GÉRARD
En tête d'un Béranger relié avec magnificence, et que l'illustre chansonnier avait emprunté pour l'examiner à loisir, on lit ces mots touchants adressés par le poète à ses chansons :
Mes pauvres filles ^ retourne^ cfie:^ celui qui vous a si soigneusement accueillies. Voye^^malgré votre peu de mérite ^ comme il vous a splendidement habillées^ vous quiy par habitude y coure'^ les rues en si piètre parure. Ah ! remercie^ le bon Janin^ quij sachant que votre vieux père n'avait pas U moyen de vous attifer si richement, s^est chargé des dépenses de votre toilette^ et^ malgré tant de gens intéressés
j votre perttj a h courage de vous adopter et de vous défendre. Pareille générosité est rare aujourd'hui ! Tout républicain qu'on m'accuse d'être^ assure^ bien de ma gratitude le roi de la Critique.
B ÉRANGER.
Mai 185$.
Mais comment énumérer toutes ces richesses;^... Mentionnons du moins les autographes précieux : deux mille lettres, classées par M'"* Janin, et plusieurs manuscrits originaux de pièces de théâtre, parmi lesquels on remarque le Père prodigue^ d'Alexandre Dumas iils; Julie, d'Octave Feuillet; la Ciguë, d'Emile Augier; V Honneur et VoArgent, de François Ponsard; un drame de Victor Séjour, un acte de l'auteur des Trois Mousquetaires, une comédie de Scribe et une scène de
r M. Ernest Legouvé (Près d'un Berceau), écrite
j pour M"^ Delaporte.
Le possesseur de ces enviables raretés, songeant avec résignation à Theure si cruelle où . il lui faudrait se séparer de ses affections, 1 abandonner soudain toutes ses joies , écrivait
dans VoAmour des Livres (en 1866) ces lignes si poétiques et si touchantes :
Grâce à Dieu, les impatients attendront un demisiècle les livres du chalet.
Une femme est là, jeune, vaillante et forte, qui gardera, par piété conjugale, honneur de son toit désert, ces historiens, ces poètes, ces amis qui l'entourent, qui la célèbrent et l'honorent d'une tendresse paternelle. Ah! qu'elle soit longtemps la fidèle dépositaire et gardienne de ces grandes mémoires ; et quand la vieillesse, à son tour, appesantira cette main charmante, ô mon Dieu ! laissez-lui la force d'ouvrir encore cette humble fortune où revivra, pour un temps si court, le souvenir reconnaissant du fidèle écrivain qui l'entoura, comme il eût fait pour sa Reine, de dévouement, de reconnaissance et de tous ses respects^ !
Terminons ce long chapitre par une courte anecdote inédite.
Un jour (le 15 avril 1855), Rachel, toute radieuse, lit invasion dans le cabinet de Jules Janin, et, lui remettant la liste glorieuse de ses représentations au Théâtre-Français, accompagnée de l'indication des recettes de chaque
1. Hclas ! ce vœu du maître n'a pas été exaucé. M""-' Janin vient de mourir, à Passy, — le 8 août 1876, —dans sa 5(3" année, deux ans après son mari.
soir, elle s'écria, avec un beau geste royal et un accent parti du cœur :
Je dépose en vos mains mes titres de noblesse!
A quoi le critique répondit en souriant :
Soit, je conserverai vos parchemins ^ Altesse!
Nous avons feuilleté plus d'une fois ce luxueux et mignon volume, en tête duquel les deux vers que nous venons de mentionner ont été griffonnés, à Tencre bleue, par Janin lui-même.
Empruntons quelques curieux chiffres à cette plaquette unique :
Rachel débuta aux Français dans Horace, le 12 juin 1838; le théâtre encaissa la maigre somme de 753 fr. 05. Les quelques représentations de juin ne produisirent en totalité que 1,614 fr. 95! Le 3 septembre suivant, Jules Janin app laudit Rachel pour la première fois. Elle jouait oAndromaque. Enthousiasmé, il publie aussitôt un grand article en l'honneur de l'incomparable artiste, alors complètement inconnue. Le lendemain du compte rendu des Débats^ on donnait Tancrède^ rue de Riche-
lieu, et le théâtre encaissait 2,048 fr. lo. La précédente recette s'était élevée seulement à 92p fr. 70.
Dans le mois où parut le premier feuilleton — qui fut suivi de beaucoup d'autres non moins chaleureux, — les recettes, pour les jours de tragédie, produisirent un total de 14,347 fr. 85. En décembre 1838 (trois mois après!) on obtenait, pour le même nombre de représentations, 50,987 fr. 85.
Et ce légitime succès est toujours allé en grandissant.
De tels chiffres sont pleins d'éloquence!
E S travaux de Tinfatigable écrivain, dont nous parcourions à Pinstant les beaux livres, ont été heureusement récompensés. Le roi Louis-Philippe l'avait décoré en 1836; le voilà académicien. Ses légitimes désirs sont comblés. Depuis plus de trente ans ^, le logis hospitalier est animé par la bonté gracieuse d'une vaillante femme, fière de por-
I. Son mariage eut lieu le 16 octobre 1841. Il épousa la fille unique de M. le président Huet, maire d'Évreux, mort en 1873,
loo JULES JANIN.
ter un nom justement glorieux, et qui entoure des soins les plus touchants ce mari qu'elle aime, qu^elle vénère, et dont elle est à la fois le collaborateur attentif et la Muse.
Il y a donc, dans ce gai chalet de Passy, le calme, la fortune, la renommée bien acquise, le travail, hôte assidu et constamment choyé... Hélas! revenons, il le faut, à la réalité douloureuse!... Naguère il y avait tout cela; mais la mort est venue, et, au milieu de cette vaste et attrayante pièce du rez-de-chaussée où le maître lisait et songeait Tété, s'interrompant si volontiers pour accueillir les visiteurs, nous avons vu une bière couverte de couronnes et entourée de cierges !
Le 19 juin 1874, à six heures du soir, Jules Janin (nous causions avec lui deux heures auparavant) s'est éteint subitement dans les bras de son fidèle serviteur François, qui le soignait avec tant de zèle intelligent. Sa dernière parole, adressée à sa chère femme , a été : « Je n'entends plus les oiseaux du jardin... » Ils l'avaient distrait et charmé si souvent!
JULES JANIN loi
Le matin des obsèques, Arsène Houssaye, profondément ému, s'écriait : « Le dernier adieu, je neveux jamais le-lui dire.
Pour ceux qui les aimaient, les morts vivent toujours ! »
Cela est vrai; et nous aussi nous reverrons, vivant dans notre souvenir attendri, ce ravissant écrivain, cet ami indulgent auprès duquel nous avons passé tant de douces heures. Étendu sur son lit funèbre, il semblait endormi. Un vague sourire restait sur ses lèvres pâlies, et les boucles de ses cheveux argentés s'éparpillaient encore sur Foreiller, comme au moment de son réveil.
Non, nous ne voulons pas, nous non plus, croire à la séparation éternelle. Non ! ce maître illustre et bienveillant ne nous a point quitté pour toujours. Nous entendons sa voix; nous lisons dans son regard si expressif, et nous pourrons travailler encore. Voici l'encre bleue^ le porte-plume d'ivoire et les feuillets blancs disposés sur la table, en face des longues rangées de livres richement vêtus et près de la fenêtre grande ouverte.
Il est là, dans son vaste fauteuil vert, sou-
riant et paisible, passant sa main sur son front, et il va dicter tout à l'heure. Parlera-t-il de son cher Horace, ou de Diderot, ou de son autre ami, Virgile? Ferons-nous un feuilleton, ou bien allons-nous continuer le roman commencé, — en suspendant de loin en loin notre tache pour babiller un instant, pour écouter ensemble la chanson du bouvreuil, ou pour regarder un nuage pareil à une ouate légère qui passe sur le fond bleu du ciel, au-dessus des platanes du petit jardin, si riant et si ombreux?... Hélas ! non : sa bouche est muette ! Le séduisant causeur, naguère intarissable, ne sèmera plus l'esprit et la grâce ainsi qu'un prodigue. Plus de pensée dans ce large front, plus d'éclair dans ces yeux, plus de voix, plus rien ! La Mort a franchi le seuil, implacable, et ce corps est glacé, et cette âme généreuse soudain s'est envolée !
Mais l'œuvre du maître nous reste. On aimera à relire ces pages faciles et ingénieuses, pleines de fantaisie, de fraîcheur et d'élégance.
L'homme de cœur ne sera pas plus oublié que le charmeur inimitable. La conlidente dé-
vouée de ce noble esprit a pieusement gardé la mémoire du loyal compagnon de sa vie, et ses amis se souviendront avec respect qu'elle a été la joie, le conseil et la meilleure récompense du brillant écrivain que les délicats regretteront toujours!
E 22 juin (1874), — un lundi! — les ^ funérailles de l'éminent critique eurent lieu en l'église Notre-Dame de Passy, à onze heures précises, avec une grande solennité. L'affluence était considérable. Tout le Paris ami des lettres avait voulu rendre un suprême hommage à ce doyen, à ce maître vénéré.
Il serait donc impossible de mentionner les célébrités qui se pressaient au convoi. L'Institut, l'Assemblée nationale, la littérature, la diplomatie, l'art et la science, l'armée et la marine,
io6 JULES JANIN.
la magistrature et le barreau, s'y trouvaient largement et dignement représentés.
En venant s'inscrire dès la veille, M. le comte de Paris et M. le duc de Chartres avaient montré qu'ils se souvenaient de la visite que Jules Janin fit à la reine exilée, à Claremont.
Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Cuvillier- Fleury, l'amiral Darricau , Alexandre Dumas, Paul de Saint- Victor, le premier président Alexandre et le baron Oscar de Watteville, délégué du ministère de l'instruction publique. ^ Le cercueil, sur lequel on voyait Thabit d'académicien et Tépée du défunt, avait été en outre chargé, par des mains pieuses, de deux énormes couronnes de roses et de pensées, d'une gerbe d'immortelles et de nombreux bouquets aux senteurs pénétrantes.
Après la cérémonie religieuse, le corps ayant été transporté dans le jardin du presbytère, tout rempli de fleurs et de frais ombrages, M. Cuvillier-Fleury parla d'abord, au nom de l'Académie française, en qualité de directeur, et aussi en invoquant « une vieille et invariable amitié ».
Nous empruntons à son discours, d'une haute éloquence, le beau passage suivant :
... Le Jownj.1 des Débats^ qui avait confié à Jules Janin, dans son feuilleton, l'héritage des maîtres, et qui ne le lui a jamais repris, n'a pas eu, pendant quarante ans, à lui reprocher une seule défaillance. Il travaillait donc toujours, à jour fixe. Mais, pour Jules Janin, écrire, était-ce travailler? La nature travaille-t-elle quand elle couvre de fleurs la prairie sous la tiède haleine du printemps? L'oiseau travaille-t-il quand il remplit de son chant mélodieux la profondeur des bois? Neque lahorantj neque nent^ a dit l'apôtre. Jules Janin a joui pendant presque toute sa vie de cette floraison spontanée et de cette germination féconde qui fait ressembler ses oeuvres, même réunies en volumes, à ce3 produits fragiles et embaumés de nos jardins; — et aussi, quand la fatigue d'écrire est venue, quand la sève a tari, la mort n'était pas loin...
On l'avait appelé le prince des critiques. Il était mieux que prince : il était roi, roi de la littérature facile ; et à la façon dont il défendit un jour son domaine menacé par un redoutable adversaire, il mérita d'y régner jusqu'à la fin de sa vie en maître souverain et triomphant. Grâce à ce double attrait d'une langue facile et d'une verve puissante, il aura eu ce privilège d'avoir été, comme critique, à la fois très-recherché et très-écouté, entraînant par la séduction de son style le lecteur, que retenait ensuite la sagacité prime-sautière de son jugement. Ce fut le secret de sa longue
io8 JUL ES J ANIN.
influence. A sa férule étaient attachés de joyeux grelots. Si elle attirait par le bruit, elle corrigeait souvent par la vive atteinte. Jules Janin ne croyait pas avoir charge d'àmes, mais il a toujours pris sa mission au sérieux. Il a eu des veines de sévérité qui rachetaient, aux yeux des vrais juges , ses périodes d'indulgence. Sa bonne humeur n'était pas banale • sa rigueur ne s'obstinait pas
C'est dans ces alternatives parfois savantes qu'il a réussi. Il y mettait plus de calcul qu'on ne croyait. Un « amuseur » insouciant n'eût pas régné si longtemps dans ce grand milieu critique qu'on appelle Paris, cette capitale du goût et du labeur intelligent sous toutes ses formes, tant que le jour dure. — Le soir, l'activité se complète, parfois se corrompt, dans les plaisirs, les curiosités et les audaces de la littérature dramatique. A ce besoin d'émotions théâtrales, souvent aveugle, il faut un guide. La censure, quand elle existe, n'est qu'une garantie insuffisante, une garde de police devant la porte. La critique dramatique est le vrai recours contre les excès du théâtre. A Paris, elle est représentée par d'excellents juges, gens d'honneur et de talent. Sous la plume de Jules Janin elle a toujours fait son devoir. La répugnance qu'il éprouvait pour l'étalage parfois impudent des mœurs équivoques devant un public honnête avait fini par tourner chez lui en une sorte de vertueuse colère. Au fait, il avait compris que la critique est, à elle seule, une honorable et virile profession, qui pouvait suffire, et pour la vie, à la considération d'un homme de bien.
M. Louis Ratisbonne, ancien collaborateur de l'illustre lundiste au Journal des Débats, prononça ensuite de touchantes et poétiques paroles. Voici un fragment de cette chaleureuse improvisation, que M. Cuvillier-Fleury a si bien nommée une belle ode !
J'ai été le dernier ami auquel Jules Janiii a serré la main une heure avant sa mort, et je remplis le vœu de la personne qui l'a le plus aimé dans ce monde ; c'est mon excuse, c'est mon seul titre pour m'approcher de ce cercueil au milieu des illustrations qui l'entourent.
L'Académie, par une voix éloquente, a dit adieu au membre illustre qu'elle a perdu, qu'ont perdu les lettres françaises ; laissez-moi dire encore adieu à Jules Janin, un adieu plus humble, mais plus douloureux, au nom de ses amis en deuil, de cette famille de son cœur qui a vécu dans son intimité, qui a éprouvé l'homme, qui l'a chéri et le chérira à jamais.
Jules Janin n'a senti que les belles passions, et il aimait la renommée. Son âme doit sourire à un cortège comme celui-ci, applaudissement final de sa belle vie. Je l'entendais dire naguère d'un homme en pleine gloire, grand serviteur de son pays, qu'il avait délivré de l'étranger et tiré de sa ruine : « Quel bel enterreme;it il aura ! « Quel bel enterrement se préparait Jules Janin lui-même, simple écrivain, par la sympathie universelle qu'il avait su mériter et que nous voyons éclater aujourd'hui ! Quel retentissement les journaux ont
donné soudain à cette funèbre nouvelle ; Jules Janin est mort ! et de quels regrets unanimes ils l'ont accompagné ! Messieurs, on ne jalouse pas seulement les célébrités, on s'en lasse, et il y a des modes en littérature comme dans le reste. On a essayé à la fin de contester l'œuvre de Jules Janin et de miner sa renommée. Mais, si les détracteurs de l'écrivain avaient eu raison, pourquoi tant d'émotion devant sa mort? Si ce n'est l'éclat de son talent, c'est donc son caractère qui en est cause; si ce n'est pas son esprit, c'est son âme. Il faut choisir. C'est l'un et l'autre, c'est le talent et la bonté. Un journaliste célèbre écrivait ce matin : « Après un demisiècle de discussion, de critique et de publicité, Jules Janin vient de quitter le monde sans y laisser un ennemi. »
Oui, il était bon. C'était une riche, généreuse et expansive nature. Il était dévoué et ardent en amitié, et c'est l'amitié aussi qui le pleure...
« Si Corneille avait vécu sous mon règne, je l'aurais fait prince, » s'écriait Napoléon P'. Au plus beau temps de sa verte jeunesse littéraire, quand on s'arrachait ses prestigieux feuilletons du Journal des Débats, quelqu'un appela un jour Jules Janin le prince des critiques, et le nom lui est justement resté. Entendons bien : prince de la critique, non pas ministre de ses arrêts motivés, et souvent plus gourmés qu'infaillibles ; non pas ministre, juge suprême, mais prince, c'est-à-dire écrivain de race, d'un goût naturel pour juger les œuvres de l'esprit, brillant^ fringant, conquérant, vêtu de pourpre et de soicj et parfois d'air tissé, comme un prince de féerie,
JULES JANIN. m
prodigue d'esprit, de grâce, de verve intarissable, do riches fantaisies, magnifique dans la louange, cléinent dans ses sévérités, toujours honnête, jamais vulgaire, un prince idéal, un prince Charmant; ce prince-là, il l'était, et il gardera sa couronne.
Mais ce Jules Janin, l'écrivain éblouissant et original, un maître vient de le louer devant vous; il sera honoré de toutes parts, et certes il tiendra sa place dans l'histoire des lettres françaises. C'est l'homme que nous pleurons, c'est le Jules Janin que ses amis seuls ont pu apprécier, ce cœur où n'est jamais entrée une goutte de fiel, si bon, si cordial, si sympathique, si simple, et je dirai si ingénu et si candide. C'est fini ; nous ne presserons plus ta main ouverte, maître et ami chéri ! Nous n'aurons plus la caresse de ton beau et bienveillant regard ! Nous ne l'entendrons plus s'envoler de tes lèvres, ton rire frais et sonore ! Il s'est évanoui avec ta chanson comme un chant d'oiseau de ton jardin. Mais ta chanson, à toi, laissera une trace. Elle plane audessus de ce cercueil où repose ton pauvre corps endolori, pendant que ton dme d'enfant et de poëte est remontée aux étoiles !
}^Vb^è^ E lendemain de cette imposante cérémonie, le corps fut transporté à Evreux, pays natal de la famille de M'"^ Janin; les parents et les intimes amis de Pillustre académicien raccompagnaient ^
I. Voici leurs noms : M. Eugène Huet, avoué près le tribunal de première instance de la Seine, oncle de M™* Janin; MM. Sébastien Janin, Clément-Janin, J. Janin, capitaine d'artillerie ; Alfred Dard, membres de la famille; et MM. l'amiral baron Darricau, Paul Bapst, Louis Ratisbonnc, le docteur Ménière, Delaroa, ancien membre du conseil général de la Loire ; Davelouis, Chesnel, Bourdin et A. Piedagnel. Le serviteur dévoué du grand critique, François Salembier, avait accompli, lui aussi, le douloureux voyage. M. Moore, l'excellent voisin des hôtes du chalet, était resté auprès de M"'* Janin.
A onze heures, le chapitre diocésain, le clergé de la cathédrale et celui de Saint-Taurin, M. le baron Sers, préfet du département, et toutes les autorités de la ville, reçurent en grande pompe, à la gare, la dépouille mortelle de l'auteur de tant d'œ livres charmantes.
Les obsèques , à Evreux comme à Paris , furent à la fois émouvantes et magnifiques ^ Le cercueil du maître, entièrement couvert de couronnes et de guirlandes fleuries, était escorté par une députation d'élèves des hautes classes du lycée.
O jeunes gens, combien vous avez eu raison d'honorer ainsi celui qui a tant aimé la jeunesse et qui l'a célébrée d'une façon délicieuse! Dans ses plus ravissantes pages, il est parlé de ce printemps en fleur, de cette saison bénie de Tcspérance et du rêve. Voici, vous disiez-vous sans doute, voici le fidèle compagnon d'Horace et de Virgile ; accueillons-le avec respect, entourons-le : il a toujours été sincèrement notre ami !
I. Le 21 juillet 1874,, un service solennel fut célébré dans l'église paroissiale de Saint- Etienne. Tous les fonctionnaires, toutes les notabilités du pays y assistèrent.
JULES JANIN. lis
Quel doux et consolant spectacle (ô suprême récompense d'une vie consacrée au travail î ) : une foule émue, recueillie, tous les habitants d'Évreux, pour ainsi dire, se trouvaient dans l'immense cortège, s'empressant de rendre hommage au prince de Tesprit et, en même temps, au cœur loyal qui venait, après tant d'années d'un glorieux labeur, chercher au milieu d'eux l'éternel repos. Ils Font reçu non-seulement comme un hôte éminent, mais comme un ami véritable !
Lorsque le corps arriva à la cathédrale (une merveille commencée au xi® siècle), les cloches sonnèrent à toute volée. L'émotion augmentait encore. Ce soleil éblouissant, ce paysage si pittoresque, ces chants religieux, cette fanfare, ces tambours battant aux champs, ces cloches si vibrantes , impressionnaient profondément les âmes.
A l'issue de la messe funèbre, chantée en faux-bourdon, tous les assistants se rendirent au cimetière, et M. le docteur Fortin, maire d'Évreux, prononça, les yeux pleins de larmes, d'éloquentes paroles, qui furent écoutées avec
il(5 JULES JANIN.
recueillement. Après lui, l'amiral Darricau, camarade d'enfance de Jules Janin, dit un touchant mot d'adieu, parti du cœur, au nom des amis du maître.
La bière fut déposée ensuite dans un caveau d'un style riche et sévère^ ; en face de la sépulture d'Hippolyte Rigault, l'ancien confrère du grand critique si justement, si splendidement honoré à Paris et dans son beau pays d'adoption 2.
Le voilà donc loin du tourbillon, après tant de jours de pacifiques et légitimes triomphes. Comme on applaudissait naguère à sa verve brillante!... Désormais, les oiseaux du ciel chanteront aux alentours de sa tombe respectée; les fleurs printanières lui offriront leurs parfums; et, tout emperlés dès Taube, leurs légers
1. Un admirable buste en bronze, œuvre d'Adam Salomon, couronne le monument.
2. M"'*^ Jules Janin repose maintenant dans le tombeau de famille, à côté de son mari et de ses excellents parents, M. et M""' Huct.
pétales, s'éparpillant doucement au souffle de la brise, voltigeront sur ce spirituel rêveur, qui fut toujours épris de la jeunesse, de la bonté, des sentiers verdoyants, du soleil et des roses.
o us les critiques ont tenu à rendre justice, en mainte circonstance, à leur illustre et vénéré confrère.
Détachons quelques fleurons de cette glorieuse couronne.
Écoutez d'abord Sainte-Beuve, le prédécesseur de Jules Janin à FAcadémie française. Nous butinons ça et là dans les Lundis :
M. Janin s'est fait un genre et une manière à part, et il a créé un feuilleton qui porte son cachet... Il a beau-
coup demandé à la fantaisie, aux hasards de la rencontre, à tous les buissons du chemin ; les buissons aussi lui ont beaucoup rendu. C'est un descriptif que M. Janin, qui vaut surtout par le bonheur et par les surprises du détail. Il s'est fait un style qui, dans ses bons jours et quand le soleil rit, est vif, gracieux, enlevé, fait de rien comme ces étoffes de gaze transparentes et légères que les anciens appelaient de Vair tissé. Ou encore ce style prompt, piquant, pétillant, servi à la minute, fait l'effet d'un sorbet mousseux et frais qu'on prendrait en été sous la treille... Et ne croyez pas que le bon sens manque à travers ces airs habituels de courir les champs et de battre les buissons... Quand M. Janin se mêle d'avoir du bon sens, il en a, et du meilleur, du plus franc.
. . . Jamais on n'a mieux parlé que lui de ces choses fugitives et rapides, qui pourtant ont été l'événement d'un jour, d^une heure, et qui ont vécu. Sur un brouillard du soir, sur un violoniste qui passe, sur une danseuse qui s'en va, sur une bouquetière qui meurt, il a écrit des pages délicieuses qui méritent d'être conservées... Il aime tant son métier et son art, il y est si bien dans son élément, que ce qui mettrait un autre hors de combat ne fait que le mettre, lui, plus en train et en haleine.
\Jn frère du lundis auquel on doit des merveilles de style, Théophile Gautier, a ciselé en novembre 1871, dans la Gaiette de Paris, \\n
protil séduisant et très-ressemblant de Jules Janin ;
. . . Comme la plupart des auteurs, à cette époque précoce et de maturité prompte (1830), il eut son talent tout de suite, et ses premiers coups furent des coups de maître. On ne peut s'imaginer, aujourd'hui qu'on est habitué à ce perpétuel miracle, quel effet produisit alors ce style si neuf, si jeune, si pimpant, d'une harmonie charmante, d'une fraîcheur de ton incomparable, ayant sur la joue un velouté de pastel avivé d'une petite mouche, avec son essaim de phrases légères, ailées, voltigeant çà et là et comme au hasard, sous leur draperie de gaze, mais se retrouvant toujours, en rapportant des fleurs qui se rassemblaient d'elles-mêmes en un bouquet éblouissant, diamanté de rosée, et répandant les parfums les plus suaves.
Où va-t-il? se demandait-on avec cette inquiétude bientôt rassurée qu'excitent les tours de force bien faits, quand, au début d'un feuilleton, il partait d'un mélodrame ou d'un vaudeville à lu poursuite d'un paradoxe, d'une fantaisie ou d'un rêve, s'interrompant pour conter une anecdote, pour courir après un papillon, laissant et reprenant son sujet, ouvrant, entre les crochets d'une parenthèse, une perspective de riant paysage, une fuite d'allée bleuâtre terminée par un jet d'eau ou une statue, s'amusant comme un gamin à tirer des pétards aux jambes du lecteur, et riant à pleine gorge du soubresaut involontaire produit par la détonation ; mais voici qu'en vagabondant, au détour d'un petit chemin,
il a rencontré l'idée qui se promenait. Il la regarde, il la trouve belle, et noble, et chaste. En tomber amoureux est l'affaire d'un instant; il se monte, il s'échauffe, il se passionne 5 le voilà devenu sérieux, éloquent, convaincu ; il défend avec une lyrique indignation d'honnêteté le beau, le bien, le vrai, — cette trinité morale qui n'a guère moins d'incrédules aujourd'hui que la trinité théologique. — C'est un sage, un philosophe, presque un prédicateur.
.11 y a vingt ans, M. Sylvestre de Sacy, le savant académicien, conservateur de la bibliothèque Mazarine, jugeait en ces termes, dans le Journal des Débats, les deux premiers volumes de VHistoire de la Littérature dramatique :
... Il faut savoir que pour composer ces feuilletons, dont l'apparence brillante et légère fait croire peut-être à ceux qui les lisent qu'il n'en coûte à leur auteur qu'une prodigieuse dépense d'esprit et de verve, M. Jules Janin travaille dix heures par jour, lit tout, apprend tout, et a le bonheur de ne retenir que ce qui peut féconder son imagination et fournir à son effrayante consommation d'idées et de style... Prenez presque tous ses feuilletons sur Molière ; ce sont des chefs-d'œuvre d'appréciation délicate, bien sentie et souvent éloquente. Je ne connais pas dans nos anciens critiques les plus vantés un morceau qui vaille certain
feuilleton de M. Jules Janin sur le Misanthrope... Ce ne sont pas seulement les lettres et le bon goût qui ont trouvé en lui un énergique et infatigable défenseur. Il a défendu avec le même courage toutes les bonnes causes.
La Galette de France a publié sur l'ami d'Horace un article dû à la plume éloquente et si autorisée de M. le comte Armand de Pontmartin. Le doux tableau d'intérieur que voici donnera une idée du ton général de cette admirable étude :
Janin eut le bonheur le plus exquis, le plus complet, qu'il ait jamais pu rêver ou souhaiter... Ce sourire et ce rayon qui éclairaient son style, il en vit le reflet sur une gracieuse figure. Il vit son aimable compagne s'incliner d'abord sur son épaule pour être sa première lectrice, puis aller au-devant de sa phrase rapide, et enfin s'emparer de la plume tremblante dans sa main malade, et écouter en elle-même ce qu'il se plaisait à lui dicter. Elle le complétait, elle l'animait, elle personnifiait à ses yeux l'émulation et la récompense. Elle était le mouvement et la vie de ce joli chalet de Passy qui a reçu tant d'illustres visites, entendu tant de fines causeries, provoqué tant de poétiques ou dramatiques confidences.
Un brillant poète, qui est en même temps un critique ingénieux et convaincu, M. Théodore
la^ JULES JANIN.
de Banville, a fort bien délini le feuilleton de Jules Janin :
... Ce fut la Poésie, longtemps opprimée et régentée par la Critique, prenant à la fi.i sa revanche, et absorbant la Critique, se substituant à elle. Oui, ce fut la Poésie, non pas , comme sa devancière, rendant des arrêts et les imposant, le bonnet carré sur le front et la férule à la main, mais, à son tour, faisant prévaloir sa pensée et son impression, à force de grâce, de sourires, d'enchantement, d'habileté à rendre la vérité attirante et aimable à entendre, si bien que ce fut en effet une longue, une invincible séduction, et qu'ayant encore leur main rougie et brisée par la palette du pédant, du maître d'école, les honnêtes gens s'étonnaient de sentir sur leurs lèvres et sur leur front soudainement rafraîchi le délicieux baiser de la Muse !
Écoutez à présent M. B. Jouvin, ce véritable gourmet littéraire, qui sait si bien apprécier les hommes et les choses :
. . . C'était le plus merveilleux des improvisateurs dans le tempérament d'un écrivain de race; il avait l'éloquence, mais il avait le style. Janin avait beaucoup étudié deux maîtres d'école absolument différents, mais de premier jet tous les deux : M"^« de Sévigné et Diderot. En écrivant, il semblait les avoir sans cesse sous lc3 yeux sans les rencontrer jamais sous sa plume, « en imitant toujours original ». Comme la marquise, il avait
JULES JANIN. las
des trouvailles de mots du pittoresque le plus heureux et le moins prévu pour tout le monde, à commencer par l'écrivain ; comme le philosophe, il cédait à des enthousiasmes ou à des colères d'un élan vraiment lyrique. Qui ne se souvient de son beau feuilleton consacré au roi Louis-Philippe devenu, après 1848, la facile proie de pamphlétaires à images !
Le trait original et la forme légère qui firent la supériorité du feuilletoniste badinant avec la critique, Janin ne les emprunta à personne : il la trouva, cette forme, tout armée à la légère dans les grâces de son esprit : il n'eut point de maître en ce genre, auquel il donna ses grandes entrées dans la prose française, et, comme son talent n'était tiré qu'à un seul exemplaire, il n'a point laissé d'école.
... « Ce jeune homme casse les vitres ! » s'écriaient, en attestant la mémoire de Geoffroy, les vieux abonnés des Débats. — « Eh ! laissez donc, messieurs ! » répondait en chœur la jeunesse romantique, « il se contente de les détacher avec le diamant de son style ! »
Prenons le fragment suivant à Arsène Houssaye, l'un des fidèles du chalet (Jules Janin était le parrain de son fils, le jeune et savant auteur de l'Histoire d'o/llcibiade. et c'est même l'éloge de ce livre qui a fait Tobjet de son dernier article) :
Etudiez de près VAne mon et le Chemin de traverse^
étudiez ses cent et un contes, ses mille et un feuilletons, vous reconnaîtrez que toute l'histoire intime du XIX'^ siècle est là, vivante par fragments, comme vous trouvez dans l'atelier d'un peintre de génie la créature humaine, de face, de profil, de trois quarts. On entre dans l'œuvre de Jules Janin comme dans un atelier : ici un fusain, là une gouache, plus loin une ébauche, çà et là de vivantes peintures qui ont l'àme, qui ont le regard, qui ont la parole. Et que de trouvailles inattendues ! — C'est un pastel effacé, mais souriant encore; c'est une eau-forte lumineuse ; c'est une académie qui crie la vérité.
... Initiateur par excellence, il ne s'est pas trompé une seule fois sur l'or pur et sur la fausse monnaie des renommées contemporaines.
Il dit dans un de ses livres : « Je taillais les hautes futaies de ma fenêtre en lisant quelque chef-d'œuvre des anciens jours. »
Tout Janin est là ; il cueillait l'heure présente tout en s'égarant dans l'heure passée
Paul de Saint-Victor, le grand coloriste, a tenu, lui aussi, à honneur de consacrer une belle page à l'ermite de Passy :
L'écrivain, chez Jules Janin, c'était l'homme. Il portait, dans ses livres et dans sa critique, non pas seulement son esprit, mais sa nature même... Je fais grand cas, sinon pour l'exactitude, du moins pour le style, de la traduction d'Horace qu'il mit tant d'années à polir et
à ciseler. Elle rend admirablement, par endroits, la verve attique, la fleur de gaieté, le rire brillant de son inimitable modèle. Son originalité est justement dans sa liberté. Ce n'est point par des calques pénibles que Jules Janin ressaisit la couleur et la vie du texte, mais par des équivalents qui sont des trouvailles... Avec quel feu il a traduit les odes amoureuses ! On dirait les merveilleux petits bronzes du musée de Naples^ jetés dans un nouveau moule ; ils en sortent divins comme devant. S'il était donné à quelqu'un d'aller à Tibur, c'était à cet esprit aimable et cultivé entre tous.
M. Edouard Fournier,cet érudit de bon aloi*, a salué également avec une sympathique déférence l'auteur des Petits Bonheurs :
Il écrivait à toute volée, sans un livre ouvert devant lui, sans rien qui pût faire le moindre poids sur son aile de papillon, sur sa plume de colibri... Comme tout l'amusait, il s'amusa même de sa goutte. Un jour qu'elle le taisait un peu moins souffrir, il fît son éloge ! Je ne crois pas que, depuis Scarron, l'on ait vu un impotent plus gai. Rire de son mal, c'est s'en guérir; telle était la philosophie dont il faisait sa médecine.
1. Jules Janin disait un jour, devant nous, à l'excellent éditeur Laplace, à propos d'un livre nouveau du critique de la Patrie : « Ce diable de Fournier, il sait tout! Il ne sait que ça, mais comme il le sait bien ! » Et il riait, sincèrement heureux de louer un savant confrère qu'il estimait fort.
ia8 JULES JANIN.
Charles Monselet mêlait (le 8 février 1874) sa note gracieuse et cordiale à ce concert :
Jules Janiii ! tout ce qu'il y a au monde de gai, de vif, de riant, de brillant, d'alerte, de jeune, d'inconscient, de spirituel, s'éveille à ce nom. Le facile talent et l'heureuse existence !... Il est sur les hauteurs de Passy, dans la rue de la Pompe ^, une habitation coquette en forme de chalet, environnée de beaux et grands arbres. C'est là que M. Jules Janin vit maintenant d'une existence reposée et tout intime. A ceux qui viennent le voir il montre avec orgueil une bibliothèque qui passe, avec raison, pour une des plus riches de notre époque. Ses auteurs favoris, revêtus de somptueuses reliures, — Horace en tète, Horace dans toutes les langues, Horace dans toutes les éditions, Horace sur tous les papiers, — lui font oublier parfois sa goutte opiniâtre ; il trompe sa douleur avec une ode; ses lèvres, qui s'ouvraient pour la plainte, ont murmuré une citation.
M. Barbey d'Aurevilly, le célèbre critique du Constitutionnel, parlant de Jules Janin, à
I. Cette rue honorée et tranquille, où si longtemps a rêvé et travaillé l'ami du poëte de Tibur, pourquoi ne l'appellerait-on pas désormais rtie Jules Janin?
La ville de Saint-Éticnne, justement fiérc de compter le « prince des critiques » au nombre de ses enfants, a donné son nom, en 1873, i l'un de ses principaux boulevards.
propos de la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau, s'écriait un jour avec chaleur :
C'est Diderot, et c'est plus que Diderot ! Il en a la verve enragée, mais bien plus soutenue ; la bonhomie charmante, mais non plus si bourgeoise et tout autant bonhomie. Il en a la langue immense, enthousiaste, éloquente, lyrique, à rires sonores, à larges larmes, l'engueulement sublime du cabaret, la gouaille à écuellées, les gros mots hardis qui n'ont peur de rien, quand il s'agit d'être remuant et pittoresque, le gros sel, le sel bourguignon qu'il jette à poignées, d^ici, de là, mais plus cristallisé, plus diamanté, et qui, en salant tout autant, étincelle davantage ! Il en a, en deux mots, tout cet esprit vivant et cordial et qu'on aime, quand on est Gaulois ou même Franc, mais il Fa poussé presque de l'ampleur étoffée de Diderot jusqu'au grandiose de Rabelais, avec le dictionnaire accumulé et splendide du Xix« siècle ^ !
Nous empruntons ce qui suit à un ravissant feuilleton de M. Louis Ulbach :
... Sainte-Beuve a dit, à propos de Nestor Roqueplan, son camarade, dont il appréciait l'esprit si délicat et si parisien : « Il embarque de la poudre d'or dans des coquilles de noix. »
Jules Janin fut l'amiral d'une flotte composée de ces