‹ Jules DestréeChapitre 12 sur 15 · AU PAYS NOIR · texte numérisé non relu

AU PAYS NOIR

[Roman social, vécu, où sont retracées, avec une émouvante vérité, les luttes de partis.)

II se faisait tard, Berger, Destabel et Deschamps prirent congé.

La sérénité immense de la nuit faisait paraître d'une douceur i-nfinie le grand paysage. C'était un manteau de velours noir jonché de pierreries. Des lumières resplendissaient à des lieues, et de grandes réverbérations d'incendie rougissaient le ciel audessus de certaines fournaises industrielles. Dans le silence, on entendait des bruits de marteaux, des grondements de machines à vapeur et les lamentations aiguës des locomotives sifflantes. Le ciel criblé d'étoiles regardait avec une majesté indifférente, le sommeil fiévreux de ce coin de terre...

Les amis laissèrent leurs pensées vagabonder dans cet espace et Destabel les précisa, en indiquant, d'un geste large, tout ce noir :

— • Et maintenant, en campag'ne ! Voici ce qu'il nous faut conquérir !

Destabel revint à Sermeuse ave'c GillaLn, qu'il connaissait à peiiie. Ce grand garçon gauche lui avait été tout d'abord sj-mpathique. A peu près du même âge, miais si différents, ils en vinrent Adte, à cause de ces différences mêmes peut-être, à se parler à cœur ouvert, ainsi ciue des amis de plusieurs années. Giilain raconta sa vie, une beJle vie droite et claire de travailleur: comment dès l'enfance il avait tenu le soufflet de la forge et joué avec les marteaux lourds, comment il aviait appris à en frapper et à assouplir le fer aux volontés humaines; cKimment, joignant la théorie 'à la pratique, il avait suivi des cours du soir, s'était, après sa journée, courbé isur des livres et des papiers, avait passé des examens, était devenu un des premiers ouvriers métallurgistes de la centrée.

Puis, tout à coup, sa vie bifurquait : les camarades avaient eu besoin de lui pour leur coopérati;ve; et il avait abandonné l'industrie pour de modestes appointements de gérant-comptable. La coopérative se développant, il avait ainsi remué des sommes considérables. Il aimait à raconter qu'un jour, sur des dénonciations de concurrents, le parquet avait fait saisir ks livres de l'exploitation; une instruction avait été ouverte ; et, après des mois, une expertise minutieuse avait relevé un centime d'erreur, que lui, Giilain, avait antérieurement signalée à ses mandants. Cette confirmation solennelle de sa pro'bité avait encore augmenté sa poiiularité et son crédit près de ses camarades. Il raconta aussi son mariage, son regret tenace

àt ne point avoir conservé les deux enfants que lui avait donnés sa femme; tous deux s'en étaient allés dès les premières années et il n'avait pas oublié encore leurs petites figures rondes, et leurs yeux étonnés, et leurs menottes s'agitant, toute cette chair indécise où il avait espéré se survivre ! Sentimentalités délicates qu'on était surpris de trouver chez ce grand diable d'homme taillé en hercule, à l'aspect massif et brutal, qui était, au fond, doux et timide comme une jeune fille et sensible autant que laborieux et honnête. Il revint chez Destabel, dont il avait accepté l'hospitalité cordiale. Et, le lendemain, dès l'aube, car il avait été décidé de mettre à profit aussi complètement que possible la journée du dimanche, tandis que Gillain s'en allait dans le canton de Sourceau-Prince, Destabel partit pour Ronelies. Il comptait y retrouver Deschamps, qui avait dû coucher chez Dupont, un des fidèles de l'endroit, et aller ensuite parler à des paysans, au sortir de la messe, dans des villages éloignés : Fresnes et Villers.

Quand il arriva chez Dupont, celui-ci était déjà en allé; Destabel dut se mettre en route seul, avec la perspective d'une promenade die près de deux lieues. Il n'en conçut aucune humeur et s'en étonna. D'un pas kste, il s'éloigna et fut bientôt en pleine campagne. Il suivait la grande route de Bruxelles, à peu près déserte à cette heure et alignant sans fin la procession monotone de sa double rangée d'arbres. Le soleil, un peu hésitant et pâle, dorait les champs d'une douce lu-

-mière matinale. Des brumes flottaient aux lointains. La vue s'étendait sur de ffrasses terres, fertiles et cultivées ; çà et là, d'un repli de terrain émergeaient le clocher d'une église, quelques toits d'un village ; et la brise égrenait dans l'air calme les voix cristallines des cloches appelant aux messes dominicales. Des hommes aux chemises blanches, des femmes aux corsages et aux cottes de couleur, récoltaient des pommes de terre; et sur cette glèbe, sous cette immensité du ciel, leurs silhouettes avaient ces lijgnes sommaires et grandioses dont Millet exprima l'héroïsme.

Destabel goûtait profondément la paix délicieuse de ce vaste paysage. Mais il lui parut que cette paix et ce charme mêmes parlaient pour lui annoncer l'inanité de sa propagande politique. Les phrases qu'il avait coutume de prononcer dans les salles fumeuses des meetings où l'on étouffe, devant des ouvriers issus des mines et dies fournaises, les arguments alors péremptoires, les exhortations décisives semblaient absurdes dans cet espace où la vie s'écoulait plus libre, plus rudimentaire, plus toujours identique à elle-même. Alors que dans la région industrielle, les aspects extérieurs des choses étaient sans cesse renouvelés et modifiés par l'action humaine, ces campagnes apparaissaient comme moins susceptibles die transformation; depuis des siècles, ks mêmes charrues les labouraient, pour d'analogues récoltes, et celles-ci paraissaient échapper presque à la volonté de l'homme, soumises

surtout aux grands phénomènes atmosphériques.

Les paysans y vivaient en esclaves de la nature et résignés à ses fatalités, ayant la défiance, des innovations et presque de la pitié pour l'affairement et les soucis des réformateurs. A quoi bon ? disait le large paysage, sans hostilité, mais plutôt avec indifférence; à quoi bon tant de tracas et d'agitations ? Pourraient passer sur les villes les années et les révolutions; aux champs, les cultivateurs continueront à répéter la série monotone de leurs tâches immémoriales, comme à chaque hiver viendra la neige et le gel, à chaque printemps des bourgeons de bronze pointeront les jeunes verdures 1...

Un homme déboucha d'un chantier et marcha à ses côtés. Il était liant et bavard, de ceux-là qui ont une sorte de besoin de raconter à tout v'enant les incidents de leur existence, Destabel le questionna et put constater que la verbosité naïve de ce passant confirmait ce que lui avait dit le paysage. Il desespéra un moment devant ces horizons immuables, ces intelligences obscures et rebelles, d'arrivers jamais à communiquer les idées dont il était féru.

Pourtant la propagande avait eu 'son effet : çà et là, ils cueillaient au long des routes, comme des fleurs, la sympathie d'un bonjour cordial,, d'un souhait encourageant.

Les réunions du matin, au sortir des messes, ressemblèrent exactement à celles de Villers et de Fresnes. La curiosité était

peut-être plus vive, la bienveillance plus marquée. Vers midi, pendant que quelques camarades distribuaient les journaux, Destabel s'inquiéta de ne point voir arriver Deschamps qui, peu de temps auparavant, -était idescendu de voiture avec Dupont et avait préféré marcher pour dissiper une migraine envahissante. Il revint donc sur ses pas, espérant le rencontrer. A cette heure, les champs étaient absolument solitaires ; aussi loin que pouvaient errer les regards, la terre, des arbres et des maisons closes, rien ne décelait la vie humaine. Le calme et le silence étaient énormes.

Des moineaux pépiaient dans une haie.

L'immensité, l'éternité de la nature donna encore à Destabel le sentiment de l'humilité, de l'insignifiance des efforts qui passionnaient si vivement sa vie présente. Ces oiselets étourdis, piaillant dans les buissons, ces herbes au bord du chemin que chauffait le tiède soleil d'octobre étaient pareils, depuis des siècles, à d'autres oiselets, à d'autres herbes, à d'autres labours; et d'autres encore viendraient, pareils. Combien l'humanité s'illusionnait vite sur sa réelle puissance ! Quelle folie de croire réussir à modifier l'ordre des phénomènes !

Brusquement, Destabel aperçut Deschamps couché le long- du chemin, Dupont près de lui l'abritant des rayons du soleil et veillant, attentif comme une mère au chevet de son enfant. Deschamps était très pâle, il dormait d'un sommeil lourd de malade, et il y avait dans l'attitude de Dupont tant de

sollicitude, tant de fraternel amour illuminait sa bonne tête ronde et franche, que Destabel en fut ému et qu'il se prit à aimer aussi — tant l'amour appelle l'amour — d'une affection véritable ce compagnon pour qui il n'avait eu jusque-là que l'estime banale acordée aux collaborateurs d'une œuvre commune.

Quelques minutes passèrent en cet attendrissement muet. Puis un caillou roula dans le fossé et réveilla Deschamps, qui déclara se sentir mieux et put remonter en voiture. Après le dîner, Destabel insista pour que son ami prît du repos et qu'il ne vînt le rejoindre qu'à Silly par le chemin de fer, tandis qu'il continuerait seul la prédication projetée et veillerait aux distributions des ballots dé la voiture. Deschamps eût voulu poursuivre, mais sa fatigue fut plus forte et l'obligea d'accepter la proposition de Destabel.

Les deux premiers meetings de l'aprèsmidi avaient lieu d'ailleurs dans des centres sûrs où la propagande était presque superflue. Destabel s'y borna à fouetter les courages par quelques phrases énergiques et s'empressa vers Silly. La réunion était considérable, elle avait lieu en plein air, dans le préau d'une école. Depuis cinq heures, divers discours y avaient été faits, devant une affluence toujours croissante de peuple. Isières, notamment, qui, de son côté, avait fait des prodiges d'ubiquité, y apparut, prononça une harangue enflammée, puis s'en fut,, toujours courant, vers d'autres assemblées.

Le soir tombait, peu à peu les détails s'at-

ténuaient dans l'ombrCj dans la cour vaste^ survenaient sans cesse de nouveaux arrivants silencieux, recueillis, c'était une mer noire, où l'on ne distinguait plus rien, que l'ondulation des taches plus claires des visages. Cette foule extraordinaire qu'on ne voyait pas, qu'on devinait dans la nuit, avait quelque chose de mystérieux et de formidable. De même l'on apercevait à peine l'orateur debout sur l'échafaud dressé en g-uise de tribune; et l'impersonnalité de tout cela était d'une indéniable grandeur; c'étaient des Voix parlant à la foule ! Au loin, les lignes estompées des bâtiments industriels, des cheminées d'où montaient droites de petites fumées dans le ciel couleur de cendre, le grand silence pacifique d'un soir religieux. Deschamps, impressionné par ce décor exceptionnel, prit pour thème de son discours le mot splendide : « Misereor super urbas » ! Et vraiment, il se lamenta,, en mystique, au-dessus des foules souffrantes ; il célébra le royaume des pauvres et des humbles proclamé par le Christ, les Apôtres et St-François qui allèrent eux aussi parler, au milieu des huées et des persécutions, aux errants des carrefours et des grands chemins. La foule crépusculaire écouta stupéfaite et ravie cet ardent acte de foi qui dépassait singulièrement la lutte électorale et en suivit le cours avec frémissement. La nuit était venue tout à fait, le Président crut inutile de mettre aux voix l'ordre du jour habituel ; mais Destabel et Deschamps insistèrent, demandant aux auditeurs de faire flamber des allumettes. Au

signal convenu, des milliers de petites flammes bleuâtres scintillèrent comme des lucioles, grandirent, devinrent jaunes, firent une grande clarté! Ce fut prodi,gÀeux: l'impersonnel sortit de Tombre ; la cohue se décela multiforme et innombrable. La révélation brusque de l'énormité de la foule, le sentiment qu'ils étaient là trois mille à avoir vibré de la même émotion fut si intense que spontanément toutes les mains se levèrent, une clameur sortit des poitrines, rugissant la «Marseillaise», solennellement !

Fragments d'une étude sur Odile Redon

Lecteurs défiants, encore un nom dont il faudra charger votre mémoire : Odilon Redon ! Et si, comme le prédisait Bourget, la mémoire des hommes doit un jour faire banqueroute à la gloire, soyez sûrs alors que celui-là sera un des plus forts créanciers. Il a l'R fatidique des grands : Rembrandt, Raphaël, Rubens et, en ce siècle : Rops ! — Et, dans cinq syllabes, toute une révélation d'art se perçoit, pour qui y songe.

Ecrivains raffinants, poètes, peseurs de verbes et ciseleurs de rimes connaissent pour la plupart cette sensibilité d'une acuité maladive qui fait trouver des couleurs et des formes dans les mots eux-mêmes en dehors de leur signification ! On s'est souvent raillé de ceux-là qui l'ont dit et, pourtant, l'audition colorée est un fait scientifiquement établi à présent ! Pour le vulgaire, un mot ne vaut guère que par ce qu'il exprime; pour le styliste à la perception exaspérée, les mots ont encore une autre valeur, une valeur profonde, absconse, celée en leur intimité, tel un diamant dans une gangue, impossible à définir ou à préciser, car les termes les plus vaignes sont trop précis encore et tout vocable énoncé meurtrit cette sensation intellec-

tuelle si ténue, mais très réelle, découverte par quelques-uns seuls et par là plus précieuse encore.

Mais le phénomène n'est point neuf, tant s'en faut, et Balzac-le-Grand n'a-t-il point déjà dit dans son Louis Lambert : « L'assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu'elles donnent au mot dessinent exactement, suivant le caractère de chaque peuple, des êtres inconnus dont le souvenir est en nous... Est-ce à cet ancien esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole humaine ?»

Et c'est ce même Balzac qui comprenait toute l'importance des noms propres au point d'errer de longs jours, épelant adresses et enseignes, jusqu'à triomphalement s'arrêter devant Z. Marcas ! — Enfantillages ? Allons donc ! Zola ne raconte-t-il pas quelque part Flaubert le suppliant les larmes aux yeux de lui laisser le nom de Bouvard? Et quel beau mot que celui de Gautier au poète du Samouraï : « José Maria de Heredia, je t'aime parce que tu as un nom exotique et sonore... > !

Toutes ces précautions pour m'excuser et me justifier id'admirer ce nom superbe, étrange et retentissant : Odilon Redon ! Et j'y perçois les caractéristiques de son art. Dans le grondement sombre et sourd de ces deux finales, j'entrevois le fond d'horreur ténébreux, de noir intense et profond que presque toutes ces lithographies ont pour thème essentiel. Et sur ce thème, l'éclair lumineux et comme joyeux de 1' t i » sonore et bref, fait une de ces rayures de lumière et

d'étincellementj ainsi que celles qui traversent ses planches fantastiques. L'envolée courbe et molle de 1' et le roulement grave de l'R viennent évoquer des complications de formes rondes et grandioses. Et outre son étonnante couleur, toute de noir et de blanc, en deux teintes, et son dessin bizarre et contourné, ce nom possède une physionomie générale, je ne sais quoi d'ancien, d'étranger, de pas moderne qui se retrouve encore dans les œuvres de ce surprenant artiste, en dehors entièrement du siècle, et pourtant impossible, invraisemblable dans un autre !

Les caractéristiques de l'oeuvre de Redon : hallucination, mélancolie, sens du grandiose, don de la lumière, suffisent à l'écarter de tout l'art contemporain au point d'en faire un maître isolé dont la redoutable originalité n'a pas eu de précurseurs.

Certes, Goya avait, au commencement de ce siècle, évoqué aussi, en des planches fantastiques des visions de cauchemar : les Proverbes et les Désastres de la guerre ; mais Odilon Redon l'emporte de beaucoup sur le maître espagnol. Les hallucinations sont bien autrement intenses et plus artistement belles. Goya est souvent terne et lourd, son horizon dur, opaque^ sans profondeur; les rêves de Redon s'entourent toujours d'immensité.

Cette grandeur, on pourrait dire cette sensation de l'Infini, qui distingue la plupart des évocations de Redon, lui assurera, avec sa prestigieuse habileté de coloriste, une haute place dans l'estime des artistes. Beaucoup qui ne comprendront point le très spécial genre de fantastique innové par lui seront touchés de l'allure large et grandiose de ses dessins; beaucoup seront séduits par le rayonnement de ses blancs et le moelleux profond de ses noirs, deux tons avec lesquels, comme en se jouant, Redon obtient de si charmants effets de lumière et d'ombre, qu'il faut remonter jusqu'aux eaux-fortes de Rembrandt pour trouver pareille splendeur et pareil éblouissement, UAnge des certitudes et le Squelette sonneur, dans l'Hommage à Edgard Poe ; le Phoque blanc des Origines sont des exemples stupéfiants de cet admirable don. Je ne parle pas des qualités de facture proprement dite, si extraordinaires de science, de vigueur, de diversité, de personnalité. Par quelle magie Redon a-t-il su faire si éloquemment parler la lithographie, muette depuis des années, et à laquelle il a rendu la vie, la jeunesse, l'intensité et l'imprévu d'une eau-forte avec des tons profonds et veloutés que l'eau-forte n'eût pu obtenir?...

Et Redon est un triste. Un triste philosophiquement. Il écrirait comme Goya, en conclusion : Nada ! Tout son œuvre est mélancolique, désolé, douloureux. Peu d'artistes musiciens ou poètes, ont été plus loin que lui dans l'expression du navrément humain.

Pas -un rire et pas un espoir. Certaines faces souffrantes 'de Dans le rêve suffiraient seules, par leur intensité d'émotion^ à lui mériter une impérissable gloire.

Sur quelques Peintres de Sienne

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