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point, dégagé des passions qui agitèrent nos devanciers ; il faut aussi trouver un public qui consente à s'en dégager, ne fût-ce qu'un moment, pour lire ou écouter. Du vivant de Jules Ferry, personne peut-être ne fut à son égard impartial ; il suscita des amitiés et des haines également ardentes ; quand il mourut, c'est à peine si, dans les journaux d'alors, on put s'apercevoir qu'il n'était plus désormais justiciable que de l'histoire. Est-il à espérer qu'il en sera autrement aujourd'hui?
Tout d'abord il est une partie de son œuvre, l'œuvre coloniale, sur laquelle les opinions se sont assises et pour laquelle sa mémoire peut bénéficier de l'assentiment à peu près général. Il n'en est pas de même pour son œuvre de politique intérieure : des passions qui tendaient à s'assoupir se sont brusquement réveillées, ou plutôt ont été réveillées par une politique de provocation gratuite, et se sont heurtées en des conflits encore plus violents qu'autrefois ; mais pour quiconque prendra la peine de réfléchir, il apparaîtra clairement qu'aucune sohdarité ne peut être établie entre l'action gouvernementale qui se produit aujourd'hui et celle qui fut tentée vingt-deux années auparavant ; elles ne présentent aucune ressemblance ni dans les idées politiques qui les inspirèrent, ni dans les doctrines, ni dans les procédés.
Du reste, à vouloir attendre qu'un exposé historique ne froisse plus aucun sentiment et ne soulève aucune susceptibilité — outre qu'il faudrait attendre des générations qui ne sont pas encore nées — on risque de lui faire perdre la plus grande partie de son intérêt, de son utihté, de sa puissance d'enseignement. Il n'est jamais trop tôt pour que ceux qui agissent aujourd'hui puissent s'éclairer par l'expérience de leurs devanciers. Or l'his-
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toire que nous savons le moins, c'est celle qui est la plus voisine de nous, celle que nous avons vécue, parce que nous n'avons pas Thabitude de l'ordonner, de la discipliner par la chronologie, d'y saisir les rapports entre des faits en apparence étrangers l'un à l'autre, de chercher à y entrevoir les lois de notre évolution.
La période qu'embrasse le présent ouvrage est une des plus intéressantes du dix-neuvième siècle : elle comprend les luttes du parti républicain contre le second Empire, celles de la France contre l'invasion allemande, celles de l'Assemblée nationale contre l'insurrection parisienne ; au 24 mai, au 16 mai, c'est le combat contre le retour offensif des partis monarchiques ; c'est la victoire définitive de la République aux élections de 1877 ; ce sont ses laborieux efforts pour se définir elle-même, dégager sa propre formule, se donner les organes nécessaires à l'exercice de sa souveraineté, remanier l'appareil des lois politiques pour les mettre en harmonie avec son principe ; c'est la glorieuse diversion de notre épopée coloniale à travers la Tunisie, le Soudan, le Congo, rOubanghi et le Tchad, Madagascar, l'Indo-Chine, la Chine; c'est le resplendissement de nos drapeaux qui se déploient pour la première fois depuis nos désastres et qui resplendissent au soleil de l'Afrique et de l'Asie; c'est, enfin, une nouvelle crise de notre histoire intérieure, la question posée une fois de plus entre la République parlementaire et le pouvoir personnel, et c'est le dernier combat où Jules Ferry épuisa ses dernières énergies et ne remporta la victoire que mortellement blessé.
Il y a là une histoire qui s'étend sur trente années, des élections de 1863, c'est-à-dire de la première protestation contre l'absolutisme impérial, aux premiers
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jours de 1893, quand la République modérée pouvait affirmer son triomphe en montrant quatre des siens occupant les quatre grandes présidences : Carnot à TÉlysée, Jules Ferry au Luxembourg, M. Casimir-Perier au Palais- Bourbon, M. Ribot au conseil des ministres.
Les années qui vont du vote de la Constitution à cette quadruple consécration présidentielle peuvent passer pour les plus belles de la République. Certes, elles n'en fiu-ent pas les plus calmes ; elles furent signalées par des luttes ardentes ; mais on luttait pour des idées, des principes, des doctrines, et non pour de mesquins intérêts ; on luttait avec de Tentliousiasme, de Tespérance et, si l'on veut, de l'illusion ; on se croyait sûr de marcher à un but qui, par delà les fumées de la bataille, semblait se rapprocher. Il suffit de comparer la manière dont se faisaient alors les élections, avec de grands courants d'opinion qui portaient les candidats au pinacle, et ce qui, aujourd'hui, dans tant de circonscriptions, se manipule et se trafique autour des urnes.
Si, pour un instant, on veut bien faire abstraction des conflits provoqués par l'article 7, on constate que le parti républicain, presque en totalité, accepta la définition de la Répubhque comme étant la « chose de tous » ; s'il n'en eût pas été ainsi, si on eût de propos déUbéré méprisé les droits de la minorité, aurait-on voté tant de lois généreuses et libérales sur la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté de l'enseignement, l'émancipation des municipalités, la nomination des maires restituée aux électeurs? Jules Ferry lui-même élaitun vrai libéral, au même degré que ceux qui, en 1865, rédigeaient le « programme de Nancy » . Le 25 avril 1880, à l'inauguration de la faculté de médecine de Lille, il
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disait : « Quant à moi, je suis modéré de tradition et de tempérament, w Puis il ajoutait : « Je suis aussi un résolu. »
Cette période fut très belle aussi par l'ardent patriotisme qui enflammait la nation entière, et son parlement, et ses chefs politiques. Alors, suivant l'expression de Jules Ferry, le patriotisme était « une religion qui n'avait pas d'athées ». Non seulement on ne reculait devant aucun sacrifice pour assurer la force matérielle de l'armée, mais on avait à cœur de maintenir dans ses rangs l'union cordiale entre ses membres, la loyauté et la sécurité des relations entre eux, le mépris de toute intrigue politique, l'abnégation poussée jusqu'au sacrifice des opinions personnelles, le respect de la discipline, un point d'honneur très haut et tous les sentiments qui assurent à l'armée son maximum de force morale. Alors, on ne parlait pas de la remplacer par des milices. Alors, il fut possible de faire accepter par le parlement et le pays la nécessité des plus grands efforts pour reconstituer l'empire colonial de la France et lui garder son rang parmi les grandes puissances.
Si l'époque de Jules Ferry est intéressante à étudier, l'homme ne l'est pas moins.
Beaucoup de ceux qui déployèrent le plus d'acharnement contre lui, s'ils se reportent aux discussions d'autrefois, s'ils veulent bien méditer sur les conséquences de leurs propres actes et de leurs votes, pourront se prendre à douter qu'ils aient toujours eu raison contre lui. En parcourant les pages qui vont suivre, ils retrouveraient un Jules Ferry qu'ils ignorèrent presque entièrement, tout en lui faisant une guerre de tous les jours, et parfois la guerre au couteau.
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Encore aujourd'hui, toute une catégorie de ses adversaires d'alors sont les jouets d'une illusion d'optique : pour l'avoir vu pendant deux ou trois ans appliqué à une certaine tâche, toute une partie de sa vie, de beaucoup la plus longue et la plus tourmentée — près de vingt années — leur échappe entièrement ; tout le reste de sa politique — défense de la patrie contre Tétranger, de la société française contre les partis révolutionnaires, des libertés publiques contre le retour offensif du césarisme, contre les entraînements ou l'indifférence des masses; enfin relèvement définitif et grandeur nouvelle de la France dans le monde — est pour eux comme inexistant.
Regardons autour de nous : un coup d'œil même superficiel nous montrera quelles traces profondes a laissées son passage aux affaires. Entrez dans quelqu'un de nos villages, même de nos hameaux : il y a là une maison, maUcieusement qualifiée de « palais scolaire » , et qui est très souvent la plus belle de l'endroit. Très souvent, c'est par elle qu'ont pénétré dans le pays les premiers effluves de civilisation; si le maître s'inspire des conseils que lui a prodigués Jules Ferry, son enseignement est un immense bienfait. La maison elle-même a son rôle : elle apprend au paysan ce que c'est qu'une demeure saine, bien éclairée, plaisante ; de ses fondations à sa toiture, par ses larges et hautes fenêtres, elle prêche le progrès; elle prépare, pour les générations qui vont suivre, la transformation en mieux du village ou du hameau. Entrez dans quelqu'une de nos villes : dans les petites, ce sera un collège, une école primaire supérieure, une école manuelle d'apprentissage, qui attirera vos regards ; dans les plus grandes, ce seront une, deux écoles normales, un lycée de garçons, un lycée ou un
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collège de filles ; dans les villes d'université, c'est tout un ensemble de salles de cours, de laboratoires, d'observatoires, de cliniques, d'amphithéâtres, de bibliothèques, et partout une activité, un bourdonnement de ruche en travail. Est-il bien sûr que tout cela exis;Lerait sans les lois qui organisèrent la Caisse des lycées et écoles, sans les mesures qui renouvelèrent de fond en comble les trois ordres d'enseignement, sans les libéralités alors si facilement obtenues du parlement, sans les sacrifices joyeusement consentis parles municipalités à un ministre qui possédait toute leur confiance? Par les « lois Ferry » , la vie rurale, la vie urbaine ont également subi une transformation. Même le paysage de France en a été modifié.
Allez dans un de nos ports de commerce, au Havre, à Bordeaux, à Marseille ; comptez les paquebots sous pression ; informez-vous de leurs destinations diverses ; combien de celles-ci étaient naguère, il y a vingt ou . vingt-cinq ans, presque ignorées, ne figuraient même pas sur les itinéraires de nos compagnies? Qui donc avait alors affaire au Sénégal, au Soudan, au Congo ? Combien de voyageurs se sentaient appelés à Madagascar, dans TAnnam, au Tonkin? Combien vivait-il alors de Français dans cette Tunisie, où ils possèdent aujourd'hui plus de 300000 hectares? Avions-nous des usines, des magasins, des écoles, des palais, des théâtres, des cercles, des champs de courses à Hué, à Phnum-Penh, à Tamatave, à Tananarive? Qu'étaient, à cette époque, ces villes aujourd'hui toutes françaises de Hanoï et Haïphong ? Pouvait-on compter, comme aujourd'hui, dans le vaste monde, autant de sujets de la France qu'il y a de Français dans la métropole?
Comment se sont réalisées, sur le sol de la vieille
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France comme dans nos royaumes asiatiques ou africains, tant de grandes choses, il n'y a qu'à le raconter très simplement. Le dithyrambe et la rhétorique seraient ici bien inutiles : les chiffres des statistiques y suffiront. Quant à ceux qui admirèrent Jules Ferry de son vivant, qui le suivirent et qui l'aimèrent, peut-être n'ontils pas toujours fait l'effort de rassembler, comme pour les embrasser d'un seul coup d'œil, son rôle comme député au Corps législatif, sa vie de péril quotidien comme maire de Paris en face de l'invasion et de l'insurrection, son œuvre scolaire, son oeuvre de réformes politiques, son œuvre diplomatique, son œuvre coloniale, sa lutte suprême contre le boulangisme. C'est seulement en essayant cette synthèse qu'ils pourront apprécier ce qu'il y avait chez lui, en même temps que de solidité dans le caractère, de variété dans les aptitudes et de souplesse dans le génie. Alors seulement ils le connaîtront tout entier. L'homme leur apparaîtra encore plus grand qu'ils ne l'ont vu quand ils vivaient de sa vie et collaboraient à son œuvre. Il n'est même pas besoin, pour avoir cette impression de grandissement, de chercher des comparaisons dans le temps où nous vivons. Non, ce n'est pas seulement par comparaison qu'il fut un grand homme d'État, peut-être le plus grand qu'ait produit la troisième République, parce qu'il fut le plus complet.
Septembre 1903.
TABLE DES MATIÈRES