PROJETS DE PUBLICATION SUR LA GALERIE BRUYAS
encore la collaboration de Jules Laurens à VArt pour tous; dirigée par Sauvageot, cette publication avait été reprise par l'éditeur Morel. Mais passons rapidement : il reste encore à présenter d'autres œuvres d'un caractère plus personnel.
En 1868, il avait exposé au Salon une suite de sept lithographies d'après Eugène Delacroix, Decamps, Théodore Rousseau, Tassaert, Troyon et Daubigny, avec l'indication qu'elles faisaient partie d'une série intitulée : L'Ecole moderne. L'éditeur H. Peyrol s'était chargé de lancer ce nouvel ouvrage. On y devait comprendre les plus beaux tableaux des peintres contemporains, non plus pour les proposer aux études des élèves, mais poiu' les offrir à l'admiration des collectionneurs d'estampes, des critiques et des historiens d'art. Il fallait donc que le crayon lithographique traduisît toutes les qualités de lumière, de modelé, de profondeur des œuvres originales, rendît leurs effets et donnât avec simplement du blanc et du noir l'impression que les peintres avaient voulu produire avec leur palette. L'entreprise était difficile, mais elle était pour tenter un artiste tel que Jules Laurens.
Bien avant 1868, il y avait songé et c'étaient ses relations avec Alfred Bruyas qui lui en avaient suggéré l'idée. A l'origine, il projetait de publier le catalogue raisonné de la collection de son ami, avec une illustration de soixante planches lithographiques. Il en concevait l'ordre, écrivait-il à Bruyas, d'après « les circonstances de votre propre existence et surtout, point important, d'après la marche de votre esprit. Tout autre système de catalogue, basé sur des appréciations purement théoriques, morales, si je puis dire, se trouverait en face d'innombrables complications. Il importe donc, cette donnée acceptée, que vous notiez avec soin, c'està-dire autant que faire se peut, soit en copiant les chiffres de millésime accompagnant les signatures des tableaux et dessins, soit, faute de ce
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document original, en en appelant à vos souvenirs et appréciations, il importe, dis-je. que vous inscriviez le cliifîre de l'année où a été laite l'œuvre que désiorne le titre... '>
Cette lettre est du 11 mars 1857 : le 16 juillet suivant, Jules Laurens, s'étant entendu parfaitement avec son ami, se déclarait prêt à commencer ses travaux; un mois et demi après, il renvoyait à Bruyas quatre de ses tableaux avec les épreuves lithographiques déjà obtenues.
Mais l'exécution de son projet n'allait pas sans quelques traverses. La famille de Bruyas qui veillait jalousement sur lui et voyait d'un très mauvais œil ses relations avec les artistes, exprima sur ses rapports avec Jules Laurens des inquiétudes qui piquèrent notre homme au vif. 11 y répondit en déclarant qu'il ne voulait absolument aucune subvention de la part de son ami, et qu'il s'était entendu avec l'éditeur Peyrol pour faire la publication à leurs risques et périls communs.
Dans le feu de son enthousiasme, Jules Laurens ne se rebutait pas. Mais obligé maintenant de compter avec le public et avec un éditeur, il crut devoir élargir son programme, puiser hors de la galerie Bruyas, transformer le titre rêvé tout d'abord et lancer sa publication sous le titre de U Ecole moderne. Uconlinua donc ses travaux sans interruption . toute la seconde livraison de son nouvel ouvrage était en épreuves à la date du 16 janvier 1858 et la troisième en essais. « Une quatrième livraison, écrivait-il, est déjà faite avec des sujets divers empruntés à det? amis, tels que Solitude, une des choses les plus élevées de sentiment et de caractère de Paul Flandrin, dos Moutons de Rosa Bonheur..., Chevaux en liberté dans un paysage de marais d'après Diaz, un paysage de la plus sombre mélancolie par Doré. J'ai prêts aussi un délicieux Daubigny et une étude de chien avec paysage d'après J. Didier. Enfin, quand j'aurai atteint le nombre vingt-quatre, ainsi que je crois vous l'avoir dit, je m'arrêterai, attendant quelque résultat de vente, de succès quelconque. Sinon, j'y renonce à tout jamais, car j'aurai jeté là, pour la seule satisfaction de mes opinions artistiques et de'Jmon expérience, pour au moins trois mille francs de travaux, ce qui pour moi est déjà un sacrifice suffisant. »
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Il fut encouragé par le succès et sa publication comprit au moins 56 numéros. Malheureusement L'Ecole moderne est pour ainsi dire introuvable aujourd'hui et je n'ai pu l'éussir à en rencontrer un seul exemplaire complet, soit à Paris, soit en province. C'est ce qui m'engage, outre l'intérêt exceptionnel qu'elles présentent, à donner ici la nomenclature des planches qu'il m'a été permis de voir, avec l'indication du numéro d'ordre qu'elles portent dans la collection.
N° 5. L'-4 ère?M^ozr,d 'après Troyon. L'auteur regardait cette lithographie comme une de celles dont il appréciait le plus les qualités : aussi l'a-t-il reproduite dans d'autres publications et a-t-il voulu que des épreuves en fussent exposées d'une façon permanente dans les Musées de Carpentras et d'Avignon.
N° 6. La Saison des amours, d'après Diaz. Je ne sais pas si cette planche ne serait pas encore supérieure à la précédente par son harmonie de tons. La jeune femme, entourée d'amours au premier plan, qui écoute, le cœur troublé, les aveux et les promesses du jeune homme debout près d'elle, le groupe d'amoureux enlacés qui s'éloignent à l'arrière-plan, le décor des bois printaniers, tout cela est d'un sentiment exquis et d'une exécution supérieure. Comment de telles œuvres n'auraient-elles pas séduit même les plus difficiles?
NO 7. Michel-Ange dans son atelier, par Eugène Delacroix. Le maître, assis près de ses marbres immortels, est plongé dans de profondes réflexions.
NO 8. La Pêche à V^pervier, d'après le tableau de Corot. Il s'agissait pour le lithographe de rendre la transparence de l'air, notamment de baigner de lumière les grands arbres au bord du lac. Mais Jules Laurens était de taille à se mesurer avec le maître pour lequel il professait tant d'admiration. 11 avait d'ailleurs pu s'inspirer directement de lui : il avait pris en effet à Paris l'habitude de le fréquenter et il avait toute liberté d'ouvrir dans son atelier ses divers cartons d'études.
NO 9. Le Chemin de Toulon, d'après Decamps. C'est une des estampes les plus amusantes de l'œuvre de Laurens : deux singes costumés en
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gendarmes et montés sur des chiens, conduisent au bagne un autre singe marchant devant eux, les mains liées derrière le dos. Scène humoristique que le crayon de l'artiste a rendue avec esprit et verve : aussi est-elle devenue populaire.
N" 10. La Toilette, d'après l'original de Robert Fleury. Cette planche va de pair avec les meilleures que Jules Laurens ait exécutées d'après Diaz. Le corps de la femme nue s'apprêtant à descendre de son lit est admirable de modelé, de fondu et d'enveloppe.
No 11. L'Anse du soir, aux grandes ailes repliées, assis sur un monticule dominant la mer et la ville lointaine. Le tableau original est deCabanel; la lithographie, en exprimant toutes les qualités de dessin qui s'y trouvent, n'a malheureusement pu faire disparaître la sécheresse des lignes.
N^ 12. Le Jeu, d'après A. Guignet. Deux soudards jouent aux dés le fruit de leurs rapines.
Jusqu'ici ces diverses planches ont été faites d'après les originaux possédés par Alfred Bruyas. Le projet primitif ayant été transformé, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, Jules Laurens prit hors de cette collection plusieurs de ses modèles pour les estampes suivantes.
N^ 13. Chevaux en liherté, d'après Diaz.
'^^i^i.Aprèsdinerim.owiow^ debout ou accroupis), d'après RosaBonheur.
N° 15. Solitude, d'après l'original de Paul Flandrin. Une épreuve en figura au Salon de 1859.
N^ 16. La Vache perdue, d'après Gustave Doré.
Ce sont les quatre lithographies dont il était question dans le fragment de lettre du 16 janvier 1858 rapporté ci-dessus.
X" 17. U Enfant prodigue, d'après le tableau de Tassaert, qui se trouvait encore dans la galerie Bruyas. On sait que la scène, très pathétique, représente la jeune femme égarée revenant avec son mince bagage dans la maison paternelle et pleurant sur les genoux de sa vieille mère, pendant que sa sœur, active ménagère, se sent le cœur envahi de compassion.
N° 18. Le Repas des fleurs, d'après J.-L. Hamon.
N" 19. Ravageot, chien de chasse, d'après Jules Didier. Voici déjà plu-
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sieurs lithographies que j'ai l'occasion de signaler de Jules Laurens d'après un de ses élèves préférés : on voit avec quel plaisir il se faisait un devoir de vulgariser ses œuvres et d'attester l'affection qu'il avait pour lui.
N° 20. Fleurs, pivoines éclatantes de vigueur et de ton, d'après l'original de Diaz, que possédait Alfred Bruyas.
N» 21. Troupeau de V Amour. Dans la toile originale, qui faisait partie encore de la même galerie, le peintre Papety avait représenté deux couples humains nus, marchant dans l'eau, les yeux levés vers l'Amour qui les conduit, en voltigeant au-dessus d'eux dans une apothéose.
N" 22. Le Vin. Le tableau de Tassaert, d'après lequel cette estampe a été faite, est bien connu. C'est du reste un des plus intéressants qu'ait peints cet artiste et Bruyas avait été très heureux de pouvoir l'acquérir. Il est assez caractéristique de l'époque à laquelle il appartient et à défaut d'autres indications, on le daterait facilement par la pose et le costume de la cocodette qui mire son verre rempli du meilleur vin.
N° 23. VÈtang, d'après le tableau de Daubigny. Le lithographe s'est exercé à rendre la transparence de l'eau et la richesse de la végétation qu'elle baigne.
N^ 24. La Famille, d'après Rosa Bonheur (crayon à deux couleurs).
N° 25. La Mare, d'après la toile de Théodore Rousseau qui était au Luxembourg. Encore une des meilleures estampes de Jules Laurens à son jugement et à celui de tous les connaisseurs.
N° 26. Tête de Christ. L'original par Marcel Verdier appartenait à Bruyas. On se rappelle que cette tête douloureuse avait déjà figuré dans la composition singulière commandée par Bruyas, qui avait reçu le titre de : Le Rêve dans la vie.
N^ 27. En Sologne, d'après Troyon, planche différente de celle qui avait paru dans le Salon [n^ 28).
N° 28. A Balbeck, d'après la toile de Marilhat communiquée par Bruyas.
N^ 29. Séville (Espagne), d'après F. de Saint-Étienne.
N^ 30. Femmes de Terracine (?), venant remplir à une fontaine leurs cruches et bassines de cuivre. Le tableau original avait été exécuté par Jules Didier et avait été acquis par Alfred Bruyas.
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N*' 31. U Après-midi, d'après Paul Flandrin.
N" 32. Au temps d' Attila, d'après Auguste Andrieux.
N° 33. Le Moine. L'original par Diaz était encore chez M. Bruyas. Comme toutes les lithographies de .Iules Laurens d'après Diaz, celle-ci se recommande par l'harmonie des tons et le modelé des chairs : la femme nue, qui se pâme dans les bras du moine et s'accroche à son cou, est d'une finesse d'exécution tout à fait digne d'éloges.
NO 3.5. Vaches normandes, venant s'abreuver à une mare, sous la surveillance d'un berger et d'un chien. Le tableau avait été peint par Troyon; il est advenu au Musée de Montpellier avec les collections de Bruyas. Quant à la lithographie, elle a figuré au Salon de 1874 avec trois autres de la même série.
Les no^ 36 à 55 ne se sont pas retrouvés; parmi ces planches devait certainement se trouver L'Offrande d'après F. Millet, dont une épreuve non numérotée, mais portant l'indication de L'École moderne, existe aux Estampes de la Bibliothèque nationale.
N° .56. Ariadne. Nu admirable, avec des qualités de lumière et de modelé, qui ne sont pas indignes de la belle toile de Tassaert, possédée par Bruyas.
Malgré la publication de V Ecole moderne, Jnles Laurens conservait l'espérance de pouvoir un jour réunir en une série distincte les planches qu'il avait lithographiées d'après les tableaux de la galerie Bruyas. Tl finit par obtenir de son éditeur Peyrol l'autorisation de réaliser son ancien projet; il y était d'autant plus décidé que Bruyas, au mois de septembre 1868, avait donné au Musée de Montpellier sa magnifique collection. Les événements de 1870-J871, puis d'autres préoccupations de l'auteur, retardèrent la publication : ce fut seulement en 1875, que put voir enfin le jour V Album de la Galerie Bruyas (1). Il ne comprenait
(1) Voici le titre coiuiilet ~\" ce nouv.-l 'mvi'age : « Album de 1m Cjalerie Bruyas (Musée de Montpellier). Trente sujets choisis, lithogiaphiés par Jules Laurens. » Puis, en exei'gue : à gauche, fragment de la lettre de Bruyas, 14 septembre 18G8. par laquelle il fit offre de sa col-