I . Histoire de la Littérature drcunatique, tome P
comëdies, des brillantes exigences de l'esprit quand il produit ses œuvres les plus délicates. Voilà ce que j'aime, et, avec ces amours de ma vie, un peu de liberté, un peu d'espace et de soleil... Je hais de toutes les forces de mon instinct le drame brutal de la violence, du désordre et des multitudes déchaînées. A quoi nous mènent ces changements qui déshonorent l'histoire? Ils hébètent un grand peuple, ils le troublent, ils le dégradent, ils le perdent, ils l'habituent à courber la tète, ils l'arrachent aux choses qu'il aime te plus, à la poésie, à la philosophie, aux beaux-arts, à toutes les grandeurs de l'intelligence... Plus d'écrivains, nous avons des parleurs; plus de poètes, nous avons de% députés; parmi ces députés se sont absorbés même les poètes, et les voilà proclamant dans un affreux patois la liberté, entourée de ses garanties, comme Apollon an milieu de ses nymphes sur les hauteurs de l'Ida, le centre droit, le centre gauche... et le reste. Affreux charabia, cette langue politique, qui est devenue un domaine de la langue française, et qui nous mènera, si l'on n'y prend garde, à parler comme des sauvages. Je sais bien ce qu'on va dire : le despotisme. Ah 1 oui, le despotisme ! Eh bien ! je m'accommoderais volontiers, je le jure, d'un tyran comme Louis XIV, entouré des plus rares chefs-d'œuvre qui aient honoré la langue française et l'esprit humain. En ce temps-là, c'était un honneur rare et charmant d'être lu par tant de juges excellents dans tous les genres de controverses, entre Port-Royal des Champs et l'hôtel de Rambouillet. Le style était non pas tout l'homme, au moins était-ce quelque chose de l'homme ; on se préoccupait tout autant de l'oraison funèbre du grand Condé que de la bataille de Rocroy ; une satire de Despréaux était une fête publique.
one comédie de Molière était un événement ; nne lettre de M™^ de Sévigné courait le monde ; il y avait honneur et gloire, en ce temps- là, d'être un poète, ou tout simplement un critique.
Ces lignes vigoureuses datent de quarante ans... Ne dirait-on pas qu'elles sont d'hier?
Les réflexions suivantes intéresseront à coup sûr. Quoi de plus philosophique et de plus poétique en même temps ?
... L'oubli, c'est la règle, et le souvenir, c'est l'exception. Une page oubliée au fond d'un journal devenu le jouet de la rage des vents, est-ce une si grande infortune lorsque tant de poèmes n'ont pas trouvé un acheteur?
Au moins, cette page errante à travers les caprices de la ville et les oisivetés de la province a vécu, ne fût-ce qu'une heure; elle a rencontré au moins un lecteur; elle a servi, peut-être, tout un jour à la conversation, aux commentaires, à Toisiveté des salons parisiens; parfois même, au fond des villes les plus lointaines, elle s'est fait jour dans quelque esprit novice; ou bien quelque cité curieuse a voulu savoir ce que disait cette page enfouie aujourd'hui dans l'abîme ; et alors cette mauvaise petite feuille, jetée aux ronces du chemin, a vécu en italien, en anglais, en quelque langue étrangère qui lui donnait une grâce inattendue, une force inespérée. Est-ce mourir cela?
Est-ce donc mourir tout à fait si plus d'un cœur, à
▼ous lire, a battu plus vivement ; si plus d'une idée, endormie au fond du cerveau réjoui, s*est éveillée en chantant; si ce malheureux s'est trouvé consolé; si ce misérable s'est senti châtié ; si la comédie, errante dans les nues du journal de chaque jour, s'est abattue en son vrai champ de bataille ? Est-ce mourir si, même après dix ans, un seul homme se rappelle ce grand cri qui Ta frappé? Non, rien ne meurt complètement de ce qui a vécu, ne fût-ce qu'un jour^ une heure, un instant ; une fois que la trace est laissée au fond de l'âme humaine, essayez de l'effacer, soudain la voilà ravivée, et elle reparaît plus puissante, semblable à cette statue oubliée au fond de l'Océan : le flot qui l'emporta la rapporte, et chacun la reconnaît, en dépit des tempêtes dont elle fut si longtemps le jouet.
Et y maintenant, voulez-vous savoir comment Jules Janin comprenait les devoirs et les récompenses du critique :
Un homme d'esprit est celui qui en a quelquefois, c'est un mot de Vauvenargues ; un critique homme d'esprit est celui qui en a une fois par hasard : pourvu que les autres jours il ait du bon sens, pourvu qu'il soit juste et de bonne compagnie, on ne lui en demande pas davantage; ajoutez la joie intime de l'homme qui tire de la foule où il se noie, où il se meurt, un poète aujourd'hui, le lendemain un grand artiste; tantôt il sauve une comédie aux abois, tantôt il relève un livre ignoré ; ou bien, si le parterre, ébloui d'un vain bruit de paroles, se met à applaudir à faux quelque horrible mélodrame, alon
c*est le triomphe de Ift critique de s'opposer à ces désordres d'une admiration hon de sa voie. En ce moment, vous êtes seul contre une foule... et quelle joie, et quel bonheur de prendre ainsi la défense de la raison outragée, de la langue française insultée, de toutes les majestés de Tart livrées en pâture aux parterres ignorants I Ou bien, par un matin de printemps, vous voyez entrer dans votre maison honorée M. de Chateaubriand qui vous dit : Bonjour ! comme à un homme de sa famille ; ou bien M. de Lamartine qui se fie à votre parole; ott bien Meyerbeer qui vous raconte les passions nouvelles dont il va remplir, tantôt, ces artistes qui ne chantent, qui ne pleurent, qui ne vivent que par lui. Ce sont li de grandes fêtes et des joies sincères. Et souvent, quel bonheur encore de savoir toutes les nobles mains qui vous sont tendues, les voix éloquentes qui vous défendent, ces lecteurs qui marchent à vos côtés , dans vos sentiers, dont vous savez les espérances, les passions, les études 1 O nobles clients! ils font du critique une espèc6 de consul !
Quels nobles élans l quel souffle ! . . . Ainsi parlait (vers i85o) l'homme de cœur qui nous écrivait un jour, en nous offrant sa traduction de Clarisse Harlowe : a Ami, j'ai bien travaillé! » Oh ! oui, certes; et toujours avec la même conscience , avec la même ardente et honnête passion!
oici trois belles lettres , écrites par Jules Janin ; elles permettront d'apprécier davantage encore son esprit pétillant et sa réelle bonté.
La première fut adressée à M"® Rachel , le 3o juillet 1849; ^^^^ ^^^ absolument inédite. Nous la devons à l'obligeance de M. Chesnel , l'un de ces cœurs droits et fidèlement dévoués que le maitre se plaisait à nommer : les rares amis de l'aurore au couchant !
Que je suis heureux et que je sais fier, mon cher enfant, d'atoir retrouvé sur votre jeune et charmant esprit
toute mon infloence, et quel grand honneur ce sera pour moi de vous avoir nuiintenue en ce Théâtre-Français que votre absence allait tuer, et qui tombait le jour même de votre démission! Il n'y a que vous, et vous seule. « Moi seule, et c'est assez! » disait l'ancienne Médée. Oui, certes; mais, vous absente, adieu le reste. Ils ont beau faire et chercher, partout où vous n'êtes pas, ils ont beau annoncer, à son de trompe, une nouvelle Rachel, tous les huit joun... rien n'y fait, vous êtes la reine, et il faut se soumettre. Ayez donc ceci pour constant, que votre oeuvre et votre vie à venir sont attachées au théâtre, et que, si vous abandonniez cette force et cette gloire où vous êtes, vous en auriez un étemel repentir. Songez donc à vos belles soirées, songez à la foule attentive et curieuse, au poète ému, à la critique impatiente, à l'intime émotion du premier vers, à l'applaudissement définitif! Quiconque a bu, à cette coupe^ une seule gorgée, en a pour le reste de ses jours à sentir le goût du breuvage enivrant; à plus forte raison s'il a vidé la coupe jusqu'au fond, et s'il s'est enivré de la douce liqueur. Je ne suis qu'un petit artiste, moi qui vous parle, à peine si je suis suivi de quelques lecteurs; mais, s'il me fallait renoncer à mon lundi de chaque semaine, à coup sûr j'aimerais mieux mourir, tant ça me charme et ça me plaît de parler au lecteur et de lui raconter ce que rêve ma tête et ce que pense mon cœur. Ainsi pas d'excuse à une retraite prématurée ! Heureuse, le théâtre augmente et double votre joie; en deuil, le théâtre est une consolation. Rappelez-vous Henriette Sontag! Elle s'en va au plus beau moment de la grâce et du charme ; vingt ans après elle saisit le premier prétexte à revenir au théâtre, elle y revient, à peine la veut-on reconnaître, et, l'infortunée !
elle est morte à la peine. Elle vivrait heureuse, honorée et forte, si elle avait chanté tant qu'ont duré ses beaux jours. La belle affaire, après tout, de se reposer à trente ans!
C'est pourquoi je vous loue et je vous aime de revenir, si vite et si bien, prendre terre à Paris ! Qu'importe le jour de cette fête? On vous verra, vous serez applaudie, et vous aurez prouvé, une fois encore, que le grand artiste est supérieur même au chagrin le plus légitime. Hélas! pendant que vous quittez Bruxelles, je quitte Paris, à peine si nous pourrons nous saluer en passant; une poignée de main, comme c'est peu, quand on est de si grands amis que nous^ quand chaque jour a serré les liens , agrandi l'estime et justifié la tendresse. Heureusement que Spa est une ville amie et propice : on s'y trouve, on s'y dit bonjour à la face du ciel; on s'y câline, on s'y dorlote, on s'y repose. Et que je serai donc content de vous y rencontrer, mon enfant bien-aimé ! Je ne sais pas tout à fait le jour de notre départ. J'ai bien à écrire encore, a^ant ce jour heureux.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
J. Janin.
Le 10 août 1841, M. Constant Janin, étudiant en philosophie au grand séminaire d'Ëvreux*, recevait, tout ravi, la lettre suivante, en
I. Devenu curé de Tosny. Cet heureux abbé Janin n'était pas le parent de Féminent écrivain.
réponse à des éloges enthousiastes qu*il avait adressés au critique des Débats :
Mon cher cousin.
Puisque vous le voulez, je ne demande pas mieux. Que va dire monsieur votre régent s'il vient à savoir que vous vous êtes mis en correspondance avec un faiseur de romans comme moi? Vous aurez beau lui dire que je ne suis pas aussi noir que j'en ai l'air, vous verrez que l'excellent homme aura bien peur. Quoi ! l'auteur de tant d'œuvres profanes, lui écrire du fond d'un séminaire ! C'est un grand péché peut-être.
£h bien, non, ce n'est pas un péché, car un écrivain de romans vous donnera les meilleurs conseils, des conseils tout fraternels. Je veux dire que la vie est chose grave et sérieuse, que la jeunesse passe vite, et qu'il la faut employer non pas à admirer des écrivains futiles comme moi, mais à étudier les maîtres de la pensée et de la conscience, les grands orateurs de l'Orient et de l'Occident : saint Augustin et saint Jérôme, saint Grégoire et saint Ambroise, saint Jean Chrysostôme surtout ; Le Maistre et Bossuet. Lisez Bossuet. Voilà un maître I Voilà un homme qui a créé la langue française ; il appartient à Homère aussi bien qu'à Louis XIV. Lisez-le. Ses sermons sont peut-être les chefs-d'œuvre de l'éloquence humaine. Son Histoire des variations a rendu autant de services à la religion catholique que les Épîtres de saint Paul, le grand organisateur. Je ne connais rien de plus touchant dans aucun livre que les Oraisons funèbres de
Bossuet* Ayez-vous lu ses lettres? Tout Tensemble du catholicisme se retrouve dans ces papiers détachés, adressés au hasard à quiconque avait besoin de cette féconde et nerveuse parole. Voilà, mon cher enfant, voilà nos maîtres ! Voilà ceux qu'il faut aimer, admirer, applaudir, étudier la nuit et le jour! Voilà où se trouve la solide nourriture des jeunes esprits, et non pas. Dieu merci! dans les misérables et ennuyeuses futilités qui s'écrivent de nos jours.
Quels livres ! Si vous saviez quels abominables corrupteurs du bon goût, des bonnes mœurs, de la civilisation, de la langue, de la belle langue française, par laquelle toute l'Europe nous était soumise bien plus que par les armes de l'empereur Napoléon ! Rappelez^vous ce que vous avez lu ; tout ce qui vient des œuvres de ce siècle est une vaine fumée, bonne tout au plus à obscurcir les intelligences honnêtes. Toute cette écrivasserie, qui vous paraît belle, vue de loin, si vous pouviez en pénétrer les tristes mystères, vous porterait à la tète et au cœur. Ce ne sont que de trompeuses vanités, pauvretés, mensonges de tout genre; et quand vous les aurez lus, rien ne vous restera, sinon un profond dégoût, un douloureux ennui, un grand mépris de vous-même et des autres.
Prenez donc bien garde de tomber dans ces abîmes, imprudent que vous êtes 1 Ne lisez ni moi, ni les autres ! Ne lisez pas un livre de ce siècle; je n'en connais pas deux qui méritent les regards honnêtes d'un brave jeune homme qui a conservé la pîété^ la pudeur, les chastes enivrements de ses dix-huit ans.
Allons, point de lâcheté; revenez à la forte et si vive nourriture, à la discipline, aux enseignements de Port- Royal-des-Champs. Rappelez -vous Pascal, Arnault, Ni-
cole, Racine, Bossuet, Fénelon, et Massillon, son frère dans Part de rendre aimables les sévérités mêmes de l'Évangile. Rappelez-vous les beaux livres du dix-septième siècle et les belles pages du siècle suivant, ou bien remontez dans les critiques de la science chrétienne. Ce seront là des auteurs utiles et sûrs ; ce seront là des études remplies de douces promesses. Ainsi vous arriverez à être un homme, un homme éloquent, austère et dévoué.
Vous avez choisi une belle et sainte profession, belle et sainte entre toutes. Sojez-en digne. Ne rougissez pas de votre habit : avec cet habit-là ont été civilisées les nations modernes. Au contraire, obéissez à votre vocation, marchez bien droit dans votre sentier, la tète haute, et quand, par hasard, vous trouverez que la nuit est épaisse, que le chemin est couvert de ronces et d'épines, que la colonne lumineuse, c'est-à-dire votre conscience, est tournée de son côté nuageux> rappelez-vous ce que dit un ancien livre de philosophie, que je lisais dans ma jeunesse :
Haud facilem voluit Pater ipse colcndi Esse »iam, curis acuens mortalia corda»
Donc, encore une fois, méfiez-vous des faux enthousiasmes, méfiez-vous des fausses tristesses, méfiez-vous des études mai faites. Ayez confiance dans vos guides naturels, qui sont encore les meilleun amis que vous puissiez rencontrer en votre chemin. N'allez pas , dans un moment de caprice ou de mauvaise humeur, vous adresser, tète baissée, au premier venu dont vous aurez lu le nom dans un journal. L'imagination est une belle
chose sans doute, mais il faut avant tout l'amortir, la dominer, Pécraser tant qu'on le peut.
Voilà ce que je voulais vous dire, et aussi ce que votre lettre m'a fourni : une preuve d'un esprit peu obéissant, mais d'un cœur honnête. Elle est bien honorable pour moi, qui suis très-heureux d'inspirer de temps à autre de tels sentiments. Enfin, elle m'a donné l'occasion de vous faire une homélie polie comme bien loyale, dont j'espère que vous profiterez. Et puis un jour, quand vous signerez : Constant, episeopus Lugdunensis , ou autre lieu, je présume vous écrire à mon tour : « J'invoque votre parenté, monseigneur, bénissez-moi. » En attendant ce jour, glorieux pour tous les deux, je suis de Votre Grandeur, monseigneur, le très-humble et très-obéissant serviteur.
La lettre que voici, écrite au courant de la plume comme les précédentes , fut envoyée » en juin i856, à M. Twist, un horticulteur hollandais :
Que vous êtes bon, monsieur, et que je suis content de vous ! Vous avez donné mon nom à votre nouvelle tulipe, et me voilà, à mon âge, en cheveux déjà blancs, renouvelé dans une fleur ! Certes, si je m'attendais à une métamorphose, ce n'était pas à celle-là. Une fleuri une tulipe 1 une des parures du prochain mois de mai, pendant que tant de braves gens, qui valent mieux que moi, en sont réduits à écrire leur nom sur les neiges du mont
Blanc, sur le sable du désert^ au sommet des Pyramides» sur le clocher des hautes cathédrales ! Les imprudents I L'été vient qui fond la glace ; un souffle emporte au loin te sable enflammé; la pyramide» elle peut crouler; la cathédrale, elle tombe ! Au contraire, la fleur, à peine expirée, elle ya renaître, et le nom qu'elle porte brillera d'un éclat tout nouveau. Quelle immortalité plus géné> reuse et plus charmante, et me voilà mille fois plus heureux même que si j'avais une statue ! On la brise, on l'iBsulte, on la renverse, la statue ! Elle dépend de la fortune et du caprice populaire.
Athènes a brisé, en un jour» les trois cents images d'airain qu'elle avait décernées à son tyran. Mais quelle main assez impie oserait briser une fleur? Quel téméraire ose arracher la tulipe de son piédestal de gazon? Grâce à vous, monsieur Twist, me voilà tout simplement immortel ! Soyez loué, soyez béni pour cette bonne ceuvre ; il y a quelque mérite aujourd'hui de reconnaître, ne fûtce que par un sourire, les honnêtes écrivains qui sont restés fidèles à la liberté. D'ailleurs, de quel droit imposer à quelque innocente tulipe, ornement de la terre et présent des dieux cléments, le nom d'un traître ou d'un flatteur de la force ? Il y a tant de cigiie et d'ivraie, et tant de chardons , et tant de champignons vénéneux, pour porter le nom de ces gens-là !
J'aurai grand soin de ma tulipe, et déjà je cherche, à sa gloire, un beau vase orné des plus délicates peintures, où elle puisse, à son aise, naître et grandir. Je la vais mettre aussi sous la garde excellente d'un grand fleuriste, M. Lemichez, qui est resté fidèle à la reine des jardins de Neuilly.
Je fais des vœux, monsieur, pour que je vous puisse
embrauer s( remercier quelque jour, el je ne djieiptre pli de TOUS rencontrer (Tant de mourir. Au reite, toui ■<ez pour *oui on proTcrbe coniolinl : <i De mémoire de roie («t de tulipe) ou n'a jimiïs tu mourir un jardinier. » LiLsiez-moi cependant toui serrer la main de tout
a préface des Gaitlù chant- I, Jules Janin a exposé ses bien arrÈtées sut l'artd'écrire :
\ faire un livre, je l'avoue, il faut que je trouve mon compte, à savoir : la peine et le travail, la cadence et la recherche. Il me faut le four, le détour et le conlour. La singularité me convient, la subtilité ne me déplaît pas; l'excès est an écueil, un bel écueil... C'est le droit de l'écrlvaiD qui ne songe qu'à plaire un instant de chercher avant tout la forme, le
son , le brait , la couleur, romement , la prodigalité, l'excès. »
Il nous répétait souvent : « Mon cher ami , écoutez ce conseil d'un ancien : Rien ne vaut mieux, pour un véritable homme de lettres , que la sainte horreur de la banalité ! »
L'auteur de V Amour des livres était d'ailleurs de l'avis de Chateaubriand, qui a dit, non sans raison : « On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre ; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. »
Comme nous lisions à Jules Janin, il y a cinq ou six mois , quelques chapitres d'un chefd'œuvre du grand siècle, il s'écria soudain d'une voix sonore et enthousiaste, tandis que sa figure s'éclairait de ce charmant sourire que lui eût envié Horace :
« Ah I que c'est beau l Relisons cela, voulezvous? C'est plein de soleil 1 »
Cette exclamation nous remet en mémoire un joli fait inédit du temps de sa jeunesse. Il dînait ce jour-là chez M. Chaix- d'Est- Ange. Resté silencieux pendant le repas, il s'anima tout à coup vers la fin de la soirée. On venait de parler
de Bossuet , en le critiquant un peu , et Janin y s'étant levé brusquement , plaida, vingt minutes durant, avec une chaleur et une éloquence merveilleuses , la cause de l'immortel évêque. Tous les auditeurs étaient sous le charme. Deux d'entre eux , prenant à part aussitôt le maître du logis , lui demandèrent simultanément :
a Quel est ce jeune homme? Nous serions heureux de le connaître et de le recevoir. »
Ces admirateurs de la verve et xlu caractère de Jules Janin lui vouèrent une amitié qui ne se démentit jamais. Le premier s'appelait M. Thiers; l'autre, M. Benoît Fould.
L'œuvre la plus caressée par l'ermite de Passy a été , incontestablement , son heureuse traduction d'Horace. Sur un certain nombre d'exemplaires de ce livre, offerts à ses amis, se trouvent de spirituels petits vers qu'il improvisait avec une facilité et une grâce ravissantes. Voici plusieurs de ces dédicaces, que nous avons soigneusement recueillies :
A M. LE PRÉSIDENT HUET (son beau -père).
Je viens vous présenter en son habit français Un Latin de l'ancienne Rome ; Auprès de vous qu'il ait accès, En qualité de galant homme.
Vous aimerez sa bonne humeur.
Son eaur droit et son àme tendre; Il fut plein de sens et d'honneur :
Vous êtes faits pour vous entendre, »