M, Victor Cousin
Son discours exhalait les plus doux parfums de l'Attique; il était l'ami de Périclès, et plus encore d'Aspasie. Intelligence, esprit, éloquence, il avait tout : le javelot et le rayon.
Le vent était si doux qui nous venait d'Epire!
On éprouvait si complètement la douceur de vivre! L'Europe entière était en paix ; la France essayait ses libertés naissantes j elle revenait (après la révolution de Juillet) à l'enchantement de l'éloquence et des beauxarts. Plus de mères en deuil, plus de fils mutilés, plus d'enraves à l'honnête et libre parole. De toutes parts les lettres, naguère encore comprimées et soumises au joug du censeur, se pressent autour de ces chartes, pareilles à des boulevards, pour veiller à la défense des plus belles inventions de ce bas monde. Ainsi, plus on s'était battu dans tout l'univers, plus le grand Empereur avait été obéi et tout-puissant, ne laissant après lui d'autre héritier que le genre humain (c'est un mot de M. de Salvandy), plus la France éprouvait le besoin de tout apprendre et de tout sauver.
L'heure intelligente et clémente. Messieurs ! Je m'en souviens comme si c'était d'hier. M. Sainte-Beuve et moi nous étions du même âge et des mêmes écoles. Ainsi chacun de nous rendrait témoignage, au besoin, du courage et du labeur de ses camarades. J'en atteste ici, assis à mes côtés, ces chers témoins de ma vie et de ma fidélitéi. Nous vivions jeunes et superbes sous le
I, Ses parrains, MM. Cuvillier-Flcury et Saint-Marc-Girardin
consulat de Plancus. Nous l'avons tous connu, ce doux consulat de la vingtième année,. en pleine espérance, en plein orgueil matinal. Pas de doute à ces heures choisies, pas de barrière et pas de murmure! On va tète levée, on obéit à l'inspiration printanière, on ne sait rien de l'ambition et de ses délires , de la fortune et de ses obstacles. « De temps à autre j'6tais mon chapeau, s'écrie un héros de Shakespeare, afin de voir s'il n'avait pas pris feu à quelque étoile ! » Tout v-ivait et se renouvelait dans un cercle enchanté : Virgile avait vingt-cinq ans; Horace en avait trente à peine; Ovide était le roi de la jeunesse; Tibulle était loin de songer au suicide, et Varius ne pensait guère qu'il entrerait aux conseils de César!.,.
AGUÈRE, rue de Richelieu (en septembre 1838), le critique des Débats, tout radieux, découvrait une véritable tragédienne. La salle, ce soir-là, était presque déserte. — Quelle bonne fortune pour ce lettré, une étoile à signaler avec enthousiasme ! Amis, applaudissez! Et l'amour, et la haine, et la majesté, et toutes les violences, et toutes les séductions, le crime terrifiant, Texquise tendresse et l'émotion poignante : c'est elle ! c'est Phèdre, c'est Athalie, c'est Andromaque, c'est Pauline, c'est Camille, c'est Chimène!... Voyez
ce regard profond, chargé d'éclairs; admirez ce geste sobre et éloquent, prêtez Tpreille à cette voix pénétrante. Saluez, saluez la grande Rachel !
Plus tard, fidèle à sa noble et chère passion, il met Ponsard en lumière. Il l'encourage, il le protège, il l'aide de toutes ses forces persévérantes ; et, quand le poçte de V Honneur et VoArgent est frappé par la maladie, il le reçoit à bras ouverts dans sa maison, et Tentoure, jusqu'à la minute suprême, de la plus tendre sollicitude.
M. Camille Doucet, répondant à Jules Janin, lors de son entrée à Tlnstitut, rappela ce fait si honorable, dans un discours tout rempli de grâce et de spirituelle vivacité :
Un jour, monsieur, — et celui-là fut un jour heureux pour vous, pour les lettres et pour l'Académie, — un jeune homme inconnu, timide à la fois et fier, arrivant de loin, comme vous jadis, et presque de chez vous, frappait, non sans crainte, un manuscrit à la main, à la porte de votre maison, à la porte de votre cœur. Dès le lendemain, monsieur, vous annonciez avec grand fracas à l'univers, iirhi et orhi^ qu'un petit-fîls de Sophocle
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vouait d'apparaître tout armé en guerre, prêt à la bataille et sûr de la victoire !
Vous aviez engagé pour lui votre parole, Lucrèce la dégagea.
Les traits les plus saillants du caractère de Jules Janin ont toujours été, incontestablement, Tardent amour des lettres, auquel nous avons déjà rendu hommage, et (comme Ta si bien dit M. Louis Ratisbonne) son faible pour les vaincus. On sait quel culte il avait pour la famille d'Orléans. Personne non plus n'a oublié les pages admirables qu'il écrivit, dans son Histoire de la Littérature dramatique^ à propos de l'exil de Victor Hugo. Et les vers émus et splendides que le grand poëte lui adressa de Guernesey, en guise de remercîment, restent aussi dans toutes les mémoires :
Je dormais, en effet ^ et tu me réveillas. Je te criai : « Salut! » et tu me dis : « Hélas! » Et cet instant fut doux^ et nous nous embrassâmes j Nous mêlâmes tes pleurs^ mon sourire et nos âmes.
Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux^ Tes volumes exquis m'arriventy blancs oiseaux^ M'apportant le rameau qu'apportent les colombes Aux arches j et le chant que le cygne offre aux tombes ^
Ec Jetant à mes rocs tout V éblouis sèment
De Paris glorieux et de Paris charmant!
Et je lis j et mon front s'éclaire, et Je savoure
Ton style, ta gaîtéj ta douceur ^ ta bravoure.
Merci, toi dont le cœur aima, sentit, comprit!
Merci, devin ! merci^ frère ^ -poète, esprit.
Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie ^ !
Jules Janin fut toujours fidèle à ses amitiés. Lisez cet adieu à Théodose Burette, et dites sll est possible de parler avec plus d'émotion d'un camarade d'enfance :
Tu n'es déjà plus de ce monde, toi qui m'as si souvent prêté l'appui de ta force et de ton courage. Mon vieil ami, mon protecteur et mon conseil ! si heureux quand tu avais une louange à faire, et si triste quand c'était un blâme ! Quand il avait une idée, il me la donnait aussitôt ; quand il avait fait une découverte favorable, sa découverte était pour moi. Enfants des mêmes travaux, enfants des mêmes plaisirs, sortis de la même génération et du même collège, nous avons été tout de suite heureux de peu, contents de tout ; jamais nous n'avons joué au génie incompris, au désespoir, au byronisme, et la mélancolie elle-même, elle eût ri à nos gais visages. Que de gaietés, lui et moi ! quelles fêtes innocentes de la jeunesse et que de printemps en fleurs] Plus tard, et quand déjà pointait l'âge mûr, nous