‹ JulesChapitre 24 sur 31 · L'EXCURSION BOTANIQUE · texte numérisé non relu

L'EXCURSION BOTANIQUE

L'excursion botanique.

Ce fut un coup terrible pour Jules lorsque la lettre de madame de Chencvière lui apprit qu'elle était si promptement partie pour le château des Montées. La marquise , il est vrai , lui dit de venir incognito à Orléans, de

ÎHO L'excursion botanique.

lui écrire pour lui annoncer son départ de Paris, et lui indiquer l'endroit où ellepourra lui adresser sa réponse. Mais comment pourra-l-il abandonner ses mystérieuses fonctions? elles sont trop précieuses pour qu'il s'expose à en être dépossédé , en les abdiquant momentanément. Le jeune Renaut était à se demander comment il pourrait concilier ses intérêts et son amour, lorsqu'il rencontra M. de Challange qui , en lui caressant doucement la joue , selon une habitude de quelques mois :

— Parbleu , lui dit-il, mon jeune ami , je vous trouve fort à propos; j'allais envoyer chez vous. J'ai à vous charger d'une mission, dont vous vous acquitterez mieux que tout autre, vous qui êtes Orléanais. Nous avons besoin de renseignemens particuliers sur le député nommé à Orléans par le collège exlramnros. Venez co soir chez moi , nous cause-

L'excursion botanique «Hl

rons... Je vous remettrai cinquante louis pour la route et autres frais; et demain, à cinq heures du matin , vous monterez dans une chaise de poste qui ira vous prendre chez vous.

Cette proposition, qui ne pouvait être plus opportune, fut acceptée avec joie par le jeune observateur, qui rentra chez lui pour faire ses préparatifs de voyage et se hâta d'écrire à la marquise une lettre qu'il courut jeter dans la boite de la rue J.-J. Rousseau , avec la sécurité d'un marchand bonnetier qui écrit à sa légitime épouse, en se disant que madame de Chenevière ne pouvait manquer de recevoir son épître dans la matinée du lendemain.

Il y avait déjà trois ou quatre jours que le jeune Renaut était arrivé dans sa ville natale, où, dans l'embarras de donner un motif plausible à sa visite inattendue, il logeait, à l'in<;u de sa famille, dans une auberge éloignée du

292 Ii'excursion botanique.

quartier habité par M. Delatour , où il attendait impatiemment une lettre de la marquise, lorsqu'il fut par hasard informé que M. de Chenevière devait s'absenter une grande partie de la journée pour une exploration de botanique avec quelques membres de la société royale d'Orléans. Dévoré par le besoin incessant de revoir la marquise, inquiet, tourmenté de son silence, il prit aussitôt le parti de lui faire une visite, tandis que la croisade scientifique explorerait les bois et les bruyères.

Et l'ardent jeune homme qui , dans son enfance, avait plus d'une fois accompagné son oncle au château des Montées , qui en connaissait les appartemens, alla droit à la chambre de madame de Chenevière... Elle était seule. ..11 courut à elle pour L'embrasser avec amour; mais dès qu'elle le vit, poussant un cri de terreur :

L'excursion botanique '2'ȕ

Nous icîl.i. lui dit-elle! vous ici... je voulais vous voir... mais ailleurs... Pourquoi ne pas m'avoir prévenue?...

— Vous n'avez donc pas reçu ma lettre?

— Voire lettre!

— Oui, oui, la lettre où je te disais qu'il m'était impossible de vivre loin de toi, que j'avais besoin de te voir comme de respirer ! que bientôt je retrouverais dans les bras, sur tes lèvres, dans ton souffle, le bonheur qui me fuyait

— Vous m'avez écrit cela, Jules!

— Quoi! cette lettre !...

— Je ne l'ai pas'reçue !... Ohi maintenant, je ne puis plus douter! tout s'éclaircit!... Depuis quelques jours, je m'apercevais d'une certaine contrainte dans les manières du marquis... je l'ai surpris souvent sombre et pensif... son regard bien des fois m'a fait tressaillir... car ses yeux, lorsqu'ils se tournent

294 I/excurcion botanique.

vers moi , semblent animés à la fois par la douleur et la colère... Et puis ses fréquentes sorties... ses retours subits... Non, il ne peut plus y avoir de doute... M. de Chenevière sait tout. Votre lettre lui a été remise... Nous sommes perdus!...

La marquise, anéantie, se laissa tomber sur une ottomane; des pleurs inondèrent sa ravissante figure; puis elle leva ses deux mains jointes vers le ciel, comme pour lui demander protection.

Oh! quelle était belle en ce moment, la femme adultère ! Que de poésie il y avait dans cette douleur muette ! comme le remords, dont la main de fer lui broyait le cœur, se montrait puissant et terrible dans les contractions de ses traits, ordinairement si doux , si voluptueux !...

— Oh! grâce! grâce, s'écria Jules en tombant à ses pieds, en lui embrassant les genoux.

It'excurtion botanique- i'Jl<

c, car ta douleur me tue!... Eh ! qu'a-til il«>nc fait, cet homme, pour acquérir le droit de faire couler tes larmes , de te torturer ainsi ? T'a-t-il fait battre le cœur de battemens d'amour; t'a-t-il fait vivre de la vie des anges, qui devait être ta vie à toi? Non, sa vieillesse, comme unsouflle impur, est venue flétrir les roses de tes belles années, et de sa voix cassée, de sa voix sépulcrale, il a dit aux joies de la terre de s'éloigner de toi!... Que donnerait-il pour être aimé de toi, cet homme qui s'est fait ton maître? ferait-il le sacrifice de son nom , de ses titres , de sa fortune? Non, dans l'ordre de ses affections , tu dois passer après tout cela, loi!... Eh bien! Jules, ton Jules te donnesa vie, son avenir, son honneur! Jules, pour payer ton amour, tend sa tète au bourreau et jette sa mémoire à l'ignominie! C'est que je t'aime bien , vois-tu ! c'est que toutes les forces humaines réunies ne pourraient

296 L'excursion botanique.

t' arracher demoncœur; et maintenant, dis si tu veux cesser d'être à moi !...

11 y avait tant d'amour, tant de passion dans ces paroles, elles partaient du cœur avec tant d'abondance, que madame de Chcnevière, cédant tout à coup à un entraînement irrésistible, se jeta dans les bras de Jules et le couvrit de ses baisers , de ses caresses , en s'écriant :

— Oui , oui , Jules, c'est à toi que je suis ! c'est à toi que j'appartiens tout entière! Oh! aime-moi , aime-moi!... Que ton amour me donne la force de vivre !

L'extase fut longue et délicieuse ; puis , après ces instans d'ivresse , de délire et d'oubli , la marquise se prit à regarder Jules avec une de ces expressions de fureur et de résignation tout ensemble, que l'on ne trouve que sur la physionomie des grands coupables ; et reprenant son sang-froid , elle dit à son amant , qui la comprit et lui jura de la secon-

Ii'ancursion botanique. 191

(1er : Le moment est venu !.... il le faut... autrement ce sera à nous de mourir!

£n elïet, la lettre de Jules avait été remise à M. de Chenevière par le domestique de confiance qu'il envoyait chaque matin au bureau de poste d'Orléans; tout lui était dévoilé! Les soupçons avaient fait place à l'horrible certitude! Mais il concentrait sa colère, une mort ne suffisait pas à sa vengeance; il voulait embrasser les deux coupables dans le châtiment!... Il espérait que d'un jour à l'autre Jules, ne recevant pas la réponse qu'il attendait de madame de Chenevière, se hasarderait à venir près d'elle, et qu'il pourrait alors , armé de sa vieille épée ou de sa carabine de Vendéen , arriver au meurtre légal , renouveler la fin tragique des amours de Paolo et de Françoise de Rimini, ne songeant pas, le pauvre homme, tout classique qu'il était, que si notre époque pouvait fournir un

298 I/excursion botanique.

Malatesta, elle pouvait aussi avoir son Égysthe et sa Clyteranestre!!...

Il y avait à peine un quart -d'heure que Jules avait quitté madame de Chenevière, lorsque le marquis rentra de son excursion botanique, riche de plantes destinées à son herbier, et de champignons qu'il porta luimême à son cuisinier, en ordonnant de les apprêter pour le repas du soir.

Deux jours après, l'église d'Olivet déployait une pompe inusitée et lugubre; des tentures noires couvraient les murs intérieurs de la chapelle principale où s'élevait un magnifique catafalque armoirié , où l'on célébrait la messe des morts en présence d'une foule de paysans et de notabilités du pays.

Durant l'office , un grand nombre de personnes se parlaient à voix basse.

— Voilà donc le marquis de Chenevière mort!.. Qui diable s'en serait douté, disait

L'excursion botanique. 209

un des vignerons de La Fontaine! un homme d'une si belle santé.

Ah! la santé n'y fait rien, lui répliquait le cabaretier de la place du Pont... Il n'y a de santé et de fortune qui tienne ! quand vient notre terme, n'y a pas à dire, mon bel ami, il faut faire ses paquets... et partir pour le grand voyage... Un brave homme tout de môme... le marquis de Chenevière!

— Et madame la marquise ! c'est là une femme... belle, douce! un modèle de femme... quoi ! n'y en a pas beaucoup comme ça...

— Tant pis... si nos ménagères lui ressemblaient , serions-nous heureux en ce monde...

—Dans l'autre plutôt, peut-être... Tout ce qui brille n'est pas or, continuait le troisième clerc de M. Delatour, frère de lait de Louise.

— Mais c'est une mort bien étrange... disait l'arpenteur-géomètre deSaint-Mesmin...

ôOO L'excursion botanique.

subitement!., du jour au lendemain!.. Cela n'est pas naturel.

— Cela est trop naturel, lui répondait le principal fermier des Montées; madame la marquise avait si bien senti elle-même que les médians pourraient bien chercher à jeter des soupçons... qu'elle a voulu, malgré toute sa douleur, que l'on ouvrit le corps de son mari. Eh bien ! savez-vous ce qu'on y a trouvé? Des champignons! de mauvais champignons qui ont empoisonné M. le marquis. Le jour de sa mort, il fit une promenade dans les bois avec des messieurs d'Orléans; il rapporta au château toutes sortes d'herbes , et puis des champignons... dont il mangea tout seul à son dîner... et puis il en est mort la nuit : voilà tout!.. La pauvre Marguerite, l'aide de cuisine est bien triste., mais, après tout, ce n'est pas sa faute... elle avait dit à M. le marquis : Êtes-vous bien sûr qu'ils sont

1/rxcursion hotaniqu. . 301

bons? C\st que, voyez-vous, les champignons... c'est bien trompeur... c'est comme 1rs hommes! Ce n'est pas sa faute, à cette pauvre fille.

La cérémonie s'acheva, et si quelques vaaccusations , quelques légers soupçons prirent naissance, ils furent presque aussitôt détruits que formés. Les relations de Jules et de madame de Chenevièrc étaient trop ignorées pour jeter la moindre lumière.

La marquise , le soir même de l'enterrement de M. de Chenevière , prit la route de Paris , après avoir fait placer sur les deux poteaux de la grille du parc une grande afûche portant : A vendre, le domaine des Montées, etc. , etc.

Page 1