LA MAISON DU CRIME
Vox populi, vox Dei.
Lorsque, vers 1873, Napoléon Dupuis avait acheté l'enclos funèbre, avec l'intention, maintes fois annoncée, d'y bâtir, une réprobation g-énérale avait soulevé l'alentour. C'était, entre la grande mute et la tranchée profonde du chemin de fer, un sinistre coin de verdure sombre au pied d'un très ancien calvaire. En haut, dams une nef fruste, un Christ grossier saignait sur la croix flanquée de statues de saints naïvement barbouil" lées et de prétentieux bouquets de fleurs artificielles. Vers son agonie, processionnaient, sur deux rangs, des sapins noirs, immobiles pèlerins de deuil ; et en un coin, ils se massaient plus noirs et plus lugubres, plus vigoureux aussi dans un sol exagérément fertile. Là, depuis le mois d'août 1633, trentehuit mineurs, noyés par une soudaine irruption des eaux souterraines dans les galeries d'un charbonnage à présent disparu, dormaient leur dernier sommeil.
Quand arriva cette épouvantable catastrophe d'autrefois, ce fut, par tout le pays, une longue angoisse consternée. Avec une yio-
lence inouïe, les eaux nocturnes, les eaux meurtrières s'étaient précipitées dans les travaux de la houillère et nul de ceux qui y peinaient ne put échapper aux affreux torrents tourbillonnants. Pendant des jours, des jours et des nuits plus longues, des fils avaient appelé leur père ; aux abords de la fosse, avaient sangloté des mères et des veuves.
Et lorsqu'on put les retirer, les pitoyables victimes, ils revinrent à la lumière, livides, bleus et verts, hideux et gonflés, pauvres noyés loin du soleil; et bien vite, ensevelis dans leurs habits de labeur comme des soldats en un drapeau, on creusa un vaste trou carré où fraternellement ils s'étendirent tous, sous la bénédiction du vieux calvaire. Le village entier y vint s'agenouiller pour les trépassés.
Puis les sapins grandirent puissants et forts. Puis le vent passa dans leurs feuilles frémissantes, éparpillant dans (les airs le souvenir de ces vaillants...
Et cet endroit, d'abord perdu dans la campagne, près d'un chemin solitaire, peu à peu s'entoura de maisons, d'usines fiévreuses, dans l'afflux d'une population croissante et changeante, véritable poussière humaine tassée là par le souffle des industries prospères. Et, par degrés, s'adoucit la tristesse,reftroyable commotion à demi s'oublia; il resta seulement pour ce lieu une vénération vague, qui
faisait se signer le passant attardé quand la lune brillait au travers des sapins noirs... Plus tard, à la suite du prodigieux développement de l'activité de cette région, on dut élargir la tranchée du chemin de fer ; mais elle s'arrêta précisément à côté de la sépulture. Ceux dont les parents gisaient là purent croire que, pour jamais, les martyrs du travail, de ce travail qui faisait au pays une grandeur éclatante et brusque, reposaient là du repos qui ne finit point, au ronron incessant des wagons lourdis roulant sans trêve, reposeraient jusqu'au retour impalpable à la grande nature, par les bruissements des sapins et les pleurs de la pluie...
Aussi, il y eut de l'étonnement d'abord, puis un blâme très énergiquement accentué quand on apprit le sacrilège projet de Dupuis. Une ambition opiniâtre, excitée par la vanité d'une ménagère coquette, lui avait inspiré le désir tenace de s'élever au-dessus de sa condition inférieure de prolétaire. A des clauses dérisoires, il avait acheté ce terrain improductif et se promettait d'y avoir bientôt sa maison. Spéculation qui parut odieuse à beaucoup.
Bien qu'il fût ouvrier excellent, sobre, économe, entreprenant, généralement aimé, tout à coup, il vit tiédir les affections qui l'entouraient et plusieurs s'écartèrent de lui.
Esprit fort, il ne s'en soucia guère. Les beaux sapins, il les abattit sans hésitation ; des branches, il fit des fagots et garda les
troncs pour la carcasse de sa demeure future. Des bois meurtris, s'égouttèrent de longues résines vermeilles, comme des larmes et comme du sang, de ces arbres grandis dans la chair et le sang des bouilleurs...
Lui-même, sa journée faite, vint aider les terrassiers... Malgré cette ambition qui lui gonflait le cœur et sa suffisance d'esprit fort, il eut une sensation glaçante, et l'effroi subit de la chose ciu'il faisait, un jour que le fer de sa bêche enfonça dans un crâne. Il lui sembla confusément qu'il avait commis un forfait, — comme s'il eût à nouveau tué ce mort, — et que sa vieille honnêteté n'était plus entière.
Mais il était trop loin déjà pour s'arrêter, et cette impression se dissipa rapidement. Presque narquois, il déterra les crânes et les fémurs, les humérus et les tibias, dont quelc(ues-uns s'enfonçaient encore dans de massives bottines que les vers n'avaient pu manger, et cela fît un grand tas d'ossements, couronné de têtes de mort, aux dents branlantes, qui ricanaient d'un rire furieux et menaçant. On les porta dans le cimetière communal, au milieu des murmures des habitants indignés. Il n'est pas bon de troubler le sommeil des morts, disaient les vieux du village; malheur arrivera au téméraire...
Et d'autres histoires furent en même temps rappelées. De bizarres coïncidences avaient fait à cet endroit une renommée de superstitieuse terreur... En 1855; un enfant avait été frappé, en plein front, d'une pierre lan-
cée pai" une main restée inconnuCj tandis qu'il priait sur les marches du Calvaire, et le pauvret était mort dans les bras de sa mère terrifiée, la tête trouée d'une étoile rouge. — Douze ans plus tard, trois ouvriers qui avaient recherché sous l'ombrage funeste des sapins un abri contre un formidable orage avaient été gravement blessés par la foudre...
Vraiment, cette terre était toute marquée de douleur humaine, et, par un magnétisme étrange, attirait le malheur....
La maison, pourtant, s'édifia. Briques plâtrées de terre glaise et retenues par des montants en bois; baraque chétive composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier, elle parut superbe comme un palais à Dupuis, dans sa joie vaniteuse de propriétaire. Il y vint s'installer avec sa femme et ses enfants. Avec ses dalles rouges bien lavées et festonnées de sable, ses cuivres reluisants, ses meubles bien nets, et des rideaux blancs aux fenêtres, la bicoque eût semblé presque gaie, n'eût été le goudron dont Dupuis avait cru devoir la badigeonner pour protéger, contre la furie des averses, les murs minces et qui la faisait toute noire, comme en deuil...
Le blâme public persista.
Les premières satisfactions de l'aménagement passées, Dupuis, qui avait compté sur l'estime de ses camarades, — et sur leur envie — le plaisir de se voir jalousé étant la moitié dans le bonheur du propriétaire, • — fut très affecté de les voir se détourner de lui.
avec une gêne manifeste. Ayant remarqué qu'à son entrée les conversations se taisaient et qu'un silence contraint l'accueillait, insensiblement il cessa de fréquenter les estaminets où il pouvait rencontrer des amis. lî devint taciturne et morne, s'enferma dans sa noire barque, exagérant, par une susceptibilité douloureuse, la répulsion qu'il excitait. Son front s'inclina, traversé d'un gros plî soucieux. La mélancolie s'abattit comme un oiseau triste sur la demeure, oii les enfants paraissaient plus silencieux et plus graves... Sa haute taille se courba et ses cheveux blanchirent; il allait comme un homme qui porte un remords...
Un dernier espoir lui restait : il travaillait maintenant avec rage, accumulant les économies, comptant sur la bassesse naturelle des humains pour retrouver, par le prestige de l'or, la considération qui lui manquait...
Un jour, la malignité ambiante se précisa dans une lettre anonyme, lâcheté fréquente en nos plèbes wallones, lui révélant son malheur conjugal : sa femme le trompait, dissipait les écus péniblement assemblés, avec un de ses compagnons d'atelier, un des rares qui ne lui eussent pas tourné le dos. Il les épia, et acquit peu à peu, à l'aide d'indices mal précis, la triste conviction que l'hostile dénonciateur n'avait point menti...
Il n'eut point de colère, mais un grand accablement. Il comprit que sa vie était ratée et, impuissant à démêler les causes, il songea, un soir, que c'était peut-être la vengeance des trépassés. L'idée traversa soa
cerveau, fut rejetée, puis reprise et 's'y iroplanta bientôt avec la force 'd^une certitude.
Dès lors, il se sentit mal à l'aise dans cette maison, cause de son isolement et de la débâcle lamentable de son existence. 11 eut de fantastiques cauchemars ; il rêvait qu'il entendait tous ces morts, dessous lui, chuchoter et se plaindre de leurs tombes profanées; il les sentait s'agiter, se remuer pour soulever l'oppressant fardeau des murailles; et souvent, quand il prenait un verre, un outil, un objet quelconque, il avait l'hallucination furtive de toucher des ossements.
Les chambres lui paraissaient hantées; il sursautait au craquement des meubles; et, à la tombée du jour, dans les coins obscurs, il croyait voir des apparences troubles qui s'enfuyaient. Il n'osa plus descendre à la cave ni rester sans lumière. Avec une acuité extrême lui revint le souvenir, perdu dans les profondeurs de sa mémoire, de l'impression atroce de la bêche entrant dans le crâne, et il conclut qu'ayant tué déjà, il devait tuer encore.
Tout ce travail mental dura six mois, un an, deux ans peut-être, qui sait ! Sombre et silencieux, toujours replié sur lui-même, farouche comme une bête blessée, ne causant plus qu'avec ses visions, qui dira la progression du détraquement de cette pauvre cervelle? Il acheta un revolver et le mit sous l'oreiller...
Une nuit de septembre 1878, alors que passait le tonnerre des trains dans la tranchée du chemin de fer, il contempla quelque temps
le sommeil calme, à ses côtés, de sa femme infidèle et, avant de faire la chose qui devait être faite, effleura d'un baiser de pardon les cheveux dénoués ; puis, obéissant au Destin, il lui plaça doucement le canon de l'arme contre la tempe et lui cassa la tête. Avec la même résignation à l'Inévitable, il se tira deux coups de revolver dans la bouche. Les détonations se perdirent dans le tapage de la gare voisine. Réveillés, les enfants accouraient, mais Dupuis, qui râlait, leur iit signe de se taire. Et, jusqu'au matin, ces petiots, muets d'angoisse et ne comprenant pas, restèrent tremblants devant le lit tout rouge, avec leur mère assassinée et leur père agonisant, la figure ouverte..., toute une longue nuit dont le silence se coupait, par instants, du grondement des trains et des sifflets stridents et prolongés, appels plaintifs des locomotives...
Sur un carton, en grandes lettres gauches à l'orthographe impossible et touchante, Dupuis, avant de mourir, avait écrit ce laconique testament : «On laisse tout faire. Venez a présent constater les morts. C'est plus facile à la justice. Et qu'il continue ses méfaits. Dieu lui fera son compte.» A dater de ce temps, la tragique baraque ne porta plus d'autre nom que la Maison du Crime.
Et Ton eût dit en vérité que sur elle planait une malédiction. Alléché par l'appât d'une location infime, un cabaretier de niœurs douteuses, dit Jean de la Viole, s'y vint établir et alluma, les soirs, au-dessus
de la porte d'entrée, une lanterne rouge qui saignait sur la route et annonçait le taudis aux passants. Il eut des servantes aux complaisances faciles et des commères de renfort qu'il faisait venir du voisinage aux époques de grande débauche, quand le salaire des «quinzaines» se dissipait stupidement pour des breuvages et des caresses également impurs. Une viole piaulait très tard dans le bouge et parfois on y dansait d'obscènes rondes.
L'attention fut tout à coup attirée de nouveau sur la Maison du crime. Une des servantes du tenancier avait été l'unique témoin d'une affaire mystérieuse que l'instruction la plus minutieuse n'avait pu éclaircir et qui passionnait l'opinion : un jeune homme disparu, peut-être tué à coups de marteau dans un estaminet mal famé dune petite ville des environs. Toutes les recherches avaient été vaines, quand cette femme se décida à parler. Peu de temps après, Jean de la Viole, gêné sans doute de ce tapage et de cette intempestive lumière projetée sur ses allures suspectes, déguerpit pour des pays inconnus.
Des successeurs reprirent la lucrative industrie. Le café borgne, avec son œil rouge qui saignait sur le chemin, s'achalanda de plus belle. Oh ! malheur à l'imprudent qui, aux sons flûtes de la viole et aux sourires des filles, s'y attardait un instant les soirs de paie. Seuil funeste qu'il repassait les poches vides, le cœur lourd et mécontent de sa faiblesse, furieux contre soi-même et prêt à i'irriter contre la femme et les enfants, atten-
dant le pain, et auxquels il ne rapportait rien, rien que des injures et des coups. Le jour durant, la baraque tenait ses volets mi-clos, comme les yeux d'un animal qui digère sa proie, et on s'en écartait avec mépris. Mais, le soir, l'attrait fatal du mauvais lieu fit des victimes. Que de ménages disloqués, partis à la dérive ; d'unions, qui auraient pu être heureuses, brisées; que de lamentations de femmes délaissées, que de souffrances d'enfants abandonnés, que de vies suppfliciées et tordues par la sinistre maison noire ! Mais, aussi, que de malédictions de mères et d'épouses, que de malédictions ardentes sur ce toit 1
En vérité, cette maison fut bien des fois maudite...
Et il sied d'affirmer ici, semble-t-il, la véracité absolue de cet invraisemblable récit dont les faits, dates et noms mêmes sont d'une rigoureuse exactitude, d'affirmer l'étrange réalité de cette continuité de vicissitudes, afin de faire réfléchir ceux qui pensent, avec Hamlet, qu'il y a plus de choses sur la terre et dans les cieux que n'en expliquent toute la science et les philosophies.
D'autres encore étaient venus tenter le sort. Ils furent, à leur tour, accusés d'avoir dépouillé, de nuit, par violences et menaces, un batelier nanti d'une somme assez importante. Et, encore une fois, les gendarmes emmenèrent les habitants de la demeure néfaste. C'était en novembre 1889.
La bicoque resta déserte et vide, salie par la gpudron et la fumée, sous la tristesse du
ciel d'automne où le vent chassait des nuées grises chargées de pluie...
En vérité, ce fut une maison maudite...
On démolit le très ancien calvaire et les âmes pieuses en furent scandalisées. La maison de Dieu est par terre, dirent-elles, et celle du Diable reste debout.
Mais, cependant, ce qui devait suivre ne fut pas l'expression d'un fanatisme religieux, car la voix de la population entière avait condamné la Maison au crime...
Le 10 novembre, une bande de gamins qui passait sur la grand'route jeta des pierres dans les fenêtres, et le bruit des carreaux fracassés les amusant, sûrs de l'impunité dans l'approbation universelle de la contrée, ils s'attroupèrent. D'autres et d'autres encore accoururent. Une centaine, en quelques instants. S'excitant mutuellement, ils prirent d'assaut la baraque. La porte fut enfoncée, et les montants arrachés servirent de bélier pour trouer les murailles. Les briques tombèrent, ouvrant des blessures énormes. Sur le toit, des audacieux enlevaient les tuiles. Toute la façade fut mise en miettes et la charpente vacillante resta seule, avec les murs du fond, comme ces maisons coupées en deux par les boulets sur le champ de bataille.
Instruments inconscients d'une nécessité supérieure, ils étaient persuadés, par une intuition informulée et plus près peut-être de la vérité définitive que les dédains indifférents et les sentences faciles des esprits su-
perficiels, ils étaient persuadés qu'une expiation était devenue indispensable, et ils la demandèrent, d'instinct, au purificateur suprême, le feu !
Une paillasse, des 'brindilles, des déchets de bois flambèrent, mais sans violence suffisante pour consumer le bâtiment, qui resta béant, prêt à s'effondrer...
Confusément, les destructeurs se disaient que des vapeurs de vice s'élevaient de ce lieu maudit, que la terre et les murs étaient imprégnés d'influences maléficieuses, comme peuplés d'abominables larves, habités d'esprits élémentaires épiant l'occasion de ravager les âmes faibles...
La population satisfaite approuva. La police, non avertie, laissa faire. Et maintenant encore, les ruines sont au bord du chemin.
Le 22 février 1890, la plupart de ces enfants comparaissaient devant le tribunal correctionnel. Par une assez bizarre anomalie, les uns arrivaient là comme témoins, les autres comme accusés, et, à l'interrogatoire, reconnaissaient tous avoir pris quelque part à ces «actes de vandalisme», avaient dit les gazettes. Tous, de 9 à 12 ans, endimanchés pour cette solennité et un peu tremblants quand ils entendaient le magistrat parler d'incendie, de provocation au pillage, de destruction immobilière, de recel et de vol.
C'étaient de pauvres faces souffreteuses d'enfants. Et une tristesse infinie vous prenait à les voir, si émus, si embarrassés têtes douloureuses et déformées, comme les figures mal achevées de têtards et d'êtres em-
brj'onnaires que dessine Oclilon Redon, avec des yeux sans jeunesse et sans fraîcheur, et des teints blêmes révélant les logements étroits, les nourritures mauvaises, le surmenage des ateliers, la vie sans air et sans liberté, le servage du peuple ouvrier...
Après de courts débats, ils furent acquittés. Excellemment, le tribunal déclara qu'ils avaient agi sans discernement. Sentence profonde, car nous-mêmes, sommes-nous sûrs de discerner et de comprendre l'aveugle impulsion qui les fit agir?