‹ Jules DestréeChapitre 15 sur 15 · ICK · texte numérisé non relu

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pittoresques, si curieusement vieillottes et dont la vie semble s'être arrêtée vers 1820, et au loin le Borinage, si tragique et si pitoyable avec ses petites maisons tapies au pied des triangulaires terris, les voyais-je alors comme je les vois maintenant ? Non, sans doute, mais leurs détours gardent des lambeaux de mon enfance, évoquant des figures aimées qui se sont évanouies, « des voix chères qui se sont tues... »

Et j'y dévais revenir plus tard pour, en une demeure sur qui pleuvait la chanson du carillon, au bout d'une allée d'arbres complices dans le soir, chercher celle à cjui la Destinée avait confié d'apporter dans la maison familiale, le bienfait de sa bonne tendresse et le charme des choses d'art...

O la chère maison, dans ce pays noir, si étrangement, si magnifiquement tourmenté par un formidable labeur humain : bruit des xisines, grondement des marteaux, ronflement des machines, longues plaintes des locomotives, et, dans les nuits, les embrasements superbes des fumées et des feux. O imon pays, que tu me parais beau ! Pourquoi est-ce que je me sens pris tout à coup d'un si frénétique besoin de te revoir et de te retrouver ? La vieille église de pierre estelle toujours là, au milieu du village? Et le cimetière, dites, avec la route qui monte, le cimetière où dorment les miens?

Plus loin, c'était la ville, les affaires, les batailles de la Politique et du Barreau. Succès et déceptions. A certains jours, l'humanité m'y parut basse. Mais maintenant, com-

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me toutes ces misères s'estompent et s'effacent; comme je les juge mieux, comme je suis plein d'indulgence et de sympathie pour mes adversaires ; ne parlions-nous pas la même langue? Pour quelques différences superficielles, que de ressemblances profondes ! N'étions-nous pas tous de la même race, du même pays, de la même famille humaine? Comme je voudrais entendre l'accent du terroir ; quelques mots de wallon me seraient plus rafraîchissants qu'un peu d'eau pure à un voyageur altéré !

Et puis, ce sont les autres villes, Bruxelles d'abord, la capitale, le centre de l'agitation nationale, avec sa Grand'Place où se perpétue, dans des dentelles de pierre, la vie héroïque du passé communal, Sainte-Guduîe gothique, le Palais de Justice babylonien, où j'ai si souvent plaidé ; le Passage qui connut mes flâneries d'étudiant, les vieux arbres du Parc, témoins bienveillants d'entretiens enivrés ; le Palais de la Nation, où s'écoulèrent des heures de fièvre et des heures d'ennuis, le Musée avec les Rubens et les Stuerbout ; les salles de spectacle où je rencontrai les émotions ardentes des musiques ; Bruxelles et ses alentours, Laeken, Uccle, Tervueren et la forêt de Soignes vêtue, à l'automne, de si somptueux manteaux de pourpre et d'or fauve ; Liège, si vivante, bruissante, spirituelle, étendue au bord du large fleuve, dans un cadre de collines hérissées de charbonnages ; Gand, sombre et farouche, avec son lourd beffroi, ses tristes filatures et son van Eyck en une chapelle ;

Tournai, aux Chonq-Clotiers ; Louvain, aux monastères ; Bruges, dormante en ses canaux mélancoliques sur lesquels glissent des cygnes blancs, dormante, dolente et presque morte, malgré cloches et carillons, Bruges où sont les Memling ; Anvers, avec la flèche aiguë de sa cathédrale, dont l'élan n'est pareil qu'au sursaut du cœur de celui qui, après un long voyage outre-mer, l'aperçoit enfin se dresser à l'horizon : vigie de la patrie, avec son port et ses vaisseaux et le peuple fort que Constantin Meunier a si puissamment symbolisé dans son Débardeur^ Anvers, où me sourit si étrangement, en sa robe rose irisée et son .geste détaché, la petite Salomé cruelle avec ingénuité de Quentin iMetsys !

La Patrie, c'est encore cette merveilleuse succession de paysages qui va des coteaux de l'Ardenne aux plages de la Flandre. Les forêts du Luxembourg aux vieux arbres magnifiques, les vastes horizons d'où l'on voit, au matin, les vallées enveloppées de la gaze légère des brouillards, les routes qui vont, qui montent, descendent et tournent vers les villages, les rivières noires qui bavardent sur les cailloux, se glissent furtivement sous les feuillages, en entraînant les sveltes truites d'argent, la Semois, l'Ourthe, l'Amblève et leurs affluents, plus séduisants encore; c'est la Meuse qui concentre leurs eaux et leurs beautés, dans cette vallée, parfois grandiose, toujours aimable, qui va de la frontière du Sud à la frontière du Nord ; c'est l'Entre-Sambre-et-Meuse, c'est la Thu-

dinie, c'est le Borinage ; c'est le gras et fertile Brabant wallon dont les plaines ont vu la fin do Tépopée napolconnienne ; c'est la bruyère et Genck, les marais mirant les cieux changeants ; ce sont les étendues silencieuses et désertes de la Campine ; c'est l'Escaut splendide devant Anvers, y apportant quelque chose de l'immensité; de la mer ; c'est toute cette Flandre cultivée tenacement comme un jardin, les perches où s'enroule le houblon grimpant, les champs de pommes de terre, les moissons d'or, les prairies vertes et leurs bestiaux ; c'est la dune enfin, la dune de sable clair aux herbes grises, avec sa parure de villas riantes et propices aux séjours de l'été, et la vaste plage que le flot marin vient caresser voluptueusement, en y laissant de blancs festons de dentelle d'écume...

C'est tout cela, tout cela sous des cieux toujours autres, dont la mobilité pour qui sait voir, fait un spectacle enchanteur, intarissablement varié. Cours des saisons : joies fraîches du printemps, splendeur du triomphal été, opulentes mélancolies de l'automne, deuils blancs de l'hiver; cours des heures : aurores tremblantes et douces, matins légers, midis rayonnants, crépuscules enflammés, soirs fiévreux, vous nous menez sans cesse, par de jeu des nuages et les magies de la lumière, à découvrir en la terre aimée de nouvelles beautés. Vraiment, est-il une autre région du globe où la clémente destinée ait consenti à rassembler^ dans un espace aussi restreint, tant de raisons de

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vivre ? Comprend-on maintenant le geste admirable des Flamands, à la bataille des Eperons d'or, portant à leur bouche un peu de cette terre pour laquelle ils allaient mourir? Comprend-on

L'héroïque baiser de ces mangeurs de terre :

La Patrie, enfin, c'est non seulement le sol, mais l'ensemble des hommes qui y vivent et qui y ont vécu. C'est pêle-mêle, avec des amis d'hier et d'aujourd'hui, Breydel, Van Artevelde, Anneessens ; Van Eyck, Breughel et Rubens] Baudouin de Constantinople et Godefroid de Jérusalem ; et tant d'autres figures familières des temps disparus ! C'est tout ce peuple vaillant, d'une aptitude à l'effort jamais épuisée ; ce sont les deux races qui le composent, celle du nord, lente, patiente, opiniâtre ; celle du sud, ardente, enthousiaste, généreuse ; ce sont leurs souffrances et leurs joies, leurs colères et leurs pitiés, leurs traditions, leurs coutumes, c'est leur langue. Je les aime parce que ma vie est faite de morceaux de leur vie...

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