DU DESSIN ET DE LA COULEUR
Quittons ces généralités, qu'il serait facile de développer davantage avec les très nombreuses notes laissées par Jules Laurens, et arrivons à cette partie de l'art qui le touchait le plus, la peinture.
Il n'était pas éloigné de croire que la principale qualité d'un peintre devait être la science du dessin. Dans tous les cas, il n'était pas de ceux pour qui « peindre c'est dessiner mal ou peu » et qui, lorsque par hasard « quelque honnête dessin se fourvoie sous leurs pinceaux », n'hésitent pas «à l'assassiner de leurs couteaux à palette». Il était du reste trop excellent dessinateur pour penser autrement. Mais entendons-nous bien : « à rencontre de ce que pense un vain peuple de connaisseurs et amateurs », le dessin consiste « surtout à bien noter ce qu'un modèle a de caractéristique et pittoresque dans sa forme même et peut-être mieux encore dans la perspective de son mouvement et dans le milieu d'effet où il se présente ». Le sentiment que Laurens avait de la perfection obtenue par une œuvre d'art grâce à l'excellence du dessin, lui faisait placer Ingres au premier rang des peintres du xix^ siècle. Il avait presque un culte pour lui.
Mais il était loin pour cela de dédaigner la couleur. Il avait sur son application des théories qu'il tenait de la tradition, de son frère Bonaventure notamment. Il était partisan de ce qu'on appelle le clair-obscur et le définissait ainsi : il « consiste dans l'art de disposer les effets de lumière et d'ombre sur les divers éléments et parties d'un tableau, chacun dans son intérêt propre et réciproque. »
Le peintre s'attache surtout à reproduire la lumière. Mais la lumière ou simplement le relief ne peut s'obtenir « que par le modelé des parties d'ombre, par le moyen en un mot du clair-obscur. Vouloir produire cette lumière, — l'ingrédient du spectre solaire n'ayant pu encore être capté en tubes — [par l'excès des couleurs], c'est ne produire que la platitude, le blafard, l'absence même de lumière. Se rejeter, comme on le fait, dans
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le système des ombres portées s'inscrivant envers et contre tout ce qui les porte, c'est subordonner l'essentiel au relatif, intervertir les rôles de l'objet et des accidents, c'est surtout superlativement antiesthétique et [c'est] en définitive avoir, avec ou sans jeu de mots, lâché la proie pour l'ombre... — Rien de décolorant comme la couleur, disait-il encore. Elle tue les valeurs, leur force et leur esprit, qui sont la vraie coloration. Le reste n'est que du coloriage. Le jeu et l'harmonie du clair-obscur, la lumière pénétrant partout l'ombre, celle-ci enveloppant la première, voilà le Vinci, voilà Michel-Ange (à la voûte Sixtine), voilà Rembrandt, Vélasquez, Corot, Henner et parfois Delacroix, les vrais, les hauts coloristes! On peut dire en un mot qu'il y a la couleur et non pas les couleurs, autrement qu'on obtient d'autant plus de couleur qu'on emploie moins de couleurs. » Après cette tirade un peu subtile qu'il écrivait à M. ÉmJle Durand, il terminait ainsi sa lettre : « Quel sacré raisonneur, me coupait parfois G. Doré ! Exeo. J. L. »
C'est un sujet qui lui tenait fort à cœur, surtout en présence des exagérations de certaines écoles récentes : « De môme que les alchimxistes du moyen âge réduisaient leur science barbare à la recherche de l'or, les peintres de nos jours depuis 1860, disait-il,... puis les réahstes, les impressionnistes, luministes, pointillistes, intentionnistes, tâchistes, grands et petits (la liste pourrait aller ainsi jusqu'aux nihilistes), paraissent réduire leur art à des effets de soleil ou d'illumination quelconque : projection et irradiation purement extérieures attribuées indifféremment à une figure, à une route, à un tapis, un mur, un parquet, un bibelot; matérialisme qui n'a plus même de substance, dégénéré, si amoindri qu'il tombe en subtihté... Certes, il ne faudrait, loin de là, jamais proscrire ni mépriser aucune des manifestations de l'artiste, lequel d'ailleurs peut y apporter de soi un don et des facultés individuelles très précieuses et admirables à tout prendre. Ce sont là des faits qu'il faut bien admettre souvent, de la fatalité et de la logique même des évolutions de toutes choses. Seulement, en ce qui nous touche ici, je demande que de préférence l'on me ramène de ce soleil Jabloskofï, à la fois aveuglant et funèbre