CHARGES ET CARICATURES
et en Perse), di\ docteur Barjavel, passionné collectionneur et bienfaiteur de la Bibliothèque de Carpentras; du peintre Adrien Rousseau, du professeur Eysséric, de Langlois, un des principaux employés de l'imprimerie Lemercier à Paris, etc. Le propre de ces productions étant d'être dispersées, on ne peut guère en signaler beaucoup : on sait cependant que l'artiste en livra un grand nombre, car c'était une joie et un honneur pour ses amis de poser devant lui.
Ces œuvres sérieuses, profondes, contrastent moins qu'on ne le croirait avec d'autres d'un genre entièrement différent, dans lesquelles il se montra d'une humour endiablée, je veux dire les charges et caricatures. Ces dernières supposent, en effet, elles aussi une grande observation du modèle, dont on dégage les traits caractéristiques de la physionomie. Il est cependant parfois dangereux, pour la cordialité des relations, de se livrer à cet exercice: à moins d'en faire profession, il faut être assuré du bon esprit de sa victime. De victime plus bénévole et plus satisfaite, Jules Laurens n'en eut pas d'autre que son frère Bonaventure. Voici ce qu'il en a écrit lui-même dans Une Vie artistique, après avoir signalé toute une série de portraits du Père de la nature : « A la suite de la ci-dessus sérieuse galerie, indiquons, et pourquoi pas? l'album d'une centaine de charges, un peu irrévérencieuses si leur comique était moins franc, consacrées à son grand frère par son plus jeune frère Jules. Ce sont des croquis coloriés la plupart et commentés de titres et légendes sur les faits et gestes du senior, lequel ne cessait de les réclamer, commander avec insistance au junior, affirmant que leur vue permanente contribuait à l'hygiène et à la longévité de sa vieillesse. Elles allaient même jusqu'à le jeter dans de véritables convulsions de fou rire et de larmes, auxquelles il était prudent de le soustraire... En tout cas, l'album était tenu jalousement sous clef comme un trésor, pour n'être, non sans quelque réserve de singulière dignité et d'amusante parcimonie, livré que feuille à feuille aux personnes les plus favorisées de la famille et de son entourage intime... »
Il serait d'ailleurs facile de donner les preuves de ces commandes de charges et de cette bonne humeur du modèle : « En touchant l'orgue le
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dimanche [à Annonay], écrivait Bonaventure à Jules, le 25 avril 1883, j'ai eu un succès déraisonnable. « L'excellent Bonaventure était loin d'être aussi modeste et réservé que son frère. « Toutefois, quelque grand qu'ait été mon succès, celui de tes deux dernières charges a été plus grand encore. Ah ! si tu m'avais vu revenir de chez le cousin Montgolfier de Saint- Marcel et remonter du fond de l'usine de Vidalon, muni du papier que l'on m'a donné, tu aurais eu un autre superbe sujet de charge. Je succombais sous le poids! »
Jules Laurens se trouvait donc bien à l'aise vis-à-vis de son frère aîné. Celui-ci, dans sa mise excentrique, portait des cols de chemise énormes à l'ancienne mode. « Toute une après-midi, à Montmorency, chez les frères Flandrin, circonstance solennelle et digne de l'histoire, Ingres et [Bonaventure] Laurens, présentés l'un à l'autre, ces deux têtes encadrées de grands cols, s'étaient contemplées entre elles. Junior y trouva le sujet d'une des meilleures charges. »
Le même « avait l'oreille grande, charnue, colorée et remarquablement bien dessinée en vrai modèle classique», digne d'être l'organe d'un aussi parfait musicien. « Aussi figure-t-elle , cette maîtresse oreille, dans l'album de charges... portraiturée pour elle-même, seule, au centre d'une auréole de rayons où voltige l'essaim sonore de notes rondes, blanches et noires. »
Une autre caricature a pour légende :« Dans les bords de la Drôme.» Bonaventure, vu de dos, mais parfaitement reconnaissable par les pointes de son grand col, le chef couronné d'une auréole, s'est assis au miheu de la rivière, ou plutôt ne s'est pas aperçu queles eaux grossissaient, l'entouraient complètement et emportaient son grand chapeau à la dérive, car son attention est tout absorbée par le dessin d'unbouquet d'arbres et des montagnes à l'horizon. Ce n'était d'ailleurs presque pas une charge : on avait vu un jour le héros, tombé d'une voiture qui avait versé dans un canal, saisir aussitôt ses crayons pour croquer, sans sortir de l'eau, la silhouette d'un arbre.
Une dernière, pas plus grande qu'une carte à jouer, est intitulée