‹ Jules JaninChapitre 2 sur 3 · A M. EMILE DE GIRARD IN · texte numérisé non relu

A M. EMILE DE GIRARD IN

savez, ce n'étaient ni la dissipation ni rinconduite qui m'avaient jeté sous les verrous. Ma captivité , Dieu merci , ne semblera déshonorante à personne. J'ai cru pouvoir suivre vos doctrines, voilà mon malheur.

le droit de tout dire, il m'en souviendra, cher hôte !

Comme un franc étourdi, j'ai donné dans ce panneau la tête basse. Sur la foi de votre parole, je me suis promené , je me promène encore le long d'une voie fatale, semée de casse-cous et de précipices.

Aujourd'hui vousrentrez brusquement dans la logique, et je sors de prison.

Mais, hélas ! je ne reprends ma liberté que pour mieux la perdre ! Un autre pé-

A m: EMILE DE GIRàRDIN. 7

ril me menace, une nouvelle catastrophe va fondre sur ma tête. J'ai les dieux contre moi, les augures ont parlé, je suis mort.

M. Janin, lui aussi, va me faire un procès.

Voyez le danger de l'exemple ! A présent mes biographies (permettez-moi de forger ,1e mot) n'attendent même plus que leur notice soit écrite. Ils jettent feu et flamme; ils me montrent le poing; ils veulent m'épouvanter par leurs cris et par leur fureur.

Ainsi fait ce bon M. Janin. ^■

Vous ne l'ignorez pas, il a toute la magistrature dans sa manche. Ah ! mais il ne faut point rire ! Le terrible critique en convient lui-même; il rafflrme de

e A M- EMILE DE GIRAB0IN,

droite et de gauche, il le crie par-dessus les lôite. Ne vous souveuez-vous plus de ce malheureux Pyat? Deux ans de prison !

Janin m'en promet le double.

— Et vous reculez? direz-vous.

Non, cher hôte, non, soyez sans inquiétude. Vérité quand même, c'est ma devise ; vous le savez mieux qu'un autre.

Pour me servir d'une p}irase à la Prudhomme, la biographie de Jules Janin sera peut-être mon dernier jour; mais qu'importe ? On arrive au bord du fossé, le mieux est de sauter gaiement.

Je me précipite la tête la première dans cette biographie comme dans un abîme.

Eugène de Mirecolrt.

<s Ohl mil huit cent quatre ! la belle épo« que pour naître ! » s'écrie quelque part M. Janin.

Certes, il faut le dire, jamais année plus glorieuse et plus féconde en événements grandioses ne prit sa place au corlége des siècles ; Napoléon, vain-

queur aux Pyramides et à Harengo, plaçait sur sa tète le diadème impérial, et le prince des critiques naissait à Saint- Etienne, près Lyon, de parents pauvres mais honnêtes.

Nous consignons ici le jour de cette naissance à jamais célèbre.

C'était le 11 décembre. Lenoareauné reçut au baptême les noms de Jules Gabriel.

La seconde ville de France eut l'honneur de voir notre héros entamer, dans son lycée, les mémorables études gjdi devaient l'aider plus tard à sai^poudrer ses feuilletons du lundi de citations latines aussi coquettes que judicieuses.

On aime à retrouver aujourd'hui ce ^ros homme pataugeant dans Tacite,

JULES JANIN. Il

cabriolant à côtédeJuvénal, dansant sur une page de Suétone, prenant pour balancier un vers de Virgile et jouant au j)allon avec deux ou trois hémistiches du père Horace , le tout pour prouver qu'il n'a jamais perdu son latin,

A quinze ans, Jules s'imagine qu'il est profondément versé dans les racines grecques; il se persuade que sa force en thèmes dépasse toutes ies limites connues. Chez lui la taille physique reste stationnaire; mais Tamour-propre se développe outre mesure.

Dans sa famille on le nomme le petit prodige.

— Expédiez-moi ce gaillard-là, dit un de ses oncles, à Paris, au collège Louis-le-Grand. Il remportera le prix

d'honneur, et vous verrez les collèges rivaux se disputer la gloire de lui faire achever gratuitement ses classes. De plus, il aura par la suite l'avantage de ne rien débourser pour ses inscriptions à l'école de droit.

L'idée semble admirable.

On annonce partout à Saint-Ëtienne que Jules va partir en conquête. Une grand'tante, qui l'a bercé, promet de payer la première année de pension.

Cette bonne femme raffole de son neveu. Jules nous apprend lui-môme dans ses Contes nouveaux^ magnifique livre entièrement oublié de notre époque ingrate, que sa tante, une semaine avant le départ, se sauve pour ne point assister aux adieux.

Pauvre vieille I elle craint de ne pouvoir se séparer de son Janotin mignon, comme elle l'appelle dans sa naïve ten« dresse.

On prépare le trousseau du futur lauréat de Louis-le-Grand. L'heure de monter en voiture arrive. Jules quitte sa mère, qu'il ne doit plus revoir.

« Je faurais fait trop pleurer, dit-il, si j*a« vais, moi aussi, pleuré \ »

Rarement on a vu preuve d'amour filial plus remarquable et plus touchante.

Retenir ses larmes par excès de sensibilité nous paraît être d'un héroïque exemple.

M. Janin seul pouvait le donner au monde.

1 Préfaee des Contes nouveaux, tom. I , p. S3. Toutes les citations qui suivent sont tirées de cette préface.

Il se trouve dans la diligence aux cotés d'une fille entretenue. La donzelle a du bon. Ses discours renferment toute la moralité qui manque ^ sa conduite, et la conversation est des plus édifiantes.

A leur arrivée à Paris, sa compagne de voyage lui recommande d'éviter les mauvaises sociétés ; puis elle l'embrasse sur les deux joues.

Ordinairement, dit-on , ces baisers-là portent bonheur.

Mais ou les proverbes mentent, ou notre héros n'a point de chance. A peine est-il sur les bancs du collège que son professeur Burnouf s'aperçoit qu'il ne sait rien de rien.

Jugez de la surprise des habitants de Saint-É tienne, lorsqu'ils apprennent ceci î

Burnouf laisse ce malheureux Jules, parmi les trente derniers, c'est-à-dire au milieu de cette plèbe obscure que, dans l'idiome scolaire, on nomme irrévérencieusement les rosses.

Adieu le prix d'honneur I La spéculation de ronde échoue sur toute la ligne ; les collèges ne se disputent en aucune sorte le jeune prodige de Saint-Étienne, et la vieille tante est obligée de payer successivement trois années de pension.

Mais aussi, comme Janin traite son

professeur Burnouf !

«.£h ! par le ciel, où sommes-nous? où alloQS-nous? de qui faut-il dépendre? Quel siècle! quelle caverne ! quelle pétaudière I Voilà donc ûù est la science? hœc est scieniia; voilà ceux que vous nous donnez pour maîtres? magistro^ mm squalidum pecus ^ Les capacités d'un élève, «a force intellectuelle, sa puissance d'imagina-

tion et de jugement, soa esprit, sa raison» son âme, tout cela se mesure à la toise du premier baudet universitaire venu ! asinus disctpulum fricat. honte! proh pudori Voyez ces pédagogues avec leur trogne barbouillée d'algèbre et leurs cheveux mal peignés, caput hirsutum! les plaisantes mines I ô les beaux museaux! Ardez un peu! comme dirait Molière. Ils sont horribles à voir. Ce sont des monstres de laideur, des colosses de sottise; ils portent lunettes, ils sont myopes, ils sont aveugles : monstrum horrendumy «nforme, ingens, cui lumen ademptum. Tu les as peints dans un seul vers, ô Virgile, ô poëte! Mais, va-t-on me dire, pourquoi se fftcher contre de pareilles gens? Ce sont les infirmes de Tesprit, les paralytiques de Tinteliigence, inanes et pauperet. Ils ne bou* gent pas, ou, s'ils bougent, ils trébuchent, ils tâtonnent, ils tombent le nez sur le fumier sans voir la perle; margaritam ante porcos. Non oertes, non vraiment, en vérité , non ! je vous le dis une fois pour toutes, il est impossible de se taire en présence d'un tel scandale. Il ne faut point en rire,

JULES JANIX. . 17

s'il VOUS plaît, risum teneatis; car la jeunesse, la^ sainte jeunesse, sancta juventus, comme rappelle saint Augustin , se trouve confiée à ces marounes, à ces taupes, à ces niais bouffis d'orgueil, à ces pédants. Plus pédant Tun, plus pédant Tautre, pedantus, pedantiory pedantissimus ! »

Or, nous l'avouons , ce ne fut pas là précisément le langage de notre héros au collège.

Mais si le feuilleton des Débats lui eût alors livré ses colonnes, nous aurions à coup sûr obtenu ce précieux échantillon de son style, y compris les barbarismes qui rendent l'imitation j)lus parfaite.

Burnouf n'a pas été la seule victime de Jules. Celui-ci pardonne encore moins peut-être à son'proviseur,M. Mallevai, un hypocrite. .

(( Cet homme avait rêvé tout d'un coup,

en s'éveillant, qu'il était moral et chrétien. »

Fi 1 le vilain rêve I

«IL m'enfermait, dit Jales, pendant des jours entiers, dans d'infâmes oubliettes, sous les combles. »

Et pourquoi, grand Dieu ! Nous vous le donnons en mille. Parce que Jules faisait de l'opposition. Comment, de Toppositiôn' politique? Oui, certes, et de la plus chaude. Au lieu de corriger les contre-sens de ses versions et les solécismes de ses thèmes, il déblatérait du matin au soir contre celte cagote de Restauration.

« N'avait-elle pas enlevé aux collèges leurs armes à feu et leurs tambours, pour les remplacer par des cloches et des missels? »

Aussi fallait-il voir comme il la dra-

JULES JANI.N. 19

pâit! Quelle bordée d'épigrammesl L'au* mônier perdait sa morale et ses sermons avec ce jeune chenapan, qui lisait Voltaire en cachette. A Tétude, en classe, à la chapelle , à la récréation, partout, à voix basse ou à haute voix, Jules procédait à Véreintement des jésuites; M /ai-* sait une Saint-Barthélémy générale du clergé. Toute la verve des encyclopédistes passait dans ce cerveau mutin.

Si parfois il apportait quelque trêve à la satire, ce n'était qu'au réfectoire, où de graves occupations lui fermaient la bouche.

Enfin ses classes sont achevées ^

> Les prineipam amis de Jules Janin au collège Louis-le-Grand sont Boitard, Lerminier et Sainte- Beuve. Il y connut aussi Lacenaire, et voici Tanecdote

Il n'a pas eu le moindre accessit au concours; mais il possède admirable* ment son Voltaire, et si jamais un Nicolardot ^ quelconque lui tombe sous la

qu'on raconte. Un matin de très-bonne heure, après un grand bal donné par le prince des critiques, bal où on l'avait vu danser vingt contredanses avec la belle marquise de La C***, et où, devant cent personnes, il avait frappé sur le ventre k ce vieux satyre de Bosio, en rappelant papa, un homme entre chez lui, pâle, bouleversé, les vêtements en désordre : c'est Lacenaire. Il a pu facilement pénétrer chez Janin. Quelques joueurs attardés sont encore au salon. Jules frissonne. La figure de son ex-camarade de classe trahit un dessein sinistre. Mais il ne perd pas la tête et dit au visiteur : « — Si tu n'en veux qu'à ma bourse, sois le bienvenu. Il me reste cent francs , nous allons les partager ensemble. > Lacenaire, à quelque temps de là, disait au Juge d'instruction : < — Janin a bien fait de se montrer bon enfant, sans quoi je le tuais, pour le punir d'être riche et célèbre >

.1 Cet écrivain a eu l'audace de prétendre que Voltaire ne doit pas être canonisé, que cela ferait tort à l'Église, et que, de plus, au xviii* siècle, il y a eu,

griffe, soyez sans inquiétude, le patriarche de Ferney sera vengé.

Que devient notre héros au sortir du collège? N'ayant point ohtenu ce laurier classique prophétisé si hautement, il ne veut pas retourner à Saint-Étienne, près de ses compatriotes moqueurs , près de sa famille trompée dans un si bel espoir.

— Je resterai à Paris , se dit Jules, dussé-je y mourir de faim !

Toutefois, il s'arrange pour ne pas être réduit à cette extrémité funeste. Sa vieille tante possède encore quelques revenus : pourquoi ne se déciderait-elle point à habiter la capitale? Il lui écrit de venfr, elle arrive, et voilà notre homme

comme k c^tte époqu(vci, dans la presse et ailleurs, un assez grand nombre de coquins.

hors d'inquiétude. Janotin mignon sera cajolé, choyé, hien nourri , car la tanio est un cordon bleu émérite. Si vous saviez comme elle fait divinement la pâ* tisscrie, cette bonne tante ! et les sauces à la lyonnaise ! Peste ! quelles sauces ^ !

^ Dans un grand nombre de ses feuilletons, Janin fait Tapologie du gourmand. Drames, comédies, yaudevilles sont négligés lorsqu'il s'agit de louer Carême ou quelque autre cuisinier d'élite. ]1 s'exprime ainsi à propos de la publication des Classiques de la table : € Rien qu'à ouvrir ce livre-lî», l'eau vous en vient k la bouche : livre plein de sel et de suc, écrit par des hommes qui étaient pleins de leur sujet. Rien qu'à ouvrir ces pages resplendissantes, il vous semble que vous entendez le tic-tac de la broche, le rissolement du fourneau, le duo nourricier de la poêle et du potau-feu : douce fumée, vapeurs suaves, odorant nuage ! Profession difficile et périlleuse que la profession du gourmand! profession qui demande une grande science, une forte tête, et de la santé U revendre!» À la bonne heure, voilà du style qui part de l'estomac, Janin, du reste, n'est gourmand que chez

Mais tout est cher à Paris; le loyer seul prend la moitié du modeste revenu de la bonne femme.

— Il va falloir travailler, mon garçon, dit-elle à Jules, autrement nous n'y suffirions pas.

Craignant de voir péricliter la cuisine, Janin cherche des leçons au cachet ; il en trouve, et nous le voyons enseigner intrépidement, dans l'intérêt des sauces à venir, le latin, le grec, la géographie et l'histoire. Sur toutes ces matières, la

les autres. Lorsqu'il invite ses amis k déjeuner, rue de Vaugirard, il ne leur foit servir qu'un œuf sur le plat. Il faut qu'il professe pour eux une estime très-grande pour aller jusqu'il la côtelette. Ses convives se vengent de cette lésinerie en criant partout qu'il n'a pas les manières d'un homme bien élevé, et qu'il suce ses doigts il table.

science du jeune instituteur est loin d'être complète, mais ceci n'est qu'un inconvénient médiocre.

« Avec huit jours d'avance, dit-il , j'aurais enseigné Ttiébreu et le syriaque. »

Burnouf ! Burnouf ! nous ne savons pas si tu es mort ; mais, dans ce monde ou dans l'autre , tu dois singulièrement regretter ta méprise I

Jules n'avait affaire, du reste, qu'à des élèves sots et têtus.

« Ils ne comprenaient rien, dit-il, et je m'enseignais à nooi-même tout ce qu'ils ne pouvaient apprendre . »

En attendant, les leçons étaient payées.

Jules eut dès lors une bourse assez rondelette. H donnait quelques écus de temps à au\re à la vieille tante, et le

(fiable seul peut dire où passait le reste. Notre homme avait de nombreux camarades et de gentilles amies. La troupe folâtre aimait la gaudriole et les fins soupers. Quelles bombances !

Figurez-vous que Jules a l'indiscrétion de nous apprendre le nom de ces dames:

elle$ s'appelaient Alexandrine, Rose et

« Mon Dieu! lagrisette parisienne, ce n'est pas un rêve! c'est le seul être gracieux de la vie poétique!... Ces pauvres petites nous arrivaient le museau glacé et la patte rougie par le froid. »

N'allez pas croire que cette patte et ce museau soient une hardiesse de style, un manque de respect, un défaut de galanterie; en vérité, non. Jules est tout à fait dans la couleur de >ses souvenirs. A

l'époque où nous sommes de son histoire, il meurt d'envie d'avoir un chien.

Toutes ses pensées, toutes ses expressions portent le cachet de cette fantaisie.

K Un chien! cela bondit, cela pleure, cela rit, cela joue avec vous et comme vous! »

— Mais, dit la vieillo tante, si tu achètes un chien, le propriétaire nous donnera congé.

— Bah I répond l'intrépide partisan de la race canine, nous déménagerons!

Ce n'est plus un désir, c'est une rage.

Il court au marché aux chiens. Son cœur tressaille aux aboiements multipliés qui se font entendre; il s'émerveille, il palpite , il tremble de joie, en voyant autour de lui toute cette marchandise vivante , qui grogne , qui jappe, qui

montre les dents ou qui remue la queue.

Janin passe de la levrette au boule-dogue, du carlin au terre-neuve, du griffon à l'épagneul, du chien courant au chien de basse-cour. Il se fait donner la patte par tous ces quadrupèdes, étudie leur race, demande des renseignements sur leur moralité, sur leur caractère, et finit par choisir un affreux barbet aux oreilles absentes, au poil hérissé, mais qui lui a tendu plus amicalement que tous les autres sa patte couverte de boue.

Janin le paye vingt-cinq francs \ lui

1 II y a une autre version sur le barbet. Quelqoes historiens prétendent qu'il fut donné à Janin par l'épicier du coin, et lui-même l'insinue dans ses Contes nouveaux. Nous préférons la version du marché aux chiens, ^lenous a été racontée par ce pauvre Ladvocat,

donne le nom d'Azor, l'emmène, el vient le présenter à sa tante.

Celle-ci est désolée. Toutefois, à l'aspect de l'affection touchante qui règne entre le barbet et son acheteur, elle passe à l'attendrissement et dit aux voisins ;

— J'avais, en vérité, grand tort de me plaindre ; Azor et Jules sont deux frères.

Avec un chien, des amis, des grisettes et une bourse pleine, Jules menait une

ce phénix des libraires, sur le cercueil duquel Janin a jeté tant de fleurs. U eût mieux fait de le secourir pendant sa vie. Ladvocat est mort à Thôpital, après avoir versé plus d'un million dans la poche de certains gens de lettres. Jules était un de ses auteurs favoris ; ils se tutoyaient. Ladvocat lui avait commandé deux articles pour les Cent et un, — l'Abbé Châtelei le Marchand de chiens. Vous voyez? le Marchand de chiens i l'histoire de Ladvocat est la bonne.

existence filée d'or et de soie. Mais, l'été venu, ses élèves partirent aux cbamps avec leur famille*

Plus de leçons, plus de soupers. Notre héros travailla quelque temps dans une étude, puis il s'engagea comme professeur, à cinquante francs par mois, dans la pension Bimar, où quelques Parisiens se rappellent encore d'avoir appris le rudiment sous sa férule.

L'instituteur Bimar était un fort honnête homme, mais qui, aux yeux des dévots outrés de l'époque, avait le défaut capital de ne pas être congréganiste. On décria sa maison, les familles lui retirèrent leurs enfants, la gêne arriva ; bref, le pauvre homme reçut, un jour, certain message sur timbre, dont

le coût était de cinq francs quarante centimes, et qui lui annonçait pour le lendemain la saisie de ses meubles.

Il ne ferme pas l'œil de la nuit.

L'aurore paraît. On frappe à sa porte.

Déjà les huissiers, grand Dieu 1 Blmar frisonne, il ouvre ; mais, en reconnaissant le visiteur matinal, il respire. C'est un ami, c est Janin.

Notre héros , nous ne savons trop comment,- vient d'apprendre qu'il y a péril en la demeure. Trois mois lui sont dus. Il n'a pas touché un centime depuis son entrée dans cette pauvre maison. Ne rapportant rien à sa tante, celle-ci ne lui prépare que des repas fort maigres.

— C'est bien le diable , pense Janin, si,

de ce désastre, je ne retire pas au moins de quoi faire un déjeuner passable 1

Sa gourmandise lui suggère un plan sublime.

— J'ai besoin d'argent, dit-il à Bimar, et vous me devez cinquante écus.

— Ah 1 mon cher garçon, murmure l'instituteur, dont les yeux sont mouillés de larmes, il n'y a plus rien en caisse.

Hier, nous avons acheté le dîner à crédit, et ce matin les huissiers vont venir.

— Je le sais, dit Jules. Sije me suis levé de bonne heure, c'est pour vous aider à sauver quelque chose de leurs griffes, afin de me payer, bien entendu.

— Hélas I que pouvons-nous sauver?

Des meubles? le concierge ne les laissera pas sortir.

— Une idée ! fit Jules, qui se posa le doigt sur le front. Vous avez du vin en cave?

— Oui.

— Combien de pièces ?

— Une seule ; elle est intacte.

— Bon ! voilà ce que je voulais savoir.

Laissez faire 1

Il^ort en courant. Vingt minutes après on le voit reparaître , affublé d'une blouse, coiffé d'une casquette, et tran nant un baquet, sur lequel se trouve une futaille.

— Courez avertir M. Bimar, dit Jules au concierge de la maison. Il faut changer la dernière pièce de vin qui lui a été fournie. Allons, vite I et revenez me donner un coup d'épaule.

Cet homme ne reconnaît pas le professeur sous Taccoutrement dont il a fait choix. On descend la nouvelle futaille à la cave, on remonte l'ancienne, etJanin, s*attelant au baquet, repart au galop.

La pièce laissée en échange est remplie d'eau pure.

A une heure de là, Jules, qui a négocié la futaille et son contenu, rentre avec ses habits ordinaires.

— J'ai mes cent cinquante francs, ditil' à Bimar. En voulez-vous quittance?

venez, je vous signerai cela chez Véfour.

— Chez Véfour? balbutie le brave homme avec surprise.

— Oui. Au diable la baraque ! foin des huissiers!

qir JULES JANIN.

Il entraîne l'instituteur, lui paye \in déjeuner monstre, eU le grise royalement.

Lorsque Jules raconte cette anecdote, il donne le menu du repas, la carte des vins, le chiffre de l'addition et termine en disant : — « Pauvre Bimarl j'ai réussi tout un jour à le consoler de sa ruine. C'est la plus belle action et le meilleur déjeuner de ma vie l »

En attendant Janin se trouve sans place. Les leçons au cachet ne sont poipt revenues ; l'automne est magnifia que, personne encore n'a quitté la campagnç.

Suivi de son frère Azor, il se promène sous les avenues silencieuses du Luxembourg.

JULES JANIN. as

Ne pouvant alimenter son estomac que d'une façon très-médiocre, il cherche à nourrir son âme par des lectures solides. Entre les innombrables merveilles que possèdent les lettres françaises, le recueil des feuilletons de Geoffroy lui semble le premier livre auquel un homme de goût doive accorder la préférence.

O le t)Iaisant esprit d'un poète ignoraat Qui, de tant de héros, va choisir Ghildebrand !

Preuve de vocation , va-t-on nous dire. Jadis les femmes de la cour de Lyçomède virent Achille se précipiter sur des armes. A quarante siècles de distance, on voit Janin se précipiter sur des feuilletons de théâtre.

3fi JULES JANIN.

Nous répondrons à ceci tout à l'heure.

Laissons notre héros parcourir ces pages loyales et consciehcieuses , où Geoffroy déshabille les talents de son époque et les rapetisse au point d'en faire des nains. Il est émerveillé du sans-façon avec lequel ce critique traite les célébrités les plus reconnues ^ Voilà donc où peut conduire la plume? Quelle puissance ! On n'a pas besoin de créer des chefs-d'œuvre ; il suffit d'analyser, de disséquer, de critiquer ceux des autres. C'est beaucoup moins difficile, et l'on acquiert autant de gloire.

— Ah ! se dit Janin, si je pouvais être journaliste!

î Geoffroj' a toujours nié le génie de Jalm^

Sur ces entrefaites, Azor, courant dans les avenues, fit la connaissance d'une levrette mighanne , qui parut vouer au barbet un sentiment tendre, car elle vint sauter et« gambader avec lui jusqu'aux pieds de Janin.

— Ici, Flora!... Veux-tu t'en aller, vilaine bête 1 dit une jeune dame, fort élégante, accourant pour chasser le barbel à coups d'ombrelle.

La seconde apostrophe, et la plus dis^ gracieuse, s'adressait à Azor.

— Madame, dit Jules, permis à vous de trouver mon chien déplaisant, mais je vous supplie de ne point le battre.

Un jeune homme, dont la dame venait de quitter le bras pour empêcher sa levrette de fréquenter Azor, arriva sur

88 JULES JANIX.

le lieu de la scène et fit au maître du barbet quelques excuses polies sur la vivacité de sa compagne.

Tout à coup ce jeune homme pousse un cri, Jules en pousse un autre. lis viennent de se reconnaître et s'embras* sent avec effusion. Ce sont deux amis de Louis-le-Grand.

Azor et la levrette profitent de la circonstance pour reprendre leurs ébats.

La dame n'ose plus se plaindre.

— Je te fais mon compliment , dit le jeune homme, tu te portes comme un charme. Quelle mine fleurie I quelles joues rubicondes !

— Ehj oui la misèrel répond

Jules en souriant.

. — Fi ! quel mot ! doit-on jamais le

prononcer à notre âge? Si tu n'es pas entré dans une carrière lucrative, imitemoi ; taille une plume et fais des articles pour les journaux.

— Hein!.... qu'entends-je?.... tu es journaliste ! s'écria Jules pressant avec transport les mains de son ami. C'est merveilleux! à l'instant même je songeais à le devenir.

— Eh bien , je t'offre ma protection.

' — Je l'accepte, avec reconnaissance, avec bonheur !

— C'est dit. Viens ce soir dîner avec mot chez madame (Janin fit un profond salut). Madame est une des artistes les plus distinguées du boulevard (Janin salua jusqu'à terre). Nous irons ensemble à rOpéra-Comique, où madame t'offre

une place dans sa loge (Janin faillit tomber à genoux).

— Ah ! madame, que de bonté 1 murmura-t-il. Je vous jure...

— Ici, Flora ! dit la dame distraite.

Pardon, monsieur. Oui, c'est entendu, pous vous attendons à diner ce soir ; mais ne nous amenez pas votre vilain chien !

Ils se séparèrent.

A partir de ce jour, il y eut entre Azor et Jules une grande froideur. Pourtant le barbet seul avait causé la bienheureuse rencontre. Son maître lui devait tout, la protection du journaliste, un dîner confortable , un fauteuil dans une loge de face, aux côtés d'une jolie femme, et des e§péranc.e3 à n'en plus finir.

Mais ce n'est pas la première fois que les chiens ont à se plaindre de l'ingratitude des hommes.

Le barbet tomba dans le désespoir.

Il avala, dit la chronique, une boulette empoisonnée , qui lui fut perfidement offerte par le propriétaire. Janin ne pleura môme pas la mort de. cet ami fidèle, tant il éprouvait de joie de mettre un pied dans le journalisme.

Son ex-camarade de classe venait de le faire recevoir au Jiombre des rédacteurs de la Lorgnette ^

Et si l'on nous reproche de raconter un peu trop à la légère ces particularités entièrement véridiques, nous adresse-

1 Peaille de chou théâtrale, où Janin reçut en pa^ tage le compte renda des pièces de rAmbigu-Comique.

12 JULES JANKV.

rons une question fort simple à nos lecteurs, avant d'accepter le blâme ; nous demanderons ;

— Vous est-il jamais venu à l'esprit de prendre Janin au sérieux ?

Tous vont me répondre :

— Oh ! non, certes !

Alors de quoi vous scandalisez-vous?

Le ton de cette biographie convient à son sujet.

M. Janin est un fort honnête homme, un citoyen recommandable : à ce point de vue, nous lui accordons toute notre estime, et c'est quelque chose. Mais pourquoi s'est-il avisé d'aborder la littérature ? où était la nécessité qu'il devînt feuilletoniste? avait-il besoin de se fourrer dans cette galère ? Dites-le-

JULES JAXIN. 48

nous, s'il vous plaît, là, franchement , est-ce que ce gros visage naïf, créé pour la bonhomie, la candeur et le sourire, devait jamais fulminer de Tœil et montrer les dents ? Voyez cette main potelée, fine et ronde; la destinée d'une pareille main , quoi qu*on dise, était de faire constamment patte de velours, et voilà que notre homme y laisse pousser des griffes.

Ahî malheureux Jules 1 quelle folie!

Pour exercer avec dignité la critique, n'importe en quel genre, il faut être sûr de soi-même ; il faut avoir affermi son jugement par de graves études; il faut sonder sa conscience, descendre au fond .de son âme, et savoir si la raison, lasinr cérité, la justice y résident.

Avez-vous fait cela ? répondez.

La critique est un sacerdoce, mon pauvre garçon, ne vous y trompez pas ; elle demande une grande force morale, un esprit sain, dégagé des ténèbres de l'ignorance, et qui soit à l'épreuve de la rancune, de la jalousie, du caprice, Pour devenir un bon critique, il ne suffît pas de dépouiller la redingote crasseuse d'un pion de collège, de ramasser une plume n'importe où et de s'embusquer au coin d'un Journal pour attendre les auteurs: non, vraiment, Janin, ce n'est point cela, mon ami !

Vous avez beau nous menacer d'un procès, vous entendrez, et le public entendra ce que nous avons à dire.

Il n'y a pas de juges en ce monde qui

voudront étouffer notre voix , lorsqu'il s'agit de la défense des lettres. Et puisque nous parlons des juges, vous n'ignorez pas, mon cher, qu'ils ont appliqué dans tous les siècles la peine du talion.

Votre biographie n'est pas autre chose qu'une application de cette peine. Résignez-vous à subir les coups de verge que vous avez infligés si souvent aux autres- Jules Janin lui-même nous a tendu jusqu'ici le fil biographique.

Nous l'avons suivi pas à pas dans le dédale un peu confus de son propre récil : maintenant nous le retrouvons journaliste, avec le théâtre de l'Ambigu sous sa coupe.

Tous les soirs il traverse te Seine et

4ft JULES JANIN.

suit la rue'St-Martin jusqu'au bmilevard;.

ij. tourne à droite, fait deux cents pas, traverse la chaussée d'ijn pied leste, et le vxitilà dans son empire.

Les nymphes de l'endroit le cajolent et le courtisent pour obtenir dans la Lorgnette quelques lignes flatteuses ; mais en arrière elles se moquent de lui et le baptisent du nom de Jean- Jean.

Cette sotte dénomination provient du J. J. que le nouveau rédacteur place comme signature à la fin de ses articles.

Bientôt on ne se gêne plus, et la raillerie prend ses coudées franches.

—Eh ! bonjour, monsieur Jean-J$an !

crient ces dames. ~ Comment vous por-.

tez-vous, monsieur Jean^ean? -- Tu

n'as pas l|i le dernier article de Jean- Jean, ma chère? — On dévore les articles de Jean- Jean. — Ce ^tos Jean-Jean devient à la mode. — Payez-vous à souper ce soir, Jean-Jean, mon ami ?

Notre homme se fâche tout rouge.

Les petites causes engendrent les grands effets, comme l'a victorieusement démontré M. Scribe : toute l'histoire du prince des critiques découle du sobriquet de Jean- Jean \

Au lieu de prendre une tenue digne et de repousser par le dédain ces plaisanteries niaises, le rédacteur de la Lorgnette avise que sa plume est une arme

1 En arrière ses amis le nomment Jeannot. Quelques-uns poussent rinconvenane« jasqti'à l'appeler Janin, dit VAne mort. «

et qu'il peut s'en servir contre les railleurs.

Jugez alors des comptes rendus!

Ce n'est plus la vérité qui les dicte ; la conscience n'y est pour rien.

Vous m'avex appelé Jean-Jean, madame ? cefla suffît : je ne reconnais à votre jeu ni mérite, ni délicatesse, ni grâce; vous n'avez point d'élan, vous manquez de verve. Le public vous trouve détestable, et vos épaules sont maigres.

Quel est, je vous prie, cet individu qui passe d'un air distrait? C'est l'auteur de la pièce nouvelle. 11 ne m'a pas salué, ce me semble?. Attends un peu, attends donci

^t la Lorgnette vous rédige un délicieux article, tout frétillant d'épigraroraes. L'auteur est aiguillonné, lardé, percé à jour. Sa pièce est une œuvre sans nom, quelque chose de monstrueux et d'horriblç, où l'absurdité donne les mains à la sottise, où le style et le bon goût ne brillent que par leur absence.., et cela t'apprendra, maroufle, à cultiver la politesse !

M. Janin se complaît dans ce système.

Il réussit, de nos jours, à développer sa tactique sur une échelle immense. Arbitre absolu des destinées théâtrales, il les règle à sa fantaisie et les fait pivoter sur la pointe flexible de son caprice.

On doit , si l'on veut obtenir ses

bonnes grâces, être continuellement à

ses genoux. Dorlotez-le, mignotez-iû , flattez-le; brûlez-lui sous les naseaux tous les parfums de la louange. Grattez etregraltez la nuque à ce perroquet hebdomadaire qui jase tous les lundis sur le perchoir des Débats. N'oubliez pas de lui dire qu'il est mignon, qu'il est beau»

qu'il a bon bec et gentil plumage.

Surtout ne lui reprochez pas de répéter tous les lundis la même chanson.

Vos affaires iront pour le mieux, soyez sans crainte. 11 vous rendra toutes vos gentillesses au centuple , il vous caressera de son style le plus moelleux, il vous bichonnera de ses phrases les plus douces, il vous étendra sur le lit de fleurs de ses j)ériodes, il vous inondera

de la pommade la plus odorante dé s^ feuilletons;

Mais, si vous n'avez pour lui ni pré-* venances délicates, ni procédés flatteurs ; si votre obséquiosité, toujours en éveil, ne se prosterne pas à plat ventre devant ce grand Lama des coulisses, vous êtes perdu.

Faites vos adieux à la gloire dont il lient tous les rayons pour les distribuer à sa guise.

Jamais la célébrité ne couronnera votre front d'une auréole, si vous avez été pour ce bon M. Janin sans respect, sans vénération, sans égards.

Oubliez de vous découvrir quand îl passe, et vous resterez dans ces limbes obscurs où H plonge les plus beaux ta-'

lents, lorsqu'ils ne s'inclinent pfis de-»

vant sa ronde et majestueuse personne.

« Ah! c'e$l à prendre ou à .laisser, vous dira Jules. Ceci est ma profession de foi; vous avez la mesure de ma conscience littéraire, le fais de la critique, il faut que cela me rapporte quelque chose. Eh! de quoi vous plaignezvous en un de compte? Je n'ai jamais eu, Dieu merci, la prétention de fouiller dans vos poches. Me voyez-vous , la plume au poing, la phrase chargée à mitraille , ' m'embusquer au coin - des Débats; comme un bandit napolitain, pour dévaliser les directeurs, rançonner les auteurs et demander aux malheureux acteurs la bourse ou la vie? Gar-

JULES JÀNIN. M'

doz votre argent, mais saluez, morbleu 1 »

Parfaitement dit, gros père.

Nous savons que vous êtes honnête homme; déjà nous l'avons déclaré plus haut; nous le répétons et nous le répéterons encore.

Ce n'est pas vous qui déshonorez la littérature et qui inventez le vol au feuilleton. Dieu nous préserve de vous soupçonner de ces manœuvres ignobles qui s'exercent en pleine civilisation et en plein soleil.

• On ne vous refuse pas la main, à vous.

Un directeur de l'Opéra ne vous fera jamais la sanglante injure de vous tendre un billet de mille francs au bout d'une paire de pincettes.

54 IULES iANiN.

Hais si vous laissez avx bandite napo^ lilâins la critique à plume armée ; si der-* rière le feuilletoniste personne n'a le droit d'aller souffleter l'homme et de lui reprocher la vénalité de sa phrase, le commerce impur de ses articles, l'homme, est sauvé, l'écrivain ne l'est pas,

Il est exppessément défendu au critique d'être fantasque; il n'a pas le droit de se montrer capricieux ^ Ses rancunes personnelles, sessuscepttfoilitésridicules, son amour-propre, son orgueil, ses anti^ pathies ou ses sympathies ne.dolvent pas franchir te seuil de son cabinet de travail.

> c Mademoiselle Rachel, dit l'Artiste, a été mau- Yaise,^daD& cent cinquante feuilletons ée M. Jariin,— ' pour avoir oublié de lui donner des bonbons le jour de sa fête. »

JULES JANÎN. t^

. Ç'çst un sanetuaire où le dieu des arts lui ordonna d'accueillir indistinctement .amis ou ennemis.

Le jour où le prêtre manque de justice et d'impartialité, qu'on Je chasse de rautel I

Or, vous êtes ce prôtrc*là, messire Janin.

Quelle est, dans notre siècle, la gloire véritable dont votre critique n'ait pas essayé d'obscurcir la splendeur? Vous avez traité Balzac avec une irrévérence que sa tombéillustre vous reproche aujourd'hui comme un crime. Tout ce qui était grand, tout ce qui était beau, vous avez voulu le rapetisser et l'enlaidir. Pygméc jaloux, vous attaquiez les géants et vous

M JULES JANIIÇ.

leur mordiez le talon pour les arrêter daas leur marche. Si quelquefois, après avoir insulté le. génie, on vous a vu tout à coup lui rendre hommage, vous n'avez été mû ni par le regret ni par le repentir. On peut ôure sûr que le vent d'une rancune ou d'une jalousie plus forte soufflait dans les barbes de votre plume, et lui faisait opérer cette brusque- volte-face .

Ainsi Victor Hugo, que vous aviez méconnu, contre lequel vous avez écrit des pages si dédaigneuses , Victor Hugo maintenant est le roi des poètes ; \o\xs l'appelez éantain sublime; il est devenu pour vous Vaigle aux ailes puissantes.

Cachez mieux voire ficelle, mon cher!

JUlESf JANIN. 57

Il ne V0U8 manquait plus/ parbleu, que d'avoir des- haines politiques ^ !

^ Les tendresses orléanistes de M. Janin sont connues. II doit il Louis-Philippe ce ruban rouge qu*il était si malheureux de ne pas avoir. Une fois décoré, Jules n'eut plus qu'une préoccupation, celle de se faire pardonner son ruban p»r des amis jaloux. Il rencontre un jour Théodore Burette, professeur d'histoire, et dit : c Ah çîi ! pourquoi ne portes- tu pas ta croix? Tu Kl mets dans ta poche sans doute pour faire la cour au National ? — Tu m'affliges, répond Burette. Je ne suis pas décoré. — Par exemple ! toi ! le seul homme qui sache l'histoire de France ! Demande une audience au ministre, je t'accompagnerai. Tu auras le ruban, j'en fais mon affaire! » Huit jours après, ils s'en vont bras dessus bras dessous à l'instruction publique. Jules est admis le premier à l'audience de M. Villemain. Il reslê une heure avec le ministre et dit à Burette en sorUnt : « L'affaire, est dans le sac, mais j'ai en un mal ! Rtmercie bien le ministre au moins! » Introduit îi son touK, le professeur se confond en actions de grâce, et M. Vill^nain de répondre avec un ton de glaciale im^rlinencc.« Que signitie tout cela? M. Janin ne in'a pas dît un mot de vous. Allez, monsieur! » Burette en fit -une maladie. Jules a toujours affirmé qu'il avait en la parole du ministre. Cela n'a rien d'impitsaible.

58 irLESJANlNi

On n'est pas plus maladroit et piu9 inconséquent <pie vous l'êtes. Pourquoi souffleter ainsi votre présent avec votre passé? que croyez-vous y gagner pour l'avenir?

Ah! vous n'êtes plus alerte, Janin»' mon ami! La corde devient flasque, le balancier vous tombe des mains. Vous n'allez plus ni en avant ni en arrière. On assure que votre esprit prend du ventre et qu'il tourne sur lui-même comme un tonton.

Mais laissons dire les méchantes langues. Il faut achever notre tâche.

La vieille tante de Jules, sa seconde mère, a rendu le dernier soupir, après avoir dépensé son dernier écu\ Janin

1 On affirme qu'elle est morte abandonnée, sans

iULES-JANlN; 5,^

donne congé de rappartement qu'ils oc^ cupaient ensemble et se réfugie dans une mansarde du quartier Saint-Jacques, bien qu'il fût alors très à son aise.

C'était un genre qu'il se donnait.

Pendant huit mois seulement la Lorgnette eut les honneurs de sa féconde et spirituelle rédaction. Janin passa tout à coup au Figaro avec armes et bagages.

Cette feuille, qui venait à peine de naître, avait déjà toutes ses dents.

« C'était, dit Jules, un journal plein d*indi< gnatiauetde fiel. Chaque matin éclataient

pain et sans feu. C'est impossible. Jules Jania n*a pas été ingrat ii ce point pour Tamie dévouée de son en^ fance, pour la bienfaitrice qoi s'est sstigné les veines, ^ui l'a logé, nourri, entretenu pendant, toute sa led? nesse et ses longs débuts dads la littérature. EAjDùre une fois, c'est impossible.

de nouveaux sarcaâmes, de nouvelles colères.

Nous étions tous méchants sans méchanceté et cruels sans le savoir. »

Bon apôtre l

Pourquoi n'ajoutez-vous pas que vous étiea spirituel sans esprit et que vous amusiez le public sans vous en douter?

, Janin contribua puissamment au succès du Figaro ^ Il s'y montra tout à

1 Outre sa collaboralion à cette feuille, il a travaillé dans le Journal des enfants, dans Je Magasin des familles, dans la Revue de Paris et dans V Artiste, Avant de ])asser aux Débats, il a rédigé le feuilleton de la Quotidienne et celui du Messager, Le premier de ces journaux a publié de Janin une nouvelle qui a pour titre les Cheveux de la reine. Il était légitimiste alors; mais depuis... « L'homme absurde est Thomme qui ne change jamais. >

A l'époque où notre héros était ^ la Quotidienne , il inventa le Marchand de canards, ce type curieux GQblîé par Balzac dans la Monographie de la presse parisienne. Un de ses amis le tourmentait continuel-

JUtES JANIN.' «l

la fois Jovial et agressif, Oiv cite comme ^n pkis glorieux Mi d'armes ce bizarre discours de réception académique, au bas duquel se trouvaient ces mots pour signature : le Duc de Montmorency,

lement pour l'insertion de quelques articles. « Impossible, dit Janin, tu écris comme une huftre. Si tu veux gagner de Targent, voici ce qné ta as à^iaire. Invente des boitrdes, creuse ton imagination pour trouver des suicidesétranges, des assassinats horribles. Dis qu'une femme est accouchée d*ua enfiint cornu; affirme qu'un serpent de mer de trois cents mètres de longueur a para sur les côtes du Havre, etc. Onze ou quinze lignes pour chaque article. S'il est de nature à provoqneir une réclamation, tant mieux , on te le paiera double. > L'ami suivit le conseil, et Industrie a pris de nos Jours un développement immense. Nous avons vu un marchand de canards dans les bureaux de M. Dumont, de l'Estafette. Il entre, salue et tire de sa poche une multitude de petits papiers qu'il fait lire au rédacteur. « Combien celui-ci? —Deux francs. —C'est trop cher ; trente sous. » On le paie et il va proposer ses volatiles il d'dutres journaux. Ce commerce est lucratif.

G$ JltllEà JANIN.

Le dernier rejeton de !a grande femille venait d'être admis au nombre des Quarante.

Il protesta dans la Qttotidienne contre la burlesque harangue du Figaro. Le»

autres feuilles monarchiques réclamèrent également en son nom.

Janin tenait sa réponse toute prête :

« — A qui diable en avez-vous, monseigneur? s'écria-t-il. Vous avez dohc clé reçu à TAcadémie française? Pardieu l je l'ignorais, je vous assure, etcest bien involontairement que j'ai trompé le public. M. le Duc, aubergiste du Cheval-Blanc à Montmorency, s'est fait recevoir membre de la société chantante de ladite ville. J'ai donné le compte rendu de la séance et j'ai publié

JULES JANIN. . 6â

le discours du récipiendaire. Vousn'èlei pour rien dans la chose... désolé du quiproquo I »

Le double sens était fort adroitement maintenu d'un bout de l'article à l'autre.

Victime de cette bouffonnerie singtilière, le noble duc vit tous les rieurs se mettre du côté de Janin. Triboulet n'eut jamais succès semblable, même en se moquant de François I", son maître.

Nous avon$ vu le collégien de Louisle-Grand faire acte de libéralisme, dès l'âge le plus tendre : jugez comme il griffa cette malheureuse Restauration , lorsqu'il eut entre les mains une plume de journaliste! Le, renversement du trône de Charles X est l'ouvrage de Jules, il vous l'affirmera lui-même, et, si vous

le poussez un peu loin, veus.Tentandrez ; professer les doctrines les plus révolutionnaires.

« L'opposition a été ma vie à moi, commQ à d'autres la défense du pouvoir est leur vie. Le premier qui a jeté des paroles d'opposition après Juillet et qui les a signées, c'est moi. »

Diable d'homme! c'est vrai pourtant.' Bamave est là pour le dire. Jamais diatribe plus violente ne fut publiée contre la maison d'Orléans. Le balancier penchait alors à gauche; il s'est, depuis, incliné fortement vers la droite, et Jules a dansé pour la branche cadette.

J'suis né Paillasse, et mon papa,

Pour m*lancer sur la place, D'un coup d'pied queuqu'part m*attrapa Et m'dit : saute, Paillasse !

T'as l'jarret dispos, . Quoiq't'aies l'vëntre gros

JULES JANIX. 63

£t I9 Tac^ riilHeoiKle» .

N'saut' poiot-ï-k. demi,

Paillass' mon ami.

Saute ^sr ^nt le monde !

. vieux Béranger i «i Jules nous intente un procès, nous te mettrons en cause. , -

En ce temps-là notre héros fit connaissance de mademçiselle Henriette L...., fille d'une portière de la rue de Tournon, charmante et gracieuse personne qui doublait fes ingénues à l'un des principaux, théâtres de Paris.

Henriette imitait ses compagnes et eherehait à gagner la bienveillance de Jahîn.

Mines pleines de gentillesse, prôvoi-

<[uants sourires, chatteries de femme

délicates et mignonnes^ rien n'était né-

66 iÛLES JANïN;

gligépour fléchir ce gros garçoir, devenu le Croquemitâine des coulisses, et dont les articles faisaient peur.

Quand on est femme, Tembarras est grave, surtout si la critique est exigeante.

Notre jeune artiste osa parfois s'aventurer dans cette mansarde du quartier Saint-Jacques, où le Jupiter théâtral préparait ses foudres.

Oa obtenait ainsi des articles flatteurs et de bons rôles. Henriette n'avait plus à craindre le froncement de sourcil du feuilletoniste olympien. Jules sliumanisait au regard de la jolie visiteuse ; il xonsâcrait galamment une partie des bénéfices de sa plume a l'achat de cadeaux çt de parures, qu'on ne refusait jamais,

Jules janin; et

poiïr ne point réveiller les foùdres^ éteintes.

A la fin du spectacle, tous lès soirs, Iules reconduisait la belle rue Saint- Dominique*d'Enfer. Henriette frappait a une porte ; cette porte, une fois ouverte, • se refermait sur elle et laissait Janin deliors.

— Je demeure avec ma famille, disait l'actrice, et vous ne pouvez pas entrer, mon ami.

-^ Cher angel pensait Jaiiin, repose en paix dans le calme et dans la sagesse I Puissent tous les rêves paisibles te bercer sur leurs ailes d*or!

- Et lui-même s'en allait rêver dans-sa mansarde solitaire.

Mais, un soir, au foyer du Vaudeville ,

^ JULES JANINi

Jales apprend qu'il a un.rival, etKjue ce rival est un jeune peintre de beaucoup de talent» logé me Saint-Dominique.

, Grand scandale, duel imminent. D'officieux amis s'interposent. On en vient à une QxpUoatiQn douloureuse, mais amiable;

— Jurons de ne plus revoir celte femme 1 s'écrie le peintre.

-^ Oui, jurons-le 1 dit le feuilletoniste.

Ils se frappent soleiinellement dans la main.

. Trois jours après, l'habitant de la rue Saint-Dominique pardonnait à son inii-' dèle, et Jules, de son côté, cherchait sournoisement à; revoir Henriette, r — Serment d'amoureùxl pensaît-il , serment de jésuite!

Mais apprenant ^ue son rival, plus

teste et plus habile, Ta prévenu daUs le parjure, il jette des cris de colère, prend la plume et côiftinence le fameux litre de VÀne mort et ds la Femme guilloHnéè:

- Or Jules n'a pas la clairvoyance su-^ prôme. Heureusement pour son héroïne, heureusement pour la morale, tous les frais d'horreur de ce livre sont en pure perle. Le rêt>e brûlant de sa 'vingtième année (c'est ainsi qu'il s'exprime au s^jet de son œuvre) lui montre au réveil Henriette devenue la femme du peintre, sage, Adèle, vertueuse , mère de famille respectable, ayant à la fois l'estime de son mari, celle du monde et l'amour de ses enfants ^

^ 1 Une antre liérotne de ce livre existe encore. C'est rénorme soubrette da tliéâtre des Arts, ii Bonent

ÏO JULES JANIN.

i Queceei, messieurs les critiques, vqus çerve de leçon.

y^ La peur n'a jamais été de Tamour.

N^ vous trompez pas sur la nature de votre influence. Tout s'adresse à vos^ articles, et votre personne, croyez-le, n'est absolument pour rien dans la chose, î^arce qu'une pauvre femme a eu le tort d'être craintive, elle n'est pour cela ni démoralisée ni perdue.

- De toutes les prophéties de Jules, il

L'auteur l'a peinte dans l'Ane mort sous les traits de la bonne qui met sa maftresse à Ja porte. Cette habitude indécente de se venger des femmes dans leurs lécrits est commune k beaucoup de littérateurs de notre siècle. Si Jules a divulgué ses peines de cœur, en revanche il a crié sur les toits ses triomphes amou^ reux. Cela fait compensation; mais nous ne croyons pas que mademoiselle Georges soit très-Oattée de ces forfanteries.

JULES JANIN. 7t

ne reste qu'un méchant livré. Cet Isaïe l>oiteux a tréi)uché contre la rancune et s'est cassé le nez contre le mensonge.

Outre ce roman de V Ane mort, notre iiomme en a commis quelques autres; mais, si l'oubli du public équivaut au pardon, M. Janin peut dormir sans inquiétude.La Confession, cette guenille encyclopédique trouvée dans la garde-robe du vieil Arouet, jointe aux six volumes des Contes plus ou moins fantastiques et plus ou moins nouteatix, ne constituent pas un bagage d'écrivain très-pré- -cieux, môme si l'on y ajoute Un cceur pour deux amours et te Cheminas iraterse.

M. Nestor Roqueplan, qui sait son Janin sur le bout du doigt , affirme que

î» JULES lA^NUi.

t.leà Gaietés.de Toulouse eila fiMgiemê tfltampétre sont de petites coqqineriei littéraires, dontle souYenira moins duré que le papier et qui sont allées protester ^us le pilon isontre rindifférence publir que.\ ».

" ' Assez bon juge, quand il ne s'agit pas de musique, Nestor s'écrie quelque part, en s'ûdressant à Jules :

' ' I Jtilès Jânin, lors(ïué la littérature illttstrée ptït fljûssaoce, vendit aux lil^raires une mattitu4e 4'oèuvces de pacotille, dont les principales sont : les Catacombes, — un Hiver à Taris, — un Été à Paris, — •Suite 4e Manon Lesfiamt, -r h Q4teau des rois, ~» Voyage en. Italie, —. la Bretagne historique, — 'voyage de Paris A la mer, ~ Histoire de la littérature dramatique, etc., etc. Son résumé de C/^ risse HarlQwe est détestable; il a gâté Riphardson, 'comme Florian a gâté Cervantes. Le texte des Galefies de Versailles ti eu M . J&nip peur rédacteur.

JITLES JAIVIN. TS

. [uVoTM êtes iiD écrivain irréspla, impuiteant, et surtout frivole. Vous êtes a£fublé de deiw telles en imitation , vous secouez avec afFec-' tation.les falbalas pompçux d'une robe fanée, dont le tissu aux couleurs fausses ne se re:

hausse jamais* par un dessin pur et correct.

Votre phrase déchiquetée, frangée , éliminée, s'en va par morceaur. Ces incidences dont vous abusez et dont les bons écrivains ^ servent pour reposer le lecteur, deviennent entre vos mains des poteaux trompeurs pour l'égarer dans sa route. Quelquefois puni par vousmême et enfermé dans cette phrase sans issue, Vous bourdonnez à l'aventure pour en sortir, comme une guêpe contre une vitre : alors, vile les tirets, — vite une citation pour dégager M. Jauin qui se cogne le front contre les parois de son grand style! »

Pas trop bêle ! comme dit Figaro.

Nestor juge à la fois le critique et Técrivain. Son opiniofu sur Jules est en tous. points conforme à la nôtre et à celle

^4 iULESJANIK

du plus grand nombre. Nous citons toujours :

<c Votre attaque , lui dit-il , n'est jamais franche; le trait, à force d'être barbelé comme une arme chinoise , ne pénètre pas. Lutteur çans poignet, vous recourez au croc en jambe. — Bruit sans coup, — tonnerre sans foudre, — feu d'artifice mouillé, dont leà sojeils partent à l'aventure. Votre plume crache, étoile le papier et ne sait pas courir droit; votre phrase est incertaine et insoubise, elle marche au hasard et sans ordre, elle semble soustraite à votre volonté comme les membres d'un homme malade de la moelle épinière. Les mots abondent, le mot ne vient jamais. Quand on la dissèque, cette phrasé grassouillette, pouparde et vieillotte, on s*aperçoit que l'enveloppe ne recouvre pas un muscle , pas un ligament, pas une veine. »

Tout cela n'est que trop véritable, M , Janin, comme la plupart des critiques,

est une sorte d'eunuque littéraire. Privé de la puissance génératrice, il bercé quelquefois les enfants des autres; le plus souvent il les dévore.

. Sauvageon. sans culture, il pousse à tort et à travers des branches folles et des rameaux gourmands, sur lesquels on n'aperçoit jamais un bouton, jamais une fleur.

11 déteste les arbres fruitiers.

C'est un orfèvre qui n'emploie que le ehrysocale, un joaHlier qui ne monte que du strass.

Ses œuvres contiennent toutefois une chose excessivement remarquable : c'est l'épisode des Deux filles de Sëjan, dans Barnave,

W JULES JANIR

Par m^ilheur, ce diamant a été ciselé par Félix Pyat ^ .,

'^ Il est reconnu que Jules Janin, dans le livre, reste au-dessous du médiocre.- Jamais il n'a pu jeter le plan d'une scène de drame. Tous les genres lui glissent entre les doigts ; aucun ne se fixe sous sa plume. Il a voulu jadis à l'Athénée monter dans une chaire d'histoire ; mais cette chaire, qui était occupée par La Ilîirpe à la fin du dernier siècle, a influé sur la destinée de ce pauvre Iules.

ï Très-liés d'abord, Pyat et Jania se brouillèrent pour caiisè de dissidence politique. Un article du feuilletoniste des Débats sur Joseph Chénier provoqua de Ta part de Félii Pyat une réplique violente. Traduit deYant les tribunaux, cefuin^i fut condamné à deux ans de prison. La sentence frappait un peu le difTamateur et beaucoup le républicain.

TVLKS'.SkmK. TT

Gomme son devandcr, nous le verrons, quelque jour

Tomber de chute en chute au trône académique.

Triste consolalion! Là-bas aussi notre homme aura le fauteuil de La Harpe.

Janin reconnaît lui-même son impuisr sance; il se condamne à la critique à perpétuité.

son histoire des Débats, si nous pouvions la dire ici tout entière t ô les tours de passe^passe ! ô les subtilités, les variations, les sauts périlleux, la farine et l'habit de pierrot I .Quelle agilité 1 quelle prestesse ! quel merveilleux jarret pour la danse ! Jamais nuage qui passe, mouche qui vole, oiseau qui -chante, papillon qui suit le zéphyr ejt

79 JULES IaKIN:

femme qui babille li'ont eu plus de mo-^ bilité , plus de bourdonnements , plus de modulations diverses, plus de caprice et plus de langue. Il parle, il parle encore, il parle toujours. C*est un fleuve de mots , un torrent d'épithètes , un océan de phrases, tout cela ruisselle au hasard, tout cela se précipite, se heurte, se lève ou s'abaisse comme les flots dans la houle.

Le vent souffle. Iules écrit.

Ëole, ce dieii fantasque, est là près du critique, s'évertuant sur le papier même, excitant la légèreté de la plilme, enflant le ballon du paradoxe, appli-^ quant sa lèvre au sophisme pour len"fier outre mesure, et travaillant l'eau de savon de la période pour y faire naître

des.mllliers de huiles étincelantes, qui tourbillonnent en l'air et crèvent où elles peuvent.

C'est le spectacle le plus amusant qui soit au monde.

Dans ce tohu-bohu verbeux, dans ce fatras, dans ce tumulte, cherchez l'idée, vous la trouverez absente. Pàpillotage dé style, faux éclat, citations puériles, répétition systématique des mots, phébus ridicules et redondances éternelles, voilà tout Janin. Le quart d'une idée lui suffit pour accoucher d'un feuilleton de . douze colonnes.

Et le chapitre des âneries, juste ciel !

oserons-nous l'aborder?

Ce malheureux critique ne sait rien,

et sa prétention de tout savoir lui dicte ies choses les plus désopilantes.

S'il aborde Thistoire, il prétend que Charlemagne et ses hauts barons assistaient à la première croisade ; ou bieft il s'élève contre ce tyran de Louis XI qui a eu l'infamie de persécuter l'amant .d'Héloïse; ou mieux encore il arrache du front de Villars une branche de laurier pour la donner à Catinat, soutenant mordicus que celui-ci a gagné la bataille de Denain.

Ailleurs il réforme la carie de France et déclare que Marseille est le chef-lieu du département des Bouches-du-Rhône, que Smyrne est une île et que N^pd- Jéôja, à son retour de l'île d'Elbe, a dé-

barque sur le champ de bataille de Cannes.

: Mais c'est en histoire naturelle surtout que Jules est de première force : il nomme pompeusement le homard le cardinal dès mers.

Scandalisé de la métaphore, Chevet a prié le critique de vouloir bien passer devant son étalage, afin d'examiner une fois pour toutes un de ces cardinaux avant son entrée dans le court-bouillon.

Vous croyez peut-être que le critique écoute attentivement au théâtre les pièces dont il est chargé de rendre compte?

Ah ! bien oui 1 ses yeux ne se tournent même pas vers la scène, et le temps de la représentation se passe en baguenaudes. Janin rit, plaisante, chantonne,

lorgne les dames, 5e promène dans les couloirs ou dans le foyer. Le lendemain, il dira que Samson joue le principal rôle quand c'est Provost. Il confondra le jeune premier avec le père noble, la soubrette avec l'ingénue, la grande co-, quette avec la duègne, Grassot avec Hyacinthe, Arnal avec Robert, mademoiselle Page avec madame Guillemin.

Toutes les balourdises qui lui viennent sous la plume, il les écrit intrépidement.

Pourvu que la copie soit prête à l'heure, peu lui iinporte le reste.

En voulez-vous un exemple?

D'après M. Janin, le Dîner de Mode* loti * auraitété joué pour la première fois au Palais-Royal, en 1812; Minette aurait

1 Voir le fettilleton des Débats du 2 octobre dernier .

JULES JANIN. te

créé le rôle et donné dans ce vaudeville les preuves d'un prodigieux talent. Quatre colonnes entières sont consacrées à l'éloge du talent de Minelte. Or, Minette n'a jamais quitté le théâtre de la rue de Chartres; elle n'a paru à aucune époque ni sur les planches du Palais-Royal ni sur les planches des Variétés, el c'est madame Elomire qui a créé le rôle de Madelon. Qu'en dites-vous? Une simple recherche aurait suffi à cet étrange critique pour ne pas commettre des erreurs aussi flagrantes *; mais pourquoi

^ Dans le même feuilleton, Janin prétend qae Desao.gier était un homme sage, rangé, paisible ; c'était un viveur intrépide. U affirme que Minette, au début de sa carrière, était dans Tindigeuce; elle a continuellement roulé sur Tor. On Ta vue, dans ces derniers temps, mourir millionnaire.

84 JULES JAMN.

se déranger? Le robinet coule, les Débats attendent, et ce bon public gobe ioutes les bourdes.

Voilà le système-Janin.

Le laisser-aller de sa plume lui a causé bien des tracasseries, bien des querelles, bien des déboires. On a plus d'une fois arraché la batte de cet arlequin littéraire pour la lui briser sur les épaules. Mais qu'importe? il danse toujours.

Au mois d'octobre 1844, notre homme fie marie, et, le scnr de ses noces, au lieu de prendre la direction de la chambre nuptiale, il s'enferme dans son cabinet .pour écrire un feuilleton. De quoi vat-il parler aux lecteurs? De théâlrc? Non.

De son mariage? Oui.

C'est la pièce nouvelle de la semaine.

« D'abord ce sera comme une stupeur générale. Quoi donc? Il est marié '^ Lui-même?

A son âge? C'est un homme mort. Que vail devenir, juste ciel! —Et de celte jeune fille, que va-t-il faire? Il en fera une bohé^ mienne, tout comme il est bohémien 1 »

Ce bel exorde achevé, Jules raconte

les obstacles sans nombre qu'il a dû

vaincre pour arriver au conjungo. Quel

mélier que celui de prendre femme I

que derebuffades il faut essuyer, grand

Dieu!

a Avi9ez-vous de demander en mariage le premier visage pelé et tondu que vous aurez rencontré grognant sourdement dans un coin , Faites une question indirecte sur la dernière lille à marier, rougeaude et mal dégro.ssie, qui vons aura fait les plus vives agaceries du monde. — Touchez là, vous n'aurez pas ma fille. >

En vérité, les pères sont bien absurdes. Pauvre critique! le voyez-vous, Jiumble, patient, infatigable, cherchant une femme, comme Diogène. cherchait un homme?

Seulement , le gaillard la cherchait peut-être sans lanterne.

bonheur î il la trouve enfin I tout s'arrange, le contrat va se signer. Chateaubriand écrit à Jules : « Je ne vous bénis pas, parce que tout ce que j'ai béni est tombé. » Mais l'archevêque, qui n'a pas les mêmes raisons que l'auteur des Martyrs « envoie à l'heureux futur sa bénédiction et ses prières. »

« EUe alors tremblante , étonnée de tant de suffrages partis de si haut, regardait timidement autour d'eUe. Son limpide et chaste re-

JULES lANIN. 8r

gard devenait plus hardi et semblait dire :

Vous voyez bien que j'avais raison l—Gepen?

dant réglise était prête , Tautel était paré, la Ibule était grande; on n'attendait plus que la jeune fiancée. Elle a paru enfin i On Ta vue telle qu'elle est, jeune, belle, souriante, sin« cère. On n'est pas plus toucbante, on n'est pas plus modeste et plus calme... — Quoi donc, cette petite main blanche et nette, cette grâce accomplie, la sérénité de ce beau visage, cette belle créature, tout cela pour un écrivain, pour...»

Mais taisez-vous donc, indiscret époux!

le Natiofial prête l'oreille. Pourquoi bavarder ainsi en plein feuilleton?

Là, voyez, il est trop lard !

On a pris note de vos aveux, on se moque de vos confidences, et M. Rollc taille sa plume. Ahl Janin 1 Janini voici que vous n'êtes plus à la noce, mon cherl Écoutez plutôt :

œ JULES JAMN".

« Permetlez-nJoi, monsiair, de mêler 4SW8 félicitations aux félicitations que vous vou€ adressez a vous -même et de mettre mon humble grain d ^encens dans- iUmmense cassolette que vous brûlez pour votre propre usage — En fia vous êtes marié! Il n^y a plus de ohl ni de comment? ni de ahl qui tienne; ^il faut que Tuaivers se remette de sa stupeur et en prenne son parti. -^ Votre feuilleton conjugal, daté de Saint-Sulptce et écrit sur l'autel, vous Tavez cbaritableitient intitulé le Mariage du criti^ que et non pas d*un tritique. Comme un autre a dit : L'État c'est moi! vous vous écriez modestement : Le Critique c'est moi ! Grand merci, monsieur! 11 résulte de cette incarnation de Tesprit, du talent et du crédit de tous les critiques en un seul que, depuis huit jours, nous sommes tous mariés en votre personne. C'est un charmant cadeau que vous nous faites là, monsieur, si j'en crois le prospectus de la mariée, que vous avez fait tirer à dix mille exemplaires. — Que vous êtes un mari généreux, monsieur! J'en connais, et plus d'un, qui gardent leurs femmes avec le

soin vigilant du dragon desHêspérides. Vous, monsieur, du premier coup, vous faites im^primer, timbrer, mettre sous bande et distribuer votre femme à Paris et dans la banlieue. Cette publication ne peut manquer de vous attirer de nombreux souscripteurs. — P. Si L'Europe attend avec impatience les jappe^ ments de la jeune famille que vous lui annoncez . »

Janin ne répondit pas, il était écrasé sous le ridicule.

Peu de temps après, il fut obligé de soutenir une polémique terrible avec l'auteur des Demoiselles de Saint-Cyr, Du haut de sa montagne d'orgueil , Alexandre Dumas fit descendre des rochers sur la tête de Janin, pour le punir d'avoir critiqué sa pièce. Il le traita de Fréron, d'ignorant, il osa presque l'appeler vipère.

« Vous mordez tout le monde, lai ditrll..

Ne pouvant mordre notre grand poète dans le journal des Débats (la chose vous étant interdile par autorité supérieure) , vous avez été Tattendre dans quelque feuilleton obscur de quelque journal ignoré, pour le mordillonner lorsqu'il passait, espérant que, s'il ne mourait pas de la blessure, il mourrait du venin ^n

Damas, en outre, prouva victorieusement que Jules n'avait pas été capable, en trois mois, d'écrire un seul acte de la Tour de Nesle *.

Notre infortuné critique ne s'est plus relevé depuis ces deux échecs. Roque-

ï Presse du 30 juitlet 1843.

* Les plaisanteries et les attaques de Dumas ne sont pas toujours marquées au coin du bon goât. Ainsi, dans ses Mémoires, il raeonti que Harel élevait nn cochon dans l'appartement de mademoiselle Georges, et que l'animal, au bout de six semaines, pesait vingt livres de plus que lanin.

JUhT.S JANIN, 91

plan IuLa donné le dernier coup de massue. Vraiment c'était fort inutile.

Janifi se prosterne, il est à terre, il fait son meâ culpâ. Le diable arrive au bout de son rouleau, la vieillesse frappe à sa porte ; il endosse un froc d'ermite et devient bon apôtre.

Si vous le coudoyez, il vous ùie son chapeau. .4

Plus de fierté, plus de manières hautaines. Il s'attable tous les soirs au café Véron, pousse le double-six avec le premier venu, et ne sort que pour aller babiller'-jusqu'à minuit chez la marchande de tabac du boulevard des Italiens.

Il ne veut plus avoir que des amis ; il cherche des affections et des dévouements. Tout ce qu'il a démoli depuis

99 IULES* JANtM.

vingt ou trente années, il s'efforce de Iç reconstruire.

Cette conversion nous touche.

Nous en sommes presque au regret d'avoir été véridique. Les torts d'autrefois sont rachetés par les vertus présentes.

Néanmoins, de temps à autre, les anciennes habitudes reparaissent, et le vieux loup de la critifue montre encore lés dents; mais c'est un simple oubli, uue distraction passagère. Il se frappe la poitrine de plus belle, et pleure toutes les brebis qu'il a mangées.

Pourvu que ce ne soient pas les krmes du crocodile I .

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