‹ Jules Cousin, 1830-1899Chapitre 2 sur 27 · L. Delisle · texte numérisé non relu

L. Delisle

Ce ne fut pas sans grands dommages pour sa santé, que Cousin se livra avec tant d’acharnement à ses études et à ses travaux sédentaires : le manque d’exercice et de grand air, les préoccupations de toutes sortes eurent la plus fâcheuse influence sur lui. A peine, depuis qu’il avait entrepris son œuvre, s’était-il permis quelques vacances ; son voyage à Bâle n’avait eu pour but que de voir le fameux plan de Truschet, et une courte fugue en Hollande ne l’avait pas réconcilié avec les voyages. Au

printemps de 1880, un anthrax au cou, d’une excessive violence, le retint à la chambre pendant plus de six semaines. Dès le 12 février, il écrivait à sa mère :

Ma santé n’est toujours pas brillante. Je suis vraiment très maigri, et mes maux de genou me reprennent. J'ai eu ees temps derniers une forte grippe avec fièvre et tout l’assortiment. C’est fini ou à peu près.

Le grand effort que les circonstances du moment lui demandaient lui fut évidemment fatal. C’était le moment où Ulysse Parent venait de déposer devant le Conseil municipal, au nom de la Commission des Beaux-Arts, un rapport dans lequel il concluait très nettement à la fusion des deux services (Bibliothèque et Musée) sous la direction de Cousin. Les arrêtés étaient préparés ; on n’attendait plus qu’un vote, qui était certain, et la signature, (jue le préfet donna enfin le 29 février. Le nouveau service devait avoir effet à la date du 15 mars. Cousin toujours souffrant, ne se soignant pas ou se soignant fort mal, allait-il, par un accident de santé, voir ses projets compromis? Il put le craindre un instant.

Quoique la santé de notre ami se soit toujours ressentie de la violente secousse qu’il avait éprouvée en 1880, il se rétablit à peu près et se remit au travail avec la même ardeur. Le voilà, aux termes de l’arrêté préfectoral du 29 février 1880, Conservateur de la Bibliothèque et des Collections historiques de la ville de Paris ; c’était une situation bien indépendante, c’est-à-dire ne dépendant que d’une Direction, jouissant d’un budget plus que suffisant et qu’il sut si bien utiliser. A ce propos, et sur cette question de budget, voici une anecdote dont je puis certifier l’authenticité.

Je me crus autorisé un jour à parler à Cousin d’un artiste — non sans talent du reste qui s’attachait à

reproduire en jolies aquarelles les coins curieux ou ignorés de Paris. Ses conditions me paraissaient — à moi inexpérimenté — assez modiques et fort acceptables. Je recommandai mon protégé à Cousin, lui faisant valoir que c’était une bonne occasion pour enrichir ses cartons de dessins ; que, d’ailleurs, l’artiste avait grand besoin de travailler... etc. Sur ces mots, Cousin m’interrompt sévèrement :

« Libre à vous, me dit-il, à vous amateur qui disposez de vos propres deniers, de les employer comme vous l’entendez. Nous, nous sommes dans une situation bien différente. Les considérations que vous m’exposez ne peuvent avoir aucune valeur à mes yeux : c’est des deniers publics que je dispose ; je ne dois en disposer que suivant ma conscience de Conservateur. L’assistance publique est là pour secourir les malheureux ; nous, nous sommes ici pour acheter des documents utiles à notre Musée. Que votre protégé m’apporte ses dessins, je les examinerai, mais je vous déclare que je ne me laisserai guider par aucune considération personnelle dans le marché qu’il me proposera ».

Le raisonnement me parut trop juste pour répliquer ; je me tus, et je profitai de la leçon que me donnait le consciencieux Conservateur. Mais j’aime à constater maintenant que c’est par de telles théories, fort heureusement mises en pratique, que Cousin sut — lentement, mais sûrement former la belle collection — Bibliothèque et Musée — qui a rendu Carnavalet si célèbre.

La collection Liesville vint en 1381 enrichir singulièrement et fort à propos, le musée de la Ville. Cousin trouva en ce généreux donateur un collaborateur utile, mais cet accroissement fut aussi pour lui l’occasion d’un surcroît de travail excessif. Il sentit qu’il lui fallait bien prendre plus régulièrement un repos annuel, très

nécessaire à santé. Un beau jour, suivant son expression, «il jeta la plume au vent» et les hasards d’une excursion de vacances le menèrent à Provins dont les sites charmants, les souvenirs archéologiques lui plurent infiniment. Ce fut là qu’il résolut d’aller dorénavant se reposer chaque année.

C’est à cette époque de la vie de Cousin que se place un évènement auquel ceux qui l’aimaient sincèrement, attachèrent bien plus d’importance que lui-même : le conservateur de Carnavalet fut nommé chevalier de la Légion d’honneur le 12 juillet 1884.

Cette nomination fut approuvée de tous et, comme il le disait lui-même, il n’en fut pas plus lier pour cela.

— D’ailleurs, ajoutait-il, ce n’est pas moi qui ai été décoré ; c’est Carnavalet, en la personne de son Conservateur.

A l’époque (août 1886) où il voulut bien faire à son élève l’honneur d’écrire la Préface d’un volume (1) dont la valeur fut singulièrement relevée par l’intéressante dissertation bibliographique et les considérations qu’elle contient, il se trouvait à Provins. Il avait acheté, à l’extrémité de la ville, un champ qui comblait ses vœux, un coin charmant et pittoresque situé à l’endroit où le Durtein pénètre dans Provins. Celte acquisition il l’avait faite comme un amateur achète un tableau, pour la satisfaction de ses yeux et le repos de son esprit. Il l’appellait Y Ermitage de la Nozaie, ou Y Ermitage Saint-Thibaud.

Mon cher ami,

Provins, 15 août 1886.

Certainement, c’est de mon Ermitage que je vous ai adressé ma dernière lettre. C’est là que je vis ; c’est là que j’écris ;...

(1) Bibliographie parisienne. Tableaux de mœurs ( 1600-1880 ), par Paul Lacomlje, avec une préface par Jules Cousin,... Paris, Rouquette, 1887, in-8.

IULES COUSIN

Et il est bien plus joli que quand vous l’avez vu à Pâques. La végétation bat son plein ; c’est une émeraude vivante et chantante.

Si vous voyez dans notre préface que j’ai une singulière estime pour votre personne... vous n'y voyez que ce que je pense. Libre à vous d’en être un peu lier... (1)

Je deviens décidément préfacier. Il vient d’en paraître une autre ici qui sert d’introduction à une fort intéressante Chronique de l’invasion à Provins, publiée par un hjpo de l’imprimerie Vernant (2). J’ai saisi l’occasion pour dire aux Provinois tout le bien que je pense de leur personne et de leur cité. C’est un succès ; tout le monde me fait compliment et le maire vient de me faire inviter officiellement à assister à la distribution des prix de l’école communale qui a lieu tout à l'heure. C’est pourquoi je vous quitte pour aller passer ma redingote avec ruban, comme il convient dans la circonstance.

Cordiale poignée de main, Jules Cousin.

Si les Provinois furent heureux de fêter Cousin lors de chacun des séjours annuels qu’il faisait dans leur ville, ses amis de Paris regrettaient son absence, allaient souvent lui rendre visite, certains d’ètre toujours affectueusement accueillis ; et quelques jours après ils recevaient, en remerciement de cette visite, une aimable lettre ou quelque poésie inspirée parle spectacle que le provinois improvisé avait sous les yeux et qu’en homme d’esprit il savait fort bien décrire :

(1) Je devrais m'excuser de cette citation, que j'abrège, du reste... Mais, le maître a laissé à l’humble élève, le droit d’être fier de cette appréciation : celui-ci peut-il faire autrement que d'en user?

(2) L. Rogeron. Provins pendant l’invasion 1870-1871. Ouvrage illustré... et précédé d'une préface par Jules Cousin... — Provins, A. Vernant, 1880.

L’ERMITAGE DE LA NOZAIE A PROVINS (li (1884)

Au pied du vieux donjon, des antiques murailles, Dont les débris altiers et le front dévasté Redisent des aïeux les sanglantes batailles,

Sourit le nid charmant de mon rêve enchanté :

Ma Nozaie, au printemps, en sa pâleur exquise,

Sous le givre rosé de ses pommiers en fleur.

Elégante et poudrée ainsi qu’une marquise,

Semblant railler la neige et sa morne blancheur.

Où sous les verts arceaux de l’aulnette tremblante, Courent les clairs ruisseaux chers au martin-pêcheur, Dont jamais les rayons de la saison brûlante N’ont desséché la rive et vaincu la fraîcheur,

Où le rossignolet enseigne à la fauvette

Comme il faut moduler les plus doux chants d’amour.

Où le vol indécis du papillon s’arrête,

Renonçant à chercher un plus riant séjour.

C’est là que, dédaigneux des ambitions vaines,

Des vulgaires soucis de ce monde menteur, Philosophe lassé des sottises humaines,

En cherchant le repos, j’ai trouvé le bonheur.

Dans ce gentil Provins où les femmes sont belles ;

Où le bon sens gaulois n’a cessé de fleurir ;

Où les amours sont francs, les amitiés fidèles ;

Où j’aurais voulu naître, où je viendrai mourir !

(1) Dédicace aux Provinois de l’album des vues de la Nozaie, exécutées par M. Edgar Mareuse, en 1884-815. C'est dans cette série de vues que se trouve le portrait pour lequel Cousin a si difficilement consenti à poser... dans sa prairie.

« Le photographe de Mareuse, m’écrivait-il le 8 juillet 1886, m'a apporté mes tirages de Provins et les épreuves un peu retouchées de mon portrait. Qui diable a eu l'idée d'y ajouter le ruban que je ne

On voit que, loin de ses études sérieuses et de ses travaux fatigants, Cousin savait, dans le repos, trouver des distractions intellectuelles dignes de lui et de sa belle intelligence.

Cousin s’était adjoint, en 1887, un collaborateur qui lui rendit d’excellents services et sur lequel il ne tarda pas à fonder de vives espérances. A une très grande activité, à des qualités très sérieuses d’infatigable travailleur, Lucien Faucon joignait malheureusement un caractère un peu primesautier, un esprit un peu emballé-, mais son maître, avec son autorité morale, savait tempérer ce défaut, au point d’en tirer — pour le plus grand profit de la Maison — un excellent parti. Bien que le chef put le plus souvent s’en remettre à son jeune lieutenant pour les courses extérieures, l’assistance aux ventes, notre ami, dès qu’il pensa que celui-ci était bien en élat de lui succéder, se décida, à la fin de 1893, à prendre sa retraite. Cette décision fut saluée par d’unanimes regrets el par des témoignages de sympathie exceptionnellement honorables.

Ce fut d’abord le Préfet de la Seine qui, au nom de l’Administration et dans une lettre officielle, remercia son surbordonné des services qu’il lui avait rendus (8 décembre 1893).

Puis, le Conseil municipal qui ne manqua pas de joindre l’expression de sa sympathie au témoignage que Cousin recevait de son chef hiérarchique, et qui, par une délibération spéciale (séance du 9 décembre 1893),

portais certainement pas ce jour là avec ma vareuse de campagnard ? C’est lin détail qui nuit à la ressemblance morale du bonhomme. » Je remercie mon ami Marcuse de m'avoir obligeamment prêté ce précieux cliché d’après lequel MM. Bertbaud frères ont pu exécuter le portrait qui accompagne cette notice.

lui décerna à l’unanimité une médaille d’or en souvenir de ses services.

Cousin remercia par une lettre qui fut publiée à cette époque (1) et demanda l’autorisation de déposer au Musée Carnavalet, la médaille d’or qui venait de lui être offerte, ne conservant pour lui qu’un exemplaire en bronze.

La lettre de Cousin et la médaille d’or font en effet maintenant partie des collections historiques de la Ville ; elles méritent d’être exposées d’une façon spécialement honorable et bien en vue aux yeux des visiteurs du Musée Carnavalet.

— « C’est une véritable retraite aux flambeaux ! » disait Cousin, qui fut profondément touché de si honorables témoignages.

Ceux de ses amis, de ses collègues ne lui firent pas défaut. Je choisis, non pas au hasard, mais avec intention parmi les lettres qu’il reçut à cette occasion celle de l’un de ses collègues de l’administration, auprès duquel il avait trouvé un fidèle et utile concours lors de l’achèvement des bâtiments en 1889 :

Paris, le 10 décembre 1893.

Mon cher Maître,

Je ne vous voyais pas abandonnant Carnavalet... votre œuvre..., et votre départ me peine. Néanmoins vous emportez les sympathies de ceux qui ont été en relation avec vous et les félicitations que le Conseil municipal vous a votées à si juste titre.

Avec moins de solennité, mais avec autant de sincérité, je vous exprime tous mes regrets de vous perdre et je vous adresse mon plus cordial attachement.

J. Bouvard. (2)

(1) Bulletin municipal , décembre 1893. Voyez aussi V Intermédiaire du 20 décembre 1893.

(2) Cette lettre est courte, mais étant donnée la compétence, sous

Je crois que la retraite de Cousin n’eut rien de trop douloureux pour son cœur. Bien qu’elle fût absolue, la séparation n’était pas encore complète : il continuait ses conseils à son successeur quand celui-ci les lui demandait ; il s’intéressait encore de loin à son œuvre. Nous en avons eu la preuve quand la maladie foudroyante emporta Lucien Faucon (1) d’une façon si imprévue, que le jeune conservateur n’eut même pas le temps d’achever le travail quotidien, de mettre la dernière main à ce qu’il avait entamé la veille du jour où il s’alitait. Cette mort causa une grande douleur à Cousin. Il regretta l’élève qu’il avait formé, mais il vit avec chagrin que le fruit de ses vingt-cinq ans de travail se trouvait compromis. Avec un courage et une force de volonté qu’on n’aurait pas cru trouver en lui, étant donné l’état déjà fort précaire de sa santé, Cousin céda aux instances de l’administration et reprit ses fonctions de Conservateur. Il y fut réintégré par un arrêté préfectoral du lei décembre 1894. Ce ne devait être, hélas, que pour bien peu de temps: cette réintégration dura deux mois, délai que sa santé lui permit à peine d’employer utilement aux soins matériels des collections et qu’il consacra plutôt à achever simplement certains des classements en cours, et surtout à se chercher un successeur. Tous ceux à qui il eut la bienveillance de penser en cette occasion, lui conserveront toujours la plus vive reconnaissance du dévouement avec lequel il soutint les candidatures de son choix.

Attristé par les brigues qui s’agitaient autour de sa

tous rapports, de celui qui l’a écrite, elle en dit long dans sa brièveté. — « Elle eût été plus longue si j’y avais mis tout ce que je pensais de lui », m’écrivait ces jours-ci M. Bouvard.

(1) Lucien Faucou est mort le 2!) novembre 1894. En outre des notes qui ont paru dans les journaux quotidiens du lendemain, il faut consulter sur lui Y Intermédiaire du 10 décembre suivant.

succession, affaibli, non par l’âge car il n’avait alors que 65 ans, mais par les fatigues que n’avait jamais compensées une hygiène suffisante, il se retira de nouveau, confiant sa maison à M. Paul Le Vayer en qui il avait trouvé un collaborateur compétent et sérieux, aussi respectueux que dévoué. Le préfet de la Seine lui écrivit la lettre officielle suivante :

Paris, le 30 janvier 1895.

Mon cher Conservateur,

Je cède avec regret à vos instances et je vous relève de vos fonctions. J’aurais voulu vous les confier longtemps encore. Le Musée Carnavalet ne pouvait être en meilleure garde : vous l’avez fondé, agrandi, dirigé avec le dévouement le plus éclairé. En vous y replaçant, il y a deux mois, je vous réintégrais dans votre maison. Le vœu unanime de tous les amis de nos collections et de notre histoire, était de vous y voir établi à poste fixe. Mais vous faites valoir des raisons de santé ; vous insistez en de tels termes que je me reprocherais de vous faire une plus longue violence.

Je vous remercie vivement du concours que vous avez bien voulu me prêter dans de pareilles circonstances, et dont je vous suis très reconnaissant.

J’ai décidé qu’une indemnité de 1000 francs vous serait accordée pour vous dédommager de vos frais, et je vous prie de bien vouloir l’accepter.

Sans prononcer sur l’organisation (1) définitive du Musée,

(1) La réorganisation administrative des collections historiques de la Ville fut, par la suite, faite suivant un programme absolument différent de celui que proposait Cousin. Il aurait désiré que l’on nommât un conservateur des Collections, assisté de deux sous-conservateurs, l'un pour la Bibliothèque, l'autre pour le Musée. Tel était le « sens de ses propositions ». Actuellement le service de la Bibliothèque est absolument distinct de celui du Musée, avec un conservateur à la tète de chacun d’eux. Il en résulte certains inconvénients budgétaires. Autre inconvénient au point de vue des travailleurs : la séparation absolue entre les documents bibliographiques et les documents iconographiques.

je charge, selon vos indications, M. Le Vayer d’assurer le service, en attendant que j’aie demandé au Conseil municipal les crédits nécessaires pour en faire une répartition nouvelle, dans le sens des propositions que vous m’avez adressées.

Veuillez agréer, mon cher conservateur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

Le préfet de la Seine, Poubelle.

Le jour même ou Cousin reçut cette lettre, il remercia le préfet, mais refusa l’indemnité. Ce refus de l’argent, c’est bien — passez-moi cette locution familière, — c’est bien du Cousin tout pur. Le préfet ne veut pas être en reste de générosité et séance tenante lui répond en un billet intime et olographe :

Paris, 31 janvier 1895.

Mon cher conservateur,

Je me permets d’insister afin que vous conserviez l’indemnité qui vous est attribuée. Vous en ferez l’usage qui vous conviendra.

Cordialement,

Poubelle.

Le Conservateur finit par accepter les 1000 francs et les distribua en gratifications à son personnel de service.

A partir de ce moment la vie de Cousin fut bien changée. Il garda son petit appartement de la place des Vosges, mais aussitôt que la saison le lui permit, il se hâta de se réinstaller à Provins. Sa santé devenait de plus en plus chancelante. Entouré des soins affectueux de sa sœur, il luttait de son mieux contre cet état maladif, quand tout à coup celle-ci tomba gravement malade. Le grand chagrin, les poignantes inquiétudes qu’il en ressentit, ne furent pas un remède bien efficace à sa situation précaire, et quand enfin sa sœur se rétablit, ce fut pour reprendre elle-même son rôle de garde-malade...

Le 12 juillet 1898, Cousin fut nommé officier de la Légion d’honneur. Nous tous qui savions ses mérites, nous nous réjouîmes de cette distinction que nous trouvions bien tardive. Je crois, qu’au fond, elle lui fit quelque plaisir, mais ce fut surtout parce qu’il eut de nouveau l’occasion de compter les amis qui ne l’oubliaient pas. En réponse aux respectueuses félicitations que je lui avais adressées, il voulut bien me répondre :

Provins, 19 juillet 1898.

Mon cher ami,

Vous êtes de la petite phalange, et nous nous comprenons. Certes, j’aurais préféré que l’on conservât l’œuvre, et que l’on oubliât le conservateur ! Mais j’ai reçu avec plaisir cet honneur presque posthume, nullement sollicité. Je ne sais à qui je le dois...

Quand vous viendrez — ce que nous attendons avec impatience — ne craignez pas que notre dîner vous attarde. D’abord il est fort modeste ; et puis, le train de 7 h. 1/2 que vous pourrez prendre, vous ramènera à Paris à 9 h. 1/2. Ce n’est pas heure indue pour des hommes graves.

Non : je ne vais pas encore vraiment mieux. 11 est vrai que nous n’avons eu que trois jours d’été sérieux.

Espérance,

Confiance,

C’est le refrain Du pèlerin !

La lecture de cette lettre empreinte de tristesse, contenant des réflexions que, par discrétion, je ne puis reproduire ici, me causa de l’inquiétude. Je la communiquai a quelques-uns « de la petite phalange », et peu de semaines après, nous allâmes, M. Le Vayer, M. Mareuse, M. Tourneux et moi, porter de vive voix à notre maître, les félicitations que nous n’avions pu lui adresser que

par lettre, et l’hommage de notre respectueux attachement. La réception qu’il nous fit fut des plus cordiales ; nous revînmes attristés, forcés de reconnaître que son état s’était singulièrement aggravé.

Il put cependant rentrer à Paris avant l’hiver ; mais il ne lui fut guère plus possible de sortir de chez lui. La nature fit son œuvre ; ses forces déclinaient ; les soins éclairés et incessants, les prévenances dont il était entouré, ne purent le défendre contre la catastrophe finale. Cet homme de bien était né, je l’ai dit au commencement de cette notice, le 4 mars 1830 ; Dieu le rappela à lui le 19 février 1899 avant qu’il ait accompli sa (39me année.

La Bibliothèque historique de la ville de Paris, que Jules Cousin a fondée à Carnavalet en 1873 et qui, depuis le commencement de 1898, est installée à l’hôtel Saint-Fargeau, n’a qu’un quart de siècle d’existence. Si ses origines semblent modestes, il faut reconnaître que son développement fut des plus rapides et des plus utiles. Sous l’impulsion de l’homme remarquable dont nous avons essayé d’esquisser le portrait, grâce aux encouragements d’une Administration soucieuse de perpétuer le souvenir d’un glorieux passé, elle s’est accrue d’une façon extraordinaire et a rendu les plus grands services aux travailleurs, ainsi qu’aux amateurs de l’histoire de Paris.

La municipalité parisienne s’est de tout temps intéressée à l’histoire de la ville dont les destinées lui étaient confiées. II y a longtemps qu’elle a commencé à encourager de toutes manières les études relatives à ses annales. II y aurait quelqu’intérêt à résumer l’historique de ces efforts dont nous trouvons la trace dès le XIIIe siècle et qui, sous différentes formes, se perpétuant jusqu’à nos jours, sont un témoignage du désir qu’eurent nos magistrats municipaux de conserver leurs Actes, et d’en assurer la transmission. Mais cet historique constituerait un hors-d’ œuvre vraiment sans

proportion avec les dimensions de la présente notice. J’aurais voulu montrer ici la Prévôté des Marchands prenant soin de faire rédiger ses Statuts dès le commencement du XVe siècle, et le Bureau de la Ville ne tardant guère à ordonner la rédaction des procès-verbaux de ses Délibérations ; mais il faut bien me borner à de simples mentions et me contenter de renvoyer aux sources le lecteur curieux de ces précédents si lointains (1).

C’est que ce zèle historique, cet excellent exemple donné par la Prévôté des Marchands, ne devaient pas rester sans fruits ; du XVIe au XVIIe siècle nous voyons Corrozet, Bonfons, Boutrays, Du Breul, Sauvai, Malingre, Lemaire, Brice et tant d’autres, produire de précieux ouvrages. Certains d’entr’eux obtiennent même le patronage de la Ville. De 1650 à 1676, celle-ci encourage les travaux topographiques de Boisseau, de Gomboust, de Berey et de Bullet. Faut-il rappeler aussi la publication (1677-1705) du Traité de la Police par le commissaire De Lamare, et celle de YHistoire de Paris de Félibien, entreprise sous les auspices du Bureau de la Ville en 1711 ?

Pour rentrer plus directement dans le sujet qui nous occupe, il y aurait lieu de raconter par le menu comment Antoine Moriau (2), aussi grand bibliophile que bon magistrat, avait réuni une bibliothèque de plus de quinze mille volumes, tant imprimés que manuscrits ;

(1) Histoire générale de Paris... Introduction [par L.-M. Tisserand]. Paris, Imprimerie Impériale, 1866, in-4.

(2) Né en 161)9, mort en 1759. Il avait succédé à son père en qualité de procureur du Roi et de la Ville, sous la prévôté de Michel- Etienne Turgot (1690-1751) qui resta en charge de 1729 à 1740 et qui fut le père du célèbre économiste. Ce fut Michel-Etienne Turgot qui constitua le premier fonds de la bibliothèque municipale.

La Ville entra en possession de la collection de Moriau en 1760. La bibliothèque fut ouverte au public en 1763.

comment il eut la généreuse pensée de léguer à la ville de Paris cette inestimable collection. Il faudrait dire comment celle-ci se trouvait installée dans l’hôtel Lamoignon dont la belle façade fait encore l’ornement de la rue Pavée, à quelques pas, justement, de l’hôtel Carnavalet (1).

Mais cela nous entraînerait dans le récit des péripéties à la suite desquelles la Ville se vit dépouillée de ce trésor, au profit de la Bibliothèque de l’Institut, en 1797 (2) ; nous serions amenés, ensuite, à faire l’historique de la reconstitution d’une nouvelle Bibliothèque (celle qu'on peut appeler la deuxième Bibliothèque de la Ville) à la fin de la Révolution, puis celui de son transfert à l’Hôtel-de-Ville en 1817. La série des événements nous conduirait ainsi au funeste incendie de 1871 où l’on vit s’anéantir une fort belle collection dont il ne reste maintenant que le souvenir.

J’ai dit quelques mots déjà de la catastrophe de 1871. Elle fut une grande perte pour l’histoire et nous ne pouvons, malheureusement en connaître l’importance que très approximativement. Cousin lui-même nous en a laissé un aperçu :

« J’étais bibliothécaire de la ville depuis quelque mois seulement, et, de concert avec M. Charles Read,je travaillais

(1) Ce résumé sur la première bibliothèque de la Ville, sur le legs de Moriau et sur les circonstances qui suivirent est nécessairement fort abrégé. J eu ai emprunté certains éléments au bel ouvrage de M. Alfred Franklin sur Les Anciennes Bibliothèques de Paris (1867- 1873, 3 vol. in-4), tome III, p. 181 et ss.

(2) Arrêté du Directoire exécutif attribuant la Bibliothèque de la Commune à l'Institut (27 ventôse an V — 17 mars 1797). Voy. L'Institut de France. Lois, statuts et règlements... par M. L. Aucoc. (Imp. Nat., 1889, in-8), p. 49-51. Cousin avait espéré un moment faire rentrer la Ville en possession de ses anciennes collections. Le Ministre rejeta sa réclamation. (Décision du 15 février et du 8 décembre 1886.)

à réparer le désordre causé par les errements ordinaires de la camaraderie et de la bureaucratie, quand survint le désastre qui détruisit la bibliothèque tout entière. Le feu ne fit, à vrai dire, que parfaire la besogne trop bien commencée par les abus de l’emprunt à outrance; mais, au milieu d’un chaos de livres dépareillés, disparurent, avec une belle collection d’ouvrages sur Paris et les provinces de France, quelques manuscrits dont la perte — comme celle de nos archives municipales — restera à jamais irréparable. — Le magnifique missel de l’évêque Juvénal des Ursins, cédé par M. Firmin Didot au prix coûtant de 36,000 francs, et qui eût certainement dépassé 80,000 francs à la vente éblouissante à laquelle nous venons d’assister. — Les précieux papiers de Beffara, en cent cinquante volumes in-4, où se trouvait condensée, à l’état de notes, toute fhistoire du théâtre en France. — Plusieurs registres des rapports secrets du lieutenant de police sur les intrigues galantes de Paris, différant, par la date, de ceux qui ont été retrouvés à la Bastille et que l’on conserve aujourd’hui à l’Arsenal. — Trois gros volumes de plans originaux de Nicolas Ledoux, l’architecte des Petites-Maisons et des lourdes barrières du XVIIIe siècle. Je ne cite que les articles hors ligne. » (1).

Tout était à refaire. Les propositions de Cousin furent écoutées avec intérêt par M. Husson, secrétaire-général de la Préfecture, par le Préfet lui-même. Heureusement, les changements poliliques ne nuisirent en rien à l’œuvre. MM. Léon Say et Ferdinand Duval en avaient posé les bases ; M. Herold, qui succéda à ce dernier en 1879, lui fut particulièrement dévoué et obtint du Conseil municipal des décisions pleines d’avantages pour les collections historiques de la Ville.

J’ai sous les yeux la pièce officielle qui constate l’origine, qui constitue Yacte de naissance de ces collec-

(1) Société de l'histoire de Paris. Assemblée générale du 8 mai 1883. Allocution de M. Jules Cousin, président. (Bulletin de la Société, 1883, p. 66.)

tions. C’est un extrait officiel du procès-verbal de la séance du 29 mars 1872, dans laquelle le Conseil municipal de Paris, à la suite d’un rapport M. F. Cille, vota à Cousin des remerciements pour le don qu’il venait de faire à la Ville de sa bibliothèque personnelle. Le Conseil discutait le budget de 1871-1872 ; voici un extrait de la délibération qu’il prit en votant le crédit relatif aux dépenses annuelles du matériel de la Bibliothèque municipale (1) :

« ... M. le Rapporteur rappelle dans quelles funestes circonstances a été détruite la bibliothèque de l’IIùtel-de-Ville, riche et importante collection d’ouvrages et de plans de toute nature et spécialement de publications relatives à l’histoire des villes et des provinces ; après avoir déploré cette perte irréparable, M. le Rapporteur s’empresse d’adresser au nom de la 2e commission, des remerciements à M. Jules Cousin, bibliothécaire de la Ville, qui, à peine la Bibliothèque municipale détruite par l’incendie, a fait spontanément don à la Ville de sa bibliothèque tout entière composée de six mille volumes.

Le Conseil vote des remerciements à M. Cousin.

Signé (au registre) :

MM. Vautrain, président.

Leveillé, Martial Bernard, secrétaires.

Pour extrait conforme :

Le Secrétaire général de la Préfecture,

A. Husson. »

(1) Papiers de Jules Cousin. Extrait du Registre des Procès-verbaux des séances du Conseil municipal de Paris. Séance du 29 mars

Cf. Conseil municipal de Paris. Session du budget de 1872... Procèsverbaux. Paris, typogr. Lahure, 1872, in-4. [Bibliothèque Nationale, Lkl!S 1923]. Séance du vendredi soir, 29 mars 1872 (n°21, p. 8 et 9).

Le texte même du Rapport de M. Gille, trop long pour être reproduit ici en entier, contient plusieurs passages intéressants pour l’histoire des origines de la nouvelle bibliothèque. C’est d’abord la liste des sept donateurs qui apportent un contingent de 500 volumes à joindre aux six mille qui constituaient le premier fonds donné par Cousin, et l’indication d’un autre don de 550 volumes fait par diverses administrations. C’est ensuite un renseignement tout à fait précis, qui vient confirmer la tradition d’après laquelle la bibliothèque de Cousin et les autres volumes provenant des premiers dons ne furent installés à Carnavalet qu’à la fin de l’année 1872 :

« Vous savez, Messieurs, que la bibliothèque se réorganise dans l’hotel Carnavalet. A défaut d’aménagements intérieurs, le 20 février 1872, on n’avait pu encore distribuer sur rayons les 10,000 volumes qu’elle possède aujourd’hui et qui proviennent, comme je vous l’ai indiqué, surtout de libéralités, et de quelques acquisitions (1). »

Le Rapporteur eut gain de cause et le Conseil vota le crédit demandé, 50.000 francs, dont 10.000 devaient être consacrés aux premiers aménagements matériels (2).

Cousin se mit à l’œuvre et commença sans retard la rédaction du catalogue de son premier fonds. Il reconnut dès l’origine la nécessité de le rédiger en double : d’abord sous la forme alphabétique, ensuite sous la forme

(1) Conseil municipal de Paris. Session ordinaire du budget 1871- 1872. Annexe au procès-verbal de la séance du 29 mars 1872. Rapport présenté au nom de la 2e commission par M. F. Gille, sur l’article 8 du chapitre III du budget des dépenses pour 1872. Dépenses annuelles du matériel de la bibliothèque de la Ville. S. 1. n. d. [Typ. Ch. de Mourgues frères, 1872], in-4, 3 p.

Ce rapport est le n” 27 du volume des Documents 1871-72. (Collection de M. Edgar Mareuse.)

(2) Procès-verbal de la séance du 29 mars 1872, déjà cité.

méthodique. Il attacha tous ses soins à l’établissement du plan de son catalogue méthodique. Certes toute œuvre humaine est sujette à la critique et est susceptible de perfectionnement, mais je suis très disposé à déclarer que, tel qu’il est, ce plan est un chef d’œuvre du genre.

La bibliographie historique de Paris ne doit pas se comprendre comme celle de toute autre grande ville de France. L'histoire d’une capitale comme celle de notre pays, où bat son cœur, où bouillonnne son cerveau, où rayonne son génie, prend nécessairement les vastes proportions de son histoire générale : elle ne consiste pas seulement dans une chronique de clocher, une monographie locale (1).

Ces réflexions, dont le lecteur sentira toute l’importance, mais sur lesquelles je ne saurais m’étendre davantage, amenèrent Cousin à constituer un admirable sommaire de bibliographie parisienne. Il fouilla son sujet de telle sorte que sur les milliers d'ouvrages qui rentrent dans le cadre de l’histoire de Paris, il n’en est certainement pas une centaine dont le classement soulève un doute sérieux, une difficulté insurmontable (2).

Le catalogue méthodique de la Bibliothèque de la Ville comporte douze chapitres et cent soixante séries. Je ne veux pas donner l’intitulé de chacune de celles-ci ; voici seulement l’énumération de ses douze divisions principales. Il va de soi que les mots de Paris doivent être sous-entendus. Ainsi : Bibliographie de Paris ; Topographie de Paris; Monuments de Paris, etc. :

(1) Bibliographie parisienne. Tableaux de mœurs (1600-1880), par Paul Laconibe,... avec une préface par Jules Cousin,... Paris, Rouquette, 1887, in-8. Préface , p. ix.

(2) Le sommaire du catalogue méthodique a été plusieurs fois imprimé. Ou trouvera plus loin l'indication de ses différentes éditions, dans la bibliographie des travaux de Cousin,

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