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Jules Claretie

Six exemplaires sur Japon impérial, numérotés de I à 6 et dix exemvlaires sur Hollande, numérotés de y à i6.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris les pays Scandinaves. -

A Raymond Figeac*

« Jusqu'à la fin, je resterai curieux des livres, des hommes et des choses. »

« J'entrais dans cette vie littéraire si heurtée, si bizarre le jour où mourait la bohème. Jamais d'ailleurs cette bohème ne m'eut tenté. »

J. Claretie

Jules-Arnauld Claretie est né le 3 décem- . bre 1840^ à Limoges.

Au second volume de spn Histoire de France^ Michelet trace un admirable tableau des caractères qui différencient chaque tempérament provincial. Comme des fées magnanimes, fantaisistes et spirituelles, groupées autour des berceaux de la. France, chacune de ces marraines — qu'elle s'appelle l'Anjou, la Franche-Comté ou la Provence — dote l'enfant venu au monde, sur la terre qu'elle habite, de qualités originelles. Ainsi, conte le

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grand historien, la bonne dame Limousine pourvoit ses filleuls d'une nature « honnête, mais lourde, timide et gauche par indécision ».

Voici bien, semble-t-il, une première esquisse du tempérament de M. Claretie ! Cependant, en y regardant de bien près, l'on reconnaît que certains traits portent à faux. Lourd..., gauche par indécision ?... Non pas. Timide sans doute et honnête certainement. Mais cette vertu et cette qualité, encore que toutes deux tendent à disparaître, serait-ce suffisant pour donner de la ressemblance à un portrait ? Il ne le semble pas. Et j'avoue qu'après avoir lu cette ligne, je me sentais toujours aussi embarrassé lorsque l'idée me vint de poursuivre ma lecture : « Le bas Limousin, ajoute Michelet, est autre chose; le caractère remuant et spirituel des populations y est déjà frappant. Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et surtout de Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Le drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde » (i).

Je me trouvai rassuré.

En reprenant, en choisissant parmi ces traits : « honnête, timide, remuant — je préférerais actif — spirituel, attaché au pouvoir central » il me parut que Ton pouvait se faire une première idée, assez exacte, de ce tempérament d'écrivain ?

Il ne conviendrait d'ailleurs pas d'oublier que

(i) Michelet : Histoire de France ; T, II, page 28.

la famille de M. Claretie est originaire de Guyenne. (( Le pays de Montesquieu et de Montaigne », nous suggère tout aussitôt Michelet. Ses ancêtres étaient périgourdins, de Saint-Alvère et de Ratevoul^ deux villages situés non loin de Bergerac.;.

L'enfance de M. Claretie s'écoula à peu près entière à Limoges. En mettant bout à bout quelques confidences, très sobres, recueillies de ci de là, au cours de son œuvre, nous pouvons essayer d'en reconstituer les traits principaux.

L'enfant, dans le milieu de vieille bourgeoisie où il était venu au monde, dut être choyé, gâté même autant qu'il est possible par ses « bons et chers parents ». L'intérieur famihal, confortable sans luxe, heureux plutôt que joyeux, lui assura une croissance exempte de péripéties bien importantes. Les semaines succédaient aux semaines, partagées entre la première éducation, indulgente et ferme tout à la fois, et ces intimités d'autrefois que les générations nouvelles semblent de moins en moins connaître. Les dimanches, on le conduisait en promenade, le long des allées du Champ de Juillet. C'était là un de ces mails provinciaux de jadis, chers à M. Bergeret, où l'on aimait flâner les jours de fête pour croiser les amis et respirer un air un peu plus pur que celui du reste de la ville :

« Quand je m^écartais du chemin, a écrit M. Claretie, pour courir ramasser un de ces insectes propres et alertes qu'on appelle là- bas un cinq sous ou quelque cétoine noire,

verte ou couleur de citron — une hête à bon Dieu, comme on dit à Paris — j^entendais mon père et ma mère, tout charmés, se dire bien bas, avec ces espoirs fous qu'on place sur la tète des petits : « Ce sera un Cuvier !.,. » J'ignorais alors ce que c'était que Cuvier, mais je connaissais mieux qu'aujourd'hui bien des espèces d'insectes ».

Sa grande passion était alors l'histoire naturelle. Aux vacances seulement, Tenfant pouvait librement satisfaire ce penchant. On l'envoyait, en effet, en août et septembre, chez son grand père, à Ratevoul, en pleine campagne périgourdine. Ses parents, après mille recommandations, l'ayant confié au conducteur, lorsqu'on ne trouvait personne de connaissance, le faisaient monter dans la vieille petite diligence qui l'emportait, mélancolique et joyeux tout à la fois, vers ce paradis auquel il rêvait dix mois chaque année, vers la vieille maison familiale, datant du siècle passé, dont la grande porte de bois s'ouvrait en grinchant.

Lorsque cet huis antique était dépassé, il se trouvait dans la cour, toute plantée de gros arbres séculaires, sur les branches desquelles s'ébattaient, braillardes, des pintades, vêtues d'une robe argentée. Il courait, aussitôt sauté du cabriolet, à travers les premières pièces de la vieille demeure, qui lui était familière, vers « le grand salon aux boiseries blanches et aux consoles Louis XVI où se tenait d'ordinaire le grand-père, lisant son journal auprès de la haute fenêtre qui faisait pendant à la porte vitrée s'ouvrant sur la terrasse ». M. Claretie a tracé au cours de ces pages que je cite, mises

« en guise de préface » au seuil de Tierrilky — sa première œuvre — un joli portrait du vieillard:

« Tête fine et fière, profil net et élégant, la lèvre et le menton rasés, un beau sourire, découvrant à soixante-douze ans, des dents irréprochables, une chevelure d'un blanc d'argent sur un front hautain, cette physionomie d*aïeul ne m'est point sortie de la mémoire. J'entends encore la voix railleuse du vieillard, je le vois, toujours sur son petit cheval noir trottant vers Saint- Alvère avec sa canne à pommeau d'or tenu à son poignet par un cordonnet de cuir ».

Cet attardé du xviii* siècle, sans doute sceptique et désabusé, meurtri par la vie, mi-seigneur, mibourgeois, comme l'étaient bon nombre de propriétaires ruraux au crépuscule de la monarchie, devait sourire, avec une tendresse amusée, à ce bambin qui venait jeter dans sa solitude le cri d'un âge renouvelé. On devine l'émotion du vieillard, dissimulée derrière quelque boutade, à l'arrivée du petit-fils, les conversations de haute tenue, toutes nourries de souvenirs entre le survivant d'une époque déjà lointaine et l'enfant à l'esprit ouvert qui distrayait la fin de cette longue existence. Il ne serait pas étonnant que M. Claretie dût à ces causeries avec ce vieillard, d'esprit vif, le meilleur de son goût pour l'histoire de la Révolution et tous les souvenirs qui se rattachent à cette période. La tradition girondine devait se perpétuer dans ce pays, qui avait vu passer les fugitifs du parti...

Peu à peu cependant, la chasse aux papillons, la cueille aux insectes, sans doute attiraient moins l'adolescent. Dans ce milieu de bonne culture —

celui de l'ancienne société bourgeoise — d'autres goûts le gagnaient insensiblement. A Ratevoul, il y avait sur une des deux grandes armoires à boiserie du salon, des livres anciens, des estampes de la bonne époque et même de vieilles gravures du xvi^. Ces volumes, in-folios, reliés en veau fauve, elzévirs couverts de parchemins, livres à chappe, romans dépareillés, contes de Crébillon fils ou tomes égarés, des Mémoires d'un homme de qualité peut-être, éveillaient une nouvelle curiosité dans ce jeune cerveau : « J'ai pour la première fois parcouru là le vieux Corneille et cet autre livre, qui m'amusait tant, les Aventures du Baron de Fœneste, de Théodore Agrippa d'Aubigné, dans l'édition d'Amsterdam de 173 1 ».

Je m'attarde volontiers à conter ces vacances, qui duraient à peine quelques semaines chaque année, pour cette enfance, ainsi. qu'il nous advint à nous-mêmes. Plutôt que le triste décor, sombre et mélancolique de Limoges, je me plais à situer cette première jeunesse de M. Claretie dans ce milieu périgourdin. Je le vois dans un cadre sculpté, décoré des attributs chers à la pastorale des dernières années du xviir siècle. La houlette, le râteau et le grand chapeau de bergère qui plaisaient tant à Marie- Antoinette dominent cette estampe. A peine, pour que ce cadre soit exactement reconstitué, faudrait-il ajouter le faisceau des Licteurs, mêlé aux symboles de l'âge précédent. Et puis encore, si je le choisis de préférence, c'est aussi qu'en dehors de ce pittoresque, qui me paraît avoir beaucoup plus que Limoges marqué

le talent du futur écrivain, il me semble que quelques-unes des impressions, les plus fortes dont s'empreint l'enfant et qu'il retrouve parvenu à l'âge d'homme, ce sont celles de ces heures de vacance et de liberté, savourées loin des villes, en pleine griserie de la nature. Lorsqu'au fond de son fauteuil de travail, la nuit, après une soirée de labeur, M. Claretie, la pensée libérée des soucis de son état, laisse venir devant lui les souvenirs d^antan, j'ai bien envie de croire que ce sont deux de ces scènes de Ratevoul qu'il revoit de préférence, au milieu de ces cadres anciens que je dessinais tout à l'heure. L'une doit représenter le grand salon tout blanc de la vieille maison.

L'aïeul, debout près de la fenêtre qui ouvre sur la terrasse, tambourinant les vitres d'un doigt distrait, les livres jonchant les meubles, les estampes à terre, les armes au râtelier. L'autre, où se dessine l'ample paysage fuyant vers Saint- Alvère, bordé de châtaigniers aux frondaisons superbes, semé de bruyères roses d^où s'envolent des compagnies de perdreaux, égayé de ci de là par le coloris rouge ou jaune des oronges. La première de ces images revenues du fond du passé, c'est la scène de vieille bourgeoisie disparue, intime et attendrissante, sous laquelle il faudrait écrire La Famille ; l'autre, c'est la vision parfumée et enivrante du pays: Le Sol... Ce provincial, qui aujourd'hui est regardé comme un des parisiens les plus parisiennants, n'a malgré les métamorphoses imposées par le caprice de la destinée, jamais cessé d'être au fin fond de lui-même, der-

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rière la façade sociale, le petit fils du bourgeois aristocrate de Ratevoul, près de Saint-Alvère, en Périgord.

Vers 1851, la famille de M. Claretie vint habiter

Paris. L'enfant, pour continuer ses études fut

. placé au collège Chaptal. Le sortilège avait sans

doute dès cette époque exercé toute son influence :

« Ma passion d'écrire était telle dès le jeune âge, écrivaitil récemment (i), que j'avais fondé au collège Chaptal où j'étais élève, un journal manuscrit intitulé V Abeille ^ que je rédigeais à moi seul.

L'abeille était le signe distinctif des élèves de Chaptal. C'est dans V^heille que je publiais mes premiers romans, car le journal qui avait un premier Paris, des échos et des variétés littéraires, avait aussi un feuilleton. Mes camarades, naturellement, raillaient et critiquaient fort les teuilletons de V Abeille, Un jour j'annonçai un roman de mœurs corses, sans nom d'auteur. On le crut de moi comme les autres et on le trouva... exécrable. Dans le numéro suivant, je fis paraître une petite note ainsi conçue : « Le roman dont V Abeille a commencé la publication dans son dernier numéro est de M. Prosper Mérimée, de l'Académie Française, » — C'était Colomba, »

Nul èchotier vieilli sous le harnois n'eut su mieux tourner le filet et décocher la flèche du Parthe... journaliste. Emile de Girardin eut certainement embrassé Téphèbe pour ce beau trait, auquel il eut pu reconnaître et son sang et son fils. Mais à cette heure, les études ne permettaient pas à l'enfant de cultiver sa vocation précoce. V Abeille mouruiy comme les feuilles, celles mêmes

{i) Les Annales Politiques et Littéraires, n© de Noël 1905.

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que ne chanta pas Hégésippe Moreau. Il puisa dans les classiques, consacrés, et les auteurs qui devaient à leur tour devenir les émules de ceux-ci, les romantiques, cette culture qui prépare les nouvelles générations d'écrivains. Près d'une mère intelligente, fière et bonne, il développait ces heureuses dispositions. Dans le petit appartement de la rue de Paradis-Poissonnière, où ils étaient venu habiter, en arrivant à Paris, celle-ci « laborieuse, penchée sur la porcelaine de son fin pinceau; couvrait Témail de bleuets et de myosotis, les fleurs aimées. La femme supérieure qu'elle était passait de l'atelier qu'elle dirigeait au livre nouveau, à la page préférée. Et, dans les veillées d'hiver, je faisais moi-même à haute voix, aux peintres sur porcelaine, les lectures qu'elle m'indiquait. Et nous commentions ainsi, pour ces travailleurs qui nous aimaient, Hernani, Ruy ^las^ le Cid. C'était le « théâtre lu », une sorte de causerie familière accompagnant la lecture. »

Evidemment, le goût littéraire de l'enfant, devenant jeune homme, se développait. Il avait besoin d'un milieu, plus conforme à ses goûts, que le collège Chaptal. Sa famille le fit passer au lycée Condorcet, qui, sous le régime impérial, s'appelle toujours lycée Bonaparte. Mais, ainsi qu'il était de mode, à cette époque, parmi les dames, de porter la crinoline, on trouvait utile de ne pas placer directement les enfants dans les lycées. Les triomphes universitaires, décrochés

bruyamment et bien involontairement vers 1848 par l'institation Massin et quelques autres imposaient aux petits deux geôles au lieu d'une seule. Ils entraient, chose admirable, dans ces établissements mouche du coche universitaire pour...

suivre des cours ailleurs. Lauriers de Taine, d'About et de Sarcey, qui vous balanciez, brillants et toujours verts, au-dessus du lit, durant le sommeil des mères ambitieuses, vous ne saurez jamais le nombre d'adolescents qui « s'embêtèrent » à cause de votre éclat, dans ces « boîtes » extraordinaires ! On vendait là, à des adolescents qui s'en fussent bien passé, un peu de latin et beaucoup de crocodiles scientifiques... Les ratés de l'université s'embauchaient comme pions chez ces marchands de soupe. Ils assumaient, n'ayant pu personnellement réussir, de faire réussir les autres. Il y a fort à parier que ce n'est pas à l'institution Carré-Demailly que M. Jules Claretie fit le meilleur de sa culture.

Lorsque l'on était bien avec le petit Chose de (c service », on pouvait néanmoins tirer quelques avantages de cette servitude. Cela permettait sans doute, de griller, entre l'institution et le lycée, quelques cigarettes. Et puis, l'on prenait l'air de la rue. A quinze ans, l'on pardonne beaucoup en faveur d'une telle considération. Jadis ainsi qu'aujourd'hui — çzr il existe encore, comme de l'Auroch, quelques spécimens de ces espèces disparues, — on lisait en cours de route, sous le manteau, c'est-à-dire sous le capuchon, les petits journaux défendus par l^'Empire : « Plus d'une fois,

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a écrit M. Claretie^ au coin de la rue Saint-Lazare^ nous filions alors par le passage du Havre et nous avions^ courant les Libraires ou prenant le train pour Asnières^ quelques moments de liberté. »

Au lycée, on était des élèves, ni meilleurs ni pires qu'en un autre temps. Ce n'est pas parce que j'écris la biographie de M. Claretie que je me croirai obligé de dire qu'il fut au collège un phénix universitaire^ — ce qui n*a jamais d'ailleurs rien prouvé. Mais^ à cause de l'époque, l'on agrémentait l'aridité des études de quelques intermèdes. Pour être l'expression d'une ardente conviction^ ces manifestations politiques n'en constituaient pas moins un délassement appréciable. On traduisait Tacite avec passion ; Ton ne trouvait jamais trop difficile à expliquer cet auteur, qui fournissait tant de traits — et de si immédiats — contre le « tyran. » Aux banquets de la S' Charlemagne, on débitait des vers satiriques contre l'Empire. Aux distributions de prix, devant le maréchal Magnan, « dont la large oreille rougissait, » ou devant le vieux Portalis, présidant, on faisait courageusement entendre un murmure de désapprobation contre le proviseur, M. Gros, lorsqu'il célébrait les bienfaits du régime. Enfin, on « lâchait même les rangs » de l'institution Carré^ Demailly pour aller suivre le cours de Saint- Marc-Girardin, en Sorbonne, bourré d'allusions, fameuses alors, contre le gouvernement.

Saint-Marc-Girardin, comme vous seriez oublié

si... et comme vous êtes déjà oublié, quoique vous ayez représenté « l'opposition sous les César, » au temps même ou Constant Martha écrivait ce livre intéressant^ bien que polémique ! Vous représentiez la pensée libre. Vous étiez le symbole de l'indépendance pour toute une jeunesse, qui venait à vos leçons et s'enivrait de vos paroles, comme si vous eussiez dit des choses éternelles ! Votre collègue Nisard, aux yeux de vos disciples^ incarnait la bassesse d'âme pour avoir ingénieusement composé sa théorie des deux morales. Vraiment^» comme tout cela est loin et comme je vous eusse sans regret laissé reposer côte" à côte, dans la mort^ sans doute enfin accordés, si mon sujet ne m'avait fait buter en chemin contre votre pierre tombale !...

Il ne faut pas évoquer les morts trop longuement, d'autant qu'aujourd'hui^ les prosopopées sont bien désuètes. Mais, vraiment^ et croyez-moi, celle-ci ne fut point trop amenée par artifice. Elle fut une exclamation naturelle provoquée par l'étonnement de voir M. Jules Ciaretie à tel point notre contemporain, et ces vieux universitaires, si lointains de lui comme de nous... Des deux cependant, de Saint-Marc-Girardin et de Nisard^ c'était bien ce dernier qui était le plus dans le mouvement. Et sa théorie des deux morales n'était pas si... immorale^ après tout^ puisque d'abord, elle correspondait à un état de choses réel et puis encore, puisque si elle justifiait

Digitiz!

« l'opération de police un peu rude ))^ elle réservait d'autre part une autre façon d'envisager les choses.

Les deux morales ! M. Jules Claretie eut vingt ans^ au temps des deux morales. Et, pour vous indiquer l'état de la société au moment où il entrait ainsi dans la vie^ à sa sortie du collège, il me semble que je ne saurais trouver un meilleur cadre que celui-ci. Il y avait en effet deux sociétés^ comme il y avait deux morales. L'une^ qui comprenait tous les hommes de « la grande aventure »^ tous ceux qui s'étaient groupés autour de Napoléon le Petite sortant de la légalité pour rentrer dans le droit — phrase fameuse qui eut l'art de calmer les scrupules des gens qui n'en avaient pas et leur permit^ pendant dix-huit années, de satisfaire 1 tous leurs désirs de jouissance effrénée. Les Tuileries et Compiègne, Sébastopol, Inkermann^ Magenta, Solférino, toutes les fêtes, toutes les équipées militaires mêlées ensemble ; un régime de bals masqués, de politique secrète, d'indécision et de plaisir ; un empereur intelligent, à l'intelligence pervertie par le romantisme politique ; une souveraine merveilleusement belle, sans doute calomniée, reproduisant à un peu moins d'un siècle de distance, les charmes et les frivolités d'une reine de France; une cour brillante et mêlée où se rencontraient la plus vieille aristocratie étrangère et les parvenus du régime ; des soldats heureux, des Corses, les gçns du coup d'état, des carbonari délégués de toutes les ventes d'Europe auprès de l'adepte parvenu. Splendide aplomb

— iodes Saint-Arnault^ intelligence des Morny^ courtisanerie des Persigny^ habileté des Haussmann^ toute cette tourbe rentrait dans le décor follement magnifique^ merveilleusement artiste^ de la Cour, se fondait en anonymat au milieu des diplomates^ des artistes^ des jolies femmes, irresponsables de la malhonnêteté plus ou moins grande de leurs époux. Gloire des Castiglione^ des Waleska et des Metternich^ tourbillon des bals du palais, dandysme de Grammont-Caderousse et des Orsay, équipages des derbys^ daumont des femmes de souverains, meutes de chasse, ivresse des rentrées triomphes de nos troupes, émerveillement des boulevards tout fraîchement percés^ joie populaire et aristocratique. Soupers et bacchanales du café Anglais, de Tortoni, de Brébant ou de la maison Dorée, premières d'OfFenbach aux flons-flons chantés par la Schneider, la Duverger, Cora Pearl ou Anna Deslions... 'Tout cela se mêlait et éblouissait, parodie gracieuse de tous les luxes^ de tous les sentiments, de toutes les amours, de tous les arts et de toutes les épopées, joyeusement, indulgemment commentée par les Athéniens sceptiques du dîner Magny> les Sainte-Beuve, les Mérimée, les Houssaye^ les Saint- Victor et les Gautier, amis sincères à la fois de La Païva et de la princesse Mathilde...

Mais, pour excuser TEmpire, il fallait avoir passé l'âge des enthousiasmes, avoir doublé cette quarantaine qui dispose à Tindulgence ceux qui ont réussi dans la vie. En face des Tuileries, de l'autre côté de la Seine, qui coule sans connaître

les régimes, qui assiste sereine aux hasards de l'histoire, sur la rive gauche, se trouvait toute une jeunesse qui n'acceptait pas aussi facilement les réalités. Il est bien rare d'ailleurs que la jeunesse accepte les réalités. Elle se composait alors d'étudiants, comme jadis et comme aujourd'hui, mais aux préoccupations littéraires qu'elle avait connues avec le romantisme, étaient venus s'adjoindre des soucis politiques. De la pension Laveur, où mangeaient chichement et d'ailleurs gratuitement — au moins pour l'instant — Gambetta, Floquet Pelletan, Spuller et tant d'autres, qui devaient devenir un jour r« aristocratie répubUcaine », partaient les premiers bruits de la révolution. Les vitres du Procope tremblaient lorsque quelqu'un de la bande déclamait au milieu des camarades, des maîtresses, — O Phryné, modèle de Gérome. . .

— des soucoupes empilées et de la fumée des pipes quelque morceau des Châtiments ou quelque bribe de pamphlet, venus de Bruxelles ou de Genève. On remontait en pèlerinage les vieilles rues * du Quartier. On visitait pieusement^ quoique bruyamment, les endroits où Ton s'était battu pour la République en 1830 et 1848, aux alentours de la montagne Sainte-Geneviève... On acclamait J. Simon, Michelet, Vacherot, Béranger, Prévost- Paradol, mais on ne s'occupait pas seulement de politique. On ne dénonçait pas uniquement les méfaits du tyran à ses débauches. Il y avait une véritable, profonde, sincère et utile camaraderie

— ce mot qui revient si souvent sous la plume de M. Claretie — entre les artistes et les futurs

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politiciens. On récitait des vers, même lorsqu'ils ne venaient pas de Jersey. On lisait les œuvres même lorsqu'elles n'étaient pas signées du nom d'un exilé. Daudet^ ici et là, nous a peint d'amusants tableautins de ce milieu et de cette époque^ de ce pays de la morale unique et de cette société en herbe, très méridionale et très sincère néanmoins, très enthousiaste et très artiste aussi, où M. Claretie avait ses plus chères amitiés de vingt ans... C'était sous l'Empire alors que, comme l'a dit Forain, la République était belle.

Dans ce milieu, très remuant, on éprouvait le besoin d'écrire presque autant que celui de parler. Mais les journaux ne reconnaissaient pas volontiers du talent à un littérateur, nouveau venu, qui se réclamait, plus ou moins timidement d'ailleurs^ de l'opposition. Un véritable artiste, au gré du directeur des organes contemporains, ne devait pas avoir d'opinion politique et encore moins être républicain. Volontiers, on eût prêté le style du père Duchesne à tout admirateur de la Révolution.

Le besoin crée l'organe. Frappés d'ostracisme par les grands journaux, les nouveaux venus fondèrent de minuscules revues et de petits journaux, où, en toute tranquillité, ils purent former leur talent. Ainsi, pour chaque génération, les périodiques des jeunes sont les laboratoires nécessaires à la formation de la génération suivante d'écrivains.

Sous l'Empire, ils furent nombreux. Pour deux raisons : la première, c'est que cette jeunesse croyait plus qu'une autre avoir beaucoup à exprimer; la seconde, parce que le gouvernement réduisait pour un rien au silence le nouveau paru. . . Ecrire la biographie de M. Claretie, c'est forcément écrire au moins brièvement l'histoire de tous les journaux, car il collabora simultanément aux uns et aux autres.

Il débuta en 1854, ^^ Diogène. Il n'avait pas encore tout à fait vingt ans : « Le jour où je vis mon nom imprimé pour la première fois, racontait-il quelques années plus tard dans le Nain JaunCy on portait, je m'en souviens, Murger au cimetière... J'entrais dans cette vie Httéraire si heurtée, si bizarre, le jour où mourait la bohème. Jamais d'ailleurs, cette bohème ne m'eut tenté. Ce qui lui manque, au fond, c'est la passion. Elle n'est pas l'amour de la Hberté, elle n*en est que le caprice. »

Le Diogène était le type des journaux extraordinaires, au temps de Napoléon III. Il paraissait deux fois la semaine et « ne prétendait à rien moins qu'à faire concurrence au Figaro bi-hebdomadaire de Villemessant ». On y menait une campagne légère contre le régime et Ton faisait de la littérature. Logé passage Saulnier, dans une petite mansarde, il comptait une rédaction parfois très nombreuse, parfois réduite à M. Jules Claretie tout uniquement, qui faisait alors le numéro à lui seul. Le journal avait pour voisins About et la bonne Virginie Déjazet, qui venait parfois bavarder

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avec ces jeunes gens. Sous le nom de Paul Walter, Cassagnac y faisait paraître des échos^ des chroniques, des fantaisies. Les collaborateurs principaux étaient outre M. Claretie et le futur directeur de V Autorité Ernest d'Hervilly, Jules Lermina, Paul Saunières réunis sous le directeur, Eugène Varnières. Il y avait bien certains autres rédacteurs qui, d'un seul coup, occupaient tout le numéro, certains jours, Georges Duclos, Jules de Lussan... Mais ces nouveaux apparus n'étaient que des bonshommes de paille qui masquaient au public la seule personnalité de M. Claretie. Enfin, « le journal payait à beaucoup d'égard la ligne »

comme l'a dit spirituellement Ernest d'Hervilly. . . Mais le journal se transforma et devint surtout politique avec L. Duvernois, Alf. Assolant, M. H. Pessard et de Fonvielle; c'était en 1862, M. Claretie y resta chargé de la critique littéraire. Un seul organe ne pouvait suffire à l'activité du jeune chroniqueur, qui était déjà prodigieuse. Il entrait bientôt à La France^ sous le pseudonyme d'Olivier de Jalin, à La Presse, à La Patrie (où il publia Une Drôlesse) à La France, M. de la Guéronnière étant directeur, à la Revue Française, à V Artiste avec Arsène Houssaye (Galerie des Artistes Contemporains), au Figaro (en collaboration avec Ch. Monselet il publiait un article hebdomadaire d'échos sous la signature de M. de Cupidon 1862). Ici et là, il faisait un rude et consciencieux apprentissage de journaliste. C'était le temps où Aurélien SchoU était le roi des chroniqueurs et M. Claretie s'essayait bien à

manier cette verve^ à distiller cette parisine mousseuse, pétillante, qui s'évente très facilement. Mais, malgré son habileté qui lui permettait de remplir son rôle tout aussi bien qu'un autre, il ne tranchait pas sur la moyenne des confrères. La voie de M. Claretie était d'ores et déjà comme journaliste tout autre : il devait créer une autre sorte de chronique, très personnelle, moins frivole, toute bourrée d'anecdotes charmantes — à la manière du XVnP — saupoudrée d'un rien de morale parisienne, je veux dire de philosophie humaine, rien qu'humaine.

Il avait à cette époque « une physionomie fine et distinguée, un regard profond et doux (i) ». Le journalisme ne satisfaisait pas tous ses goûts. En dehors de cette besogne au jour le jour, il travaillait avec ardeur pour réaliser son rêve ; devenir un écrivain comme les maîtres de la génération précédente — moins la bohème, — un romancier faisant œuvre durable. C'est ainsi qu'en 1863, il publiait une longue nouvelle d'essai, composée quatre années auparavant sur les souvenirs qu'avait déposés en lui le paysage et les souvenirs de Ratevoul. Il l'appelait Pierrille, Elle lui valut le suffrage enthousiaste de George Sand...

Ce début dût rassurer le jeune auteur. Et il semble bien qu'à ce moment il en avait vraiment besoin. Il hésitait ; il cherchait conseil, appui, encouragement. Il alla voir Janin, qui lui dit cette

(i). G. de Chervilles.

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phrase peut-être profonde, u Mon enfant, il faut songera avoir un bel enterrement ».

Dans la Correspondance d'Alfred de Vigny — que vient d'éditer pieusement Mademoiselle Emma Sakellaridès (i) — se trouvent, aux dates du 29 au 31 août 1860, deux lettres qui témoignent de cette indécision persistante, M. Claretie avait aussi écrit à l'auteur de Stella pour lui exprimer le désir de le voir. C'est cette page même que nous voudrions posséder. Elle nous aiderait à reconstituer Tétat d'esprit du jeune écrivain, à cette époque. Les réponses du grand poète nous permettent au moins de le deviner : « Vous voulez me voir, cher monsieur ? Rien de plus facile... Vous saurez en peu d'iristants comment vous devez à mon avis vous diriger sur cette mer orageuse des lettres, je vous donnerai quelques conseils que vous n'aurez pas le courage de suivre vraisemblablement; Mais qu'importe?... Vous me raconterez quelle a été votre première éducation... Ne m'apportez pas de manuscrit, le temps me manquerait pour le lire... Venez donc après demain. Monsieur, et ne doutez pas de tout l'intérêt avec lequel je vous écouterai. » (2).

M. Claretie, avec une piété très avertie, désirait prendre conseil du superbe maître, vieillissant, à la veille même du jour où celui-ci allait mourir. Mais un « excès de timidité » le retint, après même qu'il avait demandé à Vigny de le recevoir. Il ne vint pas au rendez-vous. Il s'excusa et,

(i). Calmann-Lévy ; 1906.

(2). Loc. cit. p. 318, 519, 320.

celui-ci, avec une bonté dont M. Claretie devait d'ailleurs souvent faire preuve, à son tour, à Tégard des jeunes, lui envoya par lettre, sinon les conseils, — au moins les renseignements qu'il désirait.

Or, ces renseignements nous intéressent, nous aussi. Avant tout, parce qu'ils nous montrent que le jeune et... « brillant chroniqueur », pour em- ' ployer la formule consacrée, n'était pas du tout assuré de son avenir. Sa timidité, sa modestie lui faisaient craindre d'aborder franchement la littérature, et puis aussi, parce que nous voyons que M. Claretie hésitait entre la poésie et la prose. Il demandait en effet à Vigny les conditions requises pour participer au concours de poésie de l'Académie Française...

Nous ne savons pas si M. Claretie fit enfin connaissance avec le poète à'EIoa, Mais il prit part au concours et ne fut pas couronné. Le lauréat fut son futur collègue- de l'Académie, Henri de Bornier qui avait accompli ce prodigieux tour de force de trouver des accents lyriques pour célébrer le percement... de l'Isthme de Suez.

Ce petit épisode ne fut peut-être pas sans influencer sur sa destinée Httéraire. Cet échec le découragea sans doute de la carrière poétique, puisque les seuls vers que nous connaissions de M. Claretie sont les « Compliments » que lui devait imposer un jour sa fonction. Comme beaucoup d'entre nous, il dut rengainer pas mal de

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pièces, fiévreusement écrites, en cinq actes et en vers. Mais le succès de Pterrille dut le réconforter et l'inciter à suivre cette veine romanesque, à laquelle il n'avait pu s'attacher définitivement, en publiant Une Drôlesse^ ce feuilleton qui avait paru à La Patrie,

D'ailleurs, c'était le temps où il entrait au Nain Jaune, que venait de fonder Aurélien SchoU. Il était au Figaro, Il publiait en 1863 Les Ornières de la Vie, son premier recueil de nouvelles. L'année suivante, il donnait Les Victimes de Paris qui comprenait, à côté de nouveaux contes, quelques études documentaires, des biographies mélancoliques de contemporains, trop tôt disparus comme Georges Farcy, Charles Dovalle, Alphonse Rabbe. Volume intéressant, joliment présenté, aujourd'hui assez rare, qui se ressentait malheureusement des exigences de l'édition et qui, superficiel souvent, étonne lorsqu'on songe qu'il est sorti de la plume de ce consciencieux qu'est M. Claretie. En 1865, il publiait coup sur coup une étude remarquable sur Petrus Borel, Le Dernier Baiser, L'Incendie de la Birague et enfin Les Voyages d'un Parisien, livre charmant où le jeune auteur note ses impressions de tourisme ici et là, en France, en Angleterre et en Allemagne. Enfin, après s'être révélé comme conférencier, l'année précédente, à la salle — aujourd'hui disparue — de la rue de la Paix, en prenant avec une jolie crânerie de jeunesse le parti de La Fontaine contre Lamartine qui avait parlé dédaigneusement du fabuliste dans ses Entretiens ^ il se voyait retirer la parole, en février 1865,

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à la salle de la rue Cadet, par ordre du gouvernementj à la suite d'une conférence sur Béranger. C'était la renommée, cette grande gloire, qu'apporte dans la France frondeuse, la plus petite des vexations du pouvoir.

Il semble bien que i8é6 soit une des dates importantes de sa carrière. C'est cette année-là qu^il entre à U Avenir National, où il inaugure ces chroniques originales, qui le classent définitivement comme journaliste et qu'il reprendra plus tard au Temps, pour constituer aujourd'hui encore, chaque jeudi, un des meilleurs agréments du grand journal.

C'est cette même année qu'il eut son premier grand succès comme romancier, en publiant Mademoiselle Cachemire — devenu par la suite Une Femme de proie — et Un Assassin. — le %phert Burat des œuvres définitives, — à propos duquel Sainte-Beuve écrivait : « M. Claretie a touché sa fibre vraie : la vie moderne est là. » Enfin, c'est encore en 1866 que V Avenir National l'eRvoyait eu Italie comme correspondant de guerre pour suivre les opération entre l'Autriche et la nouvelle monarchie de Savoie.

Avec Charles Floquet, avec Louis Noir, Charles Habéneck, il parcourait les rues de Florence, a la veille des batailles qui devaient amener la jeune nation à Custozza, en conduisant à Kœniggraetz les grenadiers prussiens. Ils étaient un petit groupe, des journalistes (( très amis de ritalie et très résolus à pousser à sa délivrance » des artistes comme Marcellin Desboutins, Georges Lafe-

nestre, Sully Prudhomme et Jules Amigue. On adjoignait bientôt un collaborateur qui avait demandé à partir comme rédacteur volontaire et qui n'était autre que... Alexandre Dumas père. Toute cette jeunesse — l'auteur des Trois Mousquetaires n'avait que soixante ans — était enthousiaste ; ils étaient des « jeunes gens épris de liberté, des vaillants d'avant-garde parmi les aînés qui sonnaient la diane ». Dans cette Italie d'hier, qu'a reculée dans l'histoire des mœurs l'unification, ils s'enivraient d'espoirs politiques, de volontés belliqueuses, de passions artistiques. Ils visitaient les musées avec le désintéressement de purs esthéticiens, « s'emballaient )>, guidés par M. Lafenestre, devant les Ghirlandajo, les Botticelli, les Donatello et les délia Robbia. Ils assistaient fiévreusement aux délibérations du Parlement. Ils tentaient des excursions dans la campagne florentine, vers Fiesole, s'arrêtaient au retour dans une auberge où, sous la vigne courant à l'antique, le long des colonnèttes de pierre, on arrosait la cuisine du pays en buvant VAsti spumanti. Le soir, après des journées anxieuses, émouvantes d'incertitude, on se promenait dans la banlieue ou les jardins de Boboli, bras dessus, bras dessous. L'on échangeait, sur les chemins étoiles de lucioles, bordés d'oliviers gris frissonnant sous la brise, des rêves ambitieux, des espoirs nobles et des idées désintéressées !...

Cette guerre, toute brève, terminée, M. Claretie rentra à Paris reprendre l'œuvre interrompue . A son retour, il mit au point quelques études

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historiques, auxquelles il travaillait depuis un certain nombre d'années^ aux Archives :

J'ai passé là, a-t-il écrit au souvenir d* ce temps, dans la petite saile obscure et basse, où Ton ne travaillle plus maintenant, les meilleures heures de ma vie, compulsant les dossiers, feuilletant les vieux papiers des commissions militaires, écrivant sur une de ces tables rondes en poirier noir, recouvertes de cuir, qui étaient les tables mêmes où lea juges du Tribunal révolutionnaire étalaient leurs dossiers, étudiaient les interrogatoires marqués du Hic de Fou quier- Tin ville. Nous n'étions pas nombreux alors dans la petite salle laborieuse où chacun, silencieusement, faisait son oeuvre... La salle de travail pouvait contenir trente-deux personnes, mais quand on y voyait cinq ou six gratteurs de papier, c'était beaucoup... Il y a quatre vings places marquées dans la salle nouvelle... Mais je ne m'attendris qu'au souvenir de la petite salle sombre, où j'ai travaiUé jadis avec tant d'ardeur et de foi.

C'était bien (( avec ardeur et avec foi » en effet que M. Claretie composait les œuvres historiques, cherchant dans l'Histoire même après son maître Michelet « l'âme même de la patrie ». Ce jeune républicain de jadis était patriote, autant que les soldats de Valmy — et en contant l'histoire de Camille Desmoulins, c'était encore la France qu'il prétendait glorifier et magnifier. Lorsqu'il écrivit ses Derniers Montagnards, Michelet l'appelait « un chaleureux jeune homme bien digne de toucher aux rehques de l'Histoire », et, c'est encore à propos de ce livre passionné et passionnant qu'il disait : « Son livre m'a fait frissonner ». Nul ne saurait oublier que le vieux maître citait ce jeune disciple élogieusement, dans la préface de son Histaire de France.,.

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