‹ Jules LaforgueChapitre 2 sur 12 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

rire puéril et divin qui est peut-être au fond de toutes nos actions, et quon pourrait nommer « le sourire de l'âme ». 11 est étrangement délicieux et profond, ce sourire : je ne sais rien, dans les littératures, qui puisse nous en donner l'idée. 11 y a bien là-bas, tout au loin. Henri Heine, Sterne, ou le grand Jean-Paul : mais dans Sterne et dans Heine, ce n'est pas l'âme qui sourit, il me semble plutôt qu'elle y pleure et que c'est la raison qui la moque en passant : et le rire de l'énorme Jean-Paul s'évapore en de tels tourbillons !... Il faudrait remonter, pour donner une idée du « visage littéraire » de ce pauvre poète mort à vingt-sept ans, il faudrait remonter jusqu'au rire d'Andromaque. Vous rappelez-vous cet illustre « sourire dans les larmes » entre les petits bras d'Astyanax ? 11 est là, tout le temps, entre toutes les pages de son œuvre inachevée ; il est là tout le temps, et semble tout de suite si naturel et si inévitable, qu'on s'étonne que personne ne l'ait découvert avant lui. A me-

sure qu'on le lit, on se persuade que l'âme ne cesse pas de sourire un instant dans notre être. On constate pour la première fois qu'il n'est pas nécessaire qu'elle soit grave pour s'approcher de Dieu, et qu'elle est bien plus naturellement un enfant qui ne veut pas mourir qu'un vieillard qui ne peut pas jouer.

Tandis que l'Hamlet des Moralités Légendaires, qui est à certains moments plusHamlet que l'Hamlet même de Shakespeare, tandis que son Hamlet rêve à sa propre mort dans le cimetière d'Elseneur : « Hé là-bas, vous ! lui crie le second fossoyeu-r, voilà justement le convoi d'Ophélie qui monte ! — Le premier mouvement du penseur est de singer à ravir le clown réveillé par un coup de mailloche à grosse caisse dans le dos ; et c'est tout juste qu'il le réprime... » C'est toute l'attitude du poète dans la vie, réveillé sans répit par les coups de mailloche du destin, et n'est-ce pas l'attitude de quelque chose en nous qui est le noyau même de

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