‹ Jules ClaretieChapitre 2 sur 7 · SSÉ · texte numérisé non relu

SSÉ

La scène tentait aussi le jeune écrivain. Encore qu'il ait prétendu longtemps « qu'il n'avait point fait de théâtre », il y connut de beaux succès — et la centième, si ardemment convoitée par les auteurs dramatiques. En 1868, comme début, il donnait à l'Ambigu La Famille des Gueux, un grand drame qui se passait dans les Flandres — à l'instar àcTalrie, son contemporain et son concurrent. M. Claretie à cette occasion, avait une excellente presse et Théophile Gautier, dans son feuil- ' leton du Moniteur universel, écrivait que cette œuvre l'avait fait penser « à un tableau de Zurbaran, avec trop de touches sombres et pas assez de ciel bleu — mais d'une peinture puissante ».

Coup sur coup, il donnait ensuite à Castellano, le directeur du Théâtre historique, qui était à la veille de la faillite, deux œuvres qui obtinrent le plus grand succès, doublèrent le cap de la centième et, suivant le mot de Théodore de Banville, dans le National, qui désensorcelèrent la place du Châtelet ». C'étaient ensuite tour à tour Les Muscadins et Le Régiment de Champagne, deux œuvres qui indiquaient un sens très curieux de la scène et révèlent un homme de théâtre.

Vers le même moment d'ailleurs, il prenait la chronique dramatique à V Opinion 'Nationale et il s'y révélait à la fois très avisé critique et très indulgent confrère — sans cesser pour cela, néanmoins, d'être loyal, a parlant toujours des gens comme s'il leur parlait », pour employer l'expression de

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Fiévée qu'il avait reprise pour son propre compte...

Ainsi, à la veille de la Guerre — • fossé qui sépare en deux fragments bien distincts la vie des hommes de cette génération — M. Claretie avait parcouru les stades essentiels de sa carrière d'écrivain, en ce sens que les étapes de la vingtième à la trentiène année de la vie d'un littérateur sont les plus rudes qu'il ait à parcourir. Il s'était imposé aux directeurs de journaux et de théâtre ainsi qu'au grand public. Au sein de TéUte de ses contemporains, il était connu et aimé. Il avait cette curiosité universelle qui le faisait participer à tous les grands événements, s'intéresser aux mouvements importants, connaître comme il l'a dit luimême <( les livres, les hommes et les choses ».

Parmi ses confrères il passait pour un des jeunes écrivains d'avenir. On l'aimait pour son respect envers les aînés, pour son enthousiasme, pour ce mélange d'audace et d'austérité qui le situait à l'avant-garde du mouvement intellectuel et politique. Il l'a dit lui-même, il se voulait alors «moraliste, et moraliste au fer rouge». Personne n'était plus probe, plus soucieux de faire une France nouvelle, libérée du tyran, amie des arts, où les bonnes mœurs fleuriraient. Il rêvait comme jadis à Florence, quand il conversait avec Floquet une république athénienne et par certains côtés Spartiate. Ne connaissant pas les lendemains du pays, voyant sous ses yeux Taujourd'hui, où triomphaient le tyran, les abus de ses favoris et les mœurs des favorites de tous, il croyait que l'on

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changerait tout cela... Noble idéal, un peu sévère qui n'eut pas l'heur de s'accomplir même avec le changement de régime, même avec TefFort de l'écrivain, romancier, dramaturge ou journaliste — mais qui reste l'honneur de sa jeunesse et de sa vie toute entière. *

Avec tous ces espoirs délicieux, toute cette volonté « de bien faire », il avait à cette époque l'apparence d'un être sûr de lui-même. M. Coquelin Cadet, dans une lettre récente, a fait de M. Claretie, tel qu'il était à cette époque, un portrait charmant : « Au temps ou j'étais élève du Conservatoire, je voyais chapeau noir très haut à bords plats, figure mate aux yeux fins, moustache noire, barbiche noire faisant le petit éventail sous le menton, nez caractéristique, long pardessus boutonné et pincé à la taille, large pantalon — et gros gourdin à la main -r— se promenant d'un air terrible, Jules Claretie — déjà célèbre et feuilletoniste de théâtre à ïOpinion Nationale, Je me disais : « En voilà un qui me jugera bientôt à rOdéon ou au Théâtre Français ». Et je saluais obstinément — sans salut de retour : il ne me connaissait pas ! »

Ne croyez pas. Monsieur Coquelin, que ce petit homme, portant pantalons à la houzarde, haut de forme à bords plats et même des airs fendants, — tout cela le faisant ressembler à s'y méprendre à quelque Willy du Second Empire, Dieu me pardonne ! — vous refusât le salut par ignorance de votre personnalité, encore à s'exprimer... Vous ne me paraissez pas, à trente cinq ans de distance.

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malgré un commerce familier, avoir tout à fait compris Tâme de votre administrateur général. Souvenez-vous qu'il signa Candide et laissez-moi^ d'après quelques fragments de son autobiographie (i), essayer à mon tour de vous expliquer cette impolitesse apparente, que constituait le fait de ne pas soulever son chapeau, à l'instar de votre geste... Car, après tout, ne pas connaître quelqu'un qui vous salue n'a jamais dispensé personne d'être aussi aimable que lui. Non, vraiment... Vous étiez bien intimidé, n'est-ce pas, vous, petit élève du Conservatoire ? Mais le plu? intimidé des deux, c'était sans doute le critique dramatique, déjà célèbre et puissant, Técrivain notoire et populaire, que vous croisiez sous les colonnes du Français pendant les entr'actes...

Je n'ai pas écrit cette petite lettre ouverte à M. Coquelin cadet uniquement pour le plaisir, pourtant appréciable, d'être son correspondant. Si j'avais obéi à ce mobile, j'eusse dû le remercier de ce charmant croquis déjà ancien de M. Claretie, qu'il a bien voulu dessiner de mémoire pour la joie des biographes de l'écrivain. Ce qui me fait penser qu'à mon tour, sans raison de timidité, je viens d'être impoli... Mais j'ai été entraîné par la remarque psychologique accompagnant le crayon,

(i) « Je suis timide au point de ne pas entrer dans un magasin où je vois un bibelot qui me tente et j'ai fait des conférences devant deux mille personnes sans la moindre émotion. »

(Croquis contemporains y 2* Livraison).

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qui me paraissait moins juste que celui-ci, et importante à corriger... Car un des traits même qui caractérisent M. Claretie, c'est cette timidité qui est peut-être un reste de cette gaucherie limousine, dont parle Michelet.

Comme la jeunesse contemporaine, lorsqu'éclata la guerre de 1870, il fit le mieux possible, à son poste, son devoir. Il alla d'abord à l'armée faire son métier de correspondant. Puis lorsque vinrent les défaites, qui saignaient d'autant plus son cœur de patriote, qu'il croyait en toute sincérité pouvoir en imputer la faute à l'Empire, il se replia et revint à Paris prendre du service à son tour, afin de défendre la vieille Cité, qu'il avait adoptée de toute sa passion d'artiste. Comme tous les écrivains de cette époque — émouvante unanimité que l'on ne connaîtrait sans doute plus aujourd'hui, en pareille occurrence ! — il souffrit profondément dans sa foi française, dans son orgueil civique, dans sa pensée, et dans sa chair presque, de cette défaite qui nous accablait, qui nous laissait sinon sans espoirs, au moins sans forces... Mais, au lendemain de la paix douloureuse, ayant ouvert une plaie saignante à notre flanc, que rien ne pourra cicatriser, il fut de ceux qui retrouvèrent bien vite le courage de leur pleine vigueur, pour refaire une France digne de ses triomphes passés, pour préparer les revanches que l'on croyait prochaines.

Ses amis de l'opposition, les bruyants républicains du Quartier et des petits journaux avaient escaladé le pouvoir et pris la place du pauvre souverain diminué par toutes les fatalités de la maladie,

des ambitions qui l'environnaient, par sa chimère même des nationalités qui l'avait trahie comme une femme. Gambetta s'était révélé^ grand ambitieux, puissant remueur de foules, l'homme qui convenait au moment, parce que son ambition s'accordait avec les nécessités du moment. Au lendemain de la paix, — ou, pour mieux dire, après le i6 mai — M. Claretie devait se trouver persona grata .auprès de ses camarades d'autrefois.

Il reprit d'ailleurs son oeuvre, avec la même conscience, sans plus demander au nouveau régime qu'à l'ancien. Comme il Ta dit, « son idéal à vingt ans avait été de vivre sous la République et non, comme tant d'autres, de la République. » Le jour où les honneurs et les places lui vinrent, il avait conscience de les avoir bien gagnées à la pointe de... sa plume.

A partir de cette époque d'ailleurs, la formation de l'écrivain achevée, il n'est plus aussi utile de suivre son œuvre pas à pas. Avec la régularité d'un travail harmonieux, ses romans paraissent. Comme transition, ce sont ces Amours d'un Interne, curieuse étude, toute nourrie « d'observations, » — pour employer un terme ayant couleur locale — un drame puissant enveloppé de documents habilement mis en œuvre, puisés à même la réalité, la vie moderne. Pour écrire cette étude, M. Claretie avait demandé à son ami Pailleron, de le présenter à Charcot, et ce fut, en suivant sa clinique, en se faisant le disciple du grand aliéniste qu'il composa ce personnage si impressionnant de Jeanne Barrai.

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Vinrent ensuite — j'en passe : l'œuvre romanesque de M. Claretie comprend une trentaine de volumes, — les œuvres qui consacrèrent sa réputation de romancier, qui le classèrent définitivement parmi les auteurs favoris du public, Jean Mornas, Le Train ly, Le Troisième dessous, La Fugitive, Le ^eau Solignac, Le prince Zilah, Le Million, Candidat, D^onsieur le Ministre, qui fut peut-être son plus grand succès.

Lettré indépendant, lié avec toutes les gloires artistiques du pays et même avec bon nombre de celles qui sont l'orgueil de l'étranger^ reçu dans ce monde politique de la troisième République, qui, vers 1880, cherchait à se donner une allure athénienne, grâce à quelques salons qu'il a d'ailleurs dépeints dans ^Monsieur le Ministre, doué d'une curiosité que n'avait pas affaiblie la quarantaine, Parisien de plus en plus amoureux de la Ville-Lumière, comme disent volontiers les provinciaux, fureteur, aimant les vieilles rues pittoresques, les livres^, les fêtes populaires, le théâtre, les expositions, les salons, tous ces détails de mœurs, futiles en eux-mêmes et qui constituent après coup une civilisation, ayant dès sa jeunesse connu toutes les dernières gloires romantiques, ami de toutes les nouvelles — celles du Parnasse et de l'Ecole de Médan, — ■ il était préparé mieux que quiconque, pour prendre au Temps cette (c charge » de Chroniqueur, pour assumer ce rôle de c< Spectateur » de la Vie à Paris, Il Finaugura en 1881 : il le remplit aujourd'hui encore.

Ce fut d'ailleurs le beau temps du journalisme

parisien^ cette période qui va de 1880 à 1895 particulièrement. Le grand journalisme politique était mort avec la fougueuse opposition qui l'avait suscité, et les petits journaux de l'Empire étaient devenus les grands journaux de la République sans cesser d'ailleurs pour cela d'appartenir à l'opposition. En effet, si le Temps était désormais l'organe

' officiel du gouvernement opportuniste, le Figaro^

le Gaulois, le Gil Blas, l'Evénement, boudaient le nouveau régime et lui faisaient une guerre d'embuscade beaucoup plus qu'ils ne lui livraient des batailles rangées. On essayait de ressusciter Athènes, et si les conservateurs ne prenaient part

' à cette tentative de miracle, ils assistaient comme

un bon public à cet essai de démocratie intellectuelle, inclinée vers un centre, oscillant entre une droite et une gauche républicaines. On ne songeait plus à La Lanterne^ aux Tropos de Labiénus, aux

I Phillipiques renouvelées de l'antique. Les enfants

terribles du régime étaient à Nouméa ou en exil.

\ Les armes avaient été déposées, pour la toge.

Y Dans les colonnes des grands journaux, les pref . miers-Paris politiques n'étaient plus que des L*^ filets d'une centaine de lignes, en minuscules

Y caractères, qui se faisaient aussi petits que posp sible — comme pour s'excuser d'être encore là.

Partout ailleurs, on trouvait des chroniques, des contes, des nouvelles, des poésies même. Les feuilletons, en rez-de-chaussée, étaient signés de noms de maître. La jeunesse de l'Empire prenait du ventre à collaborer à tous ces organes, à toucher de beaux appointements. Les échos étaient

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signés par des lettrés,,. C'était le temps où Paul Arène, Maupassant, Halévy^ Dumas fils^ About, Banville^ Coppée, Maizeroy, Bourget^ Mendès^ A Silvestre^ Daudet^ Zola, Scholl même se survivant^ Fouquier, Sarcey, Bauër, et tant d'autres ornaient, honoraient de leur prose ou de leurs vers ces journaux... qui ne s'occupaient point encore d'affaires. Cet astre nouveau d'une presse littéraire devait atteindre le zénith avec les beaux jours de VEcho de 7aris et du Journal.

M. Claretie^ à cette époque de sa vie, fournit un labeur prodigieux. Il était un des grands ouvriers de lettre de sa génération et témoignait d'une activité qui ne pouvait être comparée qu'à celles de Zola ou de Sarcey. Il reçut la récompense qui lui était due : le gouvernement le nomma^ en 1885, administrateur-général de la Comédie- Française^ en place de Perrin.

Nul poste ne pouvait lui agréer davantage...

Si^ en effet, M. Claretie ne fournit pas le meilleur de sa carrière littéraire^ comme auteur dramatique, il aima toujours néanmoins, par dessus tout autre art^ le théâtre. Dès sa jeunesse^ il était de ceux qui sur leur bourse de collégien, fréquentent le parterre du Français et de l'Odéon. Plus tard, il n'eut de cesse qu'il ne tint la critique dans un journal : il aimait l'entre-cour et jardin autant que les plus beaux paysages. Je ne sais pas si, aujourd'hui encore, il ne préfère pas à ses arbres

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de Viroflay le moindre portant où se découpe un feuillage.

Lorsqu'on lui confia cette fonction importante, l'un de ses plus beaux rêves se trouva réalisé, peut-être le plus beau. Sans doute, en assumant ce poste, il savait qu'il aliénait sa liberté, qu'il devenait fonctionnaire, qu'il allait être à la merci de la critique des indépendants, qu'il diminuait les chères heures de son travail personnel ; mais, le moyen de résister au plaisir d'être le gardien, le conseil de la première scène du monde, d'y pouvoir évoluer sans contrainte, de posséder la puissance de réaliser bien des rêves de lettré, en faisant jouer le répertoire selon la conception que l'on croit la meilleure ! Et puis, ce théâtre Français, où M. Claretie entrait en maître, c'était en serviteur dévoué de l'art, en fervent respectueux de la tradition qu'il en franchissait le seuil. Maison, superbe et vénérable, où les deux masques glorieux de la tragédie et de la comédie nationales, malgré les rides des ans, les grimaces, les tics, les jeux de scène, les fards et toutes les conventions humaines, gardent une fraîcheur, un charme divin et surnaturel, maison, aux corridors solennels et harmonieux, bordés de souvenirs, où tout rappelle un émoi glorieux, un geste épique, où les bustes redisent l'histoire du roman comique et héroïque à la fois, qui va de Molière aux derniers sociétaires, temple où l'on se souvient des mélancoliques retraités, triomphateurs de jadis, à qui l'on fendit l'oreille ou qui partirent à contrecœur, les superbes jeunes premiers^ les tragédiens,

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les ingénues d'hier^ Febvre, Delaunay, Worms, Reichenberg et tant d'autres, dont le nom éveille dans notre mémoire reconnaissante tout un cortège d'images grandioses ou charmantes, maison qui vit passer La Champmeslé, La Clairon^ Adrienne Lecouvreur^ Talma, Mademoiselle Georges Rachel, les Brohan^ maison puissamment évocatrice, un peu surannée^ ainsi que tous les sanctuaires du monde... Comme on comprend^ en évaluant toutes ces richesses^ en se remémorant toutes ces beautés, que M. Claretie acceptât de gaieté de cœur de sacrifier quelques joies personnelles^ pour participer à l'existence de cette grande personnalité morale et artistique, qui fait à jamais partie de notre trésor d'orgueil national.

D'ailleurs, à ce moment, l'heure du maréchalat approchait. Son nom était répandu à Tenvi et courait le monde^ au même titre que les plus grands, parmi ceux de sa génération. Légionnaire à cravate, il fut bientôt élu — en 1888 — membre de l'Académie Française. Ses parents disaient de lui, dans son enfance, en le voyant courir après les papillons : «Usera un jour un autre Cuvier... » La destinée ne lui réservait pas cette sorte de gloire. Mais, comme il était écrit que cette carrière, s'accomplirait tout entière, heureuse, sans heurts, à fo^ de travail probe et de volonté silencieuse, le fauteuil qui lui échut par hasard lors de son élection fut celui qu'avait jadis occupé le grand naturaliste... Depuis lors, dans cette existence heureuse, il ne s'est plus guère passé de notable événement pouvant intéresser le lecteur. M. Cla-

retie a continué et continue sa tâche, avec la même ferveur sinon le même enthousiasme qu'à ses débuts, avec la même conscience. Sans changer une seule virgule de place, il pourrait écrire aujourd'hui encore cette phrase qu'il écrivait le 7 mars 1867, dans Le Nain Jaune : « J'ai commencé... à exercer un état qui me plaira jusqu'à la fin ».

J'ai tenté de tracer un portrait aussi ressemblant que possible de l'homme public, en dessinant quelques croquis des milieux où il évolua. J'ai évité jusqu'ici de mêler à mon travail toute appréciation critique... Et je sais très bien que je ne saurais achever cette biographie sans m'y contraindre : l'œuvre est là, très grosse, comprenant des romans, des livres d'histoire, des pièces, toute une production au jour le jour dans les journaux.

Je sens ce qui me gêne, en ce moment. Au fond, un critique ne juge convenablement que les disparus et ses propres contemporains. Les disparus, parce que après un certain nombre d'années, la mort les libère de ce que leurs goûts pourraient avoir de trop voisins des nôtres — et passez-moi le mot — de rococo à nos yeux. Ils ont franchi le Styx de l'immortalité et se sont purifiés du léger et involontaire — ils diraient regrettable — ridicule qu'il y a toujours pour un homme à être l'aîné d'un autre. Les contemporains, parce que nous sommes mieux placés que quiconque — toute question de camaraderie mise de côté —

pour comprendre ceux qui ont traversé les mêmes crises générales que nous au point de vue littéraires, philo";ophique, politique : Je dirais — pour peu que Ton me poussât — les mêmes crises sentimentales, car toutes les amours que vit une génération ont un petit air de famille...

Mais lorsqu'il s'agit de juger quelqu'un de nos grands aînés, encore vivant, ayant vécu ses vingt ans longtemps avant que nous ne naissions, la tâche devient ardue, et^ personnellement, j'éprouve toujours une certaine hésitation au moment de le faire. J'ai peur à chaque fois, en toute sincérité, d'être injuste à son égard. Lorsque je songe que M. Claretie appartient à cette jeunesse du Second Empire qui croyait en la république, qui était à la fois romantique et parnassienne, réaliste et presque naturaliste, qui avait foi en des tas de choses qui nous laissent sceptique, aujourd'hui je me demande comment nous-mêmes, qui avons passé par d'autres phases, qui avons été mystiques, symbolistes pour nous dégager peu à peu et revenir à un bon et simple classicisme de tradition, pouvons être justes et même impartiaux.

Ainsi, en ce qui regarde l'œuvre de M. Claretie, il est très certain que toute une partie de de son œuvre romanesque me déconcerte et ne me passionne nullement. De ses premiers romans j'aime Tierrilky qui est une toute petite chose dans son œuvre, à cause de sa fraîcheur et de sa naïveté et Une femme de, Proie me paraît correspondre à une tout autre esthétique que celle que je comprends. Je sais bien que l'écrivain a voulu « faire

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œuvre de moraliste et de moraliste au fer rouge », mais aujourd'hui nous ne concevons pas qu'une œuvre romanesque enseigne la morale — parce que nous avons peur que notre fable soit par là défigurée même de ce point de vue. La pauvre Antonia ne nous paraît pas marquée au fer rouge, et le personnage le plus sympathique du roman, c'est peut-être encore cette fille capricieuse, naïve et qui reste somme toute une moyenne de bonne fille.

De même, tous les romans « d'observation » de M. Claretie nous effraient un peu de leur appareil scientifique. Les Amours d'un Interne^ qui contiennent de très belles pages de conteur. Le train 77 sentent trop les carnets de notes, parfois, sont alourdis de descriptions inutiles qui trahissent le « plaqué »... Et puis, je ne sais pas. Je me sens intimidé et j'ai bien envie de biffer toute cette appréciation, en me souvenant de la phrase de Sainte-Beuve, qui s'y connaissait mieux que moi, « M. Claretie a touché la fibre vraie, la vie moderne est là ».

Non, vraiment, il ne me semble pas que la vie moderne soit là. Nous concevons le modernisme autrement : nous avons sucé le lait des Concourt. Tout ce décor moderne, nous l'aimons animé, sans que le roman s'arrête pour que nous l'admirions. Nous le sentons mêlé aux êtres, vivants de leur vie... et voici que j'oublierai mon sujet si je ne pensais que parmi ces romans il en est certains comme Monsieur le Ministre, comme Le million^ comme Candidat, comme Le ^eau Soli-

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gnac qui résistent à cette critique^ parce que le consciencieux qui les écrivit les travaillait avec soin. Aux yeux de l'avenir, ceux-là ne sembleront peut-être guère plus vivants que les autres, mais ils intéresseront, au même titre que certains romans de « milieu » du xviii*^ siècle : ils resteront comme la légende minutieuse des estampes destinées à renseigner « l'amateur » sur nos mœurs.

Monsieur le Ministre apparaîtra sans doute comme le meilleur ouvrage de cette manière.

Soigneusement documenté, écrit simplement, dans une langue robuste et très claire, on trouvera là une piquante histoire des coteries politiques ; et vraiment, parce que j'analyse ce roman il me semble mieux apercevoir son grand défaut. A mes yeux — c'est à ce seul point de vue, toujours, que j'entends me placer — ce livre comme les autres manque de passion, morale ou immorale comme on voudra. M. Claretie semble avoir suivi de trop près le conseil de son cousin, le grand paysiste Jules Dupré qui lui disait un jour : « N'oublie jamais que pour qu'une oeuvre d'art soit bonne, il faut la traiter comme Dieu a traité les arbres : les racines dans la terre et la cime dans le ciel ». Dans le roman de l'écrivain de Robert ^urat, l'on voit trop les racines et pas assez le ciel — le ciel d'ailleurs quel qu'il soit.

Il est cependant une œuvre romanesque de M. Claretie qui demeurera vraisemblablement — et tout écrivain voudrait pouvoir avoir cette espérance. C'est Brichanteau, comédien français. Elle fut

écrite, voici quelques années seulement. Est-ce pour cette raison que nous, les jeunes, nous la préférons à beaucoup d'autres romans de l'écrivain, disons même franchement, à tous les romans de l'écrivain ? Je ne sais ; mais en fait, je serais assez tenté de le croire. Il semble qu'elle nous plaise surtout parce que nous y trouvons cette fois une vraie tendresse d'écrivain pour un personnage et parce que nous ne sentons pas dans ce livre que M. Claretie ait pris des notes pour l'écrire. Nous ne croyons même pas qu'il ait voulu le composer : ce roman a dû se faire tout seul.

Comme son héros, il est enfant de la balle. Il est fait de toute Texpérience indulgente, apitoyée et très sagace d'un ami des comédiens...

Et vraiment, je comprends mieux en le relisant, au moment d'écrire ces pages, je crois mieux connaître en M. Claretie le romancier qu'il a été et celui qu'il s'est révélé dans son Brichanteau. Sans que le sujet soit le même, il n'est cependant pas sans analogie avec celui du Troisième Dessous. Celui-ci est une œuvre très habile, mais livresque et Brichanteau est une oeuvre humaine, passionnément, amoureusement humaine. Il est débarrassé du superflu : il ne cherche plus la description, le morceau. Le bonhomme vit, c'est-à-dire aime, souffre^ est ridicule et héroïque, « m'as-tu vu » pitoyable, charmant, ^presque épique à de certains moments. Nous le reconnaissons^ nous le suivons volontiers. Pour un peu nous serions aussi sots que lui par moments. C'est un type, un caractère et bien des mentons bleus, épaves de

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Conservatoire^ comiques de faubourg et de banlieue ou de sous-préfecture doivent, sans qu'ils s'en doutent, à cet admirable personnage de M. Claretie, la sympathie compréhensive que nous leur témoignons désormais...

Un abbé Prévost, qui composa une soixantaine de romans, vit à jamais dans la mémoire des hommes pour avoir écrit un petit livre^ Manon Lescaut. Si la destinée veut que les romans de M. Claretie disparaissent, je crois que Brichanteau, comédien français demeurera. Les oeuvres historiques, consciencieusement documentées^ viendront longtemps encore en aide aux érudits^ qui voudront étudier la période révolutionnaire et il convient de noter ici que ce curieux et ce modeste, qui ne rappelle pas volontiers ses mérites fut un des premiers à défricher cette brousse sauvage et touffue qui s'appelle la Révolution. En ce temps où l'on aime l'histoire un peu par snobisme, un peu par goût de la brocante il est bon de rappeler qu'il fut un de ceux qui l'aimèrent pour ellemême — ou mieux encore par amour de la Patrie.

Les pièces de cet homme de théâtre, fortement charpentées, d'un dessin sûr, vivantes, qu'adviendra-t-il d'elles ? Sans^ doute ce qui attend la plupart des œuvres dramatiques d'aujourd'hui. Faites pour une génération, celles-ci s'enseveliront avec elle — et cependant, dans ces drames historiques de M. Claretie, il y a de bien belles scènes que je

serais curieux de revoir « entre les frises et la rampe... »

... Voici qu'insensiblement, je me substitue à la postérité et que je juge alors que je désirerai donner uniquement une impression. Travers de sincérité et puis inconsciente manie de critique... Mais ici même, au moment où je voudrais parler du chroniqueur, c'est-à-dire de l'auteur de ces savoureuses Fie à Paris, je sens que je ne saurais résister au plaisir de deviner le jugement de cet avenir... Je sais si bien la joie que j'éprouve à lire un Brantôme, un Tallemant des Réaux, un Bachaumont, un Mercier, un Métra, un ou... deux Rétif de la Bretonne — « l'ancien et le nouveau » comme dit la vieille chanson — que je suis assuré d'avance du plaisir raffiné qu'éprouveront les braves gens du xxi^ siècle, amoureux de notre époque, à compulser ces livres délicieux où le meilleur d'un écriV'ains'est peut-être dépensé... Comme je regarde avec attendrissement, par delà cette centaine d'années, le fureteur au nez délicat qui pourra rêver à ce que nous fûmes — ici je me retrouve de la même génération que M. Claretie — grâce à ces causeries toutes remplies de notre vie ! Comme nous pourrons devenir ses camarades, ses amis même, rien que par ces feuillets de journaux jaunis — et comme nous serons moins morts, d'être aussi bien connus ! Vraiment, grâce à notre contemporain « qui n'a pas abdiqué la joie de juger les choses — lorsqu'elles passent — et de saluer les hommes, lorsqu'ils les aiment », je crois qu'il ne pourra pas avoir trop mauvaise opinion

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de ces ancêtres,, de ces Parisiens d'autrefois. Il trouvera, dans ces pages, un portrait charmant, involontairement tracé par Fauteur, de M. Claretie, qui se dégagera des chroniques, qui se dessinera entre les lignes et conversera avec lui, et il aura de nous-mêmes un portrait assez fidèle aussi. Il s'étonnera peut-être de nos frivolités et de nos ridicules ; mais nous sommes vengés d'avance — car si l'on est encore homme à cette époque, il aura certainement les siens qui ne vaudront ni plus ni moins que les nôtres. A côté de cela, il verra que le Parisien — car le petit provincial que je vous présentais au seuil de cette étude peut représenter Paris, à la fin il est devenu un de nos plus purs Parisiens ■ — aimait les histoires plutôt que les cancans, Fart en dépit de ses snobismes, des Salons bizarres et des pièces ridicules, qu'il s'apitoyait assez facilement et laissait parfois perler une larme derrière son monocle. Il verra qu'il respectait l'autorité en la raillant sans cesse, aimait bien son pays — ce sera peut-être une curiosité en ce temps, — et que son anecdote contée, plus ou moins « rosse », il gardait une indulgente philosophie pour la commenter...

Nous devons beaucoup de remerciements à M. Claretie rien que pour nous avoir présenté de façon aussi avantageuse. Surtout si, comme je le crois très sincèrement, ces Vie à Paris doivent traverser les siècles et être lues aussi longtemps qu'on s'occupera des Parisiens. C'est-à-dire toujours.

Le choniqueur, c'est rhomme. Je songe souvent, le jeudi soir, ayant achevé de lire dans Le ^^^mps son article de la semaine, à l'admirable a^^vité de cet esprit, qui appelle, avec une délicieuse modestie, ces causeries : « des repos pendant les entr'actes administratifs ». Là, sa curiosité va d'un sujet à l'autre, sans lassitude, butine sur toutes les fleurs, dans le jardin de la vie, avec toujours une ardeur ' égale, une bonne volonté semblable à elle-même ; ainsi il passe dans l'existence : ces chroniques sont le miroir de sa destinée...

Il est en effet l'un des hommes les plus occupés de notre temps, tour à tour pris par ses devoirs d'administrateur aux Français, par le jury du Conservatoire, par les commissions dont il fait partie^ et cependant, sans que ces labeurs s'en ressentent, il trouve encore le moyen de faire ses tâches innombrables d'écrivain illustre, d'être accueillant aux jeunes, d'assister à toutes les solennités, officielles ou autres, aux premières, aux vernissages, aux derbys, partout où l'on peut voir et comprendre...

Faire avec plaisir et honnêtement un travail qui vous plaît, a-t-il pu écrire, c'est le bonheur tout simplement. Ajoutez à cela des livres curieux, de rares tableaux, un enfant qui court sur le tapis, et la liberté de vivre donnée par le travail. Voilà qui console de perdre beaucoup de ses cheveux et quelque peu de ses illusions, tout en gardant, je crois, tous les amis de sa jeunesse, excepté ceux qui sont tombés.

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Délicieuse, exquise morale^ charmante philosophie pas très profonde peut-être mais au moins dénuée de toute amertume. Elle fixe mieux que tout autre trait une figure. A force d'indulgence, elle semble presque épicurienne : elle ferait croire que M. Claretîe est un optimiste et que tout fut aisé dans sa vie, qu'une bonne étoile d'ailleurs, il faut le reconnaître, favorisa. Ce sont là propos de Pangloss... Heureusement, un écrivain n'est jamais si maître de sa plume qu'il ne lui échappe^ des aveux. « Sans doute, cela est bien dit, répondait Candide au philosophe du bonheur^ mais il faut cultiver notre jardin ». Sans doute, pouvons-nous répondre à M. Claretie, mon cher maître, tout cela est bien aisé et le Parisien que vous êtes paraît avoir accompli toute sa carrière, intelligente et bonne, en se jouant; mais ne serait-ce pas parce que vous êtes demeuré au fin fond de' vous-même, un de ces Limousins que vous peignîtes un jour, en disant qu'il possède « des vertus sans fracas, une patience silencieuse, une ténacité lente et sûre?... » Cela expliquerait sans doute bien des choses, beaucoup plus de choses que je n'en ai expliqué moi-même, en faisant cependant de mon mieux pour esquisser une image de vous, qui ne fut pas trop indigne d'un modèle qui reste l'honneur des vieilles lettres françaises...

Georges Grappe.

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