SAINTE-PÉLAGIE
Suiutc-TPélagie.
Après lo crime et ses fatales circonstances, ce qui pèse le plus à la pensée, c'est l'aspect des lieux qui nous l'ont vu commettre; c'est comme aillant de témoins qui, d'un moment à l'autre, peuvent élever la voix et accuser le coupable, en pi étant à leur dénonciation toute
506 Sainte-Pélagie.
l'importance des détails historiques et des objets qui en ont été en quelque sorte le miroir.
De retour à Paris , Jules était bien débarrassé de ce lourd fardeau ; mais le souvenir déchirant de sa redoutable complicité ne l'abandonnait pas!
Ceux qui doutent du remords ont peutêtre raison, en ce sens qu'ils voudraient, dans le coupable , le regret du crime fondé sur l'intelligence de la morale éternelle ; mais cette définition si juste, si exquise, n'étant pas applicable à l'espèce humaine en général, il a fallu cependant que le mal eût sa trace et sa terreur. Cette punition métaphysique des criminels est un composé de la crainte des lois et de la crainte pour nous-mêmes de la peine du Talion : c'est ce bizarre châtiment que subissait l'amant de madame de Chenevière ! 11 se rappelait ce que le marquis lui avait témoigné de bien*
Samte-Pila^n- 307
veillancc et d'allèetion cl il se reprochait en son unie de l'en avoir si cruellement payé. Jamais il n'avait tant pensé à lui <|ue depuis qu'il n'existait plus!
Combien de fois, près de madame de Chenevière , se surprenaient-ils interrompant tout-à-coup la conversation même la plus animée, sans avoir un motif apparent; puis ils restaient les yeux baissés , fixés à terre , sans oser se regarder, et remuant, dans leur esprit, de sombres, de terribles pensées, dont chacun semblait être l'écho! Ces pensées, régulières comme un itinéraire , partaient du poini précis où leur connaissance s'était faite; ils assistaient à la soirée de l'Odéon, retraversaient Paris avec la curiosité d'un voyageur, nouveau débarqué , redescendaient aux rives du Loiret , et là , voyaient le marquis expirer au milieu d'horribles convulsions j puis ils fuyaient ce lieu de désolation , retrouvaient
30S Sainte-Pélagie.
Paris plus triste; une prison s'ouvrait pour eux, ils comparaissaient devant un tribunal ! une foule immense les escortait de la prison à l'échafaud, et soudain ils se réveillaient au bruit onduleux , sourd et prolongé d'une population pressée , qui annonçait qu'une tête était tombée , semblables à un malade en péril de mort qui , après un court sommeil , se retrouve dans la même crise qui , avant son assoupissement, le faisait trembler pour ses jours; et se regardant avec effroi, ils se disaient : C'est pourtant vrai !....
C'est après une longue soirée ainsi passée, après une nuit d'agitation et de terreurs , qu'un matin , au moment où il prenait sa canne pour sortir , Jules entendit sonner à sa porte !
Etrange effet de ce mens conscia! résultat effrayant de cette bonne foi par laquelle le coupable se trahit même par les moindres
Smnte-Ptlagtc.
actes (Je sa vie! 11 hésita, il pâlit , et lut un moment tonte de ne pas ouvrir; si même son appartement avait eu une autre issue, il aurait peut-être essaye d'échapper, par la fuite, au châtiment qu'il croyait voir arriver; mais point de porte de derrière, point d'escalier
dérobé! Il se résigna; pale comme un
linge , il tourna la clé; et il vit se ruer chez lui , non deux gendarmes avec un mandat d'amener du procureur du roi, mais un garde de commerce, accompagné de recors, de dossiers et de ce vieillard éhonté qui , pour dix francs de vacation , prête son ministère de juge-de-paix à presque toutes les arrestations émanées des jugemens du tribunal consulaire.
Jules, au milieu du feu de ses amours , de ses occupations mystérieuses, de ses plaisirs, avait complètement oublié les deux acceptations de trois mille francs que Muslon lui
3 10 Sainte-Pélagie.
avait négociées si habilement. Il n'avait nullement songé à économiser sur les bénéfices de sa nouvelle carrière pour faire face à ces créances qui devaient tôt ou tard compromettre sa liberté!
— Je viens, monsieur, lui dit le garde de commerce , avec un accent de voix tout mielleux, vous demander le paiement de deux lettres de change... pour lesquelles on a obtenu jugement contre vous ; pouvcz-vous payer, ou donner un à compte?
— Non, monsieur.
— Oh ! ne vous effrayez pas, les jugemens ne sont que par défaut ; en mettant opposition... vous serez à l'abri pour une quinzaine de jours. Voulez-vous venir avec nous remplir cette formalité devant M. le président du tribunal civil !..
Allons, messieurs, reprit Jules.
— Voyons les pièces, s'écria Henri , qui
Sainte-Pélagie. 511
se trouva toul-à-coup au milieu de l'ignoble bande... Jules, ne vas pas chez le président... A quoi bon... monsieur s'amuse... les deux jugemens sont définitifs... le référé ne sern irait a rien; mais t'a-t-on remis quelquefois des assignations... des significations de jugement?
— Jamais !
— As-tu fait opposition aux jugemens par défaut .'
— Jamais !..
— Alors, on a fait les oppositions pour vous... lui dit le garde de commerce.
— Mais c'est affreux ! reprit Jules.... c'est affreux ! . .
— C'est possible, monsieur... mais cela ne nous regarde pas, attaquez l'huissier si vous voulez... mais vous n'aurez pas moins à venir provisoirement prendre votre domicile à Sainte-Pélagie.
312 Sainte-Pélagie.
Sainte-Pélagie! se disait Jules en luimême !.. plus de liberté pour lui; et madame de Chcnevière, à qui il faudra apprendre sa détention; et ses parens, son oncle qui pourront en être instruits; et M. de Challangc, que va-t-il dire? Neiui retirera-t-ilpas sa confiance , ses bontés; et l'argent qu'il doit en recevoir? va-t-il lui manquer au moment où il en a plus besoin que jamais !
Toutefois, docile aux injonctions des exécuteurs de la loi, Jules monta avec eux, dans un fiacre. D'abord , Ton ramena chez lui le faisant-fonctions déjuge de paix; et au moment où il mettait pied à terre , Jules lui dit : Monsieur, vous êtes d'un autre arrondissement que moi. . . je demeure sur le onzième. . . aviez-vous le droit de présider à mon arrestation ?
— Paris ne fait qu'un canton, lui répondit solennellement l'homme de boue.
Saiiitr-P.lnpio. 7il5
l'n quart-d'heure après, la rue de la Clé , si célèbre par le rapport de son nom, et d'une demeure de prisonniers, présenta à Jules l'cxiguité de son passage infect, terminé par un corps de garde et un factionnaire.
Henri, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte de la maison d'arrêt, lui dit en le quittant : Tu n'as qu'une chose à faire, c'est d'écrire tout de suite à la marquise!
On entra; à l'aspect des guichetiers qui semblaient les gardiens d'une prison d'élat , Jules se sentit un serrement de cœur inconcevable; peut-être alors sa conscience chargée d'un crime lui disait-elle que bientôt pourrait s'ouvrir pour lui une prison plus horrible, plus épouvantable, une prison dont il ne sortirait que pour aller à la mort.
— Eh bien! est-ce que vous allez vous trouver mal? lui dit en riant un des guichetiers., ce n'est rien que la dette!... dirait-on pas
"1* Sainte Pélagie.
que l'on va vous loger au Carcere Duro de l'empereur d'Aulrichc , ou au donjon de Yincennes? Ah! c'est là qu'il faisait bon de mon temps! j'y ai tenu des princes, des généraux, et des cardinaux qui avaient tenté de faire évader le pape... ceux-là, on les soignait!., pain de munition , de bonne eau claire , dix pieds carrés pour se promener, a(in de guérir les atlaques de goutte!.. Ce sont des roses ici !.. il n'est pas d'ailleurs si difficile d'en sortir!.. Après tout, vous ne porterez qu'une chaîne, qu'on peut scier avec une lime d'or.
Cette dernière plaisanterie rappela à Jules le conseil que Henri venait de lui donner; et il obtint de rester au greffe pour écrire une lettre à madame de Chenevière et pour en attendre la réponse.
Un peu rassuré par son espérance , Jules, pendant une heure environ de séjour dans
Sainte-Pélagie. IH
l'antichambre delà geôle, eut le loisir de voirécrouer quelques personnes qui, n'ayant pas comme lui la ressource d'une femme riche, ne demandèrent pas la faveur qu'il avait obtenue, et furent immédiatement introduites dans la prison. Ces victimes d'une loi brutale, et si préjudiciable aux intérêts de la société et du commerce, étaient un vaudevilliste, un peintre en miniature, le caissier d'un journal de l'opposition , un médecin , un professeur de mathématiques et un rédacteur du Courrier des Tribunaux !
Mais, dit le jeune Renaut à l'ancien guichetier de Vincennes, qui était resté près de lui. . ces messieurs ne sont pas plus commerçans que moi !..
— Raison de plus pour les coffrer!., c'est une grande erreur de croire que cette maison soit faite pour les commerçans!.. ces gens-là n'y viennent jamais, ou s'ils y viennent, ils n'y
516 Sainte-Pélagie.
font pas long séjour. Vrais oiseaux de passage! — Je ne vois pas pourquoi ils en sortiraient plustôt que d'autres.
— Ah! vous ne voyez pas!.. Et le bilan, et la faillite, et le sauf-conduit? vous neconnaissezpas toutes ces choses là, vous autres !. Je suppose que vous soyez négociant, bien !. on vous empoigne en vertu d'un jugement du tribunal de Commerce, très bien!., alors vous vous faites ce raisonnement: si je paie le créancier qui m'a fait arrêter, les autres vont employer les mômes moyens pour me forcer à les payer aussi ; en conséquence, je dépose mon bilan, c'est-à-dire que je déclare authenliquement que j'ai la ferme résolution de ne payer personne... Alors le tribunal, charmé de mes excellentes dispositions , ordonne ma mise en liberté.
— Cela est incroyable !
— Cela est pourtant de toute vérité! la
Smnti -Pt-lugie. "IT
pnuvo c'est que nous n'avons pas un seul négociant ici !... tenez, regardez les détenus qui se promènent dans la cour ; ce gros homme en redingotte bleue est un brave colonel que l'empereur a décoré sur le champ de bataille ; il est ici à propos de deux tableaux qu'on lui a vendus pour des Van-Dick, et qui ne sont que de mauvaises croûtes! ce grand blond est un anglais qui expie son amour paternel 5 ce pauvre homme n'avait pas de dot à donner à sa lille , il a emprunté 00,000 t'r. qu'il se proposait bien de payer par une résidence de quelques années dans l'hôtel de la rue de la Clé, et vous voyez qu'il tient parole! Ce vieillard à cheveux blancs est un riche américain qui est ici depuis dix-neuf ans; il aurait pu payer cent l'ois depuis ce temps; mais il aime les danseuses , et il en coûte fort cher pour les faire venir ici !.. Ce joli jeune homme en pantalon
518 Sainte-Pélagie.
blanc , en frac élégant, qui fume un cigarre, c'est le fils d'un pair de France ! il est ici pour trente mille francs , sur lesquels il n'a reçu que quinze cents francs suivis, il est •vrai, d'un chameau et d'une collection de cercueils et de pavés de Fontainebleau... 11 est arrivé d'hier... son père paiera... il le laissera seulement ici quelques semaines pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir!.. Celui que vous voyez assis là bas, avec son air méditatif... c'est le beau-frère de l'homme le plus puissant de l'Europe aujourd'hui!.. Ce qui lui fait le plus de peine, c'est de ne pouvoir aller s'asseoir au soleil sur les bancs de pierre du Palais-Royal, pour causer avec les petites filles et les petits garçons ! Nous avons un autre grand personnage. . . mais celui-là vous ne le verrez pas... il ne descend jamais... il a peur, dit-il, que le premier venu ne lui offre une prise de tabac !... c'est
Sainte -Pélagie. SU
un évoque italien qui a fait meubler un appartement pour y loger une actrice, et qui, n'ayant pas trouvé à propos de payer le tapissier, s'acquitte ici, par la vertu évangélique delà patience , des prétentions que le vendeur de meubles conserve toujours sur le vil métal de monseigneur!.. Ces autres, dont je peux aussi vous faire l'histoire, ne sont pas plus patentés que vous et moi; celui-ci est un préfet de l'empire!., celui-là un grand seigneur napolitain'...
Cette revue du guichetier fut soudain interrompue par le bruit d'une voiture qui arrivait à la porte. Le cœur de Jules se mit à battre bien fort ; et quelle fut sa joie, quand il vil entrer, en sévère costume de veuve, madame de Chenevière, qui paya avec une grâce parfaite la dette de son amant , et l'emmena au milieu de l'admiration des gardiens et des saluts respectueux du greffier!..
L' instruit ion.
Non seulement madame de Gheneviére ne cherchait plus à dissimuler sa grossesse; mais elle l'avait l'ait constater, afin de conserver la fortune de son mari, comme tutrice de l'enfant qu'elle portait.
532 li'instruction.
Cependant, Mnston s'agitait sourdement; l'échec éprouvé par le marquis, aux élections du Loiret, n'avait été pour ce misérable qu'une bien faible satisfaction , car il avait soif à la fois d'or et de \engeance, d'or surtout.
M. de Chenevière avait un neveu , le vicomte de Mérancy. Le marquis, qui l'avait fait attacher à l'ambassade de Londres, avait toujours regardé ce jeune homme comme devant être son héritier; tout le monde le savait; la famille avait même pris déjà certains arrangemens en conséquence; et le jeune vicomte, grâce à cette brillante perspective , était sur le point d'épouser la nièce d'un ministre, lorsque la manifestation juridique de la grossesse de madame de Chenevière était venue détruire ses espérances et rompre un mariage dont il espérait une nomination de chargé d'affaires près de quelque petite cour d'Allemagne.
L'instruction. Ltï
Le jeune Mérancy, qui était accouru à Paris sur la nouvelle de la mort de son oncle, avait le cœur ulcéré. La marquise lui était odieuse; il était pourtant loin de soupçonner toute la vérité; à ses yeux, l'enfant qui le dépouillait du riche héritage de M. de Chenevière était bien le fruit de l'adultère , mais il ne lui était pas venu à la pensée que la mort de son oncle pût être la conséquence d'un premier crime. 11 songeait môme à retourner à son poste d'apprenti diplomate , lorsqu'un matin, de bonne heure , Muston se présenta chez lui.
— Monsieur le vicomte , lui dit-il , vous avez été indignement spolié!
— Cela est vrai , monsieur; mais à quoi bon m'enlretenir d'un mal sans remède?
— Sans remède!... oh non, monsieur le vicomte... Quedonneriez-vousà l'homme qui vous ferait recouvrer ce que vous avez perdu?
— Monsieur, reprit le jeune Mérancy, sur
524 Ii'imtruction.
le visage duquel se peignait la surprise , et rayonnait une lueur d'espérance je lui donnerais ce qu'il voudrait 80 -100,000
francs, par exemple... Mais encore une fois, cela ne se peut pas... Il n'y a pas la moindre ressource ! . . .
— Cela se peut, monsieur le vicomte; je retiens voire parole et je m'explique : Le marquis de Chenevière était vieux; son âge, certaines infirmités d'ailleurs, l'obligeaient à une continence absolue, et lorsqu'il mourut, il y avait plusieurs années qu'il n'était entré dans le lit de sa femme : cela est facile à prouver.
— Et que résulterait-il de celle preuve?... Une seule chose, de la honte pour celle qui porte le nom de mon oncle... 11 n'y a point d'enfant illégitime dans le mariage.
— Je le sais , et cela ne m'arréle pas. IN'estil pas extraordinaire que M. de Chenevière
L irulrurliuu- '*">
lût! mort précisément à l'instant où il devenait impossible à sa femme de cacher sa grossesse.
— I/aeeiilent qui a causé sa mort a été bien établi...
— Je dis au contraire qu'il l'a été fort mal!... Voici un extrait du procès-verbal d'autopsie. Les médecins déclarent qu'il y avait congestion au cerveau , ce qui n'arrive pas dans l'empoisonnement par les champignons; ils déclarent en outre que la peau ne présentait pas de taches violettes, que la pupille de l'œil n'était pas dilatée; et il est de notoriété que le contraire a toujours lieu dans l'espèce; ils affirment même que les champignons trouvés dans l'estomac n'étaient pas vénéneux; à la vérité, ils n'ont pas trouvé d'autres traces de poison ; mais il y a des poisons qui ne laissent pas de traces , tels que l'acétate de morphine, l'acide prussique. Toutes ces char-
326 1/imtnietion.
ges , prises isolément , ne sont-elles pas bien graves ? Et si on les rassemble , si on les rapproche de la situation de la marquise, de l'intérêt qu'elle avait à cacher le résultat de ses désordres... ces charges ne deviennentelles pas des preuves accablantes ?
— Et quand cela serait, monsieur, quand on enverrait à l'échafaud madame de Chenevière et son complice , l'enfant qu'elle mettra au monde ne sera-t-il pas toujours réputé héritier légitime du marquis?
— Sans dcute ; mais qu'importent les mots, pourvu que les choses soient ce qu'elles doivent être!... Voici la marche à suivre : Je porte plainte contre les deux coupables ; je réunis les présomptions, les indices, les preuves du crime ; madame de Chenevicre et Jules Rcnautsontarrêtés; le procès s'instruit; on les renvoie devant la cour d'assises ; alors vous intervenez comme partie #ivile ; le pré-
I/imtrttction. "»*7
jodtoe qui vous a été causé est constant, palpahlo; l'évaluation est très-facile; vous demandez 8UU,000 francs dédommages-intérêts, on vous en accorde six, et il vous en restecinq, déduction faite des 100,000 francs dont vous voulez bien me gratifier.
Le vicomte hésita encore , car il avait une ame noble; mais il était jeune, ardent, ambitieux; la rupture de son mariage l'avait exaspéré. Muston lui représenta que le scandale qu'il voulait éviter était inévitable , et qu'il y aurait le plus grand tort de ne pas mettre à profit pour lui une accusation qui serait intentée tôt ou tard; et M. de Mérancy, non sans quelque répugnance, finit par consentir à ce que l'ex-magistrat des Antilles était venu lui proposer.
La plainte fut donc dressée, déposée au parquet ; le ministère public ne pouvait se dispenser d'agir; en conséquence, commission
528 Is'instructJon .
rogatoirc fut lancée d'Orléans à Paris. Les deux complices étaient ensemble dans l'hôtel de la marquise lorsqu'on vint les arrêter.
La mort!!... l'échafand !... dit tout bas à Jules madame de Chenevière, prèle à défaillir...
— Du courage, madame! répondit le jeune Renaut, qui n'était pas moins épouvanté que la marquise , mais qui avait eu assez de force pour cacher son effroi; du courage!.. Point de désespoir!., j'ai quelqu'un qui pourra peut-être nous sauver!...
On les sépara; et ils furent conduits, l'un à laprisondela Force, et l'autre a Saint-Lazare. Après quelques jours de secret, Jules obtint enfin de recevoir Henri , cet ami dont le conseil l'avait préservé de Sainte-Pélagie, et sur lequel il avait encore raison de compter dans cette circonstance périlleuse.
Jules, lui dit l'étudiant en droit, il n'est
L'instruction. ÏT.J
besoin que de connaître les bons chemins pour traverser les mauvais pays ! peu\-tu disposer de 20,0(11) francs?
— Madame de Clienevière en donnerait quarante mille pour étouffer cette horrible affaire. Tu les toucheras à ta volonté, chez le banquier où elle m'a ouvert un crédit...
— Alors, je me charge de tout... Compte sur moi... Dans quelques jours, vous serez libres... Et moi, j'aurai de quoi passer joyeusement quelques semaines...
— Tu pourrais donc! Ch! je le disais bien.
— Oui, oui, j'arrangerai cela. Voyons, quel est le juge d'instruction qui doit vous interroger ?
— M. Ribaucourt, homme d'une grande réputation de désintéressement et d'intégrité.
— liaison de plus!... Règle générale : il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre! 11 n'y a pas de juge d'instruction
550 Xi 'instruction.
pour son greffier ! Or, je connais très-particulièrement le greffier de M. llibaucourt : c'est un homme charmant, des formes les plus aimables , et qui trouve le moyen , avec 4,500 francs d'appointcmens , de dépenser 20 francs par jour, d'acheter des maisons et de porter des diamans ! C'est un homme toutà-fait accommodant, qui a évité, il y a quelques jours, la cour d'assises à un tailleur, banqueroutier frauduleux, à condition que le rival de Staub l'habillerait à perpétuité, sans jamais lui demander un sou. Nous jouons souvent ensemble au billard... 11 va tous les soirs au café Procope... Je lt verrai aujourd'hui, nous prendrons quelques verres de punch j en sortant, je prendrai son bras, et en le reconduisant chez lui , je lui offrirai 30,000 francs que je lui compterai demain matin, et tu peux être tranquille. Si vous dites noir, toi ou la marquise, mon ami le greffier écrira blanc;
li'ùutruotion.
vous signerez aveuglement et tout sera fini. Grâce aux promesses de Henri , Jules se vit , si non sans chagrin , au moins sans terreur, appelé chez le juge d'instruction. Depuis quelques jours, il habitait au milieu de voleurs de profession, d'assassins , de faussaires qui se trouvaient là dans leur élément, racontaient jovialement les peccadilles qu'ils avaient sur la conscience , et faisaient peu «le cas de ceux de leurs compagnons de captivité qui avaient des prétentions à l'innocence , n'admettant l'hypocrisie que devant les juges. Le jeune Renaut était, dis-je, au milieu de cette tourbe infecte, lorsqu'un matin il fut extrait de la prison par un huissier et deux gendarmes; il monta, avec cette escorte, dans un fiacre qu'on voulut bien lui permettre de substituer , pour son argent , à l'inoble voiture d'osier destinée au transfert des prisonniers, et ils arrivèrent bientôt au palais de Justice où l'on mit pied à terre.
5512 l'instruction.
Après avoir traversé la salle des Pas-Perdus, on fit passer Jules par un escalier étroit et sombre , puis il entra dans une sorte d'antichambre qui avait quelque rapport avec les cachots de la prison qu'il venait de quitter , tant par l'obscurité qui y régnait et l'odeur qui s'en exhalait, que par les personnages qui s'y trouvaient réunis; seulement ici les sexes étaient confondus. Un, homme à l'air burles- (juement grave et impassible, était assis devant une petite table qui avait la prétention de ressembler à un bureau. C'était l'introducteur des prévenus; c'était lui qui, obéissant au coup de sonnette du juge,, faisait passer successivement les accusés devant cette puissance qui devait décider de leur sort.
— Monsieur, lui disait une vieille femme, quand est-ce donc que ce sera mon tour?.. Il y a bien deux heures que je suis ici!..
— Eli bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? nonseuavonsquaranteà interroger.
L'instruction. "7.
— Est-ce que ce grand noir, qui est entre depuis une heure, eu a encore pour longtemps?
—Oh! il n'est pas près d'avoir fini, celui-là, s'il veut faire sa confession générale.
Cependant, il arrivait de temps en temps desfashionables en gants jaunes, de9 femmes couvertes de bijoux en strass; tous ces gens écrivaient quelques mois, et les remettaient au garçon de bureau, qui les portait au juge d'instruction ; et les nouveaux venus étaient immédiatement introduits, probablement en vertu de eet axiome, de cet article de la Charte : Tous les Français sont égaux devant laJoi-Jules, qui avait remarqué ce manège, prit le parti de l'imiter; il écrivit aussi au respectai île magistrat , qui bientôt après le fit appeler. La marquise fut menée presqu'au même instant, et il fut procédé à l'interrogatoire des deux inculpés. Ils reconnurent
"~4 L'instruction.
d'abord que le juge d'instruction se trouvait à leur égard dans les meilleures dispositions possibles.
— Madame la marquise , dit-il après les questions d'usage sur l'âge, la qualité, etc., M. de Chenevière ignorait-il votre grossesse?
— Monsieur , je ne saurais affirmer.
—Ecrivez que madame ne peut affirmer...
Et le greffier écrivit : Interrogée si le marquis avait connaissance de sa grossesse, a répondu qu'il en était fort heureux.
— Et vous, Jules Renaut, continua M. Ribaucourt, n'avez-vouspas eu des relations intimes avec madame de Chenevière ?
— Monsieur le marquis étant mon protecteur avoué , madame de Chenevière prenait peut-être quelque intérêt à moi.
Et le greffier écrivit : Le marquis était mon protecteur, mais madame de Chenevière ne me portait aucun intérêt.
1/ instruction. 536
— Madame, le médecin de M. de Cheneviùrc a déclaré que depuis plusieurs années un accident grave avait Oté au marquis tout espoir de paternité.
— Monsieur, cela est affreux 5 je ne répondrai pas à cette question !
Et lu greffier écrivit : A répondu que le silence de l'indignation était la seule réponse qu'elle put faire à une aussi atroce calomnie.
— Jules Renaut , dit encore le juge d'instruction, vous avez fait depuis quelque temps des dépenses que ne permettaient pas vos moyens d'existence connus ; vous avez môme clé écroué à la prison de la dette, et vos créanciers ont été désintéressés le jour même!.. D'où teniez-vous l'argent dont vous avez payé la levée de votre écrou ?
Jules était embarrassé, la marquise tremblait; mais le greffier regarda vivement le jeune homme, en se mettant le doigt sur la
.""6 L'instruction.
bouche; Jules comprit, et dit qu'il ne répondrait à cette question que dans le cas où la nécessité l'obligerait à nommer le bienfaiteur qui, en lui rendant service , lui avait imposé le secret.
Et le greffier écrivit : A répondu qu'il ferait connaître en temps utile d'où lui venait cet argent.
11 en fut de même pour toutes les autres questions. Madame de Cbenevière, à qui l'on donna communication du procès- verbal , ne savait à quoi attribuer l'étrange rédaction de ses réponses; mais l'on pense bien qu'elle ne se refusa pas plus à signer que Jules , à qui le greffier dit en l'accompagnant tout gracieusement jusqu'à la porte : J'espère, monsieur, avoir bientôt le plaisir de dîner avec vous au Rocher- de-C ancale .
Huit jours après l'interrogatoire, une ordonnance delà chambre du conseil, rendue
Za inttruotioD. 531
sur le rapport du juge d'instruction , déclara n'\ ;i\oir lieu à suivre eontre madame deCheneviôfe et Jules Henaut.
Quarante mille francs avaient été comptés à Henri ; trente mille arrivèrent jusqu'au greffier qui en prit vingt mille pour sa part; où passa le reste?
Et puis qu'on vienne nous vanter l'organisation du pouvoir judiciaire en France, l'inamovibilité des juges inamovibles, s'il s'agit de rétrograder, mais toujours amovibles s'il it de fonctions plus élevées, d'augmentation de traitement !..
11 faut bien le reconnaître , puisque cela est d'une évidence irréfragable, la justice, chez nous, n'est qu'un mot pour les quatre cinquièmes des citoyens! Aujourd'hui, plus (pie jamais, le pauvre aveugle marche à l'aventure, sans appui, sans guide, et le timbre sonoredes espèces métalliques suflit pour lui dé-
338 L'instruction.
ranger le cerveau, le faire trébucher, et l'écarter du droit chemin! Hélas! que le ciel lui soit en aide dans cette ère de spéculation, de déloyauté et d'égoïsme , où les boutiquiers et les marchands d'argent sont les maîtres du monde !