‹ Jules JaninChapitre 3 sur 3 · GUSTAVE HAVARD. ÉDITEUR · texte numérisé non relu

GUSTAVE HAVARD. ÉDITEUR

BOaLKYAAO DE SÉBA8T0P0L

rive (aBcbe L'AatMir M réditMur m réMmani tooi droits d« tn'néaMem

k U. EUGÈNE SUE

Paris, 6 octobre 1855.

Monsieur et grand Soculiste,

Vous avez emprunté les colonnes d'une gazette savoyarde pour y insérer, au sujet de votre biographie» une

réfutation très- violente, si J'en crois les bruits qui circulent.

11 est fâcheux que cet article, signé de vous, n^ §oit point encore entre mes mains. J'aurais eu grand plaisir, je vous le jure, à le communiquer à mes lecteurs.

Toutefois, ils n'y perdront rien pour atteadf^.

Puisque le^ journaux où vous daignez me combattre ne peuvent passer la fnHSdioFQ, ûi SQ liH)iiii9r:a Jmn à Ghand)écy, Qiii Mm q^A<^f^ cintre ^Q de^. États misieê^ UQ bwnô^

FBANGIS yf^\. ^

hommei aniidesi^incs4octi;ifij^,qui

téricusement el ao^3 ea^eloppe,. vo3 ligfies; agressives , afin que je pliasse en prendre connaisssyice.

le compte même^ \ feut Tai^ottsc, sur le présent avis, pouir obtenir pliws sûrement et plus vite Tajctiob dctoljl ^st question.

Mais, entre nous, t^ main sor )a conscience, quel peut être, mon^uv, le sijyQt, à^ votre colère et dç^ vos plaintes?

< FBANCIS WëY.

. Pensiez-vous que j'allais citer vos livres comme des modèles de bon goût et de beau style?

Me jugiez*vous assez timide,* ou assez indifférent aux intérêts de la morale, au repos de la France, pour ne pas attaquer vos funestes et déplorables œuvres?

De telles illusions ne pouvaient, sous aucun prétexte, vous traverser Tesprit.

Alors, pourquoi me répondre?

Est-ce pour démentir des faits ? Je prouverai l'authenticité de tous ceux

que votre biographie renferme. Estce pour établir la sincérité de vos convictions? Hélas! vous n'y arriverez point! Votre existence tout entière est là, derrière vous, comme un rocher qui vous écrase.

Il me faut cet article savoyard, il me le faut à tout prix.

Mes lecteurs sont en éveil, il n'y a plus à s*en dédire.

Comment se fait-il, monsieur, que vous n'ayez pas eu le <y)uragcf de me l'envoyer vous-même?

10 FRÂ.I9CIS WfiY.

Prenez gacdel on djj;a q/i^ vQq^ craigueil^ riposte.

Depuis quinze jours et phis, j'ai écrit une lettre fort pressante au rédacteur en chef de la Gazette de Savoie, pour obtenir de lui ie texte ie votre réfutation.

Nécessairemeftt il eu ^ connaissance.

Lui commandez-vous de faire le mort et de ne pas accéder à ma re- ((aète?

Voua le voyoz , je joitp qçirles sur table.

Il seo^it ifop curieux, cfue yom eussiez la prétention dô i9Q oa^h^ ks tôtres, et de me réfuter à la sourdine, à cinq' ou. six cents kilomètres de distance.

Même en écartant le roi, par principe, vous gagneriez trop aisément la partie.

Soyez bien convaincu, monsieur et grand socialiste, de la résolution ferme, tenace, inébranlable, que j'ai prise de longue date, et à laquelle je ne renonce pas, de démasquer tous les apôtres du mensonge, et de ne ja-

mais leur laisser le dernier mot, quoi qu il m'en coûte.

^ EOGÈNE DE MmUGOURT.

Inexorable devant les positions dues au charlatanisme, devant les fausses gloires, élal)lies sur l'exploitation ou sur de lâches manœuvres politiques, nous aimons à chercher le vrai talent dans l'ombre ou dans Iç * silence du travail.

S'il nous est d<mné parfois d'attirer k

il m^CAS WEt.

regard sur des hommes qui ont dédaigné de battre eux-mêmes la caisse à leur bénéfice, et si nous arrivons à leur gagner la sympathie de nos lecteurs, nous sommes heureux d'une action qui fait dire de nous:

a 11 critique ceux qu*il pourrait craindre; il ne loue que ceux (pi^^û stime. »

Plus ou moins applicables à un certain nombre de nos Contemporains^ ces réflexions le sont tout à fait au littérateur sur lequel notts appelons aujourd'hui Tal-.

tëùtiôn.

f fdnois W^ Bst d^origilie aUeidandfe.

Son bisaïeul, boui^eslre d'une ville ' du Pdlatioat) fot banni à la ^te de l'en-

t^ftAHClS WEY. l5

ftépiisè Aé Loàvois. II chercha refuge «n Fraftce. Aocdmpagné de piliisieurs -de ses parents, il vint s'établir dans la capitale de la Frandie-Comté.

Le eomiherce avec les Indes enrichit bientôt celtefaàuHe.

Peu de temps avant 89, le grand-père de Francis, victime de la sotte jalousie du parlemetit bisontm, et menacé dc'peràre en dernier ressort un procès rttifteui, recourt à l'intervention royate. M. de Malesherbes lui bbâot Ulie audience de Louis XVI.

Infirmant d'an trait déplume rarrêt de la cour, le monarque fit triompher le bon droit.

Mais bientôt le pillage révalutionbaire absorba ce que n'avait pa saisir la chicane.

Le chef de la maison Wey fut dépouillé de ses biens et jeté dans les cachots. Un des oncles de Francis et son grand-père maternel périrent sous la hache de la Terreur.

Au retour des émigrés, la famille ne conservait {dus que de médiocres débris de son ancienne q)ulence. Elle n'en rouvrit pas moins son salon, et Francis enfant put entrevoir, dans le cercle intime de sa grand'mère, quelque chose du ton charmant du dix-huitième siècle.

Gela contribua, comme on peut ie

FftANClS WEY. n

croire, à entraîner ses aspirations et ses goûts hors de la sphère des idées commerciales.

Il naquit à Besançon le 12 aoât 1812.

A l'âge de trois ans, il fut sauvé des roues d'une voiture qui allait Técraser par rillustre sœur Marthe Biget, cette héroïne chrétienne, décorée d'une foule d'ordres sous l'Empire, et à laquelle lestois légitimes, à leur retour, accordèrent la droit de grâce.

Le hasard donna pour maître d'écriture à Tenfant une sorte de Galigula pédagogi- (|uc, nommé le père Voinin, qui eut succesfivement sous son impitoyable férule le père de Francis d'abord, puis Francis iui-

18 FBANCIS WEY.

même, et, entre ces deux générations,

Charles Nodier.

Celui-ci, plus tard, observant la ressemblance de récriture de son jeune compatriote avec la sienne, s'écria :

— Bravo! Le père Voinin m'a souvent... trop souvent donné des verges.

Mais, en revanche, il me rend aujourd'hui, sans }e savoir, un fier service !

On était alors possédé de la manie des autographes.

Francis confectionna tous ceux qu'on demandait au célèbre académicien.

Notre héros fut envoyé au collège de

Polij^ny, petite ville assez pittoresque du Jura.

Le système d'édilcation de cet établissement fantastique était assez baroque pour être résumé en quelques lignes.

Administré par des abbés, le pensionnat avait pour proviseur un jeune prêtre, qui, ne pouvant se consoler de ne point être colonel de cavalerie, tâchait de se faire illusion à cet égard.

Il disait la messe en bottes à l'écuyère et courait à cheval comme un centaure.

Parfois il lui prenait fantaisie de conduire son armée de collégiens dans les montagnes. On préparait des fourgons, e tout s*ébranlait.

ÎO FRANCIS WEY.

Une musique militaire précédait le cortège.

Ëperonnant sa monture, le proviseub trottait à côté comme un chef de brigade.

Il avait donné Tordre, avant le départ, de dessiner avec du fusain de magnifiques moustaches sous la lèvre de chaque écolier.

Cœur ardent, esprit gracieux, mais original à Texcès, Tabbé Reffay de Sujignan professait un mépris superbe pour les études classiques.

S'agissait-il de poésie, notre provi.eur envoyait paître Racine fds, et même Racine p^e.

Il menait ses élèves, une belle nuit, par

FRANCIS WEY. 2l

uii défilé sombre, en face des Alpes et du Mont-Blanc. Tout était combiné pour arriver à l'heure où les premiers rayons du soleil perçaient les blanches vapeurs des lacs.

Chacun se mettait à genoux; on entamait la prière, et Tabbé la couronnait par un beau discours.

Une fois, il éprouva le besoin de donner à ses élèves une maison de campagne.

H acheta donc une sorte de ravin, un bois, des prés, le tout au revers d'une roche, et dominé par une masure à nicher des vautours. Ce terrain une fois acquis, et à très-bon compte, vu qu'on le jugeait impraticable, il donna trois mois de congé

à ses élèves, pour créer des terrasses et rebâtir la maison.

L'Université grondait, mais elle n'empêchait rien.

Du reste, aussitôt qu'on annonçait l'arrivée des inspecteurs, Tabbé se présentait dans les classes, rappelait aux élèves tout ce qu'il avait fait pour les rendre heureux, et leur demandait, en retour, deux ou trois semaines de travail acharné pour sauver l'honneur de l'établissement.

La reconnaissance enfantait de^ pro* diges. ♦

Après sept ou huit ans de cette cdiicalion aventureuse, Francis Wey se trouvait

tout juste de force à entrer en cinquième dans un collège royal.

Or il venait de terminer sa seconde.

Comme il dénichait assez bien les aigles, appliquait le coup de poing avec précision, vidait d'un seul trait une bou.teille, el bâtissait proprement un pan de mur, il croyait n'avoir plus rien à apprendre.

Sa famille, qui n'était pas d'humeur ^ laisser, faute d'hoirs mâles, s'éteindre une dynastie commerciale, âgée de plus de cent ans, le condamna tout aussitôt \ ali* gner des chiffres.

Notre ^sauvage élève de Poligny, cloîtré dans la fabrique paternelle, regretta se?

années de bohème.

Échappant quelquefois à son esclavage, il courait chercher Tombre des forets ou la solitude des rochers. L'aspect de la nature avait pour lui des charmes indicibles.

Par malheur, on ne lui permettait pas de la contempler souvent.

Quinze mois s'écoulèrent de la sorte, mais si lents et si tristes, que la santé du jeune homme s'altéra.

Chaque jour il s'effrayait de plus en plus du vide cteusé dans son âme par la carrière qu'on lui avait choisie. Prenait-il un livre, écoutait-il de la musique, ébauchait-il un dessin, la tristesse s'envolait comme par enchantement.

Francis comprenait qu'on fût prêtre,

soldat, magistrat, professeur et même brigand romantique, à la façon de Charles Morr ou des paladins de l'Arioste.

Hais l'idéô dé s'atrophier entre une copie de lettre et des machines lui donnait la fièvre.

Envoyé à Paris, en novembre 1830, afin de concourir pour l'École centrale des manufactures, il résolut de se soustraire à des projets de famille diamétralement en opposition avec ses rêves poétiques.

Le séjour de la capitale attisait en lui la soif ardente des occupations intellectuelles, sans toutefois lui inspirer encore Taudacieuse ambition de chercher une place parmi ces esprits d*éhle, qu'il entrevoyait

comme des demi-dieux sur les cimes d'un Parnasse inaccessible.

En ce temps-là ilorissait une jeunesse qui prenait, en hiver, dès après midi, la queue des Italiens, avec un morceau de pain dans sa poche pour l'heure du dîner.

Grâce à Targent qu'il dérobait à ses repas, Francis entendit les chefs-d'œuvre de Mozart, de Gluck, d'Haydn, de Beethoven, de Rossini et de Meyerbeer.

Il sortait des Bouffes ou de l'Opéra la tête meublée de la partition ; il la répétait, en errant le long des rues désertes, ne dormait pas afin de mieux la retenir, et la chantait, le lendemain, paroles et musique, u ses camarades de TÉcoIe centrale,

Peu (Vécrj vains modçrues ont une éducation musicale supérieure à la sienne.

A vingt ans, Francis ignorait jusqu'à r existence du métier littéraire.

Classant le goût d'écrire parmi les traditions perdues de l'ancien régime et les nobles distractions d'une société morte, il ne connaissiût que de vieux livres. Jamais ii n'avait ouï parler de Victor Hugo, et il pensait que Nodier, dont les jeunes êtudiauts vantaient les bals joyeux ^ était un coij^eiller d'État.

Mais, en dépit de son ignorance, il ûîiit par éf^rifQ d'insjtinct, comme fleurissent les ^rbres, quand le soleil les échaufle et quand la sève a monté.

ï<t FRANCIS WET.

Le choléra de 1852 amena le licenciement de FËcoIe centrale.

Francis alla passer quelques mois en Touraine chez un de ses cousins, M. Racot de Romand.

Il trouva là des conseils et des livres^ des traditions et des exemples.

Contemplant les vieux châteaux, disséminés sur les rives de la Loire et du Cher, il eut une première intuition de Tart et de la légende, et regagna la capitale avec un manuscrit en poche.

Hais comment arrivera-t-il à obtenir pour son œuvre les honneurs de la publicité?

FRANCIS WET. ÎD

Quelques amis lui donneat l'adresse de Mécène.

En 1832, Mécène habitait une chambre garnie sous les combles du Palais- Royal.

Par saint Jacques! il fallait le voir, coiffé de la casquette de Buridan, peigné en grève, et vêtu d'un triomphant pourpoint de velours de coton !

Mécène s'appelait Achille Ricourt.

Il était entouré d'une cohorte déjeunes écrivains, qui rédigeaient avec lui VArliste.

— Voyons, parle, enfant. Que veux-tu de nous? demanda-t-il à Wey, tout ahuri

30 Francis WEt.

de se trouver soudainement au nriilieii

d'une société de Faspect le pliis moyen

âge.

On vit qu'il s'agissait d'une démande d'insertion dans le journal.

Mécène campa l'aspirant sur un tabouret trop haut, prit le mnnuscrit, entama la lecture avec une gravité burlesque, e.*.

la mystification commença.

Le malheureux Francis était sur les épines.

Chacun jetait son lardoii sous forme de louange excessive.

Un de ces grands littéiateurs surtout, visage plein de bouffissure et de malice,

PtlANCÏS WEY. m

houspillait le patient avec persistance.

— Janin, disait Ricourt, ne troiivcsriu pas qu'il y a du Balzac là-dedans?

— Du Balzac? répondait l'autre; ah!

mon cher, c'est bien pis !

— Tu as l'accent de Nodier, dit Ricourt à Francis; tu dois être de Besançon. Connais-tu Charles Fourier * ?

— Sa grand'mère et une de mes tantes étaient cousines, répondit notre héros avec candeur.

Et Janin de s'écrier :

« Monsieur, je sais bâtard de votre apothicaire ! » Parmi ces illustres Gaudissarts de la

' Le grand prêtre da phalanstère était lui-mêirie Franc-Comtois. . *

littérature romantique se prélassait Gustave Planche.

Francis le vit quitter son siège et se promener, d'un bout de la chambre à l'autre, avec une impatience nerveuse, écrasant sous le poids d'une pantomime expressive notre malheureux novice littéraire, qui songeait sérieusement à prendre la fuite et à laisser entre les mains de Ricourt le corps du délit.

Mais il fut retenu par ces paroles solennelles de Mécène :

— Ta machine est exécrable, et nous serons obligés de passer la nuit à la remettre sur pied. N'importe, elle passera !

Deux jours après^ V Artiste imprimait

FRANCIS WEY. 3ï

celte machine, sans y changer un seuS mot.

Ce premier triomphe, semé de déboires, décida de l'avenir de Francis Wey.

Son père eut beau lui intimer Tordre de quitter Paris, sa vocation lui avait coûté trop de peine à trouver, pour qu'il y renonçât. Il ne se sentit pas le courage de lobélssance.

Besançon lui coupa les vivres.

Ici commence pour lui, comme pour tant d'autres, une période inouïe de luttes^ de travail et de misère.

Logé dans un galetas, au bout de la rue de Cléry, Tinlrépide jeune homme sq

IhTe au travail nuit et jour, prenant à la fois connaissance des auteurs classiques et des écrivains modernes. Il travaille au lit, afin d'économiser le bois, et broche, pour vivre, quelques articles, destinés à un obscur recueil, intitulé la Dominicale, où il publie une série de monographies sur les paroisses de Paris.

Wey rencontre là souvent un confrère, plus novice que lui peut-être encore, et plus pauvre.

ils se partagent les rares écus de la D(h miniàde.

Sans se connaître autrement que de vue, ils discutent avec frénésie des fioints de c<!>âtrûverse l'êli^euse, et se poussent

des bottes théologiques extrêmement rudes.

Dix ans plus tard, la première fois que Francis Wey et Granier de Gassagnac s aperçurent dans le monde, ils s'écrièrent ensemble :

— Tiens î c'était donc vous ?

Fier jusqu'à la démence, Francis écrivait à sa famille qu il était heureux. On attendait pour le secourir qu'il avouât sa détresse.

Le veau gras en province ou la vache enragée à Paris, on ne sortait pas de ce dilemme.

Sans argent et presque sans pain, le

jeune homme eut Théroîsme de contiuuer deux ans celle vie de Iravail.

Il prit ses degrés de licence, fit tous les frais de ses examens, et fut reçu élève pensionnaire à r École des chartes, en même temps qu* Eugène de Sladler, son collègue actuel à Tinspection générale des archives.

Sous le ministère de M. de Persigny, Francis Wey accepta cet emploi, pour lequel il a de surprenantes aptitudes.

Eugène de Sladler et lui remplissent une mission fort sérieuse pour les lettres. Us surveillent et dirigent le classement des ai"chives départementales, communales el hospitalières. Le gouvernement fait exécuter, par toute la France, des in-

veiitnires uniformes, d'après une méthode quils ont établie*.

Dès le commencement de i 835, notre (jéros avait éprouvé le désir de connaître deux de ses compatriotes, qu'il admirait de loin, et dont il dévorait les œuvres, Victor Uugo et Charles Nodier,

L'auteur de la Fée aux Miettes avait une telle renommée de bonhomie, que Francis dirigea d'abord ses psis de ce côté.

Un soir donc, il se rendit à la bibliothèque de l'Arsenal, s'annonçant comme

* M. Fortoul, ministre de rinstraction pabliqae, vient tout récemment de nommer Francis Wey meiAbre du Comité de la Langae, de rflistoire et des Arts de la France.

S8 rRANOlS WEY.

lin Bisontin de la connaissance de Charles Weiss, Tami du poëte.

Ce fut ainsi qu'il pénétra dans ce salon, où l'on possédait si bien l'art de délier les langues et de persuader aux étrangers qu ils étaient pourvus de tout l'esprit dont on les éblouissait.

A l'arrivée de Francis, Nodier devisait avec sa famille réunie.

Le jeune Franc-Comtois reçut le plus aimable accueil.

Il était là, babillant depuis trois heures au coin du feu, lorsque le maître de la maison s'avisa tout à coup de lui demander:

— Ça, mon cher ami, comment vous appelez-vous?

La question provoqua une hilarité gênémie ; mais tout s'arrangea pour le mieqx.

Francis apprit que son père et le bon aca* démicien étfii^nt amis <i[*enfance.

— Je lisais jadis mes premiers essais à votre grand-père, lui dit Nodier. Je lu} ai servi de bâton de vieillesse ; vous serez le mien.

Charles Nodier se proclamait le chef des indépendants de la littérature.

Toujours il resta fidèlQ à ce rôle. Il ac« cueillit les romantiques en qualité d^e rebelles, et, sur ce point, l'école classique lui garda pei-pétuellement rancune.

Quant à l'autre école, qui ne put réussir i fajre du peëte ni un séide, ni un enifiou-

40 PRANflS WEY.

siasle aveugle, elle se souvint mieux de

quelques boutades ironiques échappées à

l'humoriste après la victoire, que des serr

vices rendus par l'écrivain à la veille du

xx>mbat.

Cette répugnance à parquer sa pensée dans un bercail littéraire tient sans doute à la sauvagerie du caractère franc-com-

EUe contribua longtemps à isoler Nodier, et nous voyons que, depuis, elle a laissé Francis Wej dans une position analogue. Aucun clan ne peut, à bon droit, revendiquer deux auteurs, absolument dédaigneux de tout, hormis de la forme.

Pour justifier sa paresse, le célèbre bi-

PRÂNCIS WEY. if

bliotbécaire improvisait une véritable doctrine philosophique.

n soutint, bien avant Louis Lherminier, que les paresseux sont la réserve de la France

Mais, tout en isolant le poëte, son individualisme lui a permis de frayer avec toutes les sectes, de coudoyer toutes les coteries, de flâner sur tous les terrains, d'écouter aux portes de toutes les écoles, et ces communions blanches à travers tous les cultes, où fut convié Francis à l'heure des débuts, exerça sur son esprit et sur ses idées ime action légèrement dissolvante.

En effet, la société de TArsenal rassemblait les éléments les plus disparates.

4i FRANCIS WEY.

L*esprit y régnait à Tétat de maladie

aiguë. ' ,

Sous ce prétexte, la politique, les tartines parlementaires et ceux qui les pétrissaient étaient bannis de la maison. Les ennuyeux passaient au second plan, fus- t sent-ils pairs de France, académiciens, ou même millionnaires.

Dans les premières années du règne de Louis-Philippe, on rencontrait sur ce terrain neutre le» gens les plus (^>posés'par la direction de leurs idées.

C'étaient Ballancbe et Jouffroj avec le phalanstérien Considérant; le royaliste Michaud avecTastronome Mauvais, qui rêvait la république ; Frédéric et Jean-Bap(iste

Francis wey. 48

Soulié, que Ton a fait si souvent frères, et qui se connaissaient à peine ; Tun (le Soulié gauche), attaché au Courrier-Français, l'autre (le Soulié droit), promettant des articles à la Quotidienne.

Bordelais spirituel et grand diseur de bons niots^ Jean-Baptiste n'avait qu'une antipathie, M. Dupin aîné.

Un jour, il termina une tirade contre lui par' ces mots, articulés avec flegme :

— EnOn, je le verrais se noyer, que je ne lui oflriraisTpas un verre d*eau !

On lui savait à Paris un ancien condisciple, qui pasâa, un beau jour, de vie,5 trépas, et Ton crut devoir prendre quelques

U ïttANClS WEY.

précautions pour lui annoncer la mort de ce camarade, qui se nommait Persil.

— Il aura mangé du perroquet, répon dit tranquillement Jean-Baptiste.

Au nombre des plus assidus visiteurs de TAi^enal, il faut signaler aussi Alfred de Musset et Dupaty, Amaury Duval et Delacroix, Gigoux et Dauzat.

Les contrastes abondaient.

Dupaty, à cette époque, entrait à l'Académie, de préférence à Victor Huiro.

Charles Nodier lui-même avait vu passer avant lui M. Dupin aîné et H. Jay.

Ne; pas confondre avec Tinventeur du Jayotype.

Sans barbe encore et déjà célèbre, Vie-.

tor Hugo comptait parmi les intimes du cercle. Il accompagnait la famille Nodier, quand on allait à Yiiltcennes ou à Meudon dîner à la guinguette.

Le grand poêle avait Fair si jeune, qu'un jour, arrêté par des gendarmes, il se vit menacé de la prison, s*il n'ôtait de sa boutoimière un ruban rouge, dont le port est interdit aux collégiens.

Victor avah aggravé la situation, en soutenant avec une certaine vivacité ses droits, qui semblaient chimériques.

Il fallut le témoignage de Nodier pour convaincre les gendarmes et tirer d'affaire Teufant sublime.

40 FKANCIS WEl.

C'était, du reste, un enfant d'uu fort bel appétit.

La première fois qu'il dîna chez le bibliothécaire académicien, il se comporta en si bon convive, que madame Nodier lui adressa des félicitations.

— Oh ! madame, dit le jeune homme avec candeur, je me gênais un peu ; mais je mangerai bien plus quand je vous connaîtrai davantage !

 TArsenal, on caasait, on lisait des vers, on dansait, on chantait au piano.

Hais, soit qu'on fût à Témotion des mélodies, au quadrille, à la lecture, au jeu, ou à la médisance, qui allait grand train, dès que Nodier se rapprochait d'un groupe

et prenait la parole, tout était interrompu.

Le cercle se grossissait autour de ce délicieux conteur, et le silence devenait profond.

Chacun retenait son souffle pour ne rien perdre de Fexquise harmonie de ses discours, et les heures passaient inaperçues, jusqu'au moment où une bassinoire, emmanchée d'une servante, traversait s^ms cérémonie le salon, et où madame Nodier, armée d un bougeoir, articulait avec une autorité magistrale :

— Allons, Titi, le lit est chauffé; tu diras le reste dimanche prochain.

Narquois, mais docile, Titi se levait, parcourait de son œil bleu le cercle atten-

tif encore, laissait tomber quelques mots charmants, donnait sa main souple et mai gre à qui voulait la prendre, et disparaissait.

Pendant dix ans, Francis Wey hanta cette heureuse maison. Nodier l'avait pris en amitié fort vive et le dirigeait dans ses études.

Chez l'auteur de Trilby, notre héros, cédant à la force de l'exemple, ne pouvait manquer de devenir bibliomane.

Ayant à peine de quoi dîner, il achetait des livres chez Techner, et Techuer lui faisait crédit sur sa bonne mine. Cela dura jusqu'à concurrence d'une somme de trois cents francs, que le bouquiniste, un beau

matin, réclama tout à coup à Francis, dans un billet plein de politesse.

Cons( iencieux et probe comme un vrai Franc-Comtois qu'il est, Wey court chez Teçhner.

— Je n'ai pas d'argent, lui dit-il d'un air contrit. La littérature persiste à ne m'en point donner.

— Mais votre bmille?

— Hélas! elle &it comme la littérature!

— Diable I murmure entre ses dents le

— Écoutez, dit Francis, trouvez-moi une place... n'importe laquelle. Je suis

«0^ FlIAIfCÏS WBT.

prêt à scier du bois, à &ire des coraoussions, que sais-je?... tout ce qu'il vous plaira, pourvu que je conserve mes livres et que je gagne de quoi vous payer.

Notre libraire le prend au mot.

Il Texpédie avec une lettre de recommandation chez Aimé Martin, auteur illustre de la génération passée.

Francis trouve celui-ci vêtu d'une splendide robe de chambre et coiffé d'un foulard jaune,

— C'est à merveille, lui dit ce galant /iomme après avoir lu la lettre. Techner vous recommande; je vous prends à mou service. Ayez soin demain, en arrivant.

FRANCIS WBT. 81

de ranger toutes ces paperasses et de balayer proprement mon cabinet.

Wey s'incline et sort.

— Hais, monsieur, dit la cuisinière à son maître, ce jeune homme-là n'est point fait pour une telle besogne. Il est de mon pays, je le connais ; sa famille est une des plus honorables de Besançon.

— Bah! s'écrie Tauteur au foulard jaune.

Francis arrive le lendemain; il lui demande :

— Pourriez-vôus écrire sans fautes sous ma dictée?

— Om, monsieur.

■— Corrîgeriez-vous bien des épreuves?

— Parfaitement.

— Et des épreuves latines?

— J'ai fait toutes mes classes. Si vous le désirez, je puis même corriger du grec.

— Vraiment !... Prenez donc un fauteuil!... Hais j'imprime aussi des livres moyen âge. Vous reconnaissez-vous dans les vieux manuscrits ?

— Je suis élève de TÉcoIe des chartes.

— Mais alors ce Techner est absurde I s* écrie Aimé Martin. Pourquoi diable m'expose-t-il à vous faire affront? Recevez, je TOUS prie, toutes mes excuses.

Charles Nodier arrive là-dessus par liasard, et Wey raconte Thisloire de sa dette.

Aimé Martin rougit comme un coupable, lorsqu'il entendît Nodier tutoyer Francis, le traiter en camarade et faire de son érudition les plus grands éloges. Renouvelant ses excuses au jeune homme, il lui proposa de traduire deux volumes de fabliaux, pour la publication desquels Girardin donnait cinq mille francs .

Wey gagna quinze cents francs en un mois, paya Techner et lui acheta des bouquins pour le reste de la somme.

Nous avons dit que l'illustre bibliothécaire de TÂrsenal dirigeait Francis dans ses études littéraires.

84 FRANCIS WBT.

Charles Nodier, de temps à autre, ne manquait pas de lui donner, en outre, quelques-unes de ces leçons délicates, enveloppées de louanges, et si utiles à celui qui savait les entendre.

Lorsqu'on s y méprenait, on était perdu dans Fesprit du poëte.

Un soir, Ghaudesaigues s'écrie, en quittant le cercle:

— Allons, voici onze heures; Je vais tailler ma plume et gagner mes cinquante fj^ancs avant de me coucher.

— Comment ! riposte Kodier, avec Thupilité d'ua pauvre honteux, vous gagne? cinquante francs, le soir, ayant de

FBANCIS WEY. 55

VOUS endormir?... Moi, je travaille toute la journée pour gagner trente sous.

Le pis de la chose, cest que rtiomme aux cinquante francs racontait lui-même l'anecdote, ainsi que la suivante :

Chaudesaigues se glorifiait avec un orgueil un peu vulgaire de certains sentiments inspirés en haut parage.

Nodier, l'éducation, la distinction, la grâce même, lui dit avec finesse :

( — Mon cher enfant, vous êtes un heu^ reux fripon ! Quand j^avais votre âge, ou m'appelait dans le grand, monde le Faublas des cuisinières.

Francis We;f ayant, un jour, ea élève

trop docile, apporté à TÂrsenal quelques pages où il s'était efforcé d'imiter le style du maître, Nodier, sans lui faire une morale sur la sottise des pastiches, se contenta de lui dire :

— Ce que vous m'avez remis ne doit pas être bon, car, au premier moment, je Tai cru de moi.

On comprend tout ce que gagnait notre jeune écrivain à cette intimité avec un monde dont rien aujourd'hui ne nous offre rimàge. Toutefois il avoue lui-même qu'il ne dut son bonheur qu'à un hasard puéril.

Ignorant l'existence du Mont-de-piété, Francis avait conservé un habit noir.

Ce jgai danseur, au retour des soirées de

r Arsenal, travaillait jusqu'au matin, se couchait ensuite, et ne quittait plus ses draps jusqu'au soir, dans la crainte de rencontrer l'appétit dans la rue.

L'époque était aux systèmes.

On voyait naître le néochristianisme et Fécole fouriériste, au souffle de Gustave Drouineau et des saint-siraoniens. La fondation de la Phalange procura à Wey loccasion d'ouvrir le recueil par deux ou trois articles satiriques, d'un goût bizarre.

Ils étaient signés du pseudonyme Ha-

Bien que le phalanstère eût vu le jour à Besançon, notre héros ne fut point ébloui par cette doctrine. Le dogme chrétien Fa-

vait cuirassé contre les innovations, et Tait avait toutes ses sympathies.

Cependant il fut très-assidu aux soirées de Considérant, rue Jacob. .

Wey abusait de la papillonne pour présenter cent objections burlesques et enlever au prêche sa gravité. Continuellement il demandait des révélations et s'appliquait à fournir des documents statistiques sur le Grand Omelettier.

Nos lecteurs désirent peut être quelques détails relatifs à ce haut personnage culinaire.

Fourier prétend qu'aux jours heureux de l'application de son système, quinze cents personnes viendront concourir, dans

une vaste prairie, à qui fera la meilleure omelette, ajoutant que le vainqueur sera proclamé Grand Omelettier et aura plus d orgueil de ce titre qu'Alexandre de ses yjctoirjBs.

Or, Francis, très-compatissant de sa nature, s^apitoyait sur les travaux gastriques de Texaminateur, forcé, pour juger ex professa f de manger lui-même quinze cents l)Ouclîées d'omelette. Il calculait combien dé centaines d*œufs il aurait consommées; il s'informait de la distribution du comestib^le et du nombre des poules mises en réqui>ition.

Devant ses arguments railleurs, les utopies phnianstcricunes trébuchaient et se ca.'saiç/it le ne».

Parfois les apôtres du fouriérisme daignaient descendre des sublimes élévations de leur doctrine.

Un journal d'Amérique ayant publié quelques articles à propos d'Herschell et de la lune, Considérant les fit lire à ses collaborateurs, et presque aussitôt ces messieurs organisèrent dans la Phalange cette mystification délicieuse, à laquelle furent pris la France, l'Europe et le monde entier.

La première livraison des Découvertes de sir J, HerschelLdans la lune eut pour auteurs Francis Wey, Victor Considérant et Raymond Brucker.

Ces messieurs, qui sortaient de TËcole

PAANGIS WEY. Cl

polytechnique ou de TÉcole centrale, possédaient parfaitemeut le jargou de la science.

Toutes les descriptions géologiques sont l'œuvre de Francis Wey.

On lui doit cet épisode si gravement burlesque des Cérémonies nuptiales chez les Lunariens, chapitre reproduit par tous les journaux, et qui servit de thème à dix romans et à trois gros vaudevilles f.

De plus, comme avant trouvé le ton le [)lus congruent à la matière, Francis fut

* Vers la même époque, Francis Wey recaeillit dans r.os vieilles provinces toute ane adorable série de c!i:msons de village, qui ont été enlevées par le tbéà« iro, calquées, imitées par les compositeurs, parodiées dans les opéras, et qui ont inspiré plus d'an jeune po^'ic.

es FRANCIS WE Y.

chargé de refondre le travail de ses collègues, et ce livre, qjii n'avait guère moins de 500 pages, fut écrit, revu, imprimé, broché, et mis en vente dans la huitaine.

A la prière du rédacteur en chef, on garda le secret de cette collaboration.

— Comme il vous plaira, dit Francis ; mais vous êtes mal inspirés. Pour la première fois, on prâid une de vos bouffonneries au sérieux, et vous renoncez à vous en faire honneur !

Le mot sembla rude.

Extrêmement chagrin du scandale occasionné par la funeste papillonne de son camarade, Considérant lui dit :

' — Que faudrait-il faire pour se débarrasser de Wi?

— Mon Dieu! rien n'est plus simple, répondit Francis. Supprime dans nos réunions les échaudés et le vin chaud, tu ne me reverras plus.

Il venait là, chaque soir, avant dîner, et se dispensait de souper ensuite.

Le retentissement de la mystification sur la lune ouvrit à notre héros les colonnes de r Europe littéraire, oh il publia une série d'articles, d'après des dessins d'architecture, rapportés, disait-on, de deux villes anciennes, retrouvées sous les forêts vierges du Mexique.

A quelle forêt se fier!

M FBANCISWET.

LEiirope littéraire, qui s'imaginait très-sérieusement élever des canards^ tomba du plus haut des nues, lorsqu'elle fut contrainte de s'avouer la sincérité de l'œuvre et la réalité du fait. Le travail de Francis Wey agita les orientalistes, et donna même lieu à une scène fort plaisante entre Tun d'eux et notre jeune auteur, à propos d'un ibis mexicain qui avait la queue en trompette.

Comme cette histoire fait partie de ce qu'on nomme les scies d'atelier, comme il faut un volume pour la raconter dans tous ses détails, et trob heures pour la dire, nous avons te regret de la passer sous silence.

Wey» d'ailleurs, a imaginé bon nombre

de ces sortes d'historiettes, qu'il débite avec un sang-froid réjouissant.

Nous pouvons citer, entre autres, celle de l'abbé casuiste, qui refuse, en esprit de niorlification, de manger de la bécasse à table, s'enorgueillit de sa victoire, et, par cela même, se voit réduit à Thumiliation d'en manger deux fois... pour mortifier la mortification.

Les premières relations de Francis Wey avec Victor Hugo datent de Tépoque où il publia les ViUes mexicaines» Le grand poëte corrigeait, dans la même imprimerie, les épreuves de Claude Gueux.

Admis au cénacle de la place Royale.

68 FIIANGIS WEY.

Francis avait Tair si jeune, qu'un soir madame Hugo lui demanda s'il suivait les cours de Charlemagne.

Vers cette époque, M. de Girardin fondait la Presse,

Victor Hugo lui dit :

— Crojez-moî, si vous voulez réussir, mettez la littérature au premier plan, et ne. comptez, pas sur le charme des discours de MM. Glais-Bizoin, Fulchiron^ Isambert et consorts.

Hugo stimula Francis Wey, lui conseilla d*écrire un roman pour la Presse, et se chargea de lire lui-même, dans le salon de madame de Girardin, le9 Enfants de

la marquUe de Ganges, œuvre de son jf une coaijpairiote.

Le suQçès d6. ce livre fut spoi^Uné»

frane, populaire.

Procédant à peu près comnie au théâtre^ Fauteur avait dramatisé les descriptions et opposée tes effetâ entre eux, chapitre par cba^treu III terminait chaqae feuilletoft pat «ne péripétie, a&i de tenir en sus^ peiis rintérêt de ses lecteurs.

On se mit aussitôt, de toutes parts, à couler dans le môme moule une quantité prodigieuse d'œuvres littéraires, et Yoï\ peut dire que Francis est le Christopli^ Co\omh du rpmaU'feuillcloWf

Son livre fut signalé pat Gérard de Nerval S dans un article du Monde dramatiquCy comme le plus beau début qui se fût produit depuis dix ans, et le vicomte de Launay crut devoir interrompre ses Courriers pour ne point laisser languir l'impatience du public.

Le Théâtre-Français envoya ses entrées i Francis, en lui demandant un drame, et les libraires s*enquirent de sa demeure.

D eut un nom du jour au lendemain.

Mais, chose étrange! il laissa passer la

*■ Francis Wey devint, avec Eugène de SUdler^ le plus inUme ami de ce pauvre Gérard.

. FRANCIS WEt. ed

veine sans la mettre à profit, sans paraître même la soupçonner.

Pendant les années suivantes, il kie donna qu'une série de petites nouvelles dans la Revue de Paris, Ces nouvelles ont pour titre : la Balle de plomb, — le • Diamant noir, — Madame de Fresnes ou la Recherche de Vimpossible, — Ottavio Rinuccini, — et un Amour d'enfance.

Dans le Siècle parut le Chevalier de Marsan; dans la Presse furent publiés le Sphinx et les Deux Masques de fer.

Laissant ensuite de côté toute espèce de sujets d'invention, Francis Wey se chargea 4e la critique des livres dans la feuille

ée C^irardki Durant quinze mois il écrivit une revue hebdomadaiie vigoureuse, mordante et surtout paradoxale.

Son successeur à la Presse «est aujonrd'hui l'illustre Paulin Limayrac, ce Tona Pouce de la cnti(|ue^ dont la taille et les aj^réoiations littéraires sont juste à la soénie hauteur.

En quittant le journal d*ËmiIe, Francis Wey fut appelé .au Glohe, puis au Courrkr Français, où il fut chargé des Beaux- Arts et du Salon.

Ce gàire de travail lui convient à merveille, parce qu'il a beaucoup vu.

De 1837 à 1842, il iwta h Bretagne,

FRANCIS WET. 7i

la Belgique, la Hollande, la Normandie, la Provence, une portion tle fïtâlie et la Suisse. Ses voyages pédestres et écûnomtques avaient fait école. On lui demandait des itinéraires, des devis, des méthodes.

Il publia, vers 1841, après les Pochades normandes, ses voyages dans le midi de ritalie et en Sicile (2 volumes in-8'}^ sou3 ce titre obscur et ambitieux : SciUa e Ca' riddi, A la suite venait IVberland.

On s'aperçut alors qu'il avait transformé sa manière, acquis uti style ^ pris place parmi les écrivains amoureux de la forme. Six mois après, Gautier pnUia son Voyage d'Espagne, oi!t Ton signale beaucoup dInspiratioDS issues du Voyage de Sicile.

W tftANClS WeV.

Ainsi doac Francis Wey renonçait com* plétement au genre qui lui avait donné lesuccès.

Plus tard, il confessa la cause de son apparente oisiveté.

Sous la tunique du triomphateur, un anonyme avait glissé le renard, en notant toutes les fautes contre la langue, dont fourmillaient les Enfants de la Marquise.

L'élève de Poligny n*avait jamais songé à la grammaire ni au danger de ne pas la connaître.

Il a caractérisé lui-même la honte qu'il éprouva de son ignorance^ en disant :

FRANCIS WËf. 13

« le crus découvrir que j'étais infecte de la gale. »

Sourd aux louanges accordées à son œuvre, oubliant ses intérêts et dédaignant de mettre à profit la fortune, Wey se replongea dans l'étude pendant quatre années entières.

Ce dévouement exclusif à Fart, ce respect de soi-même et du public ne sont pas, il faut Tavouer, des sentiments ordinaires.

Outre sa plume, Francis Wey n'avait alors pour ressource qu'un modeste traitement de six cents francs comme archiviste.

Il lut deux grammairiens, puis duq puis dix, et leur stupidité Tétonna.

74 FBARGU WIT;

Possédant, comme paléographe, la def (les vieux idiomes, il remonta le cours des si ècles, reprit ah ovo les choses de la philologie, et reconnut que les grammaires françaises, fondées sur des erreurs ab* surdes, sont inutiles, âaon nuisibles.

A Taide des origines, il renversa la plupart des règles acceptées, et retrouva, dans les traditians antérieures à Fàcadémie, les véritables moyens d'apprendre notre langue.

Ce fut immédiatement après ces études qu'il fit paraUre ScUla e Cariddi.

€e y vre annonce un conteur plein d'humour. La oature y est pei&te avec netteté.

Le oolcnriste s'y révèle, et l'œuvre est semée de légendes grecques, qui ont un délicieux parfum d'antiquité.

Son Étude sur la langue française, publiée à propos de la Grammaire romane de Fallot, étonna Charles Nodier et frappa si vivement M. Yillemain, alors ministre, qu'il fit appeler Fauteur.

Il lui conseilla de quitter k littérature pour renseignement.

Wey lui témoigna le désir d'être chargé, par le ministère, d'écrire l'histoire de la langue française.

— Je ne puis vous confier ce travail, lui répondit Vitleroain, parce que je le

refuse tous les jours à des membres de FAcadémie.

— Monsieur le ministre, répondit Francis, il faut le leur commander. Ce livre manque à notre littérature.

— Impossible! Ils ne savent pas le français.

— Alors î...

— Hais si je vous le donne, ils vont crier.

— C'est juste. Je le ferai sans eux, monsieur le ministre, et sans vous !

/ Notre héros a tenu parole.

FRANCIS WËY. 77

S*étant marié peu de temps après, et trouvant moyen, dans une vie plus régulière et mieux ordonnée, de poursuivre ses' longues et sérieuses études, il travailla sept années entières sans trêve ni relâche, et publia chez Firmin Didot sou livre intitulé : Remarqms sur la langue française, sur le style et la composition littéraire.

Charles Nodier, durant ses derniers jours, avait feuilleté le manusciit de son élève. Observant avec surprise qu'il pensait autrement que lui presque en tout point:

— Tes ouvrages emr la langue, dit-il,

T8 FMANCIS WBY.

auront uu succès plus général que les miens.

Eo eiïet, le livre se répandit très-yil« en France et à l'étranger.

Conçu d'après la méthode du pèco Bouhonrs et de Yaugelas, il battait en brèche toutes les grammaires, substituaojt les leçons de la pratique des lettres vivantes aux théories vagues et incertaines de la rhétorique universitaire.

La croix delà Légion d'honneur fut en^

vojée à Francis Wey pour cet ouvrage.

Depuis cinq ans, notre studieux philologue a été distrait de ses travaux par les fonctions de président dç la Société dçs

gens de lettres, qu*il vient de résigner, après les avoir accomplies avec un zèle inusité jusque-là.

Les services qu'il a rendus, tant à F association qu'à ses confrères^ sont nombreux.

Accueillant les jeunes littérateurs avec nne cordialité fraternelle, il a pris cette maxime pour règle de conduite:

a Faisons pour eux tout ce que nous voudrions qu'on eût fait pour nous. »

La Société des gens de lettres, compromise par des imprudences politiques, où des énergumèiies Tavaient entraînée, tra*

versa sans encombre les mauvais jours, grâce à la prudence de son pilole.

Il rouvrit pour 'elle au ministère la caisse des encouragements.

Ses démarches, ses requêtes, ses mémoires, ses relations étendues dans le monde officiel ont amené l'abolition du timbre sur les revues littéraires et scien-> tifiques, ainsi que la suppression du même impôt sur le roman-feuilleton.

Francis Wey porte très- haut le sentiment de la dignité des lettres.

Tout ce qui risque de les faire déroger le trouve d'une sévérité inflexible. S'il n'a pas réussi, pendant sa présidence^ à

raAÎ(GiS WEt. 81

taire de la société qu'il dirigeait Une insti* hition digne, solide, impérissable, c'est qu' un tel but, ainsi qu'çn le verra dans une liio graphie prochaine, est absolument impossible à atteindre.

Après le renversement du trône ^ de juillet, notre Fiéros composa certains écrits poUtiques dont ses ennemis ont essayé plusieurs fois de se faire une arme.

Elle s'est émoussée entre leurs mains.

Dans son Manuel des droits et des devoirs, Francis Wey poisé les principes de *laKberté véritable, et ce livre, depiageétt page, arrive à être la satire la pks ac4rdi

(tes r^ublieains du jour^ Uk qu'ib se monlçakni am afiaires.

Philo^çpbd cwididôf Wey frappe à droite et à gauche ayi^g \m 4é^(éïes^ ment manifeste. «

L'horrc^ur des secousses, qt\i font $urr gir des émeutiers fort laids et des braillards parlant très-mal, résumç ses opinions.

Du reste, il revint très-vite à la littérature.

m^ 4fepdè <»ii»ftu«»» iBiiliriâd WiUmtn

FRANCIS WÏY. 83

C'eisl; uoe sorte de voyage réti^ospeçtif, exécttlé à travers f Âo^eterre da dix-bmtième siècle, en prenant pour guide Tœuvre du peintre original, du caricaturiste profond, qui a si bien buriné son époque avec ses ridicules et ses mœurs.

Fr^iiciâ Wey traversa la Manche, aBn de se b^rer à Londres à-^diesireclierclies a^rofondieft pour écrire ce livre.

Son séjour en Angleterre nous a valu un second ouvrage qui a pour titre les Anghis chez eux.

Aiioant à se prendre corps à corps irvec k& difiknHqsi de so» arl, fVaiiob etr

81 FRANCIS WBT.

saya du théâtre. Il présenta itne comédie en cinq actes au Théâtre-Français.

Stella, reçue avec acclamation par le comité, réussit fort médiocrement sous la rampe. ^

Le mérite du style avait fait illusion sur la froideur de l'ensemble. Complètement étranger à fa scène, Fauteur ne sut ni dioisir ses acteurs, ni les empêcher, aux répétitions, de désorganiser la pièce.

Mitraillé par les journaux avec une violence rare, il répondit dans une préface assez verte.

Quoi quil en soit, cette comédie avait une valeur de fond et d*opportumté si

PftANCIS WEt é»,

réelle, que sans cesse on la refait depuis .

sa chute. C'est te jjours Thonneur et l'argent, Tambition c '; le cœur, mis aux prises sous toutes 1( formeg et aeus tous les titres.

II nous reste à signaler deux romans de notre écrivain : Fanchette Frandon et le Bouquet de cerises^ où Ton trouve de la réalité sans laideur et des paysans qui parlent sans marivaudage.

Le Bouquet de cerises est incontestablement le meilleur des écrits d'imagination sortis de la plume de Francis Wey. Il semble s'être donné pour tâche de placer une action sous le chaume, d'après des procédés enlièi^ment contraires à ceux de

86 n\Ul^ WËt.

mîidâtne Sand. Léâ journaL!]t ont ^nstuté par une multitude d'articl(& le ^succès de ce dernier litre. M. de Pontmaftin y a signalé le mérite d*Qii meflrê, qfu vient donner des exemples apr'is avoir donné des préceptes.

Francis Wey marche à son but avec lenteur ; mais en même temps avec persévératice.

D se préoccupe moins du public que de ses confrères, sur la plus jeune génération desquels ses écrits ont exercé de rinllueuce, et qui Tapplaudissent en le voyant battre en brèche, tout à la fois, les vieilleries académiques et le côté faux ou exagéré de la nouvelle école.

Ce littérateur laiissé àYte^ ïiU veM ses écrits, et montre une singulière négtfgence lorsqu'il s'agit de leur publication.

Jamais il n'a su traiter coifiëlïèittfell^ ment avec les libraires.

n k^u^t quand il feut jjfttUt tiV^

géftt.

AUAâbMfS ft qtti nm m peàite^ m compromis par des éditeurs infimetf^ m ouvrages, on peut le dire, sont presque ihëdilS pài U ^^axii Bti d«li9N Ifc ies (Mfthm et iû tiiAidd ^màlùeia MH.

son nom ll'â pàs mfà& tmtA la àtàqdèllè9ftarait.

8» PRANr.lS WEl

Cesi UQ écrivain à rancicnne mar*

Son orgueil friand et gourmet rêve quelques suffrages d'élite, et ne poursuit rioiaudelâ.

Toutefois, son dernier livre, publié par F^'nnin Didot^en 1848; complète ufi ^semble imposant de travaux pliilologiques, présentés avec un art merveilleux et des foni^e^'d^ style qui ne pouyaient être méconnus.

VHùimre des révolutions 4u langage en France obtint de la presse périodique d*unammes éloges, en ce qu'il copible une des lacunes les plus regrettables' de nos

FRANCIS WEt. 89

chroniques littéraires, tout en dissimulant la sécheresse du sujet sous une lecture facile et attrayante

C'est, à proprement parler, une histoire de la civilisation française et des mœurs, édifiée à Taide des monuments écrits et déduite de rohservation des métamorphoses de la langue. Plein d'exemples, de citations rares et piquantes, d'analyses d'ouvrages curieux et inédits du moyen âge, Tœuvre contient, en outre, une histoire complète de la grammaire.

Francis Wey a vu son nom se répandre avec'éclai en Ecosse, en Russie et en Allemagne.

Seulement, en France, patrie du roo-

90 FRAUClà tfct.

nopoie et des préjugés bdâiinfeMfife, Uii oiiTrage si etôétitiél aut étildeâ, A Utile à tous les âges, n'a pu conqiiMi' «Hfôè^e Td»^ ces des lycées et des écoles spéciales.

Uautèur n*ùpp^iiieni point âù cdrpÀ tliiiVersitàlrc.

tout s'ètpiique ainsi.

Un pêdaïit étoltê, iJUtfrtd liotre philologue sera liioi^t, khté'get^ le livré en )è d^ figurant, et se fera de bélléà tèhieè àvéë les dépouilles du défunt, sous le patronage du monopole et de la maison Hachette.

C'est à la tristesse de ecs perspectives

FftANCIS WEY. 91

que faisait sans doute allusion Gérard de Nerval, lorsqu'il nous disait un jour :

— Si Wey mourait, on ferait au moins Irois académiciens avec sa peau.

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