FIGARO
Rcdact<ntr en chef
H. DE VH.LF.MF.SSANT
Boulevard Montmartre, 2/.
'^Maison Frascali)
Mon cher ami,
J'ai envoyé le second BrïqiHr à Carpentras, voici déjà huit jours, l/envoi des numéros à venir se fera ré^Milièrement, maintenant que je suis de retour à Paris et que je peux agir par moi-même. Avec le dernier numéro paraîtra une petite note de T. Delord, au nom de la rédaction du Mafjasin de librairie. Quant au portrait, je compte laisser passer le coup de feu de la photograptiie Nadar et ne le lui
(1) AHres'«r : .MonjiViir Moniteur Jean Wallon, homme de lettres. 82, rue Saint- I.ontx-en-l'ltle, En Vtllr. — I«o timbre pnsinl porte : 2i décembre 50.
demander qu'en morte saison, le mois prochain. C/est mor (fui ai touché les premiers r)OU francs de Charpentier et qui ai remboursé Jîuloz. C'est aussi moi qui toucherai le solde et qui acquitterai la dette François et la dette BelLy. Soyez sans inquiétude à cet égard.
Je vous remercie, mon cher ami, de cette vigilance fervente et qui justifie si pleinement l'amitié profonde que mon pauvre frère vous avait vouée!
Je suis encore tout remué par la correction des épreuves de Hrigilte I Quelle œuvre vengeresse! J'ai vu l'autre jour }\'"^ Laure et M'"« Arnaud. Je m'attendais à des plaintes indirectes de cette dernière. Pas un mot d'allusions n'a été dit. .le crois que M""= Urbain ne s'est pas reconnue.
A vous de cœur.
Henry de la Madelène (1).
« Quelle œuvre vengeresse ! », écrit Henry de la Madelène à Jean Wallon que celte Brigittr. Il y aurait ainsi dans ce roman posthume une grande part d'autobiographie dissimulée par Jules de la Madelène, — une peinture de sa femme qui serait représentée par Brigitte, une analyse du caractère de sa belle-mère qu'il décrit sous le personnage de M'"* Urbain, personnage auquel il donne souvent aussi le nom de Julie, la description d'un ménage que disloquent les ingérences indiscrètes d'une belle-mère, la représentation détournée de ce qu'avait soulTert, « en le cachant à tous », Jules de la Madelène pendant dix ans.
(1) Adresse : Monsieur ./. Wallon, rue Saint-Louis-en-l'Isle (nu besoin aux bureaux du Journal des Villes et Campagnes , Paris. — Le timbre de la poste porte : 8 juin GO.
Voici quelques traits de Brigitte on qui nous apercevons M""" Laure de la Madelène à peu près telle qu'Henri de Pêne nous la montrait dans l'article nt^crologique précité qu'il consacrait à Jules de la Madelène :
Brigitte portait en elle un sentiment très naïf de la Ijeauté invisible. D'un élan naturel et libre, son àme montait ingénument à ces hauteurs mystérieuses où tout n'est que paix et lumière (1)..
Je la suivis dans cette petite chambre où je n'étais jamais entré. Le cœur rtie battait violemment. C'était pauvre et nu, mais d'une propreté monastique. Les murs blanchis à la chaux; d'un côté, un grand crucilix en bois d'olivier, vis à-vis un porlraitqui m'attira singulièrement par sa ressemblance avec Brigitte. C'était le portrait de son père. Dans l'encoignure du toit mansardé, sur un rayon, quelques livres d'histoire et. de piété, puis deux chaises, un lit de fer, une table en sapin, et c'était tout. Le mauvais goût acharné de Julie n'avait jamais pénétré là ; on voyait bien que c'était le lieu de paix, l'asile où Brigitte se relirait pour être libre. Tout y respirait l'ordre, le travail, la vie sévère ,2).
Kt voic'i pourM"*" Urbain, pour la maudite .lulic :
Les lois idéales de la justice et du vrai. Julie les haïssait d'instinct pour leur sublimité même; elle avait, pour ainsi dire, le génie du terre à terre, et, par une subtilité extrême, elle ramenait tout dans son ordre inférieur; elle attirait en bas. Irritée contre toute élévation d'âme, elle aurait voulu plier Brigitte à son empirisme vulgaire; elle
(1) Urigille. Paris, (Iharpciilier, p. 101^. (2; Eodem Uhr^f. p. 114.
l'aurait voulue ambitieuse et coquette comme elle, esclave du monde, rusée, toute au culte des intérêts (1)...
Voici ce qu'elle appelait son obéissance aveugle : chercher castille à tout propos, s'inquiéter, se plaindre, et gémir, et tyranniser sans raison, sans motif. Il ne lui suffisait pas d'imposer ses goûts, ses opinions, ses humeurs, elle exigeait encore qu'on se passionnât pour tout ce qui l'agitait; il fallait qu'on s'intéressât, et très vivement, à ses moindres caprices.
Le silence la mettait hors d'elle; la plus légère inattention l'exaspérait, et tout cela mêlé d'accès de tendresse outrée, d'affectations, de sentimentalités romanesques. Jamais je n'ai rencontré de personne plus impérieuse, plus préoccupée d'elle-même, plus agacée et plus agaçante. C'étaient à toute occasion des cris, des larmes, des mutineries d'enfant gâté, des soupçons, des jalousies, des récriminations folles (2).
La n(jte que l'éditeur Charpentier avait chargé Taxile Delord, — un compatriote de Jules de la Madelène, un Comtadin, — de rédiger et de placer à la suite de Brigitte, était ainsi conçue :
Nous ne pouvons nous empêcher, en terminant la publication de ce roman, d'ajouter quelques mots sur lauteur, prématurément enlevé à ses amis et aux lettres, au début dune carrière qu il promettait de parcourir d'une manière si honorable et si brillante. Les écrivains qui prennent leur art au sérieux, et qui s'y dévouent sans autre ambition que celle d'une renommée obtenue par le travail et par la persévérance, deviennent
(1) lirigitle, p. 108.
(2) Eodem libro, p. 104
de jour en jour plus rares. I.e but que l'on poursuit, en général, dans la lillérature, comme dans les autres carrières, c'est la fortune, et une fortune rapidement acquise. Jules de la Madelène n'avait ni ce souci ni celte impatience. Moraliste laborieux, solitaire, il attendait son jour. De là, dans ses romans, hélas ! bien peu nombreux, cet air de soin et de culture qui n'est pas moins utile aux œuvres littéraires qu'aux plantes, et qui ajoute quelquefois à leur grâce naturelle.
L'auteur de /{rirjittc avait reru tous les dons du romancier véritable : l'esprit, la passion, le sentiment, l'imagination et la réflexion; il savait observer et peindre; il analysait les caractères d'une façon pénétrante, sans se perdre jamais dans ces détails où la faiblesse des auteurs contemporains se complaît tant, et qui ne sont que la fausse monnaie de l'observation. Il produisait peu, lentement, et se séparait avec peine de son reuvre, ne la croyant jamais achevée.
Cette fécondité qu'on a tant admirée, a perdu les romanciers modernes, et enlevé au roman ce cachet d'inspiration et de personnalité sans lequel il n'est qu'une des plus vulgaires productions du métier littéraire. Jules de la Madelène aurait certainement contribué .'i le relever. Cette idée augmente encore les regrets que sa perte prématurée inspire à tous ceux qui le lisaient à cause de son talent, el qui l'aimaient et l'estimaient à cause de ses qualités personnelles.
NOTF-: DE L'l^:r)ITKlH (1).
\N alhm dcmonra loujuuis lidMo à la mémoire île .luli's «If l;i M.tiii'jrMic II èl.iil rrv|(' m n'jaliuns avec
(1 liritpllr. I.r runilf \ hjliiriii. riiiii.iiis, par .liil<> de l:i .Muili-Uiie. Paris. Chaipcnlit-r, 2H, (juni de l'Ecole. 1H('>1. p. 2r>5.
M"* Camille Barjavel et faisait encore ici et là des courses dans Paris pour les allaires que son ami avait pu laisser en soulTrance. Nous en trouvons la preuve dans cette lettre de M""' Barjavel :
Monsieur et cher ami.
Ne m'en voulez pas si je n'ai pas répondu plus tôt à vos bonnes lignes, je suisextrêmement paresseuse, mais mon cœur est toujours actif, et n'oubliera jamais l'ami de Jules.
Je n'ai rien trouvé de très explicite pour la petite somme dont vous me parlez. Je ne trouve dans mon livre de comptesque cette note : envoyéà M. Wallon par M. Castelneau 230 fr. pour payer M""^ Belly et le cafetier de Jules. Je vous envoie le compte du café(l). Si vous vous souvenez du chiflre de M"^ Belly, il vous sera facile de vous rendre compte.
Maintenant, mon cher Monsieur, puisque vous voulez bien m'ofl'rir vos services, je vous prierai de m'en rendre un, toutefois si cela ne doit pas vous déranger. Je voudrais me procurer la Somme de saint Thomas (2). Si vous pouviez m'en trouver une d'occasion encore en bon état, cela me serait égal et me coûterait moins. Un voyageur nous a dit que cet ouvrage me coûterait une soixantaine de francs. Si vous ne pouvez me l'avoir à moins, je vous autorise à aller jusqu'à ce chiffre. Je tiens à avoir cet ouvrage dans ma bibliothèque. La lecture m'en
(l)Celle «note du café » est jointe à la lettre : « Doit M. In Madclaiiic sa nolto 1S58, se montant.') francs 80,45. » Jean Wallon avait inscrit un dialogue qui avait eu lieu quand il vint réclamer une seconde fois la note : « Je voudrais avoir la note de M. de la Madelcne. — Mais je l'ai déjà remise. — . Je le crois ; elle a été perdue. » J'attends un quart d'heure, après lequel on revient. « Malheureusement le papier a été coupé.
(2i Sur une petite note jointe à la lettre : Somme thiologiqiie de saint Thomas d Aqiiin. traduite en fran^-ais et annotée par F. Lâchai, Louis Vives, éditeur, rue Uelambre, 5, Paris.
a été conseillée, .le le lirai, bien que je doute de n'y rien comprendre ; je le crois bien au-dessus de mon intelligence. Je vous prierai aussi de joindre à cet envoi un volume de Gollinet ,I)is(ruclio)i sur les Evangiles, traduit sur l'édition allemande du R. P. Forentini par Dom Placide Moura, Pernardin. Adieu, Monsieur et bien cher ami, je vous remercie d'avance de votre obligeance, comptant sur votre amitié comme j'espère que vous comptez sur la mienne.
, Votre bien dévouée.
Cl. B. Vous pourrez faire tirer sur moi à vue.
Henry do la Madelène veillail aussi sur la renommée lilléraire de son frf're. Kn 1878, il r^'édita chez Lemerro le Marquis îles Sa//ras, avec un beau portrait à l'eau-forte de l'auteur par Le Ual(1), - et songeait sans doule à faire suivre ce roman de toutes les autres œuvres de Jules de la Madelène. Il accompagna cette réédition dune préface fraternellement émue, alFectueusement vibrante, où l'on voyait un fière, resté (idèlc à ses idées républicaines de 1818, rendre le plus complet bommage à un frère dont il n'ienoiail pas le Iris complet retour aux idées catlioli(jues et aux crovances de sa jeunesse Cette préface est un document tro[) utile à la connaissance de .lub^s de la Madeh^n»', trop élroiteraenl adhérent à sa biographie, [)our que nous ne la reproduisions pas intégralement :
(1) Le Rat n contribué, chez Alphonse Lemcrre, à l'illuslrotion dei poésies di- Menri-Chnries Hend. des o-uvrr» de Molirrr el des A/oi» d'A. de Thstoile par de remarquables eaus-fortes.
— 1 ia —
PRKl'Ar.E DK CETTR XOl'VELr.E KDITION (1).
Pourquoi n'en convenir pas tout de suite ? Mon embarras est extrême. J'ai à parler d'un homme rare, d'un écrivain hors de ligne, d'un artiste accompli, et cet homme, cet écrivain, cet artiste est mon propre frère, l'ami dévoué de mon enfance, le guide sur de ma jeunesse, mon maître et mon modèle.
Comment en parler avec détachement et liberté, ainsi que je pourrais le faire d'un étranger digne d'admiration ? Hien qu'à passer par une bouche fraternelle, toute louange ne devient-elle pas aussitôt suspecte et contestable à bon droit ? Oui voudra croire à mon impartialité ?Oui acceptera mes jugements sur parole ? Il faut m'y hasarder pourtant : à défaut d'autre autorité, mon témoignage sera sincère : uniquement préoccupé de vérité et de justice, je parlerai selon mon cœur,mai8 librement, sans parti pris, en âme et conscience.
•l'ai tendrement, passionnémentaimécelami inoubliable, et aucun de ceux qui l'ont connu ne s'étonnera de la violence passionnée de mon alleclion. Beau, de la beauté la plus distinguée ; le front large, encadré d'abondants cheveux châtain clair ; l'œil profond, tendre et velouté, brillant parfois d'un insoutenable éclat ; le ne/, ferme et pur ; la bouche fine, égayée d'un charmant sourire fait de maliceet de bonté, ou i-edoutablement aiguisée d'ironie ; un timbre de voix chaud, d'une douceur pénétrante ; une
Il La librairie .\lphonse Lemerre nous a très gracieusement autorisé à reproduire cette préfiice.
éloquence naturelle, prodigieusement persuasive ; uncorps mince de la plus rare élégance djins sa taille moyenne, tel était l'homme : tout attirait en lui, du plus irrésistible attrait. . ^
Cette séduction personnelle, ce charme qui l'accompagnait partout sont restés marqués dans le souvenir de ses contemporains en traces profondes. Aujourd'hui encore, après vingt ans bientôt, ceux-là mêmes qui lonl à peine entrevu, se souviennent encore, comme d'hier, de ce charmant esprit, d'une aménité si courtoise ', curieux intalij.;able, toujours en éveil, toujours en quête ; flâneur incomparable que tout intéressait, sans souci du temps ni de l'heure ; causeur exquis, d'un goût si sûr, d'un jugement si droit, de qui l'on acceptait volontiers toute critique; nature aimable par excellence, à la fois ardente et contemplative, faite pour plaire, inaccessible à l'envie et à qui l'on n'a pas connu d'ennemis.
Auxderniersjours de 1840, .Iules delaMadelènearrivailà Paris, étudiant en droit, pour la forme, mais déjà mordu au cœur de l'exclusif démon des lettres. A ce moment la grande bataille romantique finissait dans le triomphe : à l'ardeur emportée, à la vaillance passionnée de la lutte succédait une sorte de lassitude générale : la prodigieuse tension d'esprit qui venait de durer un quart de siècle s'atTaissail de guerre lasse dans le calme plut : on entendait bien encore ici el là les cris obstinés de quelques enfants perdus, mais ces cris restaient sans échos : l'attention publique était ailleurs.
Le monde nouveau, issu de la Kévolution franraise, longtemps écrasé sons l'odieux talon d'un despote, s'était repris à respirer pendant la Restauration royaliste, et par l'explosion de juillet 1830, avait, en quelques jours, reconquis presque tout le terrain perdu. I.a victoire populaire porta la bourgeoisie Irain aise au |)ouvoir, mais dix ans de possession avaient suffi pour donner la mesure
des classes moyennes. Satisfaite, repue, repliée sur ellemême, toute à ses affaires, à ses appétits, à son lucre, la bourgeoisie n'était décidément pas de taille à garder le gouvernement ; de parti pris elle se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre les clameurs confuses qui montaient du fond des foules : aveugle volontaire, elle ne voulait rien voir de ce qui frappait les moins clairvoyants.
Un vent nouveau souillait pourtant, de toute évidence, sur le monde : partout les questions sociales prenaient iiardiiiient le pas sur les questions de littérature et d'art. De tous côtés avaient surgi des écoles, des sectes, des doctrines : l'heure était ingrate entre toutes pour les derniers venus dans la mêlée littéraire.
Les débuts de Jules de la Madelène furent laborieux, pénibles, presque inaperçus, malgré le talent remarquable du débutant. La dernière heure d'un Stradivarius, la Rosria publiées par la Revue indépendante, révélaient bien aux raffinés un écrivain de race, mais restaient lettre morte pour le public : en ce temps-là un article de Jean Rafnaud, de Pierre Leroux ou de Flora Tristan primait tout.
Ame ardente affamée d'idéal, passionnée de justice, avide de vérités nouvelles, Jules delà Madelènne courut aux réformateurs, aux théoriciens, aux utopistes, aux apôtres, de toute la candeur des illusions juvéniles. Trouvat-il auprès d'eux l'apaisement de sa soif généreuse ? - Il est permis d'en douter, mais s'il ne fait que traverser les doctrines sans s'attacher plus particulièrement à l'une d'elles, il lui restera de ces entraînements enthousiastes un sentiment profond de l'humanité, la pitié fraternelle des petits, des humbles, des déshérités, l'horreur de la force brutale, le mépris des opulences cupides, le respect du travail, l'amour intense du devoir.
Aussi, quand la monarchie bour^geoise croulera sous un
— liM —
suunie, la jeune République trouvera-t-elle en lui, non seulement un serviteur fervent, un champion intrépide, mais .i l'heure tragique des trahisons, un des derniers défenseurs de ses droits.
Gomme écrivain. Jules de la Madelène se rattache à la pure tradition française, à la langue nette, claire et précise de Montaigne, de Molière, de La Fontaine et de Voltaire. Chez lui, malgré l'intluence romantique du moment, ni germanismes, ni néologismes, ni barbarismes. Sa phrase vive court droit devant elle, comme une llèche acérée: elle déteste les paillettes, le clinquant du style, la redondance, l'enllure, l'épithète inutile ; dans sa correction rigoureuse elle recherche uniquement le mot propre, repousse le mot parasite, proscrit là peu pivs syuonvme. La clarté avant tout !
Avec cela, nulle sécheresse : tout au contraire, quelque chose de coloré, de rapide, d'une limpidité étonnante : un parfaitaccord chantant à loreille comme une musique, net à l'oreille comme un pur cristal.
Dans ce style merveilleux, résultat d'innombrables retouches, de corrections incessantes, jamais trace de peine ou (l'enort. rien qui seule l'huile : on dirait le jet naturel du plus facile génie ; sa perfection est telle qu à peine si l'on s'en avise ; c'est le comble même de l'art.
Avec une incomparable aisance, une sûreté magistrale, la main agile de l'auteur .touche à toutes les touches du cœur humain: elle sait plonger au plus profond des cœurs et en rapporter des études poignantes comme linijitle, ou de brillantes esquisses telles que Le rotnle Al'jliiera, ou Ap» ijanls vert pâle. L'émotion, la bonne humeur, le pittoresque, la fantaisie, la couleur, lui appar-
tiennent en propre au plus haut degré. Mais qu'il sourie ou qu'il plane, qu'il fasse éclater de rire ou frissonner, toujours l'auteur reste aussi niaitre de son sujet que de lui-même. Rien ne le détourne de la constante recherche du beau, rien qui vienne altérer les proportions rigoureuses de l'œuvre.
Ce goût épuré, fruit de fortes études, cette délicatesse jalouse, ce tact exquis, ce sens de la juste mesure en toutes choses, avaient fait de .Iules de la Madelène le plus précieux, le plus sûr des conseillers. Très sévère pour lui-même, sans rien sacrifier à la ferme rigueur de ses principes, sa nature aimable lui faisait trouver les plus heureux détours pour ménager l'amour-propre ou la susceptibilité d'autrui. Ce qu'il fit pour moi, à mon arrivée à Paris, le peindra d-un trait.
Comme tout bon jeune homme tant soit peu poète, à vingt ans, dans le grand isolement de la vie de province, j'avais fait des vers en abondance, et naturellement, je les tenais pour les plus beaux du monde. Mon rêve de ce temps-là était, atout prix, d'arriver à l'édition éclatante de ces merveilles inédites, et recopié de ma plus belle main, sur beau papier-à marges, le futur volume reposait doucement au fond de la malle, sur mes plus Unes chemises.
A peine arrivé, je l'exhibai triomphalement, «priant mon frère de me mettre au plus vite en rapport avec les éditeurs de sa connaissance.
Il sourit, de son fin sourire.
— Tes vers sont charmants, me dit-il, mais pourquoi tant de presse ? Attends donc un peu : prends pied dans Paris, frotte-toi au monde, mêle-toi à la vie et si, dans un an par exemple, en relisant ton œuvre, tu n'y trouves rien à changer, alors imprime iiardiment ; l'épreuve est faite, le succès est sur.
Je suivis le conseil, et j'oubliai mes pauvres vers dans un tiroir.
— ISO —
Quand sa vigilante amitié méjugea suffisamment mûri par une vie toute nouvelle :
— Voici peut-être le moment d'imprimer tes poésies, me dit-il un jouij, relisons-les ensemble, veux-tu ?
Hélas 1 ai-je besoin de le dire? celte lecture me consterna. A chaque page, dans ces vers si passionnément écrits, je retrouvais l'influence, le reflet, l'imitation servies; ni personnalité ; ni accent... ; à peine si sur cinq ou six mille vers, deux ou trois centaines surnageaient, et encore 1... Je regardais muet, stupéfait, hébété, ce grand naufrage dillusions. — Bah! dit gaiement mon frère, la perte n'est pas grande!... tu feras d'autres vers, parbleu !... et cette fois à toi, bien en propre 1... applaudistoi de ta réserve... tu réchappes belle!
El c'est ainsi que sans avoir l'air d'y être pour rien, en ménageant mon amour-propre, sans heurt, sans froissement, il m'épargna la faute de ce premier volume, presque toujours si lourd à porter par la suite.
Mais je m'attarde aux douceurs des souvenirs personnels, quand je me devrais uniquement ù l'édition nouvelle qui nous occupe.
1.0 Marquis des Saffras est l'œuvre capitale de Jules de la Madelène ; il est là tout entier, avec ses qualités brillantes, son vif sentiment du pittoresque, l'incomparable faculté de faire vrai, vivant, sans tomber jamais aux détails vulgaires, aux puérilités réalistes. C'est un livre toufl'u, serré, parfois mrme d'une frondaison si luxuriante qu'il semble un peu manquer d'air dans son cadre. Mais quelle verve d'un bout à l'autre, quelle bonne liumeur et quelle allure ! nue de tableaux charmants! •Jup de scènes exquises ! Tou^ les pfrsoiinages sont des
types et vivent d'une vie intense. Pas un lïe détonne-; chacun parle comme il doit faire, selon son éducation, ses habitudes de vivre, son milieu. Ses plus humbles comparses, le beau Cayolis, et Sambin, et Triadou, et Perdigalet le poète, et Jean Malaterre. le caporal Robin, et le sergent Tistet,etla Zounet, et jusqu'au pauvre Cabantoux, tous, grands et petits, restent dans la mémoire fixés d'un trait inefTaçable.
Diraije toute ma pensée? Je trouve à ce livre le caractère magistral des livres de la grande famille des Don Quichotte et des Gil Bios. Pour moi, il est aussi impossible d'oublier Esperit. le lieutenant Cazalis, le maire Tirard, la tante Blandine, le Mitamat ou la Damiane que le vaillant Chevalier delà Triste Figure, Sancho Pança, le Barbier, Gamache, Ginez de Passamonte, Dulcinée, Maritorne, Rossinante et le Grison lui-même! <
L'auteur excelle dans la description des émotions populaires ; il possède au plus haut degré le sentiment des foules ! et de quelles foules. Dans ce Midi mobile, violent, passionné, enthousiaste, ardent à toutes les luttes 1 A ce titre, la représentation de La mort de César, l'insurreclmn de Lamanosc, la bataille de village à village, peuvent se comparer aux plus belles de AValter Seott. Ouoi de plus poignant que cette histoiredela décadence desSendric,et le martyre du J/i<am«/, et le triomphe inutile du l'en^ao-é ? Quoi de plus frais, de plus souriant <iue les amours de Sabine et de Marcel ? Et cette implacable tante Laurence que j'allais oublier, et l'avocat Ma/.amet, et le contrôleur Dulimbert, et surtout cette vaillante Damiane, auguste comme une matrone romaine, si noble, si simple, si vraiment grande dans son humble vie de travail quotidien.
Le marquis des Saffras, très remarqué au moment de sa publication dans la Revue des Deux Mondes, n'a pas eu en librairie le succès qu'il méritait à tant de titres. Chose triste à constater, ce beau livre a passé presque inaperçu
pour lacnlique Sauf M.Barbey d'Aurevilly, qui lui consacra tout un feuilleton, et M. de Pontmartin, qui lui accorda quelques lignes, personne, que je sache, n'en a parlé dans la presse. Sainte-Beuve est mort son débiteur comme les autres.
Peu importe! l'ne justice plus lente, mais plus sûre, ne peut lui manquer maintenant que la postérité commence pour lui. Je viens, pour ma part et sans pouvoir m'en détacher, de relire ce livre de la première page à la dernière; je l'ai retrouvé bien tel qu'il m'était resté dans l'esprit, dans l'éternelle jeunesse des œuvres qui ne vieillissent pas. Avec quel plaisir je me suis senti transporté à la Pioline. et quelle douceur j'ai retrouvée au chant des cloches de Seyanne ! Tous les types de cette Iliade villageoise repassaient successivement devant moi, et je les reconnaissais d'emblée, au premier mot, au moindre geste, avec le vif plaisir que donne la rencontre de vieux amis.
Le marquis des Saffras, dédié par l'auteur à la vaillante compagne de sa vie, au secrétaire patient, infatigable, qu'il se plaisait à traiter de collaborateur, garde sa dédicace dans l'édition actuelle : rien de plus légitime ; pour les témoins de l'austère dignité d un long veuvage, rien aussi de mieux mérité.
Voici dans quelifues mois vingt ans que Jules de la .Madelène est mort, après une lente agonie, emporté en pleine sève, en pleine force, à l'heure virile on l'artiste donne sa mesure : il n'y a aucune exagération à regarder cette fin préinaturée comme une véritable perle pour les lettres françaises.
Pour moi, elle reste à jamais le grand déchirement de dur, l'inconsolable douleur de ma vie : toujours viv;int au plus profond de l'iime, je garde son cher souvenir : il est ma force et mon exemple.
Kt quand parfois, dans l'e.xcès de ma misère présente, à
bout de patience, sur le cruel fauteuil où me cloue un mal implacable 1), je sens monter à mes lèvres un cri de révolte ou de désespoir, je n'ai qua me rappeler la douceur stoïque de sa belle âme inaltérable, pour reprendre aussitôt possession de moi-mèmeet rougir de ma lâcheté.
Henry delà MADELi^:NE (2).
Mai 1877.
Il nous a semblé utilo et juste de remettre en lumière ce Jules de la Madelène, assurément grand écrivain, dont la vie tourmentée, la maladie, la souffrance ont réduit à peu ptès l'œuvre à un livre unique, mais exquis (8). Par ce livre il mérite de figurer
^l} Henrj" de la Madelène passa les dernières années de sa vie dans la maladie et les souffrances. Champfleury y fait allusion dans une leltre à Pliilippi- Hurty, datée de Sovres, 2.") j.invier 1878: «C'est dans la Hevue de Paria, sous la direction de t' injnrluné la Madeirne. qu'a pai-u le Delacroix conspirateur... » Nous ne savons de qui est le Delacroi.r conspirateur dont parle Champfleury ; Henry de la Madelène publia luimême, en 188'). un livre sur Fugénc iJelacroi.v. Il avait été l'ami des Concourt dont le Journal (l. III, p. 144; le cite dans une promenade à Vichy en leur compagnie et celle de Jules \'al'ès et de Burly.
(2) Dans le manuscrit 1.217, f" 208, du Recueil sur l'histoire de Carpentras, du Conitat Venaissin et de la Provence, formé par le D' Harjavel, qui se trouve à la bibliothèque de Carpentras, est une notice sur M. de la Madelène (le père). Dans le manuscrit 1 247 de la même bibliothèque sont des lettres de M. Collet de la Madelène au D"^ Barjavel ; dans lel.2.").'>, des notes sur les écrits de Henri de la Madelène ; dans le 2.0^3, des lettres de M"'' .Iules de la Madelène au musicien Jules Laurens Cf. Catalogue général des manuscrits des bibltothéques publiques de France, Paris, Pion, \90'A, Carpentras, t. III, première partie.
(3) Rappelons ici la bibliographie des principales œuvres de Jules de la Madelène : Aux électeurs du Vaucluse ,30 mars 1848), Paris, imprimerie Claye et Taillefcr, in-S" (Bibl. nat., Le ''', 1.375) ; — L'état de siège, Avignon, au bureau du liépubltcain de Vaucluse, imprimerie Jacquet, 1849, in-S", 8 pages (Bibl. nat., Lb '■•', 1.007) ; — Les âmes en peine, Paris, Michel Lévy frères, libraires-éditeurs, rue \'ivicnne, 2 bis (Ver-
non sans éclat dans les fastes de cette littérature, à la fois française et provençale, où brillent tant de noms illustres. Par lui il a le droit d'entrer dans le chœur de ces « jeunes ombres », « dont l'œuvre précoce ou incomplète laissera une trace », auxquelles le comte Charles de Mouy consacrait, en 1805, des pages élégantes. L'auteur du Marquis des Saffras a poursuivi son idéal de littérature et d'art, à travers bien des misères physiques et morales, dans un travail extrêmement laborieux et pénible. On finira peut-être par lui accorder la gloire d'avoir écrit quelques pages supérieurement belles qui, plus étudiées, mieux connues, pourront, par la généreuse inspiration et la beauté de la forme, imposer son nom à la mémoire comme « aux lèvres des hommes » (1).
E. JovY.
saillcs, imprimerie M. Cerf), 1857, in-18 : — Le marquis des Saffras, Paris, Librairie nouvillo, Ijoulevard des Italiens, 15, Bourdiiiial et C". éditeurs (Impr. A. Bourdiiiial). 1859, in-l'i ; — Brigitte. Le vainle Alghiera, Paris, Charpentier, libraire-éditeur, 28, quai de l'iicole (Imprimerie Simon liaçon et C", 1861), in-18. — Cf. Catalogue général de la Société des gcits de lettres, Paris, octobre 188'), p. 274.
(1) M. M.-C. Poinsol, dans son Esthili<iue régionaliste, Pavis, Figuière, l'.)n, p. 178, a mentionné, ])armi les écrivains de la jeune Provence, « .Iules et Henri de la Madelène, trop peu connus »
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