I. Le Chemin de traverse
SU voir, n'est-il pas vrai, tout ce beau cortège de la jeunesse à travers un prisme enchanteur? Eh bien, cette saine et intarissable gaieté, cette sève d'avril, lui furent d'un puissant secours évidemment ; mais gardons-nous d'oublier que la vieille tante, témoin de son labeur^ compagne de sa pauvreté, humble, tendre et ingénieuse consolatrice des heures mauvaises, mérita sans cesse l'ardente reconnaissance du courageux écrivain ^
Lui, du reste, ne l'oublia pas un seul instant, et, à l'aide du premier argent gagné avec sa plume au Journal des Débats, savez-vous ce qu'il iit.^ S'étant adressé à un artiste de grand talent, à Eugène Devéria lui-même, qui comprit bien vite sa généreuse pensée, il le pria de reproduire la douce physionomie de sa Providence en cheveux blancs. Ce portrait de la bonne vieille, de l'amie de l'enfance turbulente et de la première jeunesse pauvre et studieuse, que de fois nous l'avons vu dans le chalet de Passy! Que de fois nous avons con-
I. Cette digne femme s'appelait M"'^ Faverge; elle était petitefille d'Elisabeth de BassompierrCj de la famille du maréchal.
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temple avec recueillement cette figure colorée et ridée, si franche et si sympathique, encadrée dans un bonnet de blanche mousseline à larges tuyaux!... Jusqu'à la dernière heure il l'a eue sous les yeux. Elle était placée tout près de son lit; et, au bas de cette chère image, d'une main tremblante d'émotion, il écrivit (le 3 juin 1865) ces vers improvisés par son cœur :
Voici donc le portrait de ma seconde mère^ Ma tante y ange gardien qui mourut centenaire,. O toi y qui dans cent ans trouveras quelque jour y Sur les quais y sur les ponts ^ au coin du carrefour^ Livrée à tous les vents de bise et d'agonie ^ Cette image à hon droit honorée et hénie^ Accepte y ami Passant ^ par grâce et par raison^ Ce cadre y qui sera l'honneur de ta maison. Ainsiy dans ton respect et ta reconnaissance j D'un honnête écrivain f aurai la récompense.
Aïs, quel qu'en soit le charme, ne nous attardons pas davantage à ces souvenirs du printemps. L'espace nous est mesuré, et il nous reste à dire tant de choses encore !
Les débuts littéraires de Jules Janin eurent lieu dans le Courrier des Théâtres : il y rendait compte des leçons de M. Villemain. Son entréeau premier i^f^aro ne tarde guère (1827), et le voilà riche et content — avec cinquante francs par mois ! Un peu plus tard, il devient l'un des rédacteurs de la Quotidienne^ puis il
passe au Messager^ des Chambres. En novembre i82p, il entre au Jourtial des Débats ^ où il fait d'abord de la politique! Un an après, il y succède à Duvicquet, comme critique théâtral, et, à dater de cette heure fortunée, que de batailles livrées joyeusement, d'une plume alerte et vaillante, et que de victoires à enregistrer! Chaque semaine, un triomphe nouveau. Il étonne, il attire, il règne, il juge, il enchante, et ses feuilletons du limdi sont attendus avec impatience et savourés par les gourmets. Pendant quarante ans, sans un seul jour de lassitude, ces pages exquises, si vives, si brillantes, si originales et si variées, ont été la fête des lecteurs des Débats, et en même temps l'honneur de ce journal célèbre.
Un pareil succès suffirait à contenter les plus ambitieux de renommée. Eh bien, ce n'est pas tout ! Que de romans pleins de verve et d'élégance (quoique un peu inférieurs, en général, à ses feuilletons), que d'études finement écrites, que de trésors semés d'une main prodigue par ce charmeur inimitable : Vo^ne mort, Barnave, la Confession, le Chemin de traverse^ la Reli-
gieiise de Toulouse, les Gaietés champêtres, la Normandie, la Bretagne, la Fin d'un Monde, Vo/lmoiir des Livres, V Interné, les Oiseaux bleus, les Petits Romans d'hier et d'aujourd'hui, le Talisman, les Contes fantastiques, Rachel et la Tragédie, Debureau, Circé, les Contes du Chalet, les Contes non estampillés, le Livre, les oAmours du chevalier de Fosseuse, les Petits Bonheurs, la Poésie et V Eloquence à Rome au temps des Césars, Paris et Versailles il y a cent ans, la Semaine des trois Jeudis, et la Dame à V Œillet rouge^ ! Est-ce tout, cette foisr> Non, pas encore. 11 fait à TAthénée (en 1834) un cours sur V Histoire du journal en France; puis il part pour l'Italie, et raconte allègrement son voyage; il rajeunit Clarisse Harlome, et se repose de ce travail en habillant Sterne à la française et en allongeant les aventures àe Manon Lescaut. Son Histoire de la Littérature dramatique, en six volumes (choix de ses feuilletons du lundi), lui vaut un
I. Voir, à la fin du volume, une liste détaillée des œuvres de Jules Janin.
ravissant article de M. de Sacy, et cinquante autres non moins ëlogieux. Sa plume, toujours légère et féconde, écrit d'attrayantes et innombrables préfaces ^ Il fonde la Revue de Paris et le Journal des Enfants; il collabore, en outre, aux Cent-et iin^ au "Dictionnaire de la Conversation^ à VoArtiste. au Diable à Paris, à VoAlbum de la Mode, aux Français peints par eux-mêmes , et à V Encyclopédie des gens du monde; on le rencontre à V Indépendance belge, sous le pseudonyme d'Éraste, et on le trouve à la même heure à la Revue contempo^ raine, à la Revue nouvelle, à V Illustration, à V Universel et au Musée des Familles, Il donne çà et là des fantaisies, des esquisses, des contes, des articles bibliographiques, des
I. Pour le Théâtre de Corneille, les œuvres de Molière et celles de Boileau, les Chefs-d'œuvre dramatiques du xyiii*^ siècle, le Gil Blas, illustré par Gavariii, les Mille et une Nuits, Roland furieux, Manon Lescaut, les Aventures de Tcléniaque^ le Voyage sentimental, les Voyages de Gulliver, VEté à Bade, Paul et Virginie, la Dame aux Camélias, l'Iliade (traduction Lagrandville), le Théâtre d'Alexis de Comberousse, les Classiques de la table, les Lettres de Mademoiselle de Lespinasse , les œuvres de Martial, d'Ovide, etc. Sa dernière introduction, très-remarquable, fut celle que M. de Villcmcssant lui demanda pour V Autographe (Événemcnis de 1B70-71).
JULES JANIN. aj
nouvelles ; il publie des portraits littéraires (Lamartine ^. François Ponsard , oAlexandre Dumas ; Béranger et son Temps^)^ ne se lassant jamais de produire, et bien certain que les délicats le suivront partout et toujours !
Hélas ! il faut, bon gré, mal gré, renoncer au plaisir d'analyser ces ouvrages si nombreux, dont une notable partie vivra, car l'esprit y pétille et la grâce y rayonne ! Mais à quoi bon, d'ailleurs? Vous les avez lues, ces pages charmantes etprime-sautières, et vous les relirez, on peut aisément le prédire. Cependant nous devons nous arrêter au moins quelques minutes devant un chef-d^œuvre incontestable, devant ce tableau si mouvementé, si réussi, qui a pour titre : La Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau!
Ce beau livre prouve, en effet, avec quel zèle
I. Nous avons lu récemment ces quatre vers écrits par Jules Janin, sur la première page d'un exemplaire de son Béranger, offert à M. Georges d'Heylli :
Ami, je vous envoie un doux portrait de maître En liberté, courage, esprit, sagesse, amours ;
Il est facile à reconnaître:
La beauté du vieillard, son rire des beaux jours !
passionné Jules Janin a ressuscité l'époque, vraiment curieuse, justement appelée la fin d'un monde. Les chapitres, pleins de vie, nous montrent tour à tour les physionomies , les grâces, les originalités, les coutumes, les faiblesses, les erreurs, de ce siècle bizarre, sceptique, élégant, spirituel et frivole. Que de titres riches en promesses toujours tenues, et combien de détails piquants mis vigoureusement en lumière !
Il y a dans ce tome, sur le xviii^ siècle, la matière de dix volumes. Et tout cela est vivant, sémillant, finement railleur, poudré, pimpant, énergique, galant, musqué, amoureux, saisissant..., ravissant! Comme Tillustre écrivain a su comprendre ces singuliers types de philosophes, ces mignons abbés, caillettes à petit collet; ces irrésistibles comédiennes, ces roués conquérants, ces poètes enrubannés, ces féroces pamphlétaires, ces adorables duchesses ! Comme il a su peindre et raconter les ballets de TOpéra, les bruits de TOEil-de-Bœuf et ceux de la Place Royale, les soupers exquis, le café Procope plein de discussions orageuses et d'épaisse
fumée, les fermiers généraux pleins de suffisance, l'étiquette et la fantaisie, les magnifiques processions de Saint-Sulpice, les séances de la Sorbonne et le boudoir de M"^ Duthé, le Forl'Évêque et les racoleurs, TAlmanach royal et les chansons du carrefour, tout ce tumulte, toutes ces malices, toutes ces grandeurs, toutes ces élégances^ toutes ces misères, tout ce monde enfin, si complètement disparu !
Tour à tour, avec un esprit infatigable, avec une science profonde, — on jurerait qu'il a vécu de leur temps, — Jules Janin nous parle de Diderot et de Rameau, du Mercure^ de VEn~ cyclopédie, de Lantara, de M^'^ Hus et du censeur royal, de la Guimard, du financier Bourette et du marquis de Nesle, des romances de Moncrif et des romans de M'"^ de Graffigny, du lieutenant civil et du poëte Gilbert, du prince de Conti, de Jean-Jacques Rousseau, de la Dugazon et de M"^^ de la Popelinière... Le siècle entier y passe, avec ses folies, ses spirituelles gaietés, ses éclairs de génie et le terrible coup de tonnerre final! L'enchanteur agite sa baguette, et tout s'anime à Tin-
stant : tantôt nous voici éblouis , et tantôt effrayés.
L'historien, mettant ainsi fort ingénieusement en présence le célèbre neveu du musicien Rameau et le philosophe Diderot, continue et complète, avec un art infini, la création étonnante de Diderot lui-même. A côté des pages sombres et énergiques, indispensables, il en existe d'ensoleillées et de joyeuses^ dans ce livre qui nous retrace Fétrange et charmante époque où tant de grâce et de vif esprit ont été mêlés à tant de scandales et de légèretés coupables, hélas ! si cruellement punis !
On voit à merveille, en lisant cette étude puissante et colorée, écrite à l'automne de la vie, que l'esprit du maître est demeuré jeune et pétillant, et que sa verve intarissable n'a rien perdu de son originalité. En vain les années ont marché, en vain ce fervent admirateur des vrais chefs-d'œuvre a blanchi, en vain il s'est courbé, en vain la goutte impitoyable l'a condamné, lui, l'ami des ombreux sentiers, à rester immobile dans son vaste fauteuil, on peut l'affirmer, son heureuse passion pour les lettres
a jusqu'au bout conservé toute sa force. En dépit de rage et de la maladie, Tauteur de la Fin d'un Monde, fidèle à son passé, donne raison à M. Barbey d'Aurevilly, qui a dit excellemment : a Le brillant talent de M. Jules Janin n'a jamais été qu'une jeunesse. Ce talent s'appelle vingt-cinq ans. t
ONC, Tété a fui, puis l'automne; voici l'hiver! Croyez -vous que le maître se repose? Non, certes. Sur sa tète il a neigé, mais le cœur est resté jeune. Pour oublier la souffrance maudite qui l'assiège trop souvent, il travaille toujours, au contraire, et il se console de ne pouvoir marcher dans les allées sinueuses du jardin en traduisant son cher Horace. Encore un triomphe! Les éditions se succèdent, et l'ermite de Passy se met à traduire Virgile — en vers cette fois. — Il vit, paisible et honoré, indulgent et cordial, au
milieu de ses beaux livres artistement groupés ; et, sans quitter son fauteuil de cuir, — le fauteuil où mourut Béranger ! — devenu président d'honneur du Caveau (en 1866), il compose gaiement la chanson d'usage, malgré la goutte qui le tyrannise, et en buvant à petits coups un grand verre d'eau rougie :
0 vous dont les grâces parfaites Ont allégé mes déplaisirs^ Vrais buveurs^ gourmands et poètes ^ Chansonniers des légers loisirs ^ Le Caveau, c'est le vrai Parnasse!
A vos côtés faites-moi' place y Et m'apprene:^ à l'unisson Comment se trousse une chanson!
Mais abuser de Vespérance^ Chanter sans voix y triste science!
J'avais promis ^ en plein été^ Dans un jour de belle santé j
— Ce jour-là^ content et superbe, J'aurais dîné même sur Vherbe^ — D'écrire à votre intention^
Mon couplet de réception :
J'aurais chanté Margot la belle y Et son doux rirej et sa querelle
— Un appel à maint jouvenceau — Et son jupon rouge ponceau !
Le fils de Sèmélè ne veut f as que je chante
Une beauté leste et vivante ^
Il dit que ça m'est défendu y
Que y en serais tout morfondu;
Mais il me permettrait sans peine
De célébrer la vieille Hélène ^ Et V antique Lydie et V ancienne Chloé^
Et Néobule et Pholoé :
Voilà des amours salutaires!
Et diamant mieux que ces grand'mères
Se laissaient aimer bien avant Que Christophe Colomb eut mis sa barque au vent.
Modère y Jeannetony le feu de ta prunelle ! Echanson^ verse-moi de ton plus petit vin ! Ne compte-^ pas sur moi pour le roi du festin..^ Amisj déjà voici que je chancelle D'avoir bu trop d'eau ce matin l
Vous vouliez une chanson aimable et pimpante, soyez satisfaits ; ce n'est pas plus difficile que cela.
Enfin, le 7 avril 1870, Jules Janin est nommé membre de l'Académie française (ô la juste récompense!)*; il dicte son discours de récep-
I. Son fauteuil avait été occupé onze fois. Voici les noms de «es prédécesseurs : De Serizay, 1634. — Pellisson, i<5S3« — Fénelon, 1693. — De Boze, 171$. — Le comte de Clermont,
|a JULES JANIN.
tion% et voilà vingt belles pages de plus. Ajoutons que ce discours, prononcé le p novembre 1 871, fut très-chaleureusement accueilli. On comprendra sans peine cet éclatant succès, rien qu'en lisant le passage où le nouvel académicien parle des laborieuses années de la jeunesse de Sainte-Beuve, son prédécesseur, et de ses études personnelles :
Les poètes de la nouvelle aurore, ennemis du meurtre et des batailles, ont murmuré leurs plus beaux vers à nos oreilles, enchantées de ces divines mélodies 5 jeunes gens, nous avons été gouvernés par des intelligences droites, par des puissances bienveillantes.
En même temps, Dieu soit loué ! nous avons eu, quand nous vivions encore sous la clémence auguste de nos belles années, nous indiquant les grands sentiers, les plus véritables instituteurs qui aient laissé leur salutaire empreinte dans les jeunes esprits confiés à leur science, à leur honneur.
1754. — De Belloy, 1771. — Le duc de Duras, 1775. — Garât, 179J. — Le comte Ferrand, 1816. — Casimir Delavigne, 1825. — Sainte-Beuve, 1844..
I. Trois ans auparavant, pour se consoler des retards apportés à sa nomination, il avait Ocrit un Discours à la porte de l'Académie. L'éditeur Jouaust a publié, en un même petit volume, fort élégant, cette ravissante fantaisie humoristique et les excellentes pages acclamées au palais Mazarin.
L'uni, qui florissait par tous les dons de la parole, uii Athénien de Périclès, un rhéteur merveilleux, nous parlait des gmnds écrivains d'Athènes, de Rome et de Paris. Il allait sans cesse, avec une grâce, une éloquence,, une énergie, irrésistibles, de Démosthène à Bossuet, de Sophocle à Corneille, de Virgile à Racine. Il avait tout vu, tout appris, tout compris ; il s'enivrait des bruits enchanteurs et des grâces correctes de la langue savante ; autour de cette chaire éloquente, il nous tenait émus, intéressés, attentifs, charmés. Qu'il parlât d'une fable de La Fontaine ou des poëmes d'Homère, il avait la vie, il avait la force, et le plus ferme espoir en nos intelligences naissantes.
Ou bien, c'était Vautre'^ : un austère, un sévère, un impitoyable historien. Ces mêmes âmes que son confrère subjuguait par son charme, il les forçait d'entrer dans l'histoire. A l'entendre invoquer les vieux âges et les divers phénomènes de ces civilisations dont il retrouvait la trace, à la façon de. ces chars dont la roue est encore brûlante sur les. dalles silencieuses de Pompéi, on se demandait quel était donc ce réformateur animé des passions les plus vivantes de. la justice et de la vérité.
Le troisième ^ indiquait à ces heureux enfants les secrets merveilleux de la philosophie. Il venait en droite ligne du cap Sunium; il assistait au banquet où le divin Socrate enseignait aux convives une âme immortelle.