PAUL BOURGET
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
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Extrait du manuscrit de Jfo Smwrnùs.
ERNEST RENAN
ERNEST RENAN
'est un petit hôtel garni tout I voisin de la gare Montparnasse, à
Paris. Au rez-de-chaussée, un
café se creuse, obscur et paisible.
Au premier étage, une salle de restaurant, qui peut contenir environ trente ou quarante personnes, abrite, les mardis et les samedis, la gaieté honnête des noces du quartier; mais, une fois par mois, le soir, cette salle accueille des convives d'une tout autre
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espèce. Beaucoup de ceux-là parlent entre eux une langue qui n'est pas le français. Au dessert, ils chantent, sur de vieux airs, les paroles de romances dès longtemps oubliées, si jamais elles ont été sues au bord de la Seine :
Anne de France fut reine, En sabots, mirlitontaine, Vivent les sabots de bois !..
La cordialité des souvenirs du pays alterne avec l'ardeur convaincue des discussions philologiques... Les convives de ces agapes que le sifflet des trains en partance pour Nantes et pour Rennes coupe tristement, sont des Bretons établis à Paris et demeurés fidèles au culte de leur chère province. Le dîner qui les réunit s'appelle le Dîner Celtique, et le président qui siège au haut bout de la table porte tout simplement un des noms les plus fameux de notre époque. Ce n'est ni plus ni moins que M. Ernest Renan.
J'ai rencontré le Maître Écrivain bien des fois et dans toutes sortes de circonstances. — Je l'ai vu assis dans un coin de salon princier et donnant la réplique à des hommes presque aussi célèbres que lui, avec ectie finesse de
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causerie qui fait son charme incomparable, — tour à tour ironique et enthousiaste, évoquant, comme il sait le faire, du profond de l'histoire, les figures touchantes ou grandioses des martyrs et des saints, ou bien projetant sur l'obscurité de notre horizon philosophique et social quelques-unes de ces hypothèses étrangement séduisantes dont foisonnent ses ouvrages de fantaisie. Je l'ai vu retiré dans le silence de son cabinet de travail, accoudé sur le bureau où il a écrit tant de pages exquises, et parmi ses livres — les amis de ces heures studieuses et les complices de sa gloire. — Mais nulle part je ne l'ai trouvé plus rayonnant d'aise et d'une verve plus éveillée qu'à cette modeste table du petit hôtel d'à côté la gare Montparnasse, où j'étais son voisin par invitation, moi indigne — tandis que les jeunes gens auprès de lui chantaient le couronnement de la reine Anne, et que ses yeux bleus de Celte, fier de sa race, s'éclairaient d'une flamme. — Il y avait quelque chose d'infiniment rassérénant pour la pensée au spectacle de cet écrivain d'une si éclatante renommée, à ce point touché de la respectueuse sympathie dont l'entouraient ses compatriotes, et aussi simple dans son abord
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que s'il eût quitté d'hier seulement sa cité de Tréguier, « la vieille ville sombre écrasée par sa cathédrale, mais où l'on sent vivre une forte protestation contre tout ce qui est plat et banal... « Il n'a pas menti lorsque dans un de ses Souvenirs d'enfance il a dit : « Je me retrouvais moi-même, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aiguë, le cloître et les tombes du xve siècle qui y sont couchées. Je notais à Taise que dans la compagnie des morts, près de ces chevaliers, de ces nobles dames dormant d'un sommeil calme , avec leurs levrettes à leurs pieds et leur grand flambeau de pierre à la main... »
M. Ernest Renan est en effet un des exemples les plus frappants à l'appui de la thèse qui attribue à l'influence locale l'originalité intime et comme la sève vivante du talent. Tous les traits particuliers au génie breton se retrouvent en lui. Une éducation d'intelligence scientifique et moderne n'a pu les modifier. Dans ce morceau d'une poésie singulière qu'il a intitulé « Prière que je fis sur l'Acropole quand je fus arrivé à comprendre la Parfaite Beauté », il a pu dire : « Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmé-
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riens bons et vertueux, qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil ; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste ; mais des fontaines d'eau froide y sortent des rochers, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des flots d'herbe ondulée, se mire le ciel...
« Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent pas. J'entendis, quand j'étais jeune, les chansons des voyages polaires. Je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses semblables à du lait, des îles peuplées d'oiseaux qui chantent à leurs heures, et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel... » A ces lignes seules et quand nul autre document ne viendrait corroborer cette première induction, l'observateur reconnaîtrait la marque propre de la poésie celtique, cette imagination toute morale qui projette sur les objets la nuance intérieure des pensées de
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l'âme, — imagination qui fait des mystiques bien plutôt encore que des artistes, et qui trouve son plein exercice dans les scrupules de la vie philosophique et religieuse.
Ce caractère particulier est-il dû au principe inexplicable de la race ou bien au climat? Très vraisemblablement Tune et l'autre influence ont dû contribuer à le développer. Si le milieu ne fait pas tout de l'homme — ainsi que paraissent le croire certains psychologues, — il n'en est pas moins vrai qu'il favorise ou combat d'une façon puissante les tendances primitives avec lesquelles nous sommes nés. Et la solitude mélancolique de la Bretagne était bien faite pour renforcer la disposition de Târne celtique à se replier sur elle-même et à vivre dans ses rêves. Il est curieux de constater que chez M. Ernest Renan, par exemple, cette disposition a été victorieuse de toutes les doctrines de la rhétorique actuelle. Si Ton s'avise de comparer une quelconque de ses belles pages à plusieurs morceaux des autres maîtres contemporains, on constatera aisément combien le style de l'auteur de la Vie de Jésus est une exception dans notre époque. Le choix tout intellectuel des épithètes, l'harmonie toute spiri-
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tuelle de la période, la subtilité toute délicate du développement contrastent à l'extrême avec les procédés positivistes et souvent physiologiques de notre prose d'aujourd'hui. Evidemment Thomme qui écrit ainsi a une manière de former ses idées qui lui est personnelle jusqu'à paraître étrange au critique. Mais la science ne nous indique-t-elle point que l'atavisme est le plus sûr facteur du talent, et qu'un grand écrivain n'est que la manifestation glorieuse d'un peuple d'ancêtres dont l'âme obscure prend en lui sa conscience éclatante et définitive?
Il n'y a pas d'indiscrétion à raconter ce que l'auteur de la Vie de Jésus a dit lui-même, — que M. Renan le père fut un marin et que le futur grand écrivain naquit à une époque ou sa famille se débattait dans un état voisin de la gêne. Cette gêne s'accrut encore quand le marin fut mort à la mer. La sœur de M. Ernest Renan — cette personne distinguée dont il a raconté la vie dans une brochure presque inédite et qui demeure son œuvre la plus émue peut-être, sinon la plus accomplie, — prit la direction d'une école, tandis qu'un autre fils entrait dans une maison de banque et que le
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dernier commençait ses études au petit séminaire de Tréguier.
Ce fut la seconde influence qui inclina l'esprit de M. Renan vers les contemplations de la vie morale. Dans ces premières années de collège, si dures à beaucoup d'enfants délicats, que la brutalité de l'existence commune écœure et que l'indifférence des maîtres décourage, le petit garçon de Tréguier eut devant les yeux la vertu simple mais profonde, et autour de lui la sympathie naïve mais réchauffante, de bons et dignes prêtres, demeurés fidèles aux meilleures traditions du clergé provincial. « Ils m'apprirent le latin, dit M. Renan, dans ses Souvenirs, à l'ancienne manière, qui était la bonne... Mais ils cherchaient par-dessus tout à former d'honnêtes gens... Ainsi, au lendemain de la Révolution de i83o, l'éducation que je reçus fut celle qui se donnait il y a deux cents ans dans les sociétés religieuses les plus abritées... » Et plus loin, résumant d'un trait l'impression durable et totale que cet enseignement fit sur sa jeune pensée, il déclare avoir été persuadé par ses maîtres de deux vérités absolues : « la première, que quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu'à une
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oeuvre idéale, car le reste est secondaire, intime, presque honteux, ignominia seculi ; la seconde, que le christianisme est le résumé de tout idéal... » Il n'est pas besoin d'avoir lu beaucoup des livres de M. Renan pour constater que s'il a donné à ces deux vérités un sens de plus en plus subtil et raffiné, il n'a jamais cessé d'y subordonner son action et sa rêverie. On a souvent remarqué, à l'occasion de Fauteur de la Vie de Jésus, que l'éducation religieuse avait chez lui, comme chez beaucoup d'autres, laissé une trace ineffaçable. Il y a une sorte d'onction presque sacerdotale dans son éloquence, qui trahit cette première empreinte. Les critiques hostiles et superficiels ont pu le regretter ou s'en affliger. Il me semble que nous aurions perdu à ce que cette trace fût tout à fait absente des œuvres de M. Renan. On oublie trop, quand on adresse un tel reproche à un historien des religions, que le grand instrument divinatoire est la sympathie, et que pour pénétrer avec une suprême délicatesse dans les consciences des croyants des anciens temps, il faut, soi-même, non seulement avoir eu la foi, mais en avoir gardé la nostalgie, partant l'intelligence. Quand un homme
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de notre temps veut se représenter l'intérieur de l1âme de personnes pour qui la question de Y au delà était la grande, Tunique affaire, il est bon, disons mieux, il est nécessaire que pendant toute une période de sa vie il ait éprouvé naïvement, sincèrement, les profondes angoisses du problème de la mort et de la destinée. Il ne me semble pas probable qu'un savant élevé, comme Stuart Mill le fut par exemple, sans aucun enseignement de piété, puisse jamais se former une notion très exacte des exigences religieuses d'où les dogmes sont issus, tant est exacte cette conception maîtresse du Wilhelm Meister de Gœthe : que toute erreur, pourvu qu'elle soit de bonne foi, profite à l'esprit. « Le devoir de celui qui instruit les hommes n'est pas de les préserver de l'erreur, mais de guider celui qui s'égare, de lui laisser vider la coupe de l'erreur. C'est là la sagesse du maître. Celui qui ne fait que goûter à l'erreur la conserve longtemps avec lui, il la regarde comme un rare trésor; mais celui qui a épuisé la coupe connaît l'erreur, s'il n'est pas un insensé... » J'imagine qu'aujourd'hui qu'il a rompu à jamais avec son christianisme d'antan, M. Ernest Renan doit parfois se rappeler la
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phrase de Goethe et remercier les vieux prêtres de Tréguier des vertus de cœur et d'esprit (qu'ils lui ont données sous le couvert d'une théologie que leur élève a depuis jugée insuffisante.
Les jours se passent, la quinzième année arrive. Toutes les circonstances extérieures et intérieures paraissent destiner le jeune homme à l'humble et paisible fortune d'un curé de campagne. Le hasard en décide autrement. M»r Dupanloup, alors simple abbé, mais déjà enflammé du zèle de direction et de propagande dont il devait brûler jusqu'à sa mort, gouvernait à Paris le petit séminaire de Saint-Nicolasdu-Chardonnet. Sa grande préoccupation était de racoler un peu partout des élèves remarquables et dont il pût un jour faire des prêtres éminents. Le palmarès du collège de Tréguier tomba sous les yeux d'un des amis que l'ardent supérieur employait au recrutement de sa jeune armée. Le nom d'Ernest Renan revenait dans ce modeste registre des triomphes scolaires avec une si évidente supériorité que l'attention de l'ami de l'abbé Dupanloup s'en éveilla. Renseignements furent pris, et une bourse offerte à l'écolier. C'était en 1 836. Il avait alors quinze
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ans et demi. Sa famille accepta cette chance inespérée d'une éducation exceptionnelle avec l'enthousiasme qu'on devine. « Nous n'eûmes pas le temps de la réflexion, dit M. Renan. J'étais en vacances chez un ami, dans un village près Tréguier; le 4 septembre, dans l'après-midi, un exprès vint me chercher. Je me rappelle ce retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à faire à pied à travers la campagne. L' Angélus du soir se répondant de paroisse en paroisse répandait dans l'air quelque chose de calme, de doux et de mélancolique, image de la vie que j'allais quitter pour toujours.... » Le 7 du même mois, le petit Breton entrait dans la grande maison d'instruction religieuse dont l'abbé Dupanloup avait fait la pépinière des futurs combattants du bon combat. En ses heures de doute ■ — et qui n'en a pas, même parmi les enthousiastes? ■ — l'évêque d'Orléans a dû songer souvent à cet appel par lui adressé à un de ceux qu'il considérait comme le pire ennemi peut-être de tout ce qu'il aimait !
« Oui, un lama bouddhiste, ou un fakir musulman transporté en un clin d'ceil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que je ne le fus en tombant subitement dans un milieu
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si différent de celui de mes vieux prêtres de Bretagne... Ce n'était pas la même religion... * » Non, mais d'une extrémité à l'autre de cette maison d'étude courait comme une flamme l'esprit de ce grand excitateur qui eut nom MsrDupanloup. Cet homme remarquable avait un idéal complexe et singulier de l'éducation où le culte passionné des belles-lettres se mélangeait à la foi profonde. Il y a quelque rapport entre ce prélat du xixe siècle, ivre d'enthousiasme pour Virgile, pour Homère, pour Tite-Live, pour la noble prose, pour les vers harmonieux, et ces cardinaux de la Renaissance qui traduisaient en périodes cicéroniennes leurs réflexions morales et leurs idées théologiques. M. Renan nous a tracé, avec une coquetterie charmante d'impartialité, un portrait vivant et presque sans ombres de ce directeur d'un petit séminaire à la mode. Ce dont l'abbé Dupanloup raffolait par-dessus toutes choses, c'était le talent. Il allait le cherchant, l'éveillant, l'activant, — infatigable. Un élève écrivait une lettre touchante à sa mère. Le directeur, qui ouvrait toute la correspondance remarquait la lettre, s'occu-