‹ JulesChapitre 5 sur 31 · le Rêve · texte numérisé non relu

le Rêve

Mais bientôt le fleuve débordé commence à baisser; il se retire peu à peu , et finit par rentrer dans son lit en laissant le gazon plus vert , le sol profondément humide , et , dans beaucoup d'endroits un limon qui , comme celui du Nil , réparera par la fertilité du sol, les ravages de l'inondation.

A peine échappés au danger, Jules et Louise s'embrassent avec transport, avec ivresse; au milieu de leur extase, ils échangent avec leur souffle brûlant , les plus tendres aveux. Ils se 'disent mutuellement que le bonheur a lui pour eux , que depuis long-temps il s'aiment d'un amour qui avait besoin de se révéler, ils jurent de vivre à jamais l'un pour l'autre, et de se marier aussitôt quils le pourront. Puis, le père arrive , il couvre de larmes et de baisers le front de sa fille bienaimée; il presse Jules sur son cœur, et bientôt dans son émotion de reconnaissance, en

r, dépit de quelques projets antérieurs , il consent à donner à Jules la main de Louise, à condition toutefois qu'il ira à Paris étudier en médecine , et qu'il en rapportera le titre de docteur.

C'est par suite de ce que lui retrace son rêve, qu'après avoir rempli scrupuleusement avec Louise le saint vœu qu'ils avaient fait ensemble, Jules était venu suivre les cours de Ilécamier, de Richerand , de Dupuytren , de Béclard et d'Or(ila,et nourrir son esprit de V sf natomiedcTS'ichat] deh Nosographie de Pinel;dc la Médecine physiologique de Broussais. Mais il est vrai de dire qu'il ne se sentait pas un penchant bien déterminé pour tous ces livres si utiles, si savans, et qu'il n'écoutait pas sans quelque ennui les leçons si instructives de ces hommes célèbres, qui , la plupart du temps, comme Magendie, pour le bien-être général, essaient des innovations,

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dont les malades ont peu à se louer en particulier.

Oh ! comme Jules préférait à tout cela les promenades solitaires , leurs délicieuses rêveries, la lecture des poètes, et les explorations merveilleuses de la littérature et de* arts !

LE REGISSEUR.

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Lorsque Jules s'éveilla encore sous le coup dos émotions de son rove, il se reportait malgré lui au pavillon du Loiret, à ces plaisirs doux et tranquilles, à ces scènes d'un amour .«odeste et timide que le sommeil avait of-

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ferts à son imagination. Mais ces souvenirs pouvaient-ils, lutter contre madamede Chenevière? (J'avais ou hlié de dire que Jules avait appris le nom de la Lelle marquise, en le demandant tout simplement au concierge de l'hôtel ). Comme tous les criminels qui cherchent et trouvent une excuse dans leur crime , Jules se mit à comparer Louise et madame de Chenevière, et le résultat de cette comparaison fut , comme il en avait besoin ; c'est-à-dire que la naïve et innocente provinciale fut décidément déclarée inférieure à la grande dame de Paris, et la conclusion fut qu'il fallait absolument poursuivre une intrigue commencée d'une manière si pittoresque, si encouragante. D'ailleurs , on pouvait toujours revenir à Louise; et comme elle n'aurait rien su des trahisons de Jules, elle le retrouverait, toujours heureuse, toujours aimante! Cette capitulation de conscience ainsi ré-

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glée; Jules songea au\ moyens de s'introduire; là était la difficulté j car si rien n'est plus facile que de se faire recevoir dans les maisons de Paris les plus distinguées, encore faut-il un introducteur; y arriver par ses seules forces est impossible, et il n'y a de comparable à la dilïicultéqu'éprouve un inconnu qui n'apersonne pour le présenter, que la facilité que l'on trouve à pénétrer dans un salon sous un patronage quelconque.

Écrire est un bon moyen; mais Jules, tout ignorant des habitudes reçues dans quelques maisons du grand monde, ne savait pas que monsieur de Chenevière, mari de goût et d'esprit, ne se mêlait en rien des affaires de madame. Oh! quel eût été son bonheur s'il se fut douté de cette légalité de ménage établie chez lui comme chez tant d'autres! comme son cœur et son esprit se seraient répandus sur le papier, que de trésors d'éloquence

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il eût déployé pour celle dont il se croyait déjà compris , s'il avait pu penser que le marquis ne décachetait jamais les lettres adressées à sa femme.

Jules se demande comment il pourra faire parvenir une lettre à madame de Chenevière , comment il pourra tromper l'œil du mari; il se le demande vainement, et, remettant au hasard le soin de le servir dans cette grande affaire , il commence un chef-d'œuvre de passion et d'enthousiasme , en ayant soin de couvrir de poussière d'or chaque ligne aussitôt qu'elle est écrite; pour donner à la marquise une haute idée de sa facilité , de sa promptitude à rendre sa pensée.

Il avait déjà tracé quelques lignes, lorsqu'il se fit un bruit qui annonçait une visite. Ce n'était ni le bruit assez cavalier d'un ami qui vient vous chercher pour déjeuner ou jouer quelques parties de billard, ce n'était pas

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non plus le choc d'un créancier qui ébranle votre porte pour vous prouver qu'il sait que vous êtes là, et vous ôter môme la ressource de faire croire à l'alibi par votre silence; ce n'était ni le portier apportant une lettre, ni le domestique venant chercher les bottes; ce n'était pas non plus la maîtresse de l'hôtel venant réclamer le mois delà chambre! c'était comme le frôlement doux et timide de la main d'une femme qui vient pour la première fois chez un jeune homme qu'elle ne peut recevoir chez elle.

Jules, tout en émoi, se leva , et sa lettre à la main, il ouvrit!...

Quel fut son étonnement, son effroi même,

lorsque la première figure qui frappa son

regard, fut celle de la bonne et tendre Louise,

accompagnée de son père , et dans les yeux

de laquelle brillait le plaisir si doux de venir

surprendre son cousin.

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Deux ou trois fois elle fut sur le point de lui sauter au cou , suivant l'habitude des bords du Loiret; mais plusieurs mois s'étaient écoulés depuis le départ de Jules, et elle se contenta de se laisser embrasser, ce qui ne revenait pas du tout au même pour elle.

— Eh, bonjour, Jules , mon cher neveu , dit M. Delatour,tu ne nous attendais pas si tôt.

— Non , mon oncle , et je vous jure....

— Je le sais, parbleu bien Tu es enchanté... cela se conçoit; quand on a été quelque temps sans se voir, on a du plaisir à se retrouver, n'est-ce pas, Louise?

— Oui , mon père

— J'en étais sûr ; tu es toujours de l'avis de ton père, surtout quand il pense comme ton cousin.

Et la conversation continua sur ce ton pendant un demi-quart d'heure , siècle véritable

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de soulfrance pour ce pauvre Jules , forcé de causer avec sa cousine, qui avait reçu de lui de si tendres promesses, en ayant encore en main les premières lignes d'une lettre d'amour qu'il écrivait à une autre.

Parvenu enfin à glisser adroitement dans sa poche le papier déjà chiffonné , il tint tête à ses interlocuteurs avec l'aplomb d'un filou pris en flagrant délit, et qui a déjà fait passer le produit de son vol dans la main d'un compère.

— Et quel motif vous amène à Paris , mon oncle? la curiosité ou vos affaires?

— Les deux motifs réunis , mon garçon ; d'abord, tu sauras que depuis ton absence, un des plus riches habitans de Paris a acheté le château des Montées , dont j'avais l'administration sous l'ancien maître; le nouveau propriétaire, qui avait entendu parler de ma probité , de mon active surveillance , après

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avoir fait faire l'acte de vente à mon étude , m'a aussi confié la direction de ce beau domaine, et j'en suis ravi.... On est une autorité dans le pays , on a une espèce de magistrature ; d'ailleurs , les fermiers ne sont pas toujours heureux , et , dans leurs momens de gêne, j'aime mieux qu'ils aient affaire à moi qu'à un autre. Je viens apporter au nouveau propriétaire les fermages qui viennent d'échoir, et qui sont compris dans la vente ; je suis venu aussi pour lui faire renouveler avec Jacques Patout le bail de la ferme des Alisiers. C'est un cultivateur entendu j puis, déjà aisé , il ne craint pas les dépenses , et il retire tout le bénéfice que des fermiers gênés perdent faute d'avances.

— Je suis enchanté , mon bon oncle, de la marque de confiance que vous avez reçue. . . . vous la méritiez à tous égards ; mais je tremble que vos comptes une fois rendus ,

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vous ne vous empressiez de quitter Paris

— Rassurez-vous, reprend Louise, qui croit que le jeune homme est de bonne foi , qui ne se doute nullement qu'il masque son chagrin de trouver ainsi dans sa marche, au moment où il commence sa carrière galante , un oncle qui le nomme déjà son gendre , et une jeune fille qui le traite comme son mari. Rassurez-vous , Jules , le jour de notre dûpart n'est pas encore fixé , et nous lâcherons qu'il ait lieu le plus tard possible ; d'ailleurs, cela dépend de Paris

— Ma fille dit vrai , mon cher Jules, voilà long-temps que je lui ai parlé de Paris avec l'admiration qu'il m'inspire, et tout ce qu'elle en a lu dans les livres n'a pas peu contribué à augmenter son désir de le voir ; j'ai voulu profiter de cette occasion pour le lui montrer. Nous visiterons ensemble le Musée, les Invalides , les Gobelins, la Monnaie, le Jardin

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des Plantes, la S al pê trière, le Cimetière du Tère Lachaiseet les Catacombes; nous monterons aux Tours de Notre-Dame et à la Colonne de la place Vendôme ! Paris , ville des merveilles, centre de la civilisation! Paris, Babylonc moderne, à qui il ne manque que des jardins suspendus! Paris, le Paradis sur la terre!... Nous ne ferons pas une course sans toi... Tu es maître de ton temps; je sais que l'étude en occupe la plus grande partie ; mais le bonheur d'être avec ton père adoptif, avec ta future, te fera bien pour une quinzaine délaisser Gallien et Hippocrate... Nous ne nous quitterons pas... Tu viendras de grand matin nous prendre quand nous aurons des courses à faire du coté du Palais-Royal; nous irons te chercher quand nous aurons à visiter les environs du Luxembourg. Ainsi, mon pauvre garçon, te voilà notre guide, notre esclave pendant tout le temps de notre

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séjour a Paris! Doux esclavage, n'est-ce pas? Toujours avec moi, toujours avec ta femme! Ah! mon pauvre garçon, tu es bien à plaindre!...

Cette ironie, qui n'en était pas une en sortant de la bouche de M. Delatour, et qui arrivait cruelle et maligne à l'oreille de Jules, le désespérait. 11 maudissait tout bas sa destinée qui, au moment où son bonheur commençait , lui suscitait ainsi des obstacles tyranniques...

Adieu toutes ses espérances! Adieu

même la lettre qu'il a ébauchée j il

n'aura plus sa liberté... , il n'aura plus une minute à lui!... Affreuse perplexité, situation terrible, dont un miracle pouvait seul le tirer!...

Ce miracle arriva...

— Allons Jules, lui dit son oncle, nous te donnons un quart d'heure pour le préparer j

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nous t'attendons au Luxembourg, auprès du bassin. Nous déjeunerons dans le quartier, nous ferons quelques courses, puis tu viendras avec nous faire une visite au nouveau propriétaire du château des Montées... Embrasse encore une fois ta cousine, et dépêchetoi... A Propos, je ne t'ai pas dit le nom de ce digne homme; tu dois le connaître de réputation au moins.... C'est le marquis de Chenevière.

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