I. Les Contemplations
notre enfance. « Oui, nons avons pleuré avec ceux qai pleuraient, nous avons battu des mains aux grands triomr phes de ceux qui marchaient en avant, nous avons aimé les puissants et les célèbres, à plus forte raison les in* connus et les malheureux... De tous deux, tu as été le plus sage, car tu as été le plus modeste. Le grand jour t'a fait peur, et tu as pris pour ta règle une belle devise : Cache ta vie! Tu as mis sous le boisseau, comme on cacherait une action mauvaise, l'esprit, le talent, la verve, et ces dons précieux qui donnent la renommée à coup sûr ; tu n'as pas voulu de la renommée, et je crois même. Dieu me pardonne I que tu ne voudrais pas de la gloire. Bien plus, ami, je ne serais pas étonné quand tu te serais effacé pour me faire place, afin que la route me fût plus facile.-— Quand tu possédais les plus rares qualités de récrivain, tu m'as laissé libre cette carrière où tu devais marcher; tu étais un maître dans l'art de corriger les œuvres rebelles et les esprits indociles, et c'est moi qui juge les autres ! »
£t ces lignes, sur une vente après décès, écrites en février 1854, au moment de la mort d'Armand Bertin, le directeur du Journal des Débats, le digne ûls du vénérable Bertin Taîné, son « ancien patron » , ne sont-elles pas remplies d'une touchante éloquence?
De quel droit pouvions-nous compter plus longtemps sur une fête qui a duré trente années, du père à son fils, de l'oncle à son neveu, de ce bonheur à ce désespoir, de
notre première feunetse aux tristesses de notre âge mûr, de la maison de Paris à la maison des champs, où je n*ai jamais en la force et le courage de remettre les pieds, tant j'avais peur, an détour de qnelqne allée et non loin du lac qu'il avait creusé, de rencontrer mon vieux patron, qui cette fois passerait devant moi la tête haute et sans répondre à mon appel ! C'est la loi ! Nous et nos œuvres, nous et nos livres, nous et nos choses, nous sommes condamnés à la mort, à la dispersion, à l'adjudication suprême !
.... Dans ces demeures funèbres, rien n'est resté des parfums de la vie et de la grâce d'autrefois. C'était là pourtant notre heureux rendezp-vons de chaque jour ! L& nous portions, fiers et confiants, nos plus chères pensées ; là nous venions chercher l'idée et l'inspiration, l'amitié et le conseil I Au besoin l'écho redirait nos gaietés, l'écho redirait nos tristesses! Sur les murailles mêmes notre image est restée, et- il faudra les passer à la chaux vive pour en arracher ces empreintes! Adieu donc, échos sérieux et charmants! demeures chéries! murailles honorées ! foyer poétique ! inspiration ! beaux-arts ! exemple, conseils, honnêtes et légitimes amours ! Adieu, joie intime et vestiges heureux ! Hélas ! dans ces demeures respectées, toute chose est à l'encan, le commissaire-priseur est le maître absolu : il y a deux enfants mineurs, tout se vendra ! On vendra même le verre où nous buvions, et le vin généreux que nous buvions dans ces beaux verres à la santé, à la gloire, à la prospérité, à l'avenir de tout ce que nous avons aimé ici-bas !
L'éminent lundiste a prouvé, d'ailleurs, d'une
façon peu ordinaire, son attachement à la famille des Bertin et au Journal des Débats,
En 1 848 , par suite du ralentissement général des affaires, M. Armand Bertin prévint Jules Janin qu'il se trouvait forcé (à son grand regret, bien entendu) de réduire ses appointements à 6,000 francs, ou de lui rendre sa liberté, en ajoutant toutefois qu'il lui laissait quelques jours pour se décider.
Sur ces entrefaites , la direction du MoniUur unmrsd, qui désirait depuis longtemps s'attacher Jules Janin, essaya de profiter de la circonstance et lui offrit un traitement annuel de 24,000 francs. « Impossible , répondit le critique , je viens de passer un nouveau bail avec les Débats, » Et, en effet, il avait écrit déjà ces simples mots à M. Bertin : a Je reste. »
Presque au même instant, le directeur du Journal des Débats, qui avait tout appris, entrait brusquement chez son ami Janin, et, lui sautant au cou, s'écriait, avec des larmes plein les yeux: « Âh ! le brave garçon ! »
N'était-ce pas là un éloge mérité ?
Ajoutons que jamais l'auteur de Barnave
ne s'est préoccupé, à Tégard de ses productions, de la question d'argent. « L'essentiel, disait-il , c'est d'être lu par d'honnêtes et bienveillants esprits I » £t , en guise de traités avec les éditeurs , il se contentait volontiers , d'habitude , d'une parole échangée ou d'un serrement de main.
Lamartine et Béranger aimaient beaucoup leur voisin de Passy et le visitaient fréquemment. Combien d'inconnus ont aussi frappé à cette porte hospitalière ! Combien de lettres de recommandation chaleureuse nous avons écrites, au nom du maître et sous son inspiration I Que de manuscrits de tout genre (hélas! souvent fastidieux) ont été lus ou résumés par nous à ce juge excellent , à ce patient auditeur !
Jules Janin n'a jamais refusé de rendre un service ; au contraire , il est sans cesse venu en aide de son mieux, et avec joie, aux pauvres, aux obscurs et aux souffrants. Rappelons un fait entre mille : l'admirable feuilleton qu'il rédigea et le magnifique concert organisé naguère par ses soins, avec le concours empressé de Fanny Elssler, de M'"^ Damoreau, de M"° LoïsaPuget^
de Baillot, de Liszt, de Chopin, de Rubini, de Tamburini... au profit des malheureux inondés de sa ville natale.
Il entoura de louanges respectueuses cet astre dramatique à son déclin : M"^ Mars. Il a pleuré la Malibran et M™^ Dorval. Il se plaisait également (comme Sainte-Beuve) à sonner le premier coup de cloche. Oter les cailloux et les ronces de la route d'un jeune confrère; mettre en lumièreiin talent naissant, une œuvre attrayante et saine, c'étaient pour lui des fêtes toujours nouvelles et toujours plus charmantes. Il a encouragé, applaudi à leurs débuts (citons quelques noms, presque au hasard), le doux poète Charles Reynaud , Armand Barthet , l'aimable auteur du Moineau de Lesbie ; les deux frères de Concourt, ces spirituels érudits; Joséphin Soulary, pour les beaux sonnets duquel il a écrit une préface en vers, et tant d'autres, qui sont demeurés fiers et reconnaissants de cet indulgent appui.
E fécond écrivain se préoccupait fort peu des injustes attaques de la presse. Lorsque des vaniteux, blessés d'un jugement sévère, mais équitable, l'injuriaient dans les journaux, il ne daignait jamais répondre. Au sujet de Félix Pjat, qui ne lui pardonna point son compte-rendu d'Ango (un méchant drame qui méritait toutes les rigueurs de la critique), il disait sagement :
Même quand il se fut retiré de moi, j'ai ignoré longtemps ses malveillances, et quand, par hasard, j'en savais quelque chose, eh bien, le vent l'emportait. Il me
suffisait de ne pas parler de lui, de ne pas lire ses œuvres et de ne pas assister à ses comédies. Le plus rude châtiment que puisse infliger un galant homme à ces violences sans portée, à coup sûr c'est de les ignorer. Malheureux ! que de peines tu te donnes pour outrager un homme qui ne se sent pas blessé ! Dans cette carrière illustre des belles- lettres, il faut redouter avant tout le silence, l'oubli, le néants et leur contre-partie : l'admiration absurde, le rappel inutile, le fracas sans portée et la louange sans écho. Vous avez un ennemi qui vous blesse, ignorez la blessure et ne parlez pas de celui qui l'a faite. Ne dites rien de cet homme, ni en bien ni en mal ; qu'il soit absent de vos discours, de vos écrits, de votre pensée ; et si, pendant de longues années, vous entourez cet homme, mort pour vous^ de ce silence dédaigneux, vous trouverez en fin de compte que vous êtes trop vengé * 1
Ses théories politiques, il vous les exposera volontiers :
Il m'est impossible d'accorder mes sympathies à ces fièvres lentes, à ces fièvres cachées, à ce malaise universel qui n'est pas la paix, qui n'est pas la guerre, à ces ténèbres qui ne sont pas la nuit ni le jour. Je suis avant tout l'homme des époques sérieusement tranquilles, profondément apaisées, où l'on peut s'occuper à loisir de la belle prose accorte et sonore, des beaux vers écrits avec le feu de la passion, des drames bien faits, des vaillantes