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CORRESPONDANCE DE TURQUIE ET DE PERSE

guère de déflorer le récit qu'il rédigeait au fur et à mesure de ses excursion>. Pour ne pas désobliger son chef de mission, Jules Laurens consentit de très bonne grâce à ne plus rien publier de leur voyage. Ses lettres à son frère Bonaventure et à sa nièce Rosalba ont été heureusement conservées et compensent plus que suffisamment les articles qu'il aurait continué à rédiger. Plus hbres et plus intimes, elles sont bien autrement intéressantes; plus spontanées, elles donnent une impression plus juste et plus vive. Une partie en a déjà été publiée dernièrement par la revue UArt : l'ensemble mériterait d'être édité intégralement. Elles ne font certainement pas double emploi avec le récit tout à fait officiel de M. Hommaire de Hell, qui a paru sous le titre de Voyage en Turquie et en Perse. Nous avons avec elles les observations d'un jeune artiste, plein d'entrain et de verve malgré les fièvres et les fatigues, sachant ouvrir les yeux et les oreilles, s'intéressant à tout, aux propos des gens dans la rue comme aux beautés du paysage et à l'ornementation d'une frise, aux spectacles exotiques et aux costumes, s'instruisant des choses de l'Orient, sans qu'il oubliât son pays, ni ses amis, ni ses peintres préférés. Non seulement cette correspondance vaut par elle-même; mais elle est encore caractéristique de l'état d'esprit de cette jeunesse intelhgente, avide de science, curieuse du monde, enthousiaste et sceptique en même temps, qui allait prendre après 1848 une part si brillante dans le mouvement artistique. A ce titre seulement, elle mériterait donc aussi de retenir l'attention.

S'étant fait un devoir de ménager les susceptibilités de M. de Hell, qui, d'ailleurs, lui témoignait une réelle estime et l'amitié la plus franche, il se contenta de ne plus collaborer à ses deux journaux habituels que par des articles que j'appellerai de fantaisie et d'imagination : Frantz Vorganiste, L'heure du soir, Musique. Il ne reprit l'envoi des nouvelles de son voyage que lorsque la mort de M. de Hell lui laissa toute hberté de le faire, lorsqu'il fallut notamment annoncer quo, malgré le fatal événement, les résultats déjà acquis par la mission n'étaient pas compromis. Ses lettres à L'Echo du Ventoux (lettre d'Ispahan), au Conciliateur

de Vaucluse (lettres de Rome et d'Orient), furent d'ailleurs très peu nombreuses.

A son retour de Perso, il s'imposa encore le silence, jusqu'à ce qu'une décision fût prise au sujet de la publication des travaux de la mission. Ce fut seulement en 1853, qu'il commença dans L' Illustration une série d'articles intitulés : Excursion sur les côtes septentrionales de la mer Noire. II. furent précédés d'une note de Madame Hommaire de Hell, qui annonçait la prochaine édition du Voyage en Turquie et en Perse, rédigé par son malheureux mari. Copieusement enrichis de gravures sur bois d'après les dessins exécutés en cours de route, ils furent signés du nom de Xavier Hommaire de Hell, sauf le premier resté anonyme et le cinquième et dernier qui porta la signature de Jules Laurens. Tous, je l'ai déjà dit, étaient entièrement de Jules Laurens. S'il avait cru devoir laisser à son compagnon de voyage la paternité de son œuvre presque entière, c'est que vraisemblablement il s'était fortement inspiré de ses notes. Et puis, n'avait-il pas l'habitude de s'effacer autant que possible devant les autres? N'était-ce pas encore une attention délicate témoignée au deuil de Madame de Hell?

C'était le récit de l'expédition que M. Hommaire de Hell et Jules Laurens avaient accomplie en Bulgarie, Moldavie et dans la région du Bas-Danube, depuis le 29 août jusqu'au 12 novembre 1846 : c'était la description de ce voyage en caïque le long de rivages « presque inconnus » encore, si invraisemblable que cela puisse nous paraître aujourd'hui; puis en arabas turc de Varna à Galatz; dans l'horrible carosse de poste, de Galatz à Jassy; dans une « ignoble carriole de juif », de Jassy à Galatz; enfin, dans le paquebot autrichien Ferdinando primo, de Galatz à Constantinople. L'auteur ne s'est pas contenté de donner une description du pays et d;^ rapporter des traits de mœurs; les tableaux pittoresques abondent dans ses articles. En voici quelques-uns, qui portent véritablement la marque de l'artiste nourri de l'antiquité :

Au cap Émona, « les débris des bâtiments naufragés, plus nombreux sur cette plage déserte que partout ailleurs, nous servirent à élever le

plus homérique de ces bûchers qui ont réchauffé et éclairé la plupart de nos nuits depuis Kilia. Plusieurs heures furent nécessaires pour échafauder un faisceau de mâts, de planches, de troncs et de toutes sortes de matières combustibles, dont la flamme dardait encore au soleil levant. L'éclat de cet incendie allait rougir au loin les caps, les forêts et les voiles passant dans les brumes de l'horizon. P. ndant cette mémorable nuit, retentit tout à coup un carillon de clochettes qui nous paraissait inexplicable, lorsque nous vîmes s'agiter autour du feu de grandes ombres, les plus fantastiques du monde... C'était simplement un troupeau de buffles, attiré par l'éclat de la flamme. Leurs formes antédiluviennes, leur expression stupide et farouche, exagérées encore par le clair-obscur du feu, étaient plus que suffisantes pour servir d'aliment aux plus bizarres divagations de la somnolence... »

A Baltchik, « la troisième grande Échelle de la côte occidentale de la mer Noire » : « Quel développement n'acquerrait pas cette place de marché et d'exportation si on améhorait ou plutôt reconstruisait les routes. Les véritables ornières qui en servent actuellement n'admettent qu'une file de chariots, dont la queue, les jours de marché, se prolonge sur une longueur d'environ mille mètres. C'est, du reste, pour l'admiration de l'artiste, comme une galerie de types, de costumes, d'animaux et de scènes d'un pittoresque grandiose, digne de trouver son Léopold Robert. Le costume bulgare, grave par la rusticité de coupe, d'ajustement et de couleur, est particulièrement remarquable par la coquette profusion de broderies et de dessins, toujours d'un style aussi correct qu'original. Celui des femmes et des enfants surtout éclate par la complication et parfois la richesse des ornements d'un cachet tout antique, ce qui, en art, exprimera éternellement la sévérité et l'élégance du goût. Les buffles, encore plus monstrueusement gras ici qu'à Bourgras, et tout enduits de vase desséchée, offrent une solennité de formes à passionner le ciseau des sculptent s...

« Nous partîmes, le 25 octobre, pour Jassy en carotsa de poste : sorte de brouette en osier, remplie d'une botte de foin et emportée avec une

rapidité effrayante par un nombreux attelage de chevaux. Les roues, plutôt pentagones que rondes, ne sont, la plupart du temps, maintenues dans leurs boutons que par la vitesse de la course, et il leur arrive parfois de rester en chemin sans qu'on daigne s'arrêter pour les ramasser ou même s'en apercevoir avant la première station. Le malheureux voyageur doit faire, à défaut d'habitude, les plus douloureux efforts d'équilibre pour ne pas être lancé à tous moments sur la route, fort belle du reste. On relaye avec des chevaux rencontrés partout en quasi liberté et très fringants. Quant aux cochers, ils sont uniques d'habileté et de désinvolture pittoresque, avec les infinis rubans de leurs larges chapeaux, les broderies de tout le costume, surtout de leurs bottes à parements. On dirait des mousquetaires, aux armes près. D'immenses champs de choux, une hutte dans la haie de laquelle cherchent vainement à pénétrer, vu le triangle de bois passé à leur cou, de grotesques marcassins, quelques groupes de paysans mangeant la mamaliga (pâtée de maïs bouilM), puis encore et toujours des choux, voilà ce que nous vîmes pendant cinquantecinq heures d'une course infernale et sans rien manger entre Galatz et Jassy... »

C'en est assez sans doute pour donner un aperçu du style narratif de Jules Laurens. On reconnaîtra qu'il écrivait alors avec agrément, qu'il savait retenir l'attention et la curiosité de son lecteur. Il est regrettable qu'il n'ait pas rédigé ainsi tout son voyage en Orient : nous aurions un récit moins scientifique certainement que celui de M. Hommaire de Hell, mais combien plus vivant et plus pittoresque!

Après cette première série d'articles, il n'en pubha plus en effet que quatre autres dans U Illustration, toujours avec accompagnement de nombreux dessins gravés sur bois. En voici les titres :

1*^ Sinope. Notes d'un voyage en Turquie et en Perse (t. I^r de 1854, p. 7 à 10), avec la signature de X. Hommaire de Hell et Jules Laurens; mais il ne serait pas difficile d'y reconnaître la facture de ce dernier, si nous n'avions pas son propre témoign? ge. Tout au plus s'est-il aidé des notes de son chef de mission.

2° Les Kurdes. Notes d'un i^oyage en Turquie et en Perse (t. P^de 1854, p. 119 à 123), signés : Jules Laurens. C'est la description du pays et des mœurs des habitants du Kurdistan; elle est remplie de détails sur les costumes observés par l'artiste. Il en a montré une collection dans une grande planche, gravée sur bois par son élève Jules Didier.

3° Voyage en Turquie et en Perse, exécuté par ordre du gouvernement français pendant les années 18^6, iSdl et 18^8 par Xavier Hommaira de Hell et Jules Laurens (t. Il de 1856, p. 264 à 267). Jules Laurens y fit l'historique de la publication de l'ouvrage qui paraissait sous ce titre et indiqua son état d'avancement; il restait encore, pour terminer, à donner un quatrième demi-volume purement scientifique, dont la rédaction était confiée à des collaborateurs spéciaux, une douzaine de planches supplémentaires en lithographie et une grande carte géographique de la Perse, gravée par Delamare. Lui-même marquait les lacunes imputables à la mort de Hommaire de Hell et à l'impossibilité d'utihser des notes scientifiques, trop incomplètes et sans liaison. Il reproduisait enfin la planche VIII de son Album : « Portraits, types et costumes divers des côtes turques de la mer Noire », dont il donnait une description fort intéressante.

Voici en effet des portraits écrits, qui ne le cèdent pas aux portraits dessinés : « Ensuite, c'est le patron de notre barque, Yanko, un Grec du Bosphore et, comme bien d'autres Grecs, fort doucereux, fort fainéant, vantard, poltron, voleur, casuiste en diable et surtout fort dévot à la Pandia (sainte Vierge), dernière expression des peuples du Bas-Empire. Quelquefois ce Grec s'élève jusqu'à la ruse et à la volonté nécessaires pour transiger plutôt que pour lutter avec les difficultés d'une existence opprimée. Il est canaille, au besoin, comme celui du Péloponèse est pallikare et celui de l'Archipel corsaire. Toute race ne doit-elle pas descendre ainsi qui ne peut ou ne sait conserver sa nationalité politique? Dans ce dernier cas seulement, elle est à mépriser. Derrière Yanko apparaît Stavri, son premier lieutenant; vieux rat de côte plutôt que loup de mer, ratatiné, durci et bronzé par l'atmosphère marine; marau-

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