‹ Jules DestréeChapitre 9 sur 15 · SUR LES DEBUTS · texte numérisé non relu

SUR LES DEBUTS

...C'était l'heure où les choses semblent proférer dos vouloirs vagues, avec une confuse énergie. Une après-midi de printemps exceptionnellement douce et chaude se fondait lentement en un crépuscule doré. Le soleil déclinait au loin, empourprant tout un coin du ciel sur lequel se dessinaient en arêtes dures les profils noirs des maisons de la ville et la tourelle ajourée d'une église voisine. Par les fenêtres restées ouvertes, entraient, " accrus dans le soir, les parfums des fleurs nouvelles et les reflets d'incendie du couchant. Les rayons s'attachaient furtivement à l'or des cadres, glissaient sur les hautes boiseries sévères, scintillaient sur une reliure, sur le ventre d'un vase, sur les clous de cuivre d'un fauteuil. Quelques secondes, ils fulgurèrent dans la glace de la cheminée, silhouettant d'une façon singulièrement grandiose un bronze de Constantin Meunier : une mère anxieuse courbée vers le cadavre de son fils, bouilleur tué par le grisou — dont toutes les lignes augustes parlaient d'amour, de sacrifice et de dévouement.

Ce que disaient les bibliothèques et leurs livres ? Ce que disaient les vieux meubles de chêne et tout cet intérieur sobre et un peu claustral?...

Puis l'ombre s'accentua. La chambre s'emplit de paix et de sérénité. Plus un bruit ne venait de la ville. On put entendre les arbres du jardin frissonner au souffle frais de la nuit. Au clocher proche, un carillon chanta la mort du jour. Dans l'obscurité croissante, on n'apercevait plus que les indécises blancheurs des papiers sur le bureau et des gravures appendues aux murailles, et indistinctement les visages de deux personnes en ce moment silencieuses, deux fumeurs méditatifs dont les cigares rougeoyaient parfois dans la pénombre.

C'est alors que les choses contèrent les années de travail, les bonnes, les courageuses pensées qui s'étaient succédé en ce cabinet d'avocat. Toutes y avaient laissé leur impalpable trace et à des moments exceptionnels comme ce soir merveilleux, elles devenaient présentes et perceptibles pour des organismes particulièrement sensitifs et prédisposés.

Les nobles souvenances de dignité et de labeur se voilaient cependant, semblait-il, de quelque tristesse.

Les deux confrères en discernèrent l'imprécise rumeur, l'ancien comme le rappel chantant du passé.

— « Vous voilà/ Vous voilà/ Pauvres bonnes -pensées... » — et aussi comme le pressentiment d'un adieu prochain, car il devinait

bien pourquoi l'ambiance familière était dolente un peUj il savait que l'avenir aussi impressionne les choses... Le cadet, moins nettement sans doute, comprit ces chuchotements du mystère, mais il se sentit pénétré de cette émotion inconsciente qu'on éprouve dans les endroits où beaucoup d'hommes, pendant de longues années, prièrent...

— Travailler, murmura-t-il après un longsilence, et d'une voix très basse,respectueuse, on nous dit de travailler ! Quelle dérision ! Travailler quand on n'a pas d'affaires. Certes le travail est réconfortant et sacré; certes, c'est le devoir humain, au Barreau comme ailleurs. Nous le savons bien. Nous ne voulons point nous y soustraire. Nous sommes cent et plus qui ne demandons qu'à le pouvoir accomplir, ce devoir ! Mais comment ? Pour attester son zèle et son énergie, pour s'occuper de ses affaires, il faut en avoir et nous n'en avons pas. Il faut être connu pour conquérir la clientèle; et il faut avoir des clients pour se faire connaître, cercle vicieux dans lequel je tourne, et d'autres que moi et des meilleurs, dans lequel nous tournons avec l'angoisse et l'accablement d'un vieux cheval de manège !

...Nous sommes sortis de l'Université, frémissant de projets et d'espoirs, radieux d'avoir enfin atteint ce titre sur lequel depuis quinze ans parents et professeurs nous tenaient les yeux fixés; et parvenus à ce sommet, après quelques jours de vertige joyeux, nous nous sommes vite aperçus que ce point d'arrivée était en réalité un point de

départ nouveau. Une autre côte restait à gravir, bien autrement ardue et d'autant plus pénible qu'on n'y voyait plus nul chemin indiqué. Aussi longtemps qu'avaient duré les études, il était inutile de s'enquérir de la route, elle s'offrait, très apparente, suffisamment confortable,méthodiquement ascensionnelle et partagée en étapes. Mais après, par oîi fallait-il diriger ses bons vouloirs ?

Je me suis passionné pour les premières affaires que m'envoya le bureau de consultation gratuite. Il me plut d'accepter, en toute sa rhétorique beauté, la mission de défendre les orphelins et les déshérités. Mais au dixième divorce, à la dixième pension alimentaire, je dois avouer que mon entrain faiblit. Si souvent des circonstances désagréables avaient brusquement éparpillé mes illusions, si souvent je m'étais emballé sur des indications mensongères, j'avais placé ma commisération attendrie sur des têtes indignes, j'avais été si durement convaincu de l'inutilité ou même du ridicule de mes allures de Don Quichotte redresseur de torts, j'avais recueilli pour mes enthousiasmes de si péremptoires ingratitudes que je devins défiant et me bornai à faire l'indispensable avec ponctualité. Au reste, ces affaires monotones sans complications ni difficultés n'offraient point à mon ardeur l'aliment qu'elle cherchait.

Il n'y a pas de petites causes, mais seu-

, lement de petits avocats : c'est une banalité

sentencieuse que des anciens m'ont déjà

doctement exprimée. Elle fut impuissante à

me consoler. Si ceux-là devaient restreindre leur activité en affaires fro Deo pendant six mois seulement, l'épreuve les édifierait. La vérité est qu'il existe de grandes âmes

— et la vôtre, mon cher Monsieur de B..., est de celles-là — qui savent magnifier des litiges que d'autres auraient correctement, minutieusement et mesquinement traités, mais qu'il existe aussi — et en grand nombre

— une tourbe de petits procès dont on ne peut dégager nulle grandeur !

Il fut tout à fait frustratoire de m'appliquer à ces niaiseries lamentables. L'indifférence lassée des niàgistrats qui n'accordaient à mes soucis pas la moindre attention, m'en eût convaincu d'ailleurs. Je constatai que la cause, une fois introduite dans l'engrenage judiciaire, suivait son destin, placidelment, en dépit de toutes mes impatiences, de mes indignations ou de mes efforts.

Je plaidai aussi à la Conférence. Ces discussions théoriques, dans le vide, ne vous valent en général que des sarcasmes confraternels et m'attiraient peu. Mais je ne voulus rien négliger et témoigner partout de mon désir de labeur. Et bien ! Voilà quatre ans, cinq bientôt que cela dure : la Conférence non plus que les Pro Déistes ne m'ont amené de clientèle et j'en suis exactement au même point qu'au lendemain de la prestation de serment, mais plus las, désabusé, avec un cœur aigri d'où l'espoir s'enfuit, comme le sang d'une blessure. Que faire maintenant ? Attendre, attendre ce qui ne viendra peut-être jamais!...

— Dans ces traditions que les jeunes bousculent avec tant d'irrévérence aujourd'hui, il y avait le Stage.. .

— Ah ! Le stage, parlons-en. Et même, puisque ce soir m'a induit en ces confidences, laissez moi vous en parler franchement. La tradition du Patron tutélairCi le stage classique, tout cela doit être remisé avec les vieilles lunes. Un ancien qui soutient et qui guide un jeune, ainsi qu'une mère apprend à marcher à son enfant, ou mieux ainsi qu'un grand frère fait à son cadet les honneurs d'un voyage, cela est devenu tellement insolite que l'on cite les cabinets où cela se passe, comme des phénomènes. Sauf quelques très rares exceptions, il n'y a plus aujourd'hui de stagiaires. Il y a des collaboraleurs ou des commis, plus un grand nombre qui, ne pouvant être l'un et ne daignant être l'autre, restent des indépendants cherchant à voler de leurs propres ailes. Voler est une métaphore bien entendu.

— Que vous voilà ulcéré, mon jeune ami !

— Oui, c'est vrai, je suis injuste, je deviens méchant ! Pardon pour cette boutade inepte. Mais si vous saviez ce qu'il y a, au fond de soi-même, de tristesse d'avoir vu tout ce que j'ai vu, ce qu'il y a d'effroi, non tant pour moi que pour tous ces méritoires jeunes hommes que je vois se buter et se battre avec cet inconnu qui s'assombrit tous les jours ! Je n'ai pas eu la chance de rencontrer le patron que je souhaitais : peut-être cette mésaventure personnelle m'empêche d'apprécier avec équité. Le premier me con-

gédia parce qu'il avait des nobles dans sa clientèle et comme j'avais écrit certains articles, pas bien terribles, dans un petit journal démocratique, il ne pouvait pas, n'est-ce pas, mettre ses aristocratiques mandants en rapports avec un aussi compromettant stagiaire ? J'essayai d'un second qui me départit libéralement les affaires implaidables de son cabinet et me récompensa de mes infructueux efforts en me déclarant un lamentable porte-gfuigrne. Un troisième dont je sollicitai les conseils me répondait avec une volubilité emphatique, toujours à côté de la question. De peur d'être importun ou d'avoir l'air idiot, je n'osais insister. Bref, un lien nominal, sans confiance ni abandon réciproque, qu'un moment d'humeur peut rompre. Pourquoi n'y a-t-il plus de stage? Je ne sais. J'ai entendu les Anciens accuser les Jeunes de présomption, d'indolence et d'ég-oïsme; j'ai entendu les Jeunes accuser les Anciens et je ne veux pas prendre parti. L'explication \Taie réside, je pense, dans l'accroissement continu et effrayant du Barreau. Cette multiplicité extravagante d'avocats sans renommée fait affluer la confiance publique vers certains cabinets privilégiés dont le chef, surmené, tiraillé en tous sens, n'a plus de loisir nécessaire pour former des stagiaires. Et ceux-ci augmentent d'année en année, avivant l'inquiétude, aggravant la lutte pour l'existence, sans relations, sans préparations et gonflés d'ambitions et d'envies ! Siècle de la vapeur, de l'électricité, de la libre concurrence, oîi il n"y a plus place pour les apprentis !

WOLU,

Ecrire? Publier? Que cela est banal, à présent ! L'encombrement est tel que les manuscrits représentants d'innombrables veilles, de l'érudition ou de l'ingéniosité sont sans valeur : le talent court les rues : bien plus,, il faut payer pour se faire imprimer !

Non, vraiment, il n'y a rien, rien que l'incertitude affreuse du lendemain. Aucune raison pour qu'il soit meilleur que ce jour qui finit. Beaucoup pour qu'il soit pire. Quand s'achèvera-t-elle, cette horrible période des. débuts ? Jamais. Dans dix ans peut-être, les autres et moi, nous débuterons encore; et, sauf ceux qui seront élus par la veine, nous serons les débutants éternels...

— Eh ! mon ami ! ces débuts, vous les regretterez quelque jour. Je n'y puis songer, quant à moi, sans émotion. Le premier procès que j'ai gagné, je saurais vous en redire tous les détails, tellement les impressions en furent pénétrantes. Quand je rencontre mon adversaire d'alors, c'est pour tous deux une fête que d'évoquer les années enfuies ! Les humbles succès de ces temps me sont plus précieux que les triomphes retentissants que j'ai pu connaître plus tard. Ah ! quelle allégresse me redressait le front de me sentir enfin moi-même, affranchi des écoles et des pédants, libre de façonner mon esprit et ma destinée ! Oh ! le premier honoraire gagné, combien il me fut doux comme gage d'indépendance et de dignité ! Vous vous plaignez de ne pas avoir d'affaires; ce sont ceux qui ont trop d'affaires qu'il faut plaindre. Ils n'ont plus de vie personnelle; ils sont la

proie de leurs clients impatients. Ah ! toujours, du matin au soir, être à leur merci; ne plus avoir une heure à soi pour lire un livre, pour aller voir une exposition, pour écouter un concert; ne plus rien faire et penser que des affaires, s'enliser là-dedans jusqu'à ne plus rien voir de l'humanité extérieure que ce qu'en peut conter la lecture distraite des journaux — avec le projet toujours formé, jamais réalisé, de se limiter demain, de se reprendre — voilà qui est épouvantable ! Ah ! combien de ces Anciens, que vcus aspirez à remplacer, seraient heureux de se retrouver à votre âge et joyeux au milieu de vos désolations !

— Mais alors...

— Alors, ce n'est pas la peine de vivre; voulez-vous dire? Entendons-nous bien. Si vous envisagez la vie, avec l'américanisme fin de siècle qui me paraît être de plus en plus la tendance actuelle, comme la recherche de satisfactions égoïstes, eh ! non, ce n'est pas la peine de vivre. Qui que vous soyez, quelles que soient les félicités dont une prodigue Fortune vous comble, toujours autour de vous, partout, dans toutes les directions, vous verrez des satisfactions qui vous seront refusées. Vous parliez tantôt d'ascension : exténuez-vous, grimpez aux faîtes, toujours derrière les sommets domptés, d'autres et d'autres surgissent, inaccessibles!

Si vous voulez apprécier votre sort avec équité, ce n'est point à vos aînés, auxquels de longues années d'effort patient ont assuré

une situation enviée, qu'il faut vous comparer — on perd vraiment trop le sentiment des distances en ce siècle de démocratie égalitaire, — ce n'est pas eux qu'il faut envier — l'envie est d'ailleurs le signe d'une âme vile et porte en elle-même son châtiment; vous l'éviterez, j'espère, car vous valez mieux que vos découragements. — Mais élargissez votre horizon, mon jeune ami, brisez le cercle un peu étroit de votre égoïsme, songez un instant à l'humanité fourmillante des villes et des campagnes, aux infortunes, aux souffrances près desquelles vos lamentations sont vraiment dérisoires ! Comparez ce que le Destin vous départit de faveurs, et, malgré tous les sophismes et les préjugés, vous ne saurez justifier l'énorme disproportion que vous constaterez.

Fils de bourgeois, vous qui vous plaignez, vous devriez être confondu d'être tant favorisé, et chercher à vous rendre digne et à vous faire pardonner de si imméritées complaisances !

Et trêve de récriminations contre la Profession ! Haut les cœurs et silence aux ventres ! Si la lutte est aujourd'hui plus âpre, ce qui est incontestable, n'en soyez point désolés, qu'elle soit l'épreuve destinée à tremper votre caractère, à vérifier votre probité, votre persévérance, votre énergie. C'est elle qui se chargera de l'élimination des éléments hétéroclites, et ne laissera subsister que les plus robustes, quelque humble que reste votre rôle, faites d'un cœur content votre devoir. On s'occupe beaucoup, en cette

époque trouble, d'adoucir les misères sans nom sous lesquelles gérait la majorité des humains et de notables améliorations matérielles sont en gestation. Mais comme il serait plus urgent d'apprendre aux hommes à limiter leurs désirs et combien^ de Bouddha à Tolstoï, \es penseurs qui ont annoncé les Vérités suprêmes ont plus fait pour le Bonheur que des légions d'économistes ! Ce qui fait vivre les hommes, c'est l'Amour, le Dévouement, le Sacrifice.

Appliquez cela au Barreau. Si vous le pratiquez contre la Loi, si vous y recherchez uniquement votre intérêt, jamais vous n'y serez satisfait : vos ans se consumeront à la poursuite de jouissances illusoires et éphémères : incertitudes, déceptions, colères, ce sera vraiment un épouvantable métier.

Considérez, au contraire, la Profession selon son Essence et, suivant la Loi, elle vous apparaîtra comme l'occasion constante de vous dévouer, d'être bon et de devenir meilleur, de conduire avec la tranquillité du juste vos actes et vos pensées dans les chemins du devoir, d'épanouir votre existence dans la sérénité heureuse du Sacrifice et du Bien ! Et c'est alors vraiment que vous aurez « gagné votre vie » au formidable sens littéral de ces mots, que vous aurez terrassé les décevantes sollicitations d'en bas pour l'exaltation des seules raisons supérieures de votre \àe !

Allez, mon ami, c'est à mon tour une confession que je vous fais, l'intimité de moimême que je vous ouvre, le plus pur de

ce que j'ai médité que je vous lègue. Peutêtre n'est-ce point suffisamment clair et précis. N'importe ! Songez-y longtemps et souvent, car ce n'est point en un jour que vous comprendrez cela.

Tout ce que vous venez de me dire de vos compagnons m'effraye. Peut-être, en l'atmosphère méphj'tique dé la Salle des Pas-Perdus, où la Blague bafoue toute idée qui la dépasse, peut-être par modestie n"affirme-t-on pas assez la Sérénité et la Foi dans nos hautes traditions de désintéressement et d'honneur. Allez sans douter; et par vos paroles, et vos écrits et vos actes, prouvez que vous ne doutez point. Laissez les sots ricaner et les envieux dénigrer : leur sottise et leur envie les punissent suffisamment. Mais il en est qui se désespèrent, comme vous le fîtes ce soir; il en est qu'il faut raffermir et éclairer : les paroles graves que je vous transmets vous en donneront le pouvoir.

Et s'il? sont tourmentés des difficultés premières, dites-leur ce mot d'un ancien : que dans la Profession, « les débuts sont ce qu'il y a de plus pénible et de plus doux.*

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