‹ Jules JaninChapitre 11 sur 27 · A LA BÉDOLLIÈRE · texte numérisé non relu

A LA BÉDOLLIÈRE

Voici j confrère^ un Ion garçon ^ Compagnon de notre jeunesse !

Il nous chantait à V unisson Le vinj l'amour et la paresse.

Il fut votre maître en chanson^ Il est notre émule en sagesse.

La veille de la publication de roiivrage (lo avril 1860), Jules Janin , causant avec

nous, improvisa gaiement le quatrain que voici :

Picddgnel Ne féru pas le pied de grue Au devant de /^Horace, édition incongrue^ Dans laquelle l'abeille a laissé peu de miel!

Le surlendemain, nous accusions réception du livre, en adressant à notre illustre maître les vers suivants, que nous plaçons ici seulement à titre de sincère hommage :

Je viens de lire le volume Qii'liier vous m'ave^ envoyé :

Ce Benjamin de votre plume Mérite bien d'être choyé !

A tout le monde il saura plaire^ Déjà partout on V applaudit ^ Lui trouvant la grâce et l'esprit De ses aînés et de leur père.

Vous aimei le divin Horace^ Et vous save^ le faire aimer ^ On le voitj vous suive:[ la trace De ce maître en l'art de charmer.

Votre Muse a ce qui scintille Chei ce poète séduisant ^ Et chacun croit ^ en vous lisant ^ Que vous êtes de sa famille.

Même pendant ses accès de goutte il conservait de l'enjouement, et sa physionomie avenante ne laissait deviner qu'aux familiers du chalet les luttes courageuses et opiniâtres qu'il soutenait contre la souffrance.

Vers la fin de 1873, un de ses anciens condisciples vint lui demander, en notre présence, sa photographie, avec un mot de dédicace. Il écrivit aussitôt ces quatre vers :

Ami Charnayij mon camarade!

Nous étions aux mêmes printemps ; Qu'un de nous sous la faux du Temps Tombe^ hélas! l'autre est bien malade.

Un matin, comme nous entrions dans sa chambre, il nous tendit un papier sur lequel étaient tracées, au crayon, deux lignes peu lisibles. « Ceci, nous dit-il, est l'épitaphe de mon chien, mort cette nuit. Vous en aurez la primeur :

Glouton j coureur y méchant ^ lâche et galeux^ en somme Feu mon chien était presque un homme! »

Cette ironie teintée d'amertume n'était nullement dans ses habitudes; le fond de sa nature

fut toujours l'indulgence à Tégard d^autrui. Il partageait l'opinion de M"^^ de Staèl : « Savoir tout comprendre, c'est savoir tout pardonner ! » Jules Janin nous témoignait depuis bien des années une conliarice et une amitié dont nous étions iier à bon droit. Aussi c'est avec une vive émotion que nous contemplons, tout en rassemblant ici nos souvenirs, le beau portrait au-dessous duquel il a écrit pour nous cette cordiale dédicace :

Ahrite^ o mon complice^ en ton logis aml^

Ce goutteux^ par les ans tout courbé j tout blanchi!

'amour des livres, cet amour pur, ardent, fécond, durable et sans mécomptes, a été célébré par Jules Janin, en toute occasion, avec le plus séduisant enthousiasme. Il possédait de si précieux volumes, et il les aimait tant! Jamais, à coup sûr, aucun écrivain ne fut mieux pénétré — ni mieux entouré — de son sujet favori, et ne donna, par sa vie tout entière, plus éloquemment raison au mot si connu de Ménage, en Thonneur du charmant dada des bibliophiles : « C'est la passion des honnêtes gens ! »

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Quoi de meilleur, en effet, qu'un bon livre pour la nourriture et la joie de Pesprit? En le lisant, aux heures de fatigue morale, on se sent réconforté, on oublie ses déceptions, ses ennuis; le calme bienfaisant peu à peu renaît au fond de rame, Fœil s'éclaire, le front se déride, et le sourire bientôt refleurit sur les lèvres.

Lorsque, chassées par la bise, les dernières feuilles flétries se sont éparpillées, en tournoyant et gémissant, dans les allées désertes du jardin; durant les veillées de décembre, tandis que le vent rôde et pleure,

S^ engouffrant tristement dans les longs corridors^

n'est-il pas agréable et salutaire à la fois de relire un vrai livre, en face des tisons rougis qui craquent et pétillent, — tout en écoutant la chanson de la bouilloire ou celle du grillon familier^.. Et, certes, l'été, sous un ombreux feuillage, au bruit léger du ruisseau murmurant, le plaisir n'est pas moindre pour le lecteur attentif et fidèle ; mieux que jamais, au contraire, il apprécie tout le bonheur de vivre! Quelles douces surprises^ quelles fêtes in-

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times, que d'émotions délicieuses on éprouve en ouvrant un beau volume du temps jadis, du XVIII® siècle, par exemple (le siècle des élégances) ! La reliure pleine, en veau fauve, ou en maroquin à larges dentelles ; les tranches rouges ou dorées, le papier de Hollande, les caractères elzévi riens, les figures de Gravelot, de Moreau, de Bernard Picart le Romain, ou les vignettes d'Eisen, si délicates et si spirituelles, vous ravissent tour à tour. On croit voir l'heureux auteur de cet ouvrage centenaire; ou, s'il s'agit de la réimpression d'un classique, le patient lettré qui a enrichi l'édition de notes ingénieuses, de commentaires excellents ; on songe à ses recherches , à ses efforts, à sa persévérance; on se représente sa joie en découvrant soudain un fait inédit, un détail curieux; puis on s'incline par la pensée devant Thabile graveur qui a prodigué à son œuvre exquise tant de soins intelligents et passionnés. Le premier possesseur du livre vous apparaît, lui aussi, tout glorieux d'être le maître absolu d'un si bel exemplaire, le feuilletant avec respect, avec admiration, le savourant en

quelque sorte, et demandant à ce compagnon docile Toubli de ses chagrins de la veille et de ses soucis du lendemain!...

Mais écoutez plutôt Jules Janin lui-même parler des livres, avec une autorité incontestable, avec un charme infini* :

O chefs-d'œuvre ! beautés ! grâces ! consolations ! sagesse ! O Hvres, nos amis, nos guides, nos conseils, nos gloires, nos confesseurs! On les étudie, on les aime, on les honore... Et de même que les anciens posaient dans un coin de leur chambre un petit autel paré de verveine, et sur cet autel domestique un dieu familier, le vrai bibliophile ornera sa maison de ces belles choses...

Qu'il rentre en son logis, ou qu'il en sorte, il donne un coup d'oeil à ses dieux favorables. Il les reconnaît d'un sourire; il les salue en toute reconnaissance, en tout respect. Il s'honore aussi de ces amitiés illustres, il s'en vante!

I. Nous avons extrait les délicieux fragments qui suivent d'une plaquette devenue introuvable : VAmour des Livres. Ce coquet petit volume {64. pages in-12), publié chez J. Miard, en 1S66, a été tiré à 200 exemplaires sur papier vergé, avec titre rouge et noir. Son prix primitif était de 3 francs; on en a vendu des exemplaires, brochés, plus de 60 francs.

En tête de celui qui nous appartient, et que nous conserverons toujours précieusement, Jules Janin a écrit ce distique :

Lorsque chacun sur mon livre hésitait, Piedagnel hardintettl l'achetait!

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Les livres ont encore cela d'utile et de rare : ils nous lient d'emblée avec les plus honnêtes gens; ils sont la conversation des esprits les plus distingués, l'ambition des âmes candides, le rêve ingénu des philosophes dans toutes les parties du monde; parfois même ils donnent la renomjnée, une renommée impérissable, à des hommes qui seraient parfaitement inconnus sans leurs livres. Ils ajoutent même à la gloire acceptée!...

Au catalogue de ses livres, on connaît un homme ! Il est là dans sa sincérité. Voilà son rêve... et voilà ses

amours

Accordez-moi, Seigneur, disait un ancien : une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs ! — Voulezvous, disait-il encore, un abrégé de toutes les misères humaines, regardez un malheureux qui vend ses livres! Bihliothecam vendat... Nous autres, les bonnes gens, les petites gens, qui se tiennent à part, loin du soleil, voici, du soir au matin, notre humble prière : « Accordeznous, grands dieux, une provision suffisante de beaux livres qui nous accompagnent dans notre vie, et nous servent de témoignage après notre mort ! »

o M BIEN rëminent lettré se plaisait dans son merveilleux cabinet de ^É^ travail, au milieu de ses chers livres, si savamment, si royalement habillés par des artistes tels que Cape, Niédrée, Duru et Trautz-Bauzonnet ! D'un regard amoureux, attendri parfois, il contemplait, sans se lasser, cette nombreuse et brillante réunion d'amis : de poètes, d'historiens, de philosophes, d'orateurs, de romanciers, de critiques... Les volumes multicolores, bien alignés dans quatre vastes bibliothèques en chêne sculpté, semblaient

reconnaissants d'une si vive affection et des hommages sincères qui leur étaient rendus. On eût dit, à les voir par un jour de soleil, qu'avec leur maître ils échangeaient des sourires !

f J'ai, sous mon humble toit, la Pharmacie de l'âme! » s'écriait volontiers Jules Janin. Et, en effet, autour de lui rayonnaient les œuvres des plus illustres, des plus aimables écrivains de tous les temps (6,000 tomes environ*), dans leurs éditions originales, sur les papiers les plus précieux, et ornées des gravures les plus rares : la Bible en latin, d'Ambroise Didot (1785), et la traduction de Le Maistre de Sac/, enrichie des figures de Marillier; le Nouveau Testament. traduit par MM. de Port -Royal, imprimé par les Elzévir, en 1667, ^* **^^^^ P^^ Du Seuil ; V Imitation de Jésus-Christ, mise en vers français par Pierre Corneille, édition de Rouen, i6<y6\ la. Journée du Chrétien, aux armes de M"''' de Pompadour; Vo^lcoran de Mahomet, traduction de Du Ryer (à la Sphère, 164,5)); Homère, Anacréon, Sapho, Bion et

I. Cette superbe collection va être vendue, dans quelques mois, ainsi que le clialct. {Septembre iSj6.)

Moschus, Pindare et Théocrite, non loin des dignes prédécesseurs du doux poè'te des Bucoliques : Catulle , Tibulle et Properce ; le Virgile Elzévir de 1636, et le Lucrèce traduit par Lagrange, en 1768 ; Horace, en vingtcinq éditions! Ovide, Juvénal, Perse et Lucain ; Quintilien, Cicéron et Démosthène; la Mesnagerîe de Xénophoji. aux armes de M. de Thou; la collection des poètes français de Coustelier, comprenant les œuvres de Guillaume Crétin, de Jean Marot, Coquillart, Martial d'Auvergne et Villon ; le Démon travestjr, découvert et confus (1673), et le Faut mourir (1693), deux poèmes de Jacques Jacques, offerts par Texcellent bibliophile Jacob; les Dou^e Pairs, édition Paulin Paris; les Quinie Joyes de rnariage (1734); le Clément Marot de 1538, le Joachim Du Bellay de 1568, le Bertaut de 1620, et Baïf, et Philippe Desportes, et Ronsard ! N'oublions pas le Régnier de 1652, qui a successivement appartenu à Nodier, à M. Guilbert de Pixérécourt, l'auteur du vers fameux :

Un livre . est un ami qui ne change Jamais !

puis à M. Cigongne, et enlin au duc d"Au~ maie, lequel en a fait don à Jules Janin, pour le bien remercier d'un exemplaire de son Horace.

Un peu plus loin, derrière ces glaces éblouissantes, à côté d'un splendide Rabelais, voici Henri Estienne, la Satyre Ménippée. et le Montaigne de 1580, le Bonaventiire T>esperrierSy de Jean Détournes (1544), et les Cent Nouvelles nouvelles^ de 1701. Les Contes de La Fontaine, édition des Fermiers généraux, tiennent compagnie au Décaméron (1558) et à VHeptaméron (1559). Après avoir admiré ce Despréaux Elzévir, relié par Thouvenin, et placé, à portée de la main, tout auprès des Oraisons funèbres, inclinons-nous devant Corneille, Molière, Racine, La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal et Massillon. Saluons aussi ces célèbres épistoliers : Guy Patin, Balzac, Voiture, et, surtout, l'inimitable marquise de Sévigné!... Que de merveilles! Le Plutarque, imprimé par Vascosan (1567-74), et relié par Derôme, les poésies de Charles d'Orléans, les Marguerites de la Marguerite (1547), exem-

plaire donné par la reine Marie-Amélie ; Lope de Vega. Calderon, Shakespeare et Schiller; le Voyage sentbnental^ Gil Blas et Beaumarchais ; Paul et Virginie et la Chaumière indienne, illustrés par Tony Johannot et Meissonier; Don Quichotte, les Contes de Voltaire et Manoti Lescaut; Clarisse Harloype^ avec vingt dessins originaux de Boucher; Daphnis et Chloê (édition du Régent); le Cabinet des FéeSj aux armes de Mesdames, tantes du Roi; le Cabinet satirique, les Chansons de Laborde, dont les nombreuses gravures sont si justement célèbres, et cet antique Missel^ chef-d'œuvre de patience et d'originalité naïve, sur lequel le peintre en miniature, après avoir fini son long travail, improvisait un distique latin traduit ainsi, librement, par l'ami du divin Horace :

Pour tant de peine et de labeur ^ ' Que ne pids-je avoir du Prieur La plus vieille bouteille^ Et pour la boire j une beauté vermeille !

Gardons - nous de dédaigner la tablette voisine! Elle est toute remplie de l'esprit, de

la grâce et de la gaieté du xviii^ siècle : La Fare et Chaulieu, Dorât (avec les vignettes d^Eisen), Gentil Bernard et Gresset, Berlin, Léonard et Parny ! Ah ! les aimables enchanteurs, les joyeux compagnons, les élégants poètes!... En tête des œuvres du chevalier de Berlin, reliées en maroquin vert, on lit ce mémento, signé J. J. (délicieux spécimen des annotations que le maître se plaisait à écrire sur ses livres préférés) :

Aimer est un destin charmant :

C'est un bonheur qui nous enivre Et qui produit Venchantement, Avoir aimé, c'est ne plus vivre^ Hélas! c'est avoir acheté Cette accablante vérité.

Que les serments sont un mensonge, Que l'amour trompe tôt ou tard, Que l'innocence est un grand art Et que le bonheur est un songe.

Paul Lacroix (on le voit de reste) avait raison d'appeler son ami Janin le bibliophile du cœurl

Quelle variété ingénieuse dans la collection

splendide de cet amateur passionné ! Des incunables, des Aides, des Estiennes, des Elzévirs, des ouvrages à ligures. . . Et, parmi les modernes, quel heureux choix! Que de trésors pour l'esprit et pour l'âme!... Toutes les illustrations contemporaines de bon aloi sont représentées, dans le cabinet du maître, par leurs oeuvres imprimées sur des papiers de luxe, et notamment sur chine, avec addition, tantôt de dessins originaux, tantôt de portraits rarissimes et d'épreuves de gravures avant la lettre. Un grand nombre de ces beaux volumes, sortis, pour la plupart, des presses de Claye, de Jouaust et de Louis Perrin, contiennent des dédicaces qui en augmentent encore la valeur. Ouvrons-en quelques-uns, presque au hasard. — Sur la première page d'un Chateaubriand princier, nous trouvons cette ligne cordiale :

A Monsieur Jules Janin , en souvenir de nos bonnes soirées,

Ferdinand d'orléans.

Sur un exemplaire de Volupté ^ Sainte-Beuve a écrit :

Envoi tardif au grince de la critique.

N'oublions pas de citer les derniers vers de François Ponsard. Le 20 mai 1867, il les écrivait, à Passy, en tête d'un exemplaire de ses œuvres complètes, destiné à son hôte si dévoué^ :

Voici toute la famille

Qui s'en va che^ son parrain :

Lucrèce se fuit gentille

Pour lui plaire^ et^ bonne fille ^

Quitte son grand air romain,

— Te souviens-tu^ lui dit-elle^ De Reynaudy l'ami fidèle ?

0 triste et doux souvenir j Plein de douleurs et de charmes!

Je voudrais te réjouir^ Et je fais couler tes larmes.

Derrière elle sont les sœurs :

Agnès essaie un sourire j

I. L'auteur de Galilée est mort (clicz Jules Janin) le 8 juillet Muivaut.

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Pénétope apprend à dire Toute sorte de douceurs.

Lucile a sa. helle rohe^ Ety comme un petit lutin^ Se montre j puis se dérobe ^ Et saute par le Jardin.

Charlotte même minaude Et tend à son cher J. J.

Sa noble Joue encor chaude Du soufflet qui la rougit :

— Conte-nous j dit-elle^ comme Bignon-Danton effaré Est dans la peau au bonhomme Un Jour carrément entré,

Lydie accourt et V embrasse^ S^ écriant: C'est lui! c'est lui!

J'ai retrouvé mon Horace ; Je reconnais à sa grâce Le traître qui m^ avait fui.

Le bon parrain s^ accoutume Complaisamment à leurs Jeux ^ L'une en Romain le costume ^ Une autre lui prend sa plume j Uautre tire ses cheveux;

Et^ tandis que^ débonnaire^ Il rit ou gronde à âemi^ Cette troupe téméraire Répète : On peut tout lui faire ; C'est notre plus vieil ami!

Fr. Ponsard.

Gérard de Nerval, sur son Voyage en Orient (première édition), a noté, en termes énigmatiques, un joyeux souvenir de jeunesse :

A Jules Janinj mon vieil ami de la rue du Doyenné,

Histoire de lui rappeler l'incident de la femme du commissaire,

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