‹ Jules LaurensChapitre 114 sur 230 · DIFFICULTÉ DE SE CONNAITRE · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉ DE SE CONNAITRE

demanderait d'abord plusieurs à faire des calculs pour apprendre imparfaitement ce que je puis mieux savoir en regardant tout simplement où tombe le rayon de soleil d. ma fenêtre. » Son admiration pour la science et pour les savants était d'sutant plus grande qu'il se sentait de ce côté-là en état d'infériorité.

Cet ensemble de goûts et d'idées, cette habitude de philosopher et de méditer, avaient donc constitué un caractère extrêmement original, aux aspects multiples, ne redoutant même pas la contradiction. Il n'arrivait pas d'ailleurs lui-même à se comprendre toujours parfaitement et maintes fois il avouait que sa personnalité lui échappait. Vers la fm de 1899, il écrivait ceci : « A travers de lointaines années, depuis le berceau jusque près de la tombe, j'ai connu... quelqu'un, jamais ni jeune ni vieux, d'une figure de rêve, dont le portrait se déroberait, comme évanoui, hors d'atteinte du pinceau et de la plume... Je l'ai suivi par monts et [par] vaux, au-delà de bien des frontières, dans le dédale des villes et les espaces des déserts, mêlé ainsi,incorporé, et pourtant étonné et douteux aujourd'hui encore, à des circonstances, des actes et des événements, plus psychologiques, il semble, que matériels... Eh bien! Cet être que je n'ai jamais quitté m'est pourtant le plus indéfinissable et énigmatique, le plus inconnu, le plus étranger... »

Le flux et le reflux de ses pensées l'amenaient à envisager les mêmes choses sous des angles différents et à émettre des assertions qui n'étaient pas toujours concordantes. Nouvel embarras pour fixer une physionomie morale : il le sentait bien et il s'expliquait par un raisonnement qui touche au sophisme : « Parce que j'ai émis là, hier, une opinion ou proposition, non pas contraire, mais différente d'autres que j'émettrai ici, aujourd'hui, il n'y a pas lieu de crier à la contradiction, de me taxer de subversité. A ce compte et crainte de blâme, il faudrait, si l'on comprend et se passionne pour ceci, être inintelligent et mépriseur de cela; ne pas apprécier l'Ecosse, si l'on adore l'Italie; ne pas admettre un lendemain autre que hier; ne goûter devant Raphaël et Rembrandt que l'un des deux, n'acquiescer aux antithèses de la nature même. Toute organisation

l'art source de joie 157

d'individualité, toute maîtrise surtout, toute longue carrière comportent et présentent cette diversité, qui n'est au total qu'une collectivité. » Diversité, soit, mais pas opposition, surtout en philosophie. A force de ratiociner, on tombe, et ce fut parfois le cas de Jules Laurens, dans la subtilité : il faut bien le dire.

Original dans sa manière d'être, dans sa façon d'agir, dans ses idées, il le fut aussi et au même degré, dans sa conception de l'art.

L'art, « fleur de l'esprit humain», a pour but, disait-il, de nous ouvrir les yeux, l'intelligence, l'esprit et le cœur sur le spectacle, l'âme et le cœur primordiaux de la nature, que les bourgeois de la métaphysique et tant de gens regardent sans voir, raisonner ni comprendre, pratiquent sans aimer, et que seuls, les artistes de profession ou les natures spécialement douées, véritablement et amoureusement voient, sentent, s'assimilent et reflètent dans la réalité de leurs œuvres. » Si la nature est un ensemble ou une suite de faits qui se montrent et ne s'expliquent pas eux-mêmes, « l'art est une sorcellerie de fait aussi, mais humaine, qui s'explique et que nous possédons et commentons à fond ; de là, son attrait incomparable et passionnant ».

C'est une source de joie : « RieH de comparable, de supérieur comme émotion, admiration, amour, aux sentiments qu'ajoute l'art à l'humanité. » Par le raffinement de ses sens, par son culte de la nature, l'artiste devient un être à part et enviable, s'enthousiasmant devant « un fragment de vieux mur écroulé dans les ronces », à la grande stupéfaction du vulgaire, comme devant « un fragment de sculpture antique, où le réel est si admirable, qu'il évoque, crée en nous et y satisfait l'idéal ». Aussi, « dans la campagne, en voyage, les spectacles et les impressions de la nature, les rencontres et les accidents de la route», le remplissent-ils d'émotions et de pensées que ferait s'envoler la compagnie d'un profane. Et quelle prérogative que de « se sentir en parenté, en fréquentation et en intimité avec les

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génies, les grands ou charmants esprits du monde littéraire et artistique! » Quelle jeunesse conserve-t-on, par l'admiration continuelle des belles et bonnes choses, tandis que sont vieux, même à vingt ans, ceux qui n'ont jamais admiré! «On me dit trop couramment bienveillant, admirateur, souvent enthousiaste, [me taxant] presque sans doute de banalité, de faiblesse, [de] bonhomie ou même [d']hypocrisie. Gomment! mais n'ai-je pas à estimer, à admirer intelhgemment au moins et cordialement, par reconnaissance, tout ce qui, et cela se rencontre à chaque pas, déjà estimable et admirable en soi, est en dehors et au-dessus de mes capacités personnelles. »

Mais pour admirer, il faut comprendre; c'est par cette compréhension du beau que les artistes et les natures supérieures se classent à part. La masse des esprits reste indifférente devant « la beauté calme d'un marbre antique, d'une colonne, d'un paysage pur, d'un vers ou d'une phrase de musique » de caractère intime, tandis que l'artiste s'émeut. Elle reste même froide devant les plus beaux spectacles de la nature : « Je conduisis (c'est Jules Laurens qui parle) un groupe de femmes, grandes et petites, visiter les fameuses gorges du Trient; et sans y pénétrer avec elles, redoutant pour mon compte d'affronter à nouveau de trop fortes ém.otions, je les attendis à leur sortie. Dans quelle surexcitation admirative et terrifiée n'allais-je pas les retrouver et les entendre s'exclamer, outes suffoquées et frémissantes! Au bout d'une demi-heure, elles no finissaient pas de reparaître. Or, me décidant, plus qu'impatienté, inquiet, à m'avancer à leur rencontre, je les vis, arrêtées depuis longtemps après la visite de la gorge, devant l'étalage d'un petit marchand de bimbeloteries... Nous rentrâmes sans autre sujet de conversation, et des gorges du Trient oncques ne fut question. »

Mais, d'autre part,si c'est un grand bonheur pour les artistes «de voir toutes choses du monde extérieur à travers l'intérêt et l'étude de leur métier, ce leur est une misère aussi d'arriver à ne plus pouvoir les contempler simplement, comme tout le monde, en elles-mêmes et pour ellesmêmes». C'est une obsession pour ceux qui ont passé tant de temps à

l'art ennoblit 159

transporter dans l'art leur vision de la nature, que de ne pouvoir faire autrement que de transporter cet art dans la nature. 11 n'existe plus de ciels, d'arbres, de rochers, d'effets de lumière qu'ils ne signent Claude Lorrain, Ruysdaël, Isabey, Dupré, Corot, Daubigny.

Les spectacles les plus extraordinaires et les plus tourmentés le terrifiaient et le gênaient. Dans une lettre à Gustave Doré, il s'exprimait ainsi à propos du groupe du Mont-Blanc : « En somme, trouble, commotion, désarroi, fièvre, affre, anxiété devant ce monde d'Apocalypse... Accablement de l'esprit, désespoir de l'âme. Qu'on me ramène, pauvre être écrasé, aux choses plus ordinaires. » Et de fait, il était dans son tempérament de goûter la poésie, le charme, le recueillement des choses les plus simples : « J'aspirerais, disait-il, et cette pensée est bien caractéristique et bien expressive, j'aspirerais à être petit lac de montagne, reflétant, calme, profond, contemplatif, ses bois, ses rochers, son ciel, visité des oiseaux, de quelque animal et plus rarement de l'homme, poète ou peintre. )> Comme c'est vrai!

L'art n'est pas seulement l'apanage d'une élite, dont il aurait pour unique avantage d'agrandir l'àme, de développer les idées, de réjouir l'intelligence et le cœur, il a aussi pour effet d'ennoblir tout ce qui porte sa marque. Chez tel artiste ou écrivain, le fonds ou plutôt le sujet traité est mauvais, exécrable, contraire à toute morale ; maisle talent de l'homme, loin d'aggraver cette difformité, la sauve et la fait absoudre : « Louise Collet et Louis Veuillot ont publié des études romaines. Je partage, dit Laurens, toutes les idées de l'une et aucune de celles de l'autre. Eh bien! je me régale de celui-ci et m'ennuie à celle-là. Carpeaux a mis au seuil d'un temple de la musique, au grand Opéra de Paris, un groupe d'ignobles pouffiasses en chahut, qui seraient mieux à leur place à Bullier ou à quelque barrière de lundistes. Oh! oui, mais... c'est un chef-d'œuvre et qui devra finir dans un Musée. » Horace et Boileau l'avaient déjà dit, mais à leur témoignage il n'est pas inutile d'ajouter celui d'un artiste philosophe à l'esprit très indépendant.

C'est aussi par la pratique de l'art que l'homme se survit et c'est par

160 LES THÉORIES ENNEMIES DE l'aUT

ce moyen que les individus et les nations s'expriment le mieux et se font le mieux apprécier. « Combien fragiles et pitoyables la chair, la vie et la beauté d'un être humain, qui, si peu d'années, cinq, dix au plus, peuvent enthousiasmer, occuper le cœur et les sens d'un de nous, alors que la matière toute inco'isciente d'une œuvre d'art, pierre, toile, papier... ravit des générations pendant des siècles. » Quelle signature pour un peuple que l'art! Et comme il serait facile de dire ce qu'il fut, d'écrire son histoire, en commentant les œuvres qu'il nous a laissées !

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L'art est une création, mais pour produire une œuvre qui mérite de prendre place dans le monde idéal qui constitue son domaine, il faut se défier des théories; elles sont souvent « le chemin le moins court, mais le plus sûr d'une belle intention à une œuvre laide. » Voilà qui serait fort dur pour la Théorie du beau pittoresque, que Bonaventure Laurens publia une première fois en 1849, et réédita à plusieurs reprises (1856 et ISl^t), s'il fallait prendre cette assertion catégorique trop à la lettre. Mais r« évangile selon saint Laurens », comme l'appelait le terrible Jules au grand plaisir de son aîné, ne prétendait pas fixer des règles immuables, que l'artiste dût suivre sans s'en écarter d'une ligne. C'était plutôt un ensemble de remarques et d'observations sur les conditions dans lesquelles l'art se développe et l'exposé des idées esthétiques de l'auteur : donc, il n'avait pas la prétention d'être un code. Les propres réflexions de Jules Laurens, qui appréciait fort l'ouvrage de Bonaventure et s'en inspirait bien souvent, pourraient passer pour l'embryon d'une nouvelle théorie, mais elles étaient basées sur l'expérience et elles ne se préoccupaient aucunement de dicter la loi. Elles se condensaient en quelques préceptes que je vais exposer.

L'art doit en premier lieu être plein de jeunesse et de vie : c'est le mérite incomparable de l'art antique, surtout du grec, d'exprimer une nature

l'œuvre d'art doit être vivante et vraie 161

jeune dans un art jeune. On se détournera avec dégoût d'une œuvre médiocre; le médiocre est pis que le mauvais; le premier est mort, le second peut se montrer encore plus ou moins vivant.

Il est indifférent de traiter tel ou tel sujet. Ce sont les lignes, les couleurs, les effets qui font l'âme du tableau. Une botte de radis traitée par Chardin est plus intéressante que telle grande scène épique exposée par un artiste dédaigneux de la poésie des petites choses qu'il ne ressent pas.

Il n'est pas de cas particulier contre la nature et le véritable artiste renouvellera constamment son talent par l'étude : s'il ne fait que s'alimenter de son propre fonds, quelque abondant et varié que soit celui-ci, il deviendra impuissant à copier directement la nature qu'il transformera plus ou moins volontairement, il s'épuisera, se pervertira. C'est « le fait des maîtres et des écoles dits de décadence, où se font admirer pourtant de si prodigieuses organisations... Malheur à qui ne peut dissimuler respectueusement une trop grande habileté de la main, conduisant fatalement à une sorte de redondance cavalière, flamboyante et purement jaculatoire de la forme. Non réprimée à temps, elle conduit par l'éloignement de la présence immédiate du modèle extérieur, à substituer l'esprit de la personnalité de l'artiste à celui, si indépendant et incorruptible, de la nature. » La beauté n'est-ce pas la vie, ou plus simplement la vérité? « Pourquoi les vieux juifs de Rembrandt et les magots de Téniers sont-ils beaux quand même, [tandis que] sont laids les olympiens de Blondel et de G...? C'est parce qu'ils sont animés, vivants et transfigurés de l'étincelle de vérité. » Ah! oui, Prométhée méritait d'être châtié des dieux, car en leur volant le feu de vie, il leur prenait tout.

Il faut donc créer oeuvre vivante et vraie. Mais le peintre, surtout le paysagiste, doit savoir composer, il doit diriger son effort à bien délimiter son sujet. « Quelle que soit l'incontestable beauté de certaines vues panoramiques, elle n'est pas de celles que s'approprie le haut goût de l'art. Le champ est trop vaste. Le regard, éperdu, s'y fatigue et s'y noie, ne parvenant à composer aucun groupe ni à choisir un centre. » Il faut donc abandonner « ces immensités monotones, nues comme le désert et

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