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M. Renan. Souvenirs

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pait de l'élève, et à la séance du vendredi, où il se faisait lire, devant tous les élèves assemblés les places et les notes de la semaine, il savait trouver la phrase qui allume dans le cœur des adolescents la réchauffante étincelle de l'orgueil littéraire.... « J'étais cinquième seulement ou sixième, — ah ! fit le directeur, si le sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan eût été le premier1». — Il suffit de se rappeler 1? collège et ce qu'il peut tenir d'émotion intime dans l'attente d'une bonne ou d'une mauvaise parole du maître pour comprendre la dictature morale que l'abbé Dupanloup exerçait ainsi sur ses élèves. Le règlement voulait que tous les soirs une demi-heure fût consacrée à la lecture d'un ouvrage de piété. L'abbé avait pris pour lui-même cette demiheure, et il parlait à ces enfants, de dogme parfois, et parfois, j'imagine, de littérature ; d'autres fois un événement, personnel au supérieur ou à l'un des enfants, faisait la matière de l'entretien. En un mot. cet incomparable éducateur vivait uniquement pour ses élèves, et, ce qui est la vraie méthode pour séduire et dominer

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des âmes, il vivait avec eux. Les lecteurs du M. Renan désabusé, mais si merveilleusement artiste, de i883, peuvent deviner de quel amour l'abbé Dupanloup dut entourer la plante grandissante de cette rare imagination. Peu de sentiments sont aussi féconds en profondes, en pures délices : voir une intelligence adolescente, et qui s'ouvre aux divines impressions des chefsd'œuvre, comme une rose s'ouvre au soleil; — la voir et la suivre et l'aider; être pour elle ce que l'air léger, ce que le vent tiède, ce que les pluies bienfaisantes sont pour la fleur ; participer à cette éclosion d'une pensée; devenir en quelque sorte, et d'une façon en un certain sens irréparable, l'esprit d'un esprit, j'allais dire l'âme d'une âme ; — n'est-ce pas la poésie même de l'éducation et la rançon de tous les dégoûts qu'entraîne avec soi la discipline de l'enfance? Cette poésie, il est vrai, demeure le plus souvent le rêve ironique et impossible à posséder qui fait mieux sentir par le contraste ce qu'il y a de trivial et de médiocre dans la réalité. L'abbé Dupanloup, lui, à force d'enthousiasme, triomphait de cette réalité triviale et médiocre : « Il fut pour moi, avoue M. Renan, ce qu'il était pour tous, un principe de vie, une sorte de Dieu... »

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Trois années s'écoulèrent entre l'entrée au séminaire de Saint-Nicolas et l'entrée plus grave au séminaire d'Issy, maison de campagne où les futurs Sulpiciens faisaient leurs études de philosophie. Ces trois années tuèrent quelque chose dans le petit Breton, venu de Tréguier après avoir écouté l'Angelus du soir. — L'enfant naïf et recueilli dont le clocher natal avait comme enveloppé l'âme de fraîcheur sombre et pieuse céda la place au clerc lettré, à l'excellent humaniste, à l'admirateur des artistes du siècle. L'élève de l'abbé Dupanloup avait lu les vers de Lamartine, ceux de Victor Hugo. 11 avait aperçu la grande et violente mêlée de Paris, et compris la gloire. Il y a ainsi dans l'existence de tout homme destiné à devenir un écrivain une heure décisive où il cesse de voir les choses par dedans, — il n'écrirait pas, — et où il commence de les voir par le dehors. — Heure fatale, car de ce jour-là les sentiments cessent d'être tout à fait désintéressés ! Nous ne les avons plus en nous uniquement pour les avoir, nous les avons pour en tirer parti au profit d'une œuvre, où ils n'entrent, où nous n'entrons nous-mêmes qu'en qualité de moyens nécessaires! — Heure bénie, car c'est d'elle

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que date l'amour de la Muse. « Cet amour-là, disait l'héroïque Flaubert, console des autres et les remplace!.. » Cest dans la salle de travail de Saint-Nicolas que M. Ernest Renan, alors si inconnu de lui-même et du monde, devint l'homme de lettres qu'il est demeuré à travers toutes les métamorphoses de sa pensée, l'homme de lettres qui, à l'heure présente ne voit plus guère dans les vicissitudes de la vie qu'un prétexte à des pages éloquentes et fines. C'est encore Flaubert qui disait : « Le monde et sa propre personne ne fournissent à l'écrivain qu'une illusion à transcrire.... » Ne serait-on pas tenté de croire que, du moins au point de vue chrétien, les vieux docteurs avaient raison qui considéraient le talent comme un péché splendide?

Le séminaire d'Issy renouvela chez M. Renan les sources à demi taries de la curiosité scientifique. Il nous a présenté un tableau charmant du petit pavillon de la reine Margot devenu, par les hasards des héritages et des donations, une succursale du grand Institut de Saint-Sulpice. La vieille construction, le parc attenant ou des édicules pieux et des statues de sainteté dressaient leur forme grise au détour des allées, le petit cimetière de la compagnie, et

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tout auprès une imitation de la santa casa de Lorette, — n'était-ce point là un cadre tout préparé pour la rêverie, érudite à la fois et dévote, d'une âme qui se croyait chrétienne, et qui n'était déjà plus que curieuse, sentimentale et poétique? « Mon premier idéal, a dit M. Renan, est une froide charmille janséniste du xvir siècle, avec l'impression vive de l'air et l'odeur pénétrante des feuilles tombées. Je ne vois jamais une vieille maison française de Seine-et-Oise ou de Seine-et-Marne, avec son jardin aux palissades taillées, sans que mon imagination me représente les livres austères qu'on a lus jadis sous ces allées... » Il faudrait rapprocher de cette phrase significative les pages du Volupté de Sainte-Beuve où Amaury raconte les promenades de ses après-midi d'automne, en compagnie d'un recueil de ces élégies antiques ou il est parlé des jours qui s'écoulent, de la jeunesse qui ne reviendra pas. Sans que M. Renan s'en doutât encore, il passait déjà en lui un peu de ce frisson de mélancolique épicurisme qui lui a inspiré les étranges et admirables fragments de son Eau de Jouvence. Mais Amaury associait aux nostalgies des jours passés le désir de la femme aux lèvres parfu-

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niées qui vous invite à vous couronner de roses en attendant qu'elles soient flétries1, tandis que le séminariste d'Issy voyait seulement, dans sa candeur, la Science lui sourire, — maîtresse aussi perfide peut-être, aussi coquette, aussi torturante que les autres! — Un M. Pinault, qui était un des professeurs du séminaire, trouva un jour Pélève assis sur un des bancs du parc et lisant le traité de Clarke sur l'existence de Dieu. Certes, la distraction était innocente, mais les grands connaisseurs des choses de l'âme savent trop bien quelles formes subtiles le démon peut revêtir pour attirer ses victimes loin de la droite règle et de Faction stricte ; et, à voir le jeune homme enveloppé dans sa houppelande qui absorbait son opium métaphysique avec une infinie jubilation, le vieux prêtre s'écria : « Oh le cher petit trésor ! mon Dieu ! Qu'il est donc joli, là, si bien empaqueté ! Oh ! ne le dérangez pas. Voilà comme il sera toujours !... Il étudiera, étudiera sans cesse, mais quand le soin des pau-

i. C'est le passionné discours des impies dans l'écriture : « Coronemus nos rosis, donec immarcescant et nullum pratum sit quod non pertransiverit luxuria nostra. » (Sap. n, 8.)

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vres âmes le réclamera il étudiera encore. Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le trouver : ah laissez-moi !.. » Le bon abbé qui prédisait ainsi à M. Renan sous une forme pittoresque et naïve son dilettantisme implacable avait raison, et raison aussi ce M. Gottofrey, un autre maître d'Issy, qui s'épouvanta de la voluptueuse manie d'étude de son élève jusqu'à lui dire, un jour, comme illuminé de la vision de l'avenir : «Vous n'êtes pas chrétien !...»

Chrétien, certes, M. Renan l'était encore, et quoiqu'une acharnée curiosité l'eût déjà conduit à une sorte de scepticisme philosophique tout voisin du scepticisme religieux; il pouvait se répéter les vers du vieux Brucker :

Percurri, fateor, sectas attentius omnes. riurima quœsivi, per singula quœque cucurri; Nec quidquam inverti melius qudm credere Christo1.

Et il dut se les redire en effet lorsque, passant du séminaire d'Issy à celui de Saint-Sulpice, il fit cette démarche presque irréparable à la suite

i. J'ai parcouru, je l'avoue, toutes les sectes; — j'ai bien cherché, j'ai bien couru. — Je n'ai rien trouvé de meilleur que la foi au Christ.

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de laquelle il ne pouvait plus guère devenir qu'un fanatique ou qu'un résigné. Pour celui qui a consacré les meilleures années de sa jeunesse aux études de la théologie, quelle carrière est ouverte s'il renonce au sacerdoce? A combien de personnes fera-t-il comprendre qu'ayant conservé la foi jusqu'à un âge de réflexion déjà mûre, et poussé la piété jusqu'à un degré de sacrifice suprême, il a dû cependant, pour garder sa propre estime, renier cette foi, désavouer cette piété, refuser ce sacrifice ? L'immortel honneur de M. Renan sera d'avoir vu ces obstacles, — mais d'avoir vu aussi, avec une lucidité plus courageuse, cette grande loi de l'honneur intellectuel, qui veut que notre vie extérieure soit en accord avec notre vie intérieure, et nos actions avec nos idées. Quand il entra au séminaire de Saint-Sulpice , il croyait encore ; — quand il cessa de croire, il en sortit avec la morne perspective d'une existence à refaire d'un bout à l'autre et dans des conditions redoutables d'inconnu. De telles déterminations sont de celles qui classent les âmes, — mais à un prix parfois bien cruel.

On trouvera dans ces Souvenirs de M. Renan qui demeureront la source souverainement

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précieuse de toutes ses biographies, un récit simple, et saisissant par cette simplicité même, du drame moral dont l'issue fut une rupture définitive avec le séminaire et avec la foi de sa jeunesse. Ce fut un drame, en effet, mais un de ces drames lents et obscurs qui ne se résolvent pas en quelque scène tragique. M. Renan n'eut point, comme ce noble et plaintif Jouffroy, sa nuit de décembre. Il ne vit pas sa piété disparaître tout entière sous ses regards, comme le palais d'Aladin s'évanouit dans le conte des Mille et une nuits. Cela tient à ce qu'il ne se posa pas d'un bloc, comme beaucoup ont fait et feront, le problème de la vérité de la religion. Voué par nature aux recherches de l'érudition, il était devenu, à Saint- Sulpice, l'élève favori de l'abbé le Hir, lequel était chargé du cours de grammaire et du cours d'hébreu. Sous la discipline de ce maître, auquel il rapporte modestement tout ce qu'il vaut comme savant, M. Renan devint un philologue d'une grande valeur. Sa puissance de travail est restée considérable. S'il faut nous en rapporter à ses confidences, elle atteignit son plus haut degré dans cette période de sa jeunesse : « Je ne peux comparer ces années

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de travail, dit-il, qu'à une violente encéphalite durant laquelle toutes les fonctions de la vie furent suspendues en moi.» Il connut alors les grandes œuvres de l'exégèse allemande, qui borne la critique religieuse à la critique des sources de la tradition religieuse, et c'est à la suite des objections toutes philologiques de cette exégèse qu'il arriva, mais lentement, à ne plus croire à la divinité des livres soi-disant révélés. « Mes raisons, écrit-il à la fin du récit de ce qu'il appelle sa Nephtali, sa lutte intime, mes raisons furent toutes de l'ordre philologique et critique ; elles ne furent nullement de l'ordre métaphysique, politique, moral...» Heure par heure la négation s'établit en lui avec une évidence qui ne lui permettait plus de porter sans hypocrisie la soutane du sulpicien. Le 6 octobre 1845, il descendait les marches de Saint-Sulpice pour aller jusqu'à un petit hôtel au coin de la place, où il avait retenu une chambre. Il croyait d'abord n'avoir brisé qu'avec une profession. Il se trouva qu'il avait brisé avec le christianisme tout entier.

Les observateurs de la vie morale ne manqueront pas de remarquer l'état d'entière séré-

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nité où est demeuré M. Renan vis-à-vis des choses de la religion. Cette sérénité fut la récompense de l'absolue bonne foi avec laquelle il se conduisit en ces années d'effort vers le vrai. Mais cette bonne foi pouvait lui coûter cher, car il se trouvait réduit aux chétives ressources des leçons particulières dans une ville où il ne connaissait personne, et n'ayant même pas ce titre de bachelier qui ouvre aux nécessiteux les portes des humbles pensions. Un amer et tragique écrivain, M. Jules Vallès, a raconté dans son Jacques Vingtras, l'âpreté de la lutte qu'il eut à soutenir contre la destinée, pour avoir affronté, lui aussi, ce Paris formidable, et les misères du gagne-pain qu'il offre aux anciens lauréats des lycées ou des séminaires. L'heureuse fortune de M. Renan voulut qu'il rencontrât, dans ces heures de dangereuse épreuve, une protection faite de tendresse et d'intelligence, celle de cette sœur dont j'ai déjà cité le nom. Henriette Renan avait, à la suite d'essais divers, accepté la place d'institutrice dans une grande famille de l'étranger. Confidente de la crise intérieure que subissait son frère, elle l'avait encouragé à suivre le chemin montré par la conscience. Elle lui avait donné

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ce secours du bon conseil qui soulage si délicieusement les solitaires angoisses du cœur. Elle lui donna le secours matériel qui écarte le besoin immédiat. Les douze cents francs qui vinrent d^elle au jeune homme, — économies d'une fille pauvre et fière, — suffisaient à écarter les premières et immédiates inquiétudes. M. Renan eut le loisir de regarder autour de lui, de se faire agréer comme professeur interne dans une modeste institution. Il y commença de préparer ses examens universitaires, qui furent comme un jeu pour cet esprit exercé à la rude gymnastique de Saint-Sulpice. En 1848, c'est-à-dire exactement trois années après avoir abandonné le séminaire, M. Renan était reçu le premier au concours de l'agrégation de philosophie. Dans l'entre temps, il avait présenté à l'Institut un mémoire sur les langues sémitiques, et remporté le prix Volney. La carrière de la haute science s'ouvrait devant lui. L'existence d'un homme d'étude se passe tout entière entre les murs de son cabinet, parmi ses papiers. Aussi la nomenclature des ouvrages de M. Renan constitue-t-elle la seule biographie de ses années de virilité. Comment ne pas insister pourtant sur le gracieux et tendre

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roman d'amitié qui fut le charme de cette entrée du jeune savant dans la pensée libre, et déjà dans la renommée? Sa sœur Henriette, revenue de l'étranger, habitait avec lui, participant à tous ses efforts, inspirant toute son énergie. Elle réalisait, cette sœur un peu jalouse et farouche, mais d'une incomparable délicatesse de sensibilité, cette chimère de l'amie idéale et bienfaisante, qui joint à la grâce d'un esprit de femme la beauté morale d'un grand cœur d'homme. Il n'était aucune des recherches de son frère auxquelles elle ne pût s'associer, aucune de ses subtilités qu'elle ne pût comprendre, aucune joie qu'elle voulût recevoir, sinon de lui, aucune peine qu'elle ressentît, sinon les siennes. Et quand elle mourut au cours d'un des voyages qu'elle fit avec son frère en Syrie, l'homme déjà illustre, auquel elle avait voué sa vie, put déposer sur son tombeau, comme une précieuse couronne de fleurs qui ne se faneront jamais, cette dédicace de la Vie de Jésus, sa plus admirable page peut-être et la plus suave : « Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes... » 11 avait perdu en elle le bon génie de ses plus nobles heures.

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Les années cependant avaient marché , M. Renan avait multiplié les publications : articles dans le Journal des Débats, essais dans la Revue des Deux Mondes, mémoires à l'Institut. Il avait occupé une place importante à la Bibliothèque nationale, conquis un fauteuil à l'Académie des inscriptions. Nommé professeur au Collège de France, puis tenu à Técart de sa chaire par suite des manifestations bruvantes qui avaient accueilli sa leçon d'ouverture, en 1 863, il donna au public sa Vie de Jésus, et il atteignit du coup une réputation européenne. La magie mélodique de son style était cette fois mise au service des idées qui touchent aux fibres les plus vivantes de la conscience de rhomme moderne. A la négation moqueuse de Voltaire, il arrivait, substituant cette sorte de négation mélancolique et adoratrice qui est la sienne. Il couchait au tombeau le Crucifié, avec des larmes ineffablement tristes et douces, le pleurant d'avoir souffert et d'être mort en vain, et se pleurant lui-même de ne pas croire à la divinité de la plus noble victime qui ait jamais versé son sang. C'était, ce livre demeuré unique, un si troublant et délicieux mélange de vénération et d'analyse,

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de rêverie et de science ! La poésie des paysages y faisait un fond si lumineux au visage sublime de Celui qui mourut réellement pour sauver le monde ancien des ténèbres et du péché ! Les âmes pieuses furent tout à la fois consternées et ravies. Les âmes impies furent séduites. Les âmes indifférentes furent attendries. Une tempête de polémique se déchaîna, à travers laquelle le livre passa, guidé par un invisible esprit, comme l'esquif de l'Evangile, ou Jésus repose dans la tempête aussi, mais calme et sans qu'une boucle de sa céleste chevelure tremble sous la brise. Aujourd'hui la tempête s'est éloignée, le livre demeure. Je ne sais pas s'il est exact, et il est possible que la portion philosophique et historique prête à des reproches justifiés, — mais la portion morale est au-dessus de ces reproches, et c'est par elle que l'œuvre est durable, par ce culte dépourvu de toute forme précise pour la personnalité idéale du Nazaréen, — livre vraiment incomparable d'élévation et de rêverie, et qui serait le plus beau des livres écrits sur Jésus, n'étaient les Evangiles et Y Imitation!

La portion morale, — à mesure que M. Ernest Renan s'est avancé dans l'àee et dans la

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réputation, de plus en plus il Ta laissée se développer dans son esprit et dans ses livres jusqu'à prendre, à certains moments, toute la place comme dans ses deux comédies philosophiques et dans ses Souvenirs. Il me semble qu'il lui doit le meilleur de son talent, comme il lui doit les plus sincères de ses admirateurs. La grande quantité de science qu'il a dépensée dans son Histoire des Origines du Christianisme n'aurait pas suffi à lui conquérir cette place presque suprême qu'il occupe dans l'opinion contemporaine, si un souffle n'avait couru à travers toutes les pages de ses livres d'érudition, souffle de vie et d'âme. Dans une époque d'universel tumulte et d'effrénée dépense de forces, l'auteur de la Vie de Jésus reste le représentant d'un culte presque aboli. Il a la religion de la vie intérieure. Il continue de croire que l'existence n'a de prix qu'interprétée, que transfigurée par un Idéal. A cause de cela, même son scepticisme à l'endroit des formes de cet Idéal n'est pas meurtrier, même son dilettantisme reste noble, même ses négations n'aboutissent pas à la sécheresse. S'il y a un fond de pessimisme dans sa pensée, la chatoyante et lumineuse surface empêche de l'apercevoir. C'est la poésie

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du génie celtique qui survit à toutes les expériences et à tous les désenchantements. Parlant au cours d'un de ses premiers articles de la Terre de promission, que la légende bretonne pare de fleurs éternelles, M. Ernest Renan disait : « Quelques hommes privilégiés seuls l'ont visitée. A leur retour, on s'en aperçoit au parfum que leurs vêtements gardent pendant quarante jours... » L'âme du grand écrivain a, elle aussi, visité, dans les premières années, une Terre de promission, celle des beaux rêves de sa race, et les phrases dans lesquelles s'enveloppe aujourd'hui cette âme vieillissante en ont gardé un parfum qui ne mourra pas.

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