‹ Jules DestréeChapitre 8 sur 15 · LES FUMEES · texte numérisé non relu

LES FUMEES

— J'aime les nuages, les nuages qui passent là bas, les merveilleux nuages !

Ch. Baudelaire.

O mon paySj contrée farouclie des épuisants labeurs et des usines fumantes, où s'endeuillit la tendresse des verdures, elles sont tes sourires et ton rêve, les Fumées, les fantasques, les merveilleuses Fumées !

Dans le vaste horizon mélancolique, sous les échafaudages sinistres des houillères, autour des architectures massives et compliquées de hauts-fourneaux, dans les grands hangards sombres des laminoirs où courent de rouges frissons de feu, partout, avec des bruits de canons qui tonnent, des crépitements martelés de fusillades, et de rauques grondements sourds, c'est la bataille incessante de l'homme contre le charbon et le fer, le tragique combat de l'Industrie, seule splendeur de ce temps, et c'est sa grandeur, sa cruauté et sa gloire qu'elles célèbrent à î'envi, les Fumées, les ondoyantes et multiples Fumées...

Vers le ciel, de toutes parts, elles s'en vont, à l'infini diverses et capricieuses... II •en est de toutes blanches, virginales, légères et souples comme des enfants folles qui s'enfuient en se jouant, elles courent et tourbillonnent plus légères et plus vagties toujours, vers les nuagjes, dlans l'azur, loin des charbonnages lugubres. Il en est de ten-

drement irisées, aux chatoiements d'opale et de nacre quand les traverse un rayon de soleil, qui s'échappent des fournaises avec des sveltesses prodigieuses, et se dissipent mollement, gracieuses et pâles comme des princesses, dans l'air. D'autres noires, épandues ainsi qu'un flot d'encre, chargées de poussière et de suie, déroulent paresseusement leur vrille épaisse de la haute cheminée et longtemps on les voit, peu à peu évanouies, résister aux assauts de la brise qui les entraîne. Et nombreuses, pressées, confondues dans une mêlée furieuse qu'un coup de vent déchire, ou seules, en aigrettes, en crinières ondoyantes, partout dans l'âpre étendue, elles échevèlent le caprice fou de leur fantaisie, les merveilleuses Fumées...

Aux jours pluvieux, quand la bourrasque secoue sur les champs les moires blanches de l'averse, combien doux le poème qu'elles chantent aux yeux et combien semblent lointains leurs voyages quand elles disparaissent dans le brouillard... Dans le vaste horizon mélancolique, sous le ciel bas aux gris moelleux, les arbres semblent plus verts et les toits plus rouges, s'adoucissent dans la pluie les arêtes aiguës des terris menaçants et les cheminées, dans les buées, ont des aspects mystérieux. Ecrasées sous l'ondée, vaincues par les rafales, les fumées blanches, les fumées grises luttent, vagabondent et s'échappent, au-dessus des bâtiments noirs, mettant dans la régularité et l'horrible tristesse des constructions industrielles, leur imprévu, la couleur jolie, la turbulence et la

souplesse de leurs changeants contours. Elles sont le sourire et la vie de la contrée farouchcj ses sourires dans la tempête, et sans elles, ce serait un terrifiant paysage de ruines et de tombeaux !

Et vers le soir, lorsque lentement l'ombre descend sur cet affairement de fourmilière, dans le noirj, les fumées merveilleuses deviennent flammes splendides au sommet des tours trapues des hauts-fourneaux, elles jaillissent, plus agiles et plus belles encore, du « gueulard n flambant comme un énorme bol, en une profusion bondissante de langues de feu pâle, voraces, bleuâtres, au milieu d'impétueuses vapeurs. Tels, dans l'histoire profonde, les feux sacrés dies croyants de l'Inde, les sigpaux sur les hauteurs, les cassollettes gigantesques allumées par les peuples jadis, aux portes des villes, en l'honneur des Dieux implacables, les sacrifices carthaginois au Moloch de bronze où s'embrasent les victimes ! — Et l'on croit voir le symbole d'un culte nouveau plus exigeant et plus terrible encore: ces flammes bleues et ces fumées légères qui montent en se tordant vers le ciel, s'envolent comme des âmes perdues, des âmes misérables et suppliantes convulsées en d'implacables souffrances, milliers d'âmes de la plèbe écrasée, se dispersant dans les inconnus de l'espace, en un encens dont se délecte la Divinité moderne, plus féroce et plus cruelle...

O mon pays, contrée farouche des labeurs où l'homme s'épuise en épuisant la Terre, dans l'ardente bataille et le deuil des ver-

•dureSj elles sont ta poésie et ton charme, les innombrables fumées qui s'en vont, làbas, les merveilleuses Fumées.

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