Jules Cousin, 1830-1899
BIBLIOTHÈQUE ET DES COLLECTIONS HISTORIQUES DE LA VILLE DE PARIS ( Musée Carnavalet )
Les journaux quotidiens ont, en leur temps, et trop brièvement à notre gré, annoncé la perte que l’Histoire de Paris a faite en la personne de Jules Cousin, décédé le 19 février dernier, à l’àge de 69 ans. Il nous a semblé que ces notices, toutes bien intentionnées du reste, ne constituaient pas, malgré l’unanimité des éloges et des regrets qu’elles contenaient, un tribut suffisant à la mémoire du personnage — toute épithète amoindrirait ma pensée — du personnage qu’elles visaient (1). J’ai
(1) Sans parler ici des courtes notes publiées par les journaux, du 19 au 28 février 1899 (j’en ai sous les yeux une centaine), il convient de citer les notices qui se trouvent dans les périodiques suivants: L'Eclair du 22 février 1899.
La République française, même date.
La Libre Parole du 21. L’article est signé : François Bournand. L’auteur était, malheureusement, insuffisamment renseigné sur la vie intime et familiale de Jules Cousin. 11 a ignoré que depuis bien des
beaucoup connu Jules Cousin ; il m’honorait de sa bienveillante amitié ; très humble élève d’un maître dont je suis lier, j’ai saisi avec empressement l’occasion d’entretenir les lecteurs du Bulletin du Bibliophile de ce savant si modeste et si désintéressé.
Je tâcherai de faire connaître, d’abord, ce que fut l’homme, le maître et l’ami. Je parlerai ensuite de son œuvre capitale : la réorganisation des collections historiques de la ville de Paris, reconstituées par lui, par lui seid, en 1871, au moyen du don généreux qu’il fit de sa propre bibliothèque, après les désastreux incendies de l’année terrible. Je terminerai par une bibliographie aussi complète que possible de ses travaux imprimés.
Ses amis le reconnaîtront. Ceux qui ne l’ont ni connu, ni fréquenté, devront se contenter du travail bien imparfait d’un biographe qui se déclare inférieur à sa tâche, mais plein d’amicale émotion et de bonne volonté.
Jules Cousin est né à Paris le 4 mars 1830... Mais au fait, pourquoi ne pas lui laisser la parole à lui-même? Il nous a donné dans La Plume du 15 janvier 1892 (p. 31),
mois la sœur de notre ami lui avait consacré sa vie. et l’entourait de ses soins les plus affectueux. Touchante réciprocité de l’affection qu il avait lui-même témoignée si vivement en d’autres temps à celle qui devait lui fermer les yeux.
Le Petit Bleu, même date. Article signé : Edmond Beaurepaire. L’auteur est un des aimables auxiliaires de M. Le Vayer, successeur de Cousin à la Bibliothèque delà Ville.
La Chronique des Arts et de la Curiosité du 25 février. Excellent article de M. Tourneux, très documenté sur la bibliothèque et sur son conservateur qu’il a bien connu.
Journal des Débats du 1er mars. Signé : F. B. [Fernand Bournon]. Note trop courte j’en suis sûr, au gré de son auteur, mais très renseignée sur la vie intime de Carnavalet et les habitudes de son conservateur. Le tour est hâtif, c'était forcé ; mais on y reconnaît la plume d'un habitué du cénacle parisien. Cette note a été réimprimée dans la Correspondance historique de février 1899 (n° 62, p. 49).
quelques lignes d’autobiographie sous le litre de : Biographie d’un musée et d’un homme. Je 11e puis mieux faire que de citer le début de cet article :
« Mes noms, titres et qualités :
Jules Cousin, conservateur de la Bibliothèque et du Musée historique de la ville de Paris, chevalier de la Légion d'honneur.
Né à Paris, le 4 mars 1830, rue Saint-Lazare, n» 31, dans une maison qui existe encore malgré l’haussmannisation radicale du quartier. J’ai donc l’avantage, assez rare pour un parisien, de posséder une maison natale, et de pouvoir lui l’aire risette quand je passe devant, sur l’impériale de l'omnibus.
J’ai fait mes études au ci-devant collège Bourbon de 1838 à 1846 ; soit dit à l’intention de quelques vieux « pays » qui pourraient reconnaître en moi un camarade.
Dégoûté de la carrière judiciaire en sortant de l’Ecole de Droit, emportant avec mes diplômes la triste conviction que le « Temple de Thémis » n’était que l’antre de la chicane, encouragé d’ailleurs par l’indulgence de ma famille qui me laissa toujours mordre au pain sur la planche que je n’avais pas besoin de gagner, je m’abandonnai tout doucement à mon goût naturel pour les bouquins, la littérature et les études historiques sans en faire métier, et uniquement pour mon plaisir. Dédaigneux de toute vanité, de toute ambition, curieux du spectacle du monde présent et passé, bien assis pour le voir sans chercher à y jouer un rôle, aimant exclusivement les bonnes gens et les belles choses, sans être forcé de subir les autres, j’ai passé dans notre cher Paris soixante ans d’une vie calme et tranquille que j’espère bientôt tranquillement terminer. Ajoutez que je ne suis point marié. Voilà, direz-vous, un homme heureux. Et, parbleu, vous aurez raison ! Ça n’est n’est pas plus malin que cela :
Des livres, des tableaux, la musique, des vers,
Une table fort libre et de peu de couverts,
Avoir bien plus d’amour pour soi que pour sa dame,
Etre estimé du monde et le voir rarement,
Beaucoup d’honneur sans peine et pas d’enfants, sans femme Font attendre, à Paris, la mort tout doucement,
Connaissez-vous cet admirable sonnet de Vauquelin des Yveteaux ?
C’est toute ma profession de foi... »
On ne pourrait mieux dire ; on ne pourrait se raconter avec plus de modestie ni plus d’esprit. Mais les amis de cet excellent homme ne m’en voudront pas de préciser ce résumé au moyen de quelques dates.
Cousin termina en effet ses études de lettres en 1846 ; son diplôme de bachelier est daté du 24 août de ladite année. Quant à son diplôme de bachelier ès-sciences, il ne l’obtint que le 24 décembre 1850.
La carrière de son père pouvait le tenter ; M. Cousin père, ingénieur distingué, a peut-être essayé d’attirer sur ses traces un fils qu’il voulait rendre digne de lui. Mais les mathématiques n’étaient pas du goût de celui-ci, pas plus que l’étude du droit qu’il abandonna après avoir conquis le modeste grade de bachelier le 20 avril 1853.
A l’àge de 26 ans Jules Cousin fut nommé surnuméraire à la bibliothèque de l’Arsenal, le l01' décembre 1856, grâce à la protection d’Amédée Renée, grand ami de sa famille.
Il débuta sans appointements. Ne nous dit-il pas luimême que c’étail le cadet de ses soucis? Et cependant, je suppose, que ce ne fut pas sans joie qu’en février 1861,
il reçut l’annonce que ses services allaient être rémunérés : 1500 francs par an ! Il ne me l’a jamais dit, mais je gagerais volontiers qu’il pensa tout de suite à acheter quelques livres sur ses économies. Un des premiers fut certainement ce volume de Musset que j’ai sous les yeux et dont le titre porte le cachet du collectionneur.
Le titre de sous-bibliothécaire qu’il obtint le lel janvier 1862 et qu'il conserva jusqu’au 18 septembre 1870, lui donnait plus d’importance dans cette charmante bibliothèque de l’Arsenal qui offre tant de ressources à l’historien, tant de charmes au travailleur, amateur des temps passés. Oh ! les bonnes causettes, les exquises conversations qui durent se tenir entre ces murs — des murs coquets et malheureusement trop discrets — ! De Nodier et de son cénacle, il ne restait que le souvenir, mais songez à ce que pouvaient être les propos intimes, les échanges de vues qu’avaient entre eux les Thierry, les Lacroix, les Montaiglon, dans ces parlottes de l’Arsenal. Cousin, plus jeunes qu’eux s’y perfectionna dans son art de chercheur, dans son goût pour l’histoire et la curiosité. Ajoutons à ces noms ceux des amis du dehors, qui, attirés invinciblement dans ce charmant milieu, venaient, ou faire une recherche pour un travail personnel, ou faire part d'une trouvaille récente. C’était Paul Chéron, de la Bibliothèque (alors) impériale, Louis Lacour, de Sainte-Geneviève ; Larchey, de la Mazarine, Charles Read, qui fondait Y Intermédiaire... et tant d’autres que j’oublie ! On feuilletait quelque beau livre ; on maniait les beaux maroquins armoriés ; on fouillait cette mine inépuisable de manuscrits curieux et encore peu connus...
Cousin nous le raconte lui-même dans les feuillets liminaires de son Comte de Clermont. Il dédie son livre à M. Carie de Rash (pseudonyme de Charles Read) :
« Permettez-moi, Monsieur et cher Directeur, d’inscrire votre nom en tête de ce petit livre, imprimé, selon la formule des anciens privilèges du Roy, en bon papier, beaux caractères, et tiré à petit nombre « pour l’esbattcment des bibliophiles et non autres ».
Cet hommage, d’ailleurs, n’est point de ma part un simple témoignage d’amitié; c’est, de plus, une légitime reconnaissance de collaboration. En feuilletant, de compagnie, à la Bibliothèque de l’Arsenal, un recueil de Mélanges provenant des papiers de Bachaumont, nous avons eu la bonne fortune de rencontrer ces lettres familières et édifiantes du Prince- Abbé de Saint-Germain-des-Prés. Votre flair de curieux, vir emunctæ naris, a été sur le champ mis en éveil, et vous m'avez demandé pour Y Intermédiaire (1) un de ces autographes dont le style vous avait particulièrement alléché.
Vous savez mieux que personne quel attrait irrésistible offrent ces furetages dans les coins inexplorés de l’histoire. L’enquête une. fois commencée, je l’ai poursuivie avec ardeur... »
Ces furetages avaient en effet tant de charmes que chacun s’y oubliait pour son propre compte... et souvent pour le compte des autres. Ce fut le cas de Jules Cousin. Comme publication imprimée, formant réellement corps d’ouvrage, son Comte de Clermont fut son œuvre capitale. Son travail lui très remarqué. Sainte-Beuve il est bon d’attirer l’attention sur ce fait — lui consacra trois articles importants (2); et l’on sait que le critique ne
(1) Voyez Y Intermédiaire du 25 juin 18C6, 111, 383.
(2) Dans le Moniteur universel des 4, 11 et 18 novembre 18(17. Ces articles ont été réimprimés (avec de courtes additions) dans le tome XI des Nouveaux Lundis, et par l’Académie des Bibliophiles, en 18(18, en un volume in-18 qui doit se joindre à l’ouvrage de Cousin. En ce qui concerne les additions, voyez par exemple la note de la page 72 du volume de l'Académie des Bibliophiles. Cette note n’est pas dans le Moniteur , mais elle se trouve dans les Nouveaux Lundis. 11 faut ajouter que certaines notes contenues dans les Nouveaux Lundis ne se trouvent pas dans l’édition de l’Académie des Bibliophiles. Les trois éditions de cet important compte-rendu de Sainte-Beuve, sont donc différentes.
s’attardait pas aux bagatelles. C’est que de presque rien, Cousin — vir emunctœ naris, moi aussi je tiens à lui appliquer le mot d’Horace — avait su tirer quelque chose.
« ...Rien qu’à feuilleter du doigt ces deux jolis volumes et à les parcourir en tous sens, le portrait se crayonne et s’achève de lui-même en nous, non sans avoir amassé, chemin faisant, toutes sortes de réflexions et de remarques plus ou moins morales et philosophiques. M. Jules Cousin, en ne se donnant que pour compilateur, est le peintre cpii se cache derrière ce tableau tout composé de pièces industrieusement rapportées et qui s’ajustent » (1).
L’ouvrage — pour n’être pas édifiant — est en effet charmant. Il s'en exhale un parfum que l’on croit aspirer tant le tableau est vif et coloré. Et puis, sa publication ne fut pas banale : tiré à petit nombre, devenu assez rare, et ce qui est mieux, recherché, il fut imprimé en 1R67 aux frais et par les soins de Y Académie des Bibliophiles. Cette compagnie, ainsi qu elle se nommait ellemême, était justement composée des érudits aux fronts peu sévères dont j’ai donné les noms plus haut. Cousin était un des cinq fondateurs. . . Elle vécut peu ; assez cependant pour publier plus de 60 volumes d’importance différente, il est vrai, mais tous curieux et intéressants (2).
Si je me suis autant étendu sur la publication du Comte de Clermont c’est que, outre que ce livre constitue le livre capital de Cousin, l'historique des circonstances qui ont amené sa publication, a été pour moi l’occasion de dire quelles furent le genre d’études et les aspirations de Cousin pendant son séjour à l’Arsenal : quelles fu¬
it) Sainte-Beuve.
(2) La liste complète de ces publications a été dressée avec beaucoup de soins par M. Georges Vicaire dans son excellent Manuel (le l'Amateur des limes du XIX" siècle, (Rouquette, 181)4, in-8"), tome I, col. 482-498.
rent aussi ses relations, ses fréquentations et les amitiés qu’il forma. Je donnerai, en fin de cette étude sur mon maître et ami, une nomenclature chronologique de ses travaux. Elle sera, je le crains, incomplète. Cousin était si modeste que, cette liste, il ne l’avait pas dressée. Ce que je puis affirmer du moins, c’est que son premier travail imprimé fut une Etude sur les résidences du cardinal Mazarin à Paris , qui fut publiée en appendice dans le volume d’Amédée Renée sur les nièces de Mazarin. J’en ai sous les yeux le manuscrit original ; il témoigne des recherches minutieuses et pleines de conscience faites par son auteur. Voilà une date à retenir : cela se passait en 1856.
Parlant toujours très peu de lui-même, s’effaçant quand il ne s’agissait pas de rendre service à un ami ou de donner quelque utile renseignement à un chercheur, il m’a fort peu raconté son séjour à l’Arsenal. Il en avait pourtant conservé bon souvenir et parlait volontiers de tels ou tels documents, véritables trésors conservés dans ce dépôt. Là, en effet, s’était formé et affiné son goût pour l’art, l’histoire et les belles choses. La tradition rapporte qu’il était assidu et fort exact dans ses fonctions, ne s’absentant jamais sans assurer le service, ainsi que doit le faire tout bon bibliothécaire. J’ai retrouvé le billet suivant qu’il écrivait à Montaiglon :
Paris, 7 décembre 1859.
Mon vieux Taiglon,
Demain matin on baptise ma nièce. Bien que je ne sois pas parrain, je ne puis guère manquer à cette cérémonie.
Car un baptême, c'est une fête Pour les parents, pour les amis !...
Au lieu de fouiner parmi vos bouquins dans la froide salle des Belles-Lettres, vous plaira-t-il de siéger à ma place dans la chaude salle du Catalogue ?... Vous, moi et le public sur-
tout y gagnerions. Si cela vous gêne, priez Cordier, sur l’air sus-énoncé de la Dame Blanche, de m’excuser cette fois encore à condition que je ne le ferai plus.
Je vous la serre; à vous de cœur,
J. Cousin.
Cousin et Montaiglon ! Deux noms inséparables ! Ils étaient entrés ensemble à la Bibliothèque de l’Arsenal, et l’amitié qui s’était formée entre eux resta indissoluble. Le biographe de Montaiglon l’a constaté avant moi : « Entre ces deux hommes distingués, indépendants, tous deux d’un esprit fin et original, se noua une intimité qui devait durer jusqu’à la mort » (1).
Intimité et amitié bien désintéressées. Quand Montaiglon dut quitter l’Arsenal, ayant été nommé secrétaire et professeur suppléant à l’Ecole des Chartes, vous croyez peut-être que Cousin eut l’égoïsme de penser à lui-même en se voyant privé de la fréquentation constante d’un ami qui lui était cher? Il n’en fut rien, et heureux du bonheur de son ami, il applaudit de tout cœur à sa nomination.
Paris, mardi (24 mai 1864).
Bravo!... bis!... tous... tous!!... Un ban pour l’ami Montaiglon et mes félicitations... à l’Ecole des Chartes qui (soit dit sans vous offenser) ajoute un gentil fleuron à sa couronne.
Venez bien vite nous confirmer cette bonne nouvelle à Nogent et amenez Chéron pour que nous en décoiffions une vieille en famille.
...Vous voilà donc enfin dans votre voie et à même de vous
(1) Anatole de Gourde de Montaiglon, 182A-1&95. Notice biographique par Jules Guiffrey. Paris, 1897 [Nogent-le-Notrou, impr. Daupeley- Gouverneur], gr. in-8, XLVIII pages, p. XXII. Cette Notice est un tirage à part de la Correspondance des directeurs de l’Académie de France à Rome avec les surintendants des Bâtiments, préface du tome VI (Charavay frères, décembre 1896. in-8), publiée par la Société de l’histoire de l’art français.
ëployer à votre aise. Ce petit épisode me raccommode quelque peu avec le régne glorieux. On peut donc, malgré une valeur incontestable et une rare loyauté, arriver sans intrigue à une position sérieuse!... Je ne l’aurais pas cru, mais je le vois, et j’ai la foi de saint Thomas.
A vous de cœur,
J. Cousin.
Sans négliger en rien ses fonctions à l’Arsenal, Cousin produisait alors ses premiers travaux. De 1859 à 1866, nous le voyons donner, dans la Revue universelle des Arts, plusieurs articles d’archéologie parisienne ; en 1860, il insérait dans la Gazette des Beaux-Arts un travail très documenté sur le Pont au Change, à l’occasion de la publication d’une charmante eau-forte de Méryon. L’Intermédiaire se fondait en 1864 : les premiers volumes de cette collection contiennent quelques communications de Cousin. Elles sont signées : J. Suconi, anagramme de son nom, ou quelque fois de ses initiales. Ces communications sont peu nombreuses. Cousin questionnait rarement, car il savait trouver ce qui était trouvable ; ses réponses étaient toujours topiques.
Je suis fort étonné, je l’avoue, de ne rencontrer aucun article de Cousin dans le Paris Guide de 1867. Son nom n’eut pas été déplacé dans ce recueil où se trouve la signature des auteurs les plus célèbres de l’époque. Avec quelle autorité Cousin nous aurait-il parlé là de quelque coin peu connu de Paris qu’il connaissait déjà si bien ! Rien, non plus, dans l'Annuaire du bibliophile et du bibliothécaire de Louis Lacour (1860-1863), ni dans l’Annuaire des artistes et des amateurs que Paul Lacroix publia de 1860 à 1862. Et cependant ces deux recueils eussent certainement accueilli les communications de Cousin qui s’y serait retrouvé en compagnie de ses pairs de l’érudition parisienne.
C’est que, entre temps, il s’était singulièrement perfec-
tionné dans cette spécialité pour laquelle il devait devenir sans rival. Il avait travaillé le sujet tout en augmentant sa collection de livres sur Paris, d’estampes et de documents curieux.
En classant les papiers de Cousin, j’ai eu la preuve de l’énorme somme de travail que cet érudit chercheur a donnée, bien qu’en somme il puisse, aux yeux de ceux qui l’ont peu connu, paraître avoir peu produit. Des le début de sa carrière, il accumulait une quantité de notes sur les curiosités de l’histoire de Paris, sur les arts, sur la littérature.
Doué d’une mémoire prodigieuse, il sut tirer un excellent parti de sa science : le parti le plus généreux, puisqu’il abandonnait aux travailleurs le fruit de ses recherches et de son érudition, sans en tirer profit lui-même. Telle était sa doctrine.
— « Nous autres bibliothécaires, disait-il, nous sommes les... gardiens du sérail. A d’autres les jouissances que nous sommes chargés de leur réserver. »
Et Cousin ne disait pas gardiens; j’ai gazé. Il aimait en tout le mot propre, et ne détestait pas une pointe de gauloiserie dans ses propos.
Il eut l’intention de publier une édition de Taillevent. J’ai trouvé dans ses papiers une copie du célèbre manuel cher aux gastronomes, faite par lui en 1866 et qu’il destinait à Y Académie des Bibliophiles. Cette publication ne vit pas le jour, non plus que les notes (}ui accompagnent le manuscrit.
En 1870, la collection de Cousin comprenait 6000 volumes et 10000 estampes Les livres de sa propre bibliothèque (1) portent presque tous le cachet dont on a vu
(1) Dans un rapport qu'il adressait au préfet en 1883 sur l’organisation du personnel, Cousin dit incidemment qu'il estime 25 à
plus haut la reproduction, ainsi qu’on peut le constater encore maintenant, en prenant, au hasard, à l’hôtel Saint-Fargeau, parmi les volumes du fonds primitif de la Bibliothèque. Il aimait beaucoup cet emblème de son nom, ces armes bien parlantes.
— « Patet icône nomen, disait-il si gaiment. Ne trouvezvous pas cela piquant ? ».
Cette estampille n’avait probablement pas tout le caractère artistique qui convenait au collectionneur. Son ami, M. Aglaüs Bouvenne, artiste de talent, lui grava un autre ex-libris qui ne lui servit jamais. La planche resta entre les mains de son auteur qui a bien voulu nous autoriser à en faire tirer quelques épreuves en mémoire du bibliophile à qui elle était destinée. Il n’est pas étonnant que Jules Cousin n’ait pu utiliser cette jolie planche : c’était en 1870. Le siège de Paris ne lui permit guère de s’occuper de sa collection ; et puis, il venait de quitter l’Arsenal et d’être nommé premier sous-bibliothécaire de la Ville (18 septembre 1870) ; il se trouva là au milieu de richesses bibliographiques dont l’immense intérêt devait absorber toute sa curiosité et tous ses soins.
Il est peut-être superflu de dire que Cousin fut vivement regretté par ses chefs et par ses collègues de l’Arsenal. Edouard Thierry lui écrivait à ce sujet :
Paris, le 17 septembre 1871.
Mon cher ami,
Vous voici conservateur-honoraire-adjoint à la Bibliothèque de l’Arsenal. Je trouve que le mot « honoraire » est de trop; mais je ne veux pas vous envier à la bibliothèque de l’Hôtelde-Ville où vous êtes si bien placé. Je me réjouis avec vous
30000 francs la valeur de sa collection personnelle telle qu'il la donna à la Ville.
. 'ïm/vfâfL-yVUifot n-
de ce que vous teniez encore à notre cher Arsenal par un titre que vous avez jugé nécessaire pour y conserver votre souvenir ; niais soyez bien persuadé que vous n’en aviez pas besoin pour ceux qui vous connaissent et qui vous aiment. Pour les autres, ce bon souvenir se conservera mieux par votre juste renommée de bibliophile et d’homme d’esprit que parce petit brevet mal recopié de ma main.
Tout à vous,
Ed. Thierry.
Cousin passa le temps du siège de Paris à tenter de remettre en ordre cette belle bibliothèque de l’Hôtel-de- Ville, si riche en documents de toute espèce, mais livrée à tout venant, dévastée par des emprunteurs négligents. Il m’a souvent parlé des inconvénients qu’il y avait à conserver un tel dépôt dans l’administration même de laquelle il dépend. Tout employé y avait de droit son entrée, et, sans contrôle, emportait dans son bureau — et souvent chez lui-même — ce qui pouvait lui convenir. Le premier venu se prétendait autorisé à parcourir les rayons, piochant à droite, piochant à gauche, sans idée fixe ou changeant d’avis, remettant le tome II de tel ouvrage à la place du tome IV de tel autre... C’était un gâchis épouvantable. Dans une de ces bonnes séances du dimanche que j'ai si souvent passées en tête à tête avec Cousin à Carnavalet — il y a quinze ans de cela ! — il me mima devant les rayons de la bibliothèque une de ces scènes d’emprunt forcé qu’il avait prise sur le vif « un jour qu'un employé de la Ville voulait un livre qui lit plaisir à sa femme ». Rien que le souvenir de ce « fait criminel » le mettait encore dans une sainte fureur. C’est justement en se basant sur les faits regrettables qu’il avait eus sous les yeux, que Cousin devait, plus tard, faire tous ses efforts — qui furent couronnés de succès — pour établir une distinction absolue entre la Biblio-
thèque historique et la Bibliothèque administrative de la ville. Dieu veuille que ses successeurs s’inspirent toujours de cette excellente théorie !
« Par suite d’abus inhérents à la situation de cette bibliothèque au milieu des bureaux de la préfecture, à la camaraderie, à la hiérarchie, il y avait beaucoup à réformer, tout à réorganiser, et je me suis mis à l’œuvre de bon cœur. La moitié de la besogne avait été laborieusement poursuivie à travers les péripéties du siège et le service permanent du gouvernement de la Défense, quand l’incendie de la Commune vint anéantir le tout, fait et à faire, et réduire cette belle bibliothèque de cent mille volumes en quelque mille kilos de cendres. Jamais, depuis la célèbre bibliothèque d’Alexandrie et le farouche Omar, une opération de ce genre n’avait été si bien réussie. Grâce au pétrole, et à des conditons particulières de construction qui transformèrent les charpentes de fer en grilles de combustion, et la salle des fêtes, audessous, en cendrier, il ne resta pas un feuillet de cette masse de livres, pas une travée de ce labyrinthe de rayons! » (1).
Le désastre fut en effet complet et restera à jamais irréparable (2).
Et voilà notre bibliothécaire sans bibliothèque! Il faut convenir qu’il n’avait pas de chance, car cette place de bibliothécaire de la Ville, « la seule fonction qu’il ait jamais ambitionnée », était toute sa vie et faisait tout son bonheur.
Cousin alla chercher un refuge hors Paris pendant que s’achevait le renversement de ses espérances. Mais son découragement ne fut pas long. Avec son esprit généreux, son désintéressement et son patriotisme, il eut bientôt trouvé le remède.
(1) La Plume du 15 janvier 1892, suite de l’article déjà cité.
(2) Société de l'histoire de Paris. Assemblée générale du 8 mai 1883. Allocution de M. Jules Cousin, président. ( Bulletin de la Société, 1883, p. 66).
amateurs de l’histoire de Paris, si je voulais rappeler le nom de tous les assidus de cet heureux séjour : F. Bournon, l’abbé Dufour, Edouard Fournier, J. Guiffrey, A. Heulhard, F. Hoffbauer, Paul Lacroix, Edgar Mareuse, Montaiglon, Ch. Read, Maurice Tourneux, Ed. Tricotel, et tant d’autres qu’attiraient les premiers trésors de la Bibliothèque, l’aménité de son conservateur et l’obligeance du fidèle Colback, toujours prêt à satisfaire aux exigences des lecteurs... En évoquant ces souvenirs, je me rappelle combien l’après-midi passait vite, d’autant plus vite que l’assistance était souvent peu nombreuse, et alors, adieu les règlements sévères, la séance de travail dégénérait en conversations sur la trouvaille du jour, en discussions intimes sur quelque point à élucider... Et on allait soumettre la difficulté au maître qui, en quelques mots, remettait la question à son point, se levait, allait lui-même chercher la preuve du jugement rendu et vous rapportait tel volume, ouvert à la page voulue, en disant : « C’est là que vous auriez dû chercher ».
« En effet, ce qu’il y a de remarquable en cet homme, c’est qu’il n’ignorait rien du passé de Paris. Qu’on l’interrogeât sur une rue disparue, sur la plus obscure chapelle datant du moyen-âge ou sur le moindre détail de l’histoire d’un monument célèbre, on était sûr d’une réponse exacte, ou au moins, d’une indication précise permettant de résoudre le problème, et cela avec un empressement, une bonne humeur qui jamais ne se démentaient, même avec les importuns » (1).
Un jour, tout heureux d’apporter ma modeste contribution aux portefeuilles d’estampes que le conservateur de Carnavalet classait alors lui- même avec tant de zèle et
(1) F. Bournon. Journal des Débats du 1er mars 1899.
d'exactitude, j’achetai à Venise la photographie d’un tableau attribué à Callot et que j’avais remarqué au Musée de Y Academie des Beaux-Arts. Le dimanche qui suivit ma rentrée à Paris, je voulus offrir ma petite trouvaille à Cousin. J’eus le regret de ne pas le rencontrer, mais le lendemain je reçus cette lettre intéressante :
Paris, le 5 mars 1882.
...Je n’ai pas de chance ! J’arrive à 3 heures 1/2, et je trouve votre carte avec la photographie du Callot de Venise.
C’est curieux, je ne connaissais que la vue de la Tour-de- Nesle — véhémentement soupçonnée de n’étre qu’une reproduction peinte d’après la gravure bien connue.
N’en serait-il pas de même de celle-ci — malgré la signature si fort en évidence ?
Je constate pourtant de notables différences avec la gravure de cette composition fantaisiste dont le fond passe pour avoir été gravé par Silvestre. Il est, en effet, beaucoup plus exact sur l’estampe. La place Dauphine, la Sainte-Chapelle et Notre-Dame, se profdent d’une manière plus nette et plus précise. Le premier plan est absolument le même que celui du tableau, avec moins de personnages cependant, et sans les types de mendiants et de grotesques les plus caractéristiques.
Je croyais, moi, que Silvestre avait tout simplement ajouté ce fond de Pont-Neuf pour remplir une planche inachevée de Callot. Ce tableau tendrait à prouver le contraire, et à confirmer l’opinion de M. Faucheux que la planche est tout entière de Callot. Comment expliquer cependant les inexactitudes criantes qui sont dans le tableau et ne se retrouvent plus dans la gravure ?
J’aurais aimé à causer de tout cela avec vous. Enfin ! ma mauvaise étoile ne l’a pas voulu. Ce sera pour un autre dimanche si cet insuccès ne vous décourage pas trop...
Ah ! si l’on pouvait retrouver et réunir toutes les lettres de ee genre que Cousin a dû écrire, que de leçons intéressantes, que de renseignçments documentés contien-
drait un pareil recueil! Il était toujours à la disposition de chacun, et je l’ai vu bien des fois, le dimanche soir, mettre cinq ou six réponses à la poste, toutes obligeantes, toutes absolument complètes, je le sais, car il me les communiquait souvent.
En semaine, quand la séance officielle était terminée à Carnavalet, on allait, vers cinq heures, former un petit cercle intime autour de la cheminée du salon de la marquise, salon dont la conservateur avait fait son cabinet, et l’on passait une bonne heure tout à fait charmante. Les causeurs se laissaient quelquefois surprendre par la tombée de la nuit... Entretiens fructueux pour les ignorants qui n’en sortaient jamais sans emporter quelque renseignement, quelque indication précieuse, tombés de la bouche du maître suivant les hasards ou la direction de la conversation.
On se séparait à l’angle de la rue Sévigné et de la rue des Francs-Bourgeois, chacun tirant de son côté... Cousin allait, lui, chaque jour, dîner « chez Barrallon », restaurant du boulevard Beaumarchais, auquel il était fidèle. Là, il fallait avoir le tact de le quitter. De temps en temps, quelques intimes raccompagnaient, mais il était entendu que chacun dînait pour son compte. Là se retrouvaient quelquefois Charles Read ou Montaiglon, Edgar Mareuse ou le signataire de cette notice... Mais il fallait y mettre de la discrétion : après six heures, Cousin prétendait s’appartenir.
« Ce que je fais de mes soirées, disait-il plaisamment, c’est un secret entre ma conscience et moi ».
Respectons son secret, mais disons quand même que si, le plus souvent, Cousin regagnait son logis de bonne heure, il allait quelquefois — c’est un côté de son esprit observateur et parisien à noter — passer en solitaire une heure ou deux dans quelque petit théâtre ou dans quel-
P. Emonts, photo.
SALON DE Mme DE SÉVIGNÉ
(Cabinet du Conservateur)
que music-hall à la mode. Il avait beaucoup aimé le théâtre quand il était jeune. Dans la seconde moitié de sa vie il le délaissa presque complètement. Je ne sais au juste en quelle année (c’était peut-être vers 1878 ou 1879) il avait pris, à l’abonnement, un fauteuil à l’Opéra ; j’ai toujours cru qu’il n’avait été guidé que par ce motif : y retrouver un de ses amis, dont le fauteuil était voisin du sien, et à côté de qui il pouvait ainsi passer la soirée. Il ne renouvela pas l’essai et consacra à une bonne œuvre la somme qu’il se trouvait avoir ainsi économisée... Quand Edouard Thierry devint administrateur de la Comédie-Française, Cousin fut inscrit sur le registre des entrées. Il ne profita pas une seule fois de cette faveur, jugeant peut-être qu’il y avait peu de droits, puisqu’il ne la devait qu’à l’amitié de l’administrateur.
Avec son urbanité, l’aménité de son caractère, Cousin, qui se montrait si affable aux visiteurs — et visiteuses — qu’il recevait à Carnavalet, n’aimait pas le monde ni les dîners en ville. Je ne l’ai jamais vu accepter d’invitation : sur ce point il était impitoyable. Ses études, ses travaux, sa chère bibliothèque suffisaient à remplir sa vie.
Le voilà, dès 1873, installé à Carnavalet avec les quelques milliers de volumes qui constituaient le premier fonds de la bibliothèque. Il se mit courageusement au travail, et pendant vingt ans, tout en consacrant ses journées à la rédaction du catalogue, au classement de ses premières richesses, on put le voir assidu aux séances du soir à la salle Silvestre, suivant personnellement les ventes, déléguant rarement ses pouvoirs à son sousbibliothécaire, M. Poupel, et ne se liant qu’à lui-même pour le choix des achats dans l’utilisation de ses premiers crédits, ou dans le choix des exemplaires quand
ces crédits, augmentés, lui permirent de s’attaquera des morceaux d’importance. Il travailla sans relâche, sans vacances, ne se permettant aucun repos tant qu’il voyait une lacune à combler dans l’organisation qu’il rêvait.
Ces travaux, cependant, ne l’empêchèrent pas de se mêler au mouvement historique parisien que dessina la fondation de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ilede-France en 1874. 11 ne manqua pas, en effet, de se joindre au groupe d’érudits qui eurent alors l’heureuse idée de se constituer en société pour étudier l’histoire, les mœurs et la topographie de la grande ville. Il venait justement, s’arrachant pour quelques jours à ses travaux, d’aller à Bâle, voir le plan de Paris de Truschet, exemplaire unique dont l’existence lui avait été signalée par M. L. Delisle, à qui M. Sieber, bibliothécaire de l’Université, s’était adressé pour avoir quelque renseignement sur cette rareté. C’était une communication hors ligne à faire à ses confrères : ce fut la première qu’ils reçurent, et le 7 mai 1874, il leur en montra une reproduction photographique. L’importance de ce document, éclairé par un commentaire dont Cousin donna lecture au Conseil de la Société, fut jugée telle que la publication d’une reproduction gravée ne tarda pas à être décidée.
Les séances de la Société se tenaient alors aux Archives nationales, dont la salle se trouvait obligeamment mise par M. Maury à la disposition de ses confrères : la proximité de Carnavalet permettait à Cousin d’être plus assidu. Il y lit maintes communications curieuses. Les procès-verbaux imprimés dans le Bulletin de la Société ne peuvent en donner qu’une faible idée, car il ne mentionnent pas, par exemple, les remarques toujours judicieuses, les observations intéressantes que Cousin ne manquait pas de faire au sujet des communications de
On trouvera à la fin de mon travail, dans le paragraphe consacré à la bibliographie de ses travaux, la liste de ceux dont Cousin enrichit le Bulletin et les Mémoires de la Société de l’histoire de Paris : mais il fit aussi de nombreuses communications orales, motivées tantôt par l'acquisition de quelque pièce importante pour la bibliothèque de la ville, tantôt par quelque découverte intéressante toujours bien accueillie (1). Car ce savant n’était pas un a enfonceur de portes ouvertes »... (Celte catégorie de travailleurs, il savait, avec son esprit gaulois, la qualifier tout autrement... mais, c’était dans l’intimité... Intelligentibus pauca). Il ne communiquait (ou du moins ne laissait mentionner au procès-verbal de la séance) que ce qui en valait la peine : tantôt il s’agissait de l'acquisition du plan de Gomboust (2); une autre fois de celui de Du Cerceau... (3), très souvent du logis de madame de Sévigné, à l'histoire duquel il s'intéressait naturellement beaucoup. Aussi quelle fut sa joie quand il découvrit la filiation des propriétaires de l’hôtel Carnavalet de 1544 à 1790, découverte qu'il lit par « un de ces hasards heureux qu’on rencontre parfois — même quand on les cherche — » dit-il lui-même avec la pointe de paradoxe qu’il affectionnait ! Il communiqua naturellement sa trouvaille à ses collègues de la Société de l'histoire de Paris ; elle était aussi curieuse que précieuse, et lit le sujet d’un article que le Bulletin a heureusement recueilli (4).
(1) Voir le détail de ces communications dans les lubies décennales des publications de la Société de l’Histoire de Paris (par Edgar Marcuse), 1885 et 1894, in-8.
(2) Bulletin de la Société de l'histoire de Paris, tome II (1895), p. 24.
(3) Ibid., t. 111 (1876), p. 22 et 26.
(4) Bulletin de la Société de l’histoire de Paris, tome VIII (1881), p. 163.
Cousin avait causé de la chose avec Montaiglon, un de ses collègues les plus compétents et les plus qualifiés en la circonstance. Il en résulta un échange de vues ; un « hasard heureux » m’a donné connaissance de cette lettre inédite qui vient fort heureusement ici :
Paris, le 25 décembre 1881. (1).
Mon ami Taiglon,
Noël ! Noël ! Je viens de découvrir toute la filière des propriétaires de Carnavalet : une poignée de parchemins apportés — dans le tas — par un chiffonnier providentiel !
Vous avez bien deviné pour d’Argouges. C’est Florent, trésorier général des Maisons et Finances de Marie de Médicis. Il a acheté en 1602 et sa veuve, ou peut-être la veuve de son fils, qui s’appelait aussi Florent et fut pourvu de la même charge, revendit en 1654 à... Mais voilà le fin du fin, car il s’agit du second fondateur, de celui qui commanda les travaux de Mansart et dont les armes — comme je l’avais flairé — figurent sur l’égide de la Minerve dans la grande gravure de Blondel...
Mais non, je ne vous le dirai pas ; vous le lirez dans le prochain numéro du Bulletin de la Société. Il s’agit d’un inconnu, à peu près, d’un sous-intendant de Fouquet. L’aventure est assez drôle d'ailleurs.
J’ai aussi le vrai propriétaire de Madame de Sévigné, qui n’est pas lui, ni d’Agaurry non plus. Ce d’Agaurry est un mythe ou un nom de complaisance. Enfin, j’ai tout de même les simples locataires jusqu’à la Révolution.
Noël ! Noël ! ! Ce cadeau à mettre dans mes petits souliers m’était bien dû en récompense de ma sagesse.
Je vous serre la main,
J. Cousin.
Cousin, tant qu’il jouit de son activité physique, ne cessa de s’intéresser et de prendre part aux travaux de
(1) La copie de cette lettre, dont l’original est revenu (avec une petite partie des papiers de Montaiglon) à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, m’a été obligeamment fournie par M. Colback.
la Société de l’histoire de Paris dont il fut élu président en PS82. Il resta membre du Conseil jusqu’en 1894. Au mois d’avril de cette année, en prévision des élections qui devaient se faire le mois suivant, il adressa, par lettre, sa démission au secrétaire de la Société, donnant pour raison de sa retraite, son état de santé et son manque d’assiduité aux séances.
— « Place aux jeunes, me disait-il, en m’annonçant cette décision ; je tiens une place que je n’occupe pas ; insistez auprès de nos collègues pour qu’on me trouve un successeur. »
Par obéissance et par respect pour la volonté du maître, j’eus moi-même le pénible devoir d’insister pour qu’il en fut fait suivant son désir. Ce ne fut pas sans regrets que sa démission fut acceptée, et Cousin reçut à cette occasion plusieurs lettres que j’ai sous les yeux. Dans ces lettres, ses collègues lui expriment d’une façon touchante, et en leur nom personnel, les regrets que le Conseil a consignés officiellement dans les procès-verbaux de ses séances :
Paris, le 11 mai 1894.
Cher Monsieur Cousin,
C’est avec un bien vif regret que, conformément à votre désir formel, nous vous avons remplacés dans le Conseil de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ile de France.
Nous garderons un vif et reconnaissant souvenir du concours si dévoué et si éclairé que vous avez donné à notre œuvre commune.
Notre première pensée avait été, je n’ai pas besoin de vous le dire, de refuser votre démission, mais nous nous sommes inclinés devant votre volonté si nettement exprimée et devant les motifs qui dictaient votre résolution. Tous nos vœux pour que le repos commandé par votre santé amène bientôt d’heureux résultats et vous permettent un peu plus tard de revenir parmi nous.
Veuillez agréer, cher monsieur Cousin, l’expression de mes sentiments de bien cordial dévouement.
Charlçs Tranchant.
Suivant sa propre expression, Cousin rentra dans le rang, et resta jusqu’à sa mort membre de la Société à laquelle sa personnalité avait donné une si grande et si utile impulsion.
Une œuvre capitale de Cousin, au milieu de tant d’occupations, de travaux, fut l’organisation du Comité des inscriptions parisiennes, institué par un arrêté, en date du 10 mars 1879, de M. Herold, sou ami et son protecteur. Aux termes de cet arrêté, « ce comité est chargé de toutes les éludes et recherches ayant pour objet de fixer et de perpétuer le souvenir des faits et des hommes dont l’histoire se lie à celle de la ville de Paris ». Le nom de Cousin, sa compétence, ses fonctions et la part qu’il prit lui-même à l’élaboration de cette intéressante institution le désignaient pour une place prépondérante dans le groupe d’érudits qui le composaient dès l’origine. Il m’est impossible de parler ici, en détail, des travaux du Comité des Inscriptions, mais je ne puis passer sous silence le souvenir des séances de l’une des sous-commissions, dont Cousin était le président, et qui se réunissait à Carnavalet. Nos collègues se rappellent encore quel travail utile et précis sortait de ces délibérations intimes auxquelles prenaient part les Cousin, lesMénorval, les Montaiglon, pour ne parler que de ceux que nous avons perdus.
Je parlerai avec moins de compétence, n’ayant pas l’honneur d’en faire partie, de la Commission de l’Inventaire des richesses d’art de la France (1) et de la Commission administrative des Travaux historiques de la
(1) Créée à la suite d’un rapport en date du 15 mai 1874, adressé par M. de Chennevières à M. de Fourtou; définitivement organisée par décret du !) juin 1877-.
ville de Paris (1), mais je sais que Cousin prit la part la plus active aux délibérations et aux travaux de ees deux commissions. Si l’on ne trouve pas le nom de Cousin au nombre des auteurs ayant collaboré à leurs publications, du moins reste-t-il un témoignage écrit des services qu’il rendait, soit par la révision des monographies publiées par la première (2), soit par les conseils qu’il donnait aux auteurs des ouvrages publiés sous les auspices de la seconde (3). Ce ne furent évidemment que les circonstances qui accompagnèrent la retraite de Cousin, son fâcheux état de santé, puis sa mort si rapide, qui nous privèrent de la Monographie du Musée et de l’Hôtel Carnavalet qui lui avait été demandée par la Direction des Beaux-Arts pour l’Inventaire des richesses d’art de la France, en 1891. Cousin avait accepté de se charger de ce travail ; malheureusement ce projet n’eut pas de suite. Du moins possédons-nous les vingt-six éditions de la Notice sommaire qu’il faisait si généreusement distribuer à ses visiteurs. C’est un document précieux. Non moins précieuse est la substantielle étude qu’il donna sur l’Hètel et le Musée dans la France artistique et monumentale, publiée sous la direction de M. Henry Havard, en 1892. C’est le travail d’un érudit et d’un conservateur qui connaissait bien sa maison. L’auteur se met à la portée des gens du monde, des lecteurs de ces beaux livres illustrés, tels que les éditeurs savent
(1) Créée par arrêté préfectoral du 29 décembre 1865 ; plus récemment réorganisée par un autre arrêté du 10 février 1881.
(2) Inventaire des richesses d’art de la France. Paris , monuments religieux. Tome 1. (Paris, Plon et Cie, 1877, gr. in-8), p. XIV.
(3) Histoire générale de Paris. Topographie historique du vieux Paris... Région du bourg Saint-Germain (Paris, Impr. nat., 1876, in-4), p. XXI. Je pourrais renvoyer à d’autres témoignages similaires consignés dans plusieurs autres volumes de cette importante collection. Il est facile de les y trouver.
maintenant nous en donner. Je viens d'en comparer le manuscrit original avec le texte imprimé. C’est merveille de voir l’heureuse façon dont le savant sait accommoder sa science aux exigences du typographe... et de la mise en pages. Sans rien omettre d’important, il taille et rogne dans son texte avec une complète abnégation. Il fut fait un tirage à part de cette étude qui fut très remarquée par ceux à qui l’auteur l’offrit. Parmi les témoignages qu’il reçut en retour de son envoi, j’ai choisi celui qui m’a semblé avoir dù lui être le plus agréable par la compétence et la haute personnalité de celui qui le lui adressait.
Paris, le 21 mai 1893.
Mon cher collègue et ami,
Je m’empresse de vous remercier de votre monographie de l’Hôtel Carnavalet. Vous y avez dit et très bien dit ce que le public a surtout intérêt à connaître. On ne pourra vous reprocher qu’une lacune, mais elle est énorme : c’est de n’avoir pas même fait allusion à la part qui vous revient dans l’histoire d’une maison dont la dernière métamorphose est votre œuvre. Malgré votre silence, toutes les générations parisiennes à venir le proclameront, et vous sauront gré d’une création qui, grâce à vous, est digne de notre grande cité.
Votre tout dévoué,