‹ Jules ClaretieChapitre 3 sur 7 · OPINIONS ET DOCUMENTS · texte numérisé non relu

OPINIONS ET DOCUMENTS

De M. Adolphe Brisson :

M. rAdministrateur général se lève à huit heures en hiver, à sept heures en été.

Dès son réveil, on lui apporte une liasse de journaux, un monceau de lettres.

Il ouvre les journaux et va tout de suite aux nouvelles théâtrales. Première cause d'irritation...

M. l'Administrateur général compte dans la presse de rudes adversaires : dramaturges auxquels il a dû, à son vif regret, fermer les portes de son théâtre ; reporters mécontents ; jeunes chroniqueurs « amis de la maison », qui épousent avec ardeur les colères de Dorine, s'associent aux regrets de Célimène et servent les rancunes de l'impétueux Figaro ou de Taigre Sylvia.

Et ce sont des bruits inexacts, des notes perfides dont, malgré sa philosophie, M. rAdministrateur général est agacé... Ici un chroniqueur, connu pour la violence de son humeur batailleuse, lui décoche des flèches empoisonnées ; là, au milieu d'une causerie en apparence inofiFensive, s'épanouit une fleur de méchanceté.

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Telle feuille annonce que M. Coquelin et M^ie Sarah Bernhardt vont reparaître sur les planches de la Comédie-Française. Telle autre assure que M. l'Administrateur intente à M. Coquelin une action retentissante et le félicite ironiquement sur sa fermeté, sur la vigilance avec laquelle il assure le respect des traditions.

Les journaux parcourus, M. l'Administrateur général passe aux lettres. Elles sont nombreuses, mais peu variées. Les mêmes missives se retrouvent dans tous les courriers. Ce sont des demandes d'audience, des envois de manuscrits, des réclamations et des plaintes contre les décisions du Comité.

A la plupart de ces lettres, M. l'Administrateur général est obligé de répondre de sa propre main, afin d'être bien sûr de ne dire que ce qu'il veut et de ne pas s'engager à son insu.

Ceci le mène à dix heures. Il jette un coup d'oeil sur le rapport du semainier relatif à la soirée de la veille ; sur le bordereau de la recette ; enfin sur le bulletin de répétition qui lui permettra de régler l'emploi de sa journée. Vous croyez peut-être qu'après avoir pris connaissance de ces documents et noirci une vingtaine de feuilles de papier à lettres, M. l'Administrateur général a conquis le droit de se reposer... Erreur profonde... Presque toujours, le matin, il y a quelque course urgente à accomplir : visite au magasin de décors, boulevard Bineau ; visite au dessinateur de la Comédie, pour examiner ses maquettes et ses projets de costumes.

M. l'Administrateur général file comme le vent, rentre chez lui à midi un quart, déjeune en toute hâte ; puis, sa serviette volumineuse sous le bras, il se dirige vers la Comédie. Il y arrive à une heure précise, se glisse dans son cabinet, esquivant les opportuns qui voudraient le saisir au passage, et il trouve sur son buvard un nouveau paquet de lettres, presque toutes fâcheuses et indiscrètes, presque toutes lui demandant quelque chose qu'il lui est impossible d'accorder...

Cependant la vieille pendule du foyer marque une heure et demie, on commence à répéter sur la scène ; la présence- de M. l'Administrateur général est impérieusement réclamée, il ne peut se dérober à ce devoir... Et le voilà pendant deux heures qui suit la pièce nouvelle^ qui confère avec Tauteur, discute avec les interprètes, arrête les détails et règle les idées de mise en scène.

Vers trois heures, le régisseur s'approche de lui.

« Monsieur l'Administrateur n'oublie pas qu'il est attendu au ministère ?

— C'est juste... Il n'est que temps I y>

Et M. l'Administrateur général dégringole l'escalier et se dirige vers un des trois ministères avec lesquels la Comédie entretient des relations administratives.

Il ne lui reste plus qu'à rentrer au théâtre, qu'à recevoir une dizaine de visiteurs de marque difficiles à éliminer, qu'à écrire une quinzaine de lettres et à rédiger un ou deux rapports. Il se met courageusement à l'œuvre. II expédie les visites (moment pénible à passer). II réconforte M. X..., qui lui soumet ses embarras financiers; il rassure M. Z... qui craint de voir sa pièce (une pièce reçue) ajournée aux calendes grecques ; il reçoit froidement le sociétaire Y... qui vient lui demander la permission de jouer Le Misanthrope à Bruxelles, et daigne à peine sourire aux grâces de M"e W... qui, de sa voix la plus suave, sollicite l'autorisation d'aller passer le prochain mois de décembre dans le Midi.

Enfin il affronte avec constance, mais non sans ennui, le flot des auteiirs grincheux, des blackboulés, des éternels mécontents, anciens camarades du journalisme et de la vie littéraire, qui semblent lui reprocher son ingratitude. Le torrent des visiteurs écoulé, M. l'Administrateur général s'enferme avec ses paperasses. Il ouvre les lettres qui se sont empilées d'une heure à cinq sur le maroquin de son buvard. Hélas I il y trouve d'autres récriminations, d'autres protestations, d'autres supplications. M. l'Administrateur général parcourt

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avec mélancolie ces missives. Puis il trempe sa plume dans'Tencre et répond. Il répond tout de suite, car le moindre retard amènerait des froissements, allumerait des colères. Que répond-il ? Des choses aimables... II proteste de ses excellentes intentions, il invoque les embarras du théâtre, l'encombrement, les engagements antérieurs. Enfin, il verrai II tâcherai II promet... sans promettre — et jette un gâteau de miel dans les gueules affamées.

Sept heures sonnent, puis sept heures et demie. Et M. l'Administrateur général écrit toujours. Il se décide enfin à aller dîner. Il rentre chez lui courbaturé, préoccupé, la tête lourde. A neuf heures, il revient au théâtre et recommence à écrire, à lire des manuscrits, à recevoir des visites jusqu'à minuit. S'il est trop fatigué, il demeure paisiblement au coin de son feu, s'étend sur un bon fauteuil, se fait apporter le thèâtrophone et là, pendant deux heures, il suit, de loin, — témoin invisible et d'autant plus redoutable, — la représentation, et note au passage les défaillances et les manques de mémoire de ses sociétaires bien-aimés.

Ainsi s'achève la journée de M. l'Administrateur général. Journée si laborieuse, si féconde en contrariétés, en complications, en difficultés de toute espèce, que parfois M. l'Administrateur général songe au mot souvent cité de Labiche :

« Si l'on me nommait directeur de la Comédie-Française, disait l'auteur de La Cagnotte^ je n'accepterais que pour une heure, — parce que le mois commencé compte, — puis je donnerais ma démission. »

De M. Jules Huret :

M. Jules Ciaretie est l'un des rares académiciens qu'on ait quelque chance de rencontrer sur le boulevard. Hier, comme j'allais justement me diriger vers la rue de Douai, j'ai croisé, devant le bureau des omnibus du boulevard des Italiens le très aimable et très spirituel

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directeur de la Comédie-Française. Nous rîmes ensemble de celte rencontre, et après avoir expliqué mes projets :

— Je ne suis pas importun ? dis-je.

— Mais non 1 je vais aux Français. Marchons.

Et, une fois la chaussée traversée et atteint le trottoir droit de la rue Richelieu, la conversation s'engage ainsi :

— Je suis très curieux de tout ce qui est nouveau et je suis avec autant d'attention qu'il m'est possible, le mouvement qui emporte les générations nouveles.

Si vous m'aviez vu, chez moi, ce matin, j'étais précisément occupé à ranger et à donner au relieur les collections de ces revues de jeunes que je lis et dont la diversité et l'ardeur militante me plaisent, les Ecrits pour rArt de M'. RenéGhil, les Entretiens de M. Bernard Lazare, la Plume de M. Léon Deschamps, le Mercure de France , les numéros d'Art et Critique de M. Jean Julien, et d'autres collections encore. Il y a dans ces publications, plus encore que dans les livres des nouveaux, une telle verdeur d'idées, une telle vivacité de ton, que cela me rajeunit devoir ainsi les jeunes monter à l'assaut et sonner de l'olifant.

Ce que j'aime le plus au monde, c'est l'oubli de soimême. On jette une idée dans la circulation comme on jetterait une graine au vent et elle pousse où elle veut. Ce qui est certain, c'est que vous avez eu une idée excellente en recueillant tant d'avis divers, d'opinions, d'idées justes ou paradoxales, en groupant les aspirations, les rêves d'art, les désirs de lutte de toute une génération qui, entre autres mérites, a celui d'avoir vingt ans, comme Célimène, c'est-à-dire d'av9ir le droit d'être sévère, coquette et dédaigneuse. Ça lui passera quand elle sera devenue, à son tour, Arsinoé, car, pour le moment, une autre Célimène grandit : elle est au couvent encore et s'appelle Agnès. Pour moi,— en un temps où chacun s'épuise à fabriquer sa .petite liqueur, capiteuse ou colorée, son élixir spécial, enfermé dans de

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petits flacons aux ciselures imperceptibles, à alambiquer, gouttelette à gouttelette, le flot même qui jaillit du cœur et que toute chimie arrête et tarit, — je me suis attaché à puiser au clair ruisseau du génie de France, un peu d'eau pure, un peu d'eau fraîche, savoureuse et saine et, laissant les fabricants de spiritueux à leurs alambics, j'ai continué ma marche après m'être ainsi désaltéré dans le creux de ma main...

{Enquête sur P Evolution littéraire,}

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