir s'accomplir la chose.
BRUTUS
Non... Je ne voudrais pas... J aime César pourtant. Mais pourquoi, Cassius, me retenez-vous tant? Qu'avez-vous à me dire? En pareille entrevue,
Si c'est le bien public que vous avez en vue, Parlez... Mettez la gloire à cété de Técueil : .le les regarderai tous les deux du même œil ; Car le ciel m'est témoin que j'aime plus la gloire Que je ne crains la mort.
CASSIUS
Je me plais à le croire,
lirutus; car je connais vos mérites secrets,
Gomme en mon cœur je sens la douceur de vos traits.
La gloire t oht c'est ma thèse. Oui, du monde où nous
• [sommes,
Qu'en pensez-vous, Brutus? Qu'en pensent certains
Je ne sais... Mais je sens que vivre sous la loi Lliommes ? De son pareil, mieux vaut ne pas vivre. Pour moi, Je suis comme César, et vous, Brutus, né libre. Nous sûmes, comme lui, nous endurcir la libre Contre les éléments... Or, un jour, sur le port. Le Tibre bondissait, écumaiU de transport; César me dit : « Ami, te sens-tu le courage De franchir avec moi ce torrent à la nage Jusqu'au bord opposé?... » Sitôt dit, sitôt fait. Tel que j'étais vêtu, je m'élance en effet, Sommant de ra'imiter César.... Il s'exécule.
La vague mugissait... Emportés par la lutte.
De nos muscles de fer nous fendions le torrent; Des deux bras nous ramions au plus fort du courant; Lorsque, avant d'avoir pu toucher à l'autre rive. César crie : Au secours, ami Vers lui j'arrive : Tel qu Énée emportant Anchise sur son dos, Au sein de Troie en feu. . , j'emporte hors des flots . César... Tel est le dieu qu'on révère dans Rome,
Tandis que Cassius, lui, n'est rien qu'un pauvre homme Qui, tout entier, se courbe en un salut profond, Quand César, en passant, daigne incliner son front.
ACTR I. SCÈNE II. 105
— Autre histoire. Ëa Espagne il fut pris par la fièvre. C'est là qu'il fallait voir la pâleur de sa lèvre... Le dieu tremblait. Soa œil, soleil du monde entier, Ne dardait plus de feux, et cet organe altier
Qui commande aux Romains d enregistrer sa gloire.
Criait en gémissant : Titinius, à i)oire 1
Comme un enfailt qui geint. — L'âme est blessée au vif,
Dieux tout-puissants, de voir qu'un être aussi chétif
Prend une part si grande à la lutte du monde.
Et remporte la palme 1...
(Fanfares, aeelamalknis.)
BRUTUS
Autre clameur profonde !
Quelques honneurs nouveaux à César sont oil'erts.
CASSIUS
Sans doute. Ce colosse enjambe l'univers. [sommes» Sous lui , nous circulons , pauvi*es nains que nous £n cherchant des tombeaux sans honneur. Ahl les
[hommes*
En de certains moments, sont maîtres de leur sort; lis tiennent en leur main et leur vie et leur mort. Oui, si notre fortune, en ce monde, est peu haute. N'accusons pas le cieU mon cher : à nous la taule. César, toujours César t Eh bien, pourquoi ce nom Fait-il donc tant de bruit? D'où lui vient ce renom ? Ce nom remplit-il plus la bouche que le vôtre? Ëcrivez-les tous deux à côté l'un de l'autre : Le vôtre n'est-il pas aussi beau que le sien ? Allez, dans Rome entière il résonne aussi bien I
lee JULES césàb.
km esprits infernaux d'aussi I<hd il commande
Ët les fait apparaître... A présent je demande^ Au nom de toua les diem. : de qaoi s'est-U nourri Pour devenir si grand? Siècle, en ton sein flétri, N'est-il né qu'on seul homme? et toi» Bome déchue, La race des grands ccears esielle donc perdue? N'est-il, de tant de faits qu'on a su recueillir. Qu'un héros dont chaque âge ait à s'enorgueillir Depuis le grand déluge ? Eh quoi ! dire de Rome Que dan s sa vaste enceinte il n'est plus qu'un seul homme! Fut-elle donc moins grande autrefois qu'aujourd'hui ? Non, la place est la même : elle est toute pour lui. Ët nos pères pourtant nous ont appris la vie D'un Bruttts aimant mieux souffirir dans sa patrie Le trône de l enfer que le trône d'un roi ^.
BBUTUS.
Que vous m'aimiez ; cela va sans dire pour moi, 0
Gassius; quant au but ob vous visez, j 'y vise»
Qu ai-je en moi présumé d'une telle entreprise
Ët des temps <^ l'on vit? vous rapfxraadrez plus tard.
Ne me pressez pas plus, de ace, à cet éirard.
Ce que vous avez dit^ ami, pourra m'instruire ;
Calme, j'écouterai ce qui vous reste à dire,
Ët nous le pèserons ensemble en temps et lieux.
Jusque-là songea-y.». Brutus aimerait mieu£
Être un vil paysan que d'endurer la honte
D'être un enlkut de Borne, à ce rude mécompte
Que, dans un temps semblable, on est eertain d'avoir :
Soyez-en convaincu.
ACrS I, SCÈNE II.
GASSICS.
Je suis charmé de voir Qu'à la moindre lueur d'un espoir qui m'enflamme, Bruius, j'ai fiiit jaillir un éclair de Totre âme.
(Reneanoat César et son cortège.) BKDTUS*
César revient des jeux...
CASSIUS
Quand Gasca passera*
Tirez-le par la manche : il vous racontera,
Avec son franc parler^ la moindre circonstance
Qui pour Rome, en ce jour, soit de quelque importance.
BEUTDS*
Je n'y manquerai pas. Mais observez César...
Voyez donc quel oowrroox éclate en eon regard 1 Comme sa femme est pâle ! et les gens de sa suite î Ils ont l'air de valets grondés pour leur conduite... Gicéron a les yeux flamboyants d'un fiirei ' ; Ils lancent des éclairs tellement qu'on dirait Que quelques sénateurs ont heurté sa parole, Gomme nous Tavons vu sonveni au Capitale.
CA6SIUS«
Casca, de tout ceci nous dira le pourquoi.
CÉSAB.
Antoine ?
Eh bien j César?
108 JUliES CËSAR.
CÉSAR
Que j'aie autour de moi Des gens gras, bien peigués des gens de lK)nne mine. Et qui dormit les nuits..; Celui ({ue j'examine Là-bas, ce Gassius est maigre; il a l'oeil creux. Il pense : les peoseurs sont toujours dangereux
ANTOINE
N'ayez pas peur de lui,. César, ear c'est un homme Bien disposé pour vous, un noble enfant de Rome... Il n'est pas dangereux...
CéSAH.
Oh I je ne le crains point.
Mais je voudrais lui voir un peu plus d'embonpoint. Si César cependant de crainte était capable, Il ne saurait trouver d'homme autant évitable Que ce maigre Romain. C'est un homme, en • Qui comprend ce qu'on pense en voyant ce qu on fait, n lit beaucoup, observe en profond politique» N'aime pas, coinine vous, les jeux et la musique ; Il sourit rarement, ou bien, quand il sourit, On dirait qu'en lui-même il raille ma esprit De ce qu'il est encore ému de quelque chose.
Jamais de ces gens-là la. tète ne repose Tant qu'ils sentent quelqu'un qui l'emporte sur eux... Et voilà ce qui fait qu'ils sont si dangereux. Je t'exprime une crainte, et n'y suis point sensible : Je suis César... L'ouïe à gauche m est pénible. Passe à droite, et, dis-moi, que penses^tu de lui?
(Céur l'tfdgM ame ton eorl^j^ Ctica demeure.*.)