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SUR LA RECHERCHE DE LA COULEUR LOCALE

Des études et une science acquise sont nécessaires pour créer une œuvre d'art : elles disciplinent l'imagination, l'empêchent de se perdre dans les nuages. Elles doivent donc constituer la base du métier; mais si, par contre, elles se sentent trop, elles sont elles-mêmes nuisibles, elles alourdissent et arrêtent tout essor.

Trop de science a produit l'allégorie. Et l'allégorie n'était pas en odeur de sainteté auprès de Jules Laurens, qui aurait proscrit volontiers la fiction et le merveilleux : cela lui paraissait puéril comme moyen plastique, malsain en soi-même, dépravant et attentatoire à la dignité des idées. « Il est temps, écrivait-il, de désemberlificoter l'art du magasin d' accessoires de l'allégorie, pour le livrer à la seule, pure et saine plastique de la nature. »

On étudie beaucoup trop aussi, certaines gens cherchent trop à donner à leur œuvre la couleur locale et n'arrivent qu'à la documentation, alors que d'autres, grands et vrais artistes, parviennent par leur seule imagination à recréer une atmosphère plus exacte, un milieu plus réel, à produire en un mot une œuvre vivante. « Habitant exprès Florence et habillé chez lui en Dante, Etex produit l'illustration archimauvaise de la Divine Comédie que vous savez, alors que Doré fait la sienne sur les genoux de la Tantin... Hugo se contente des bords du canal Saint-Martin pour évoquer ses Orientales, qui sont autrement [vraies] que les pages du long voyage [exécuté] sur place par Lamartine. » Et puis cette couleur locale, trop cherchée, ruine bien souvent l'inspiration, rapetisse le sujet, tue l'idéal, « le poème n'est plus qu'un dossier de faits divers, la vaste fresque épique qu'un tableau de chevalet et de genre ». M. Tissot représente le Christ, la Vierge, les saintes femmes et les apôtres avec l'aspect scrupuleusement exact que la science archéologique nous révèle : « ce ne sont plus ici les dieux et les demi-dieux de Giotto, de Raphaël ou du Poussin, mais les congénères des bédouins et bédouines de Guillaume et de Bompard... [Ils] ne sauraient faire de miracles en coifïe de madras en soie de Brousse et torsade de poils de chameau, et en manteau à raies syrien. Nous ne voyons pas non plus leur divinité se combiner avec le

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« rendu d'exécution » de tant de petits cailloux, de murs de clôture, de troncs d'oliviers, de chemins vicinaux et de maisonnettes. Ces milieux à base d'instantanés de la graphie moderne dépriment et trahissent terriblement leur antique et nécessaire principe de spiritualisme allégorique et d'intransigeante sentimentalité. »

Fraîcheur d'imagination, spontanéité d'exécution, simplification des moyens, voilà de grandes qualités : « Pas plus de longs conseils que de longues retouches. L'on s'embrouille dans les uns et l'on s'empâte dans les autres. »

Cependant le génie à lui seul serait incomplet s'il ne s'étayait sur un enseignement reçu. Cet enseignement est absolument nécessaire pour l'éclosion des œuvres de ce qu'on peut appeler le grand art, de celles qui i' représentent les figurations concrètes ou idéales, symbojiques ou historiques de la nature et de l'humanité », car celles-ci exigent une tradition et des études déterminées. L'État se charge de le distribuer dans ses écoles des Beaux-Arts, dans ses conservatoires, dans son Académie de Rome. Est-ce un bien? Jules Laurens n'hésite pas à répondre oui et à reconnaître que c'est le devoir de l'État de donner cette base nécessaire à la formation de l'ouvrier d'art. «On a entendu plus d'un artiste de notre temps, — citons Decamps, Courbet, Degas, — regretter de n'avoir pas eu à profiter du contact éducateur d'un Ingres. Évidemment, ajoutait-il, les professeurs officiels n'apprennent pas et n'ont pas à apprendre aux élèves comment une paysanne de Marlotte épluche des pommes de terre, mais ils leur montreront en quelle pose écoute la Polymnie, et en quel mouvement s'élance le Gladiateur. Or, ceci ne s'enseigne et ne s'apprend guère qu'[avec eux]; de même que le latin et le grec dans des lycées. » Cette haute culture première n'est en aucun cas néghgeable, bien que trop souvent elle soit discutée ou méprisée.

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