CHAPITRE V
Les deux plus grands lyriques en prose, après Chateaubriand, que le xixe siècle ail produits, Michelel el George Sand, auraient dû, semble-t-il, se sentir attirés l'un vers l'autre par une vive sympathie, rire prédestinés à se rechercher cl à s'aimer. Tous deux riaient imbus de l'esprit du xvme siècle; tous deux étaient nourris de Jean-Jacques Rousseau; tous deux ont été préoccupés, toute leur vie, de la question de l'amour el de la femme; tous deux, de 1840 à 1850, ont rêvé pour la France une régénération politique el sociale par la République et la démocratie socialiste. Cependant, bien qu'ils aient éprouvé l'un pour l'autre une vive admiration, — puisque Michelel appelle George Sand, dans la préface de l'Amour, « le plus grand écrivain du xix" siècle », et que George Sand, dans la conclusion de ['Histoire de ma Vie, rend hommage à Michelet comme à un des guides <\r>; générations nouvelles, — ils n'ont jamais éprouvé l'un pour
1 Les lettres de George Sand et les fragments du Journal de Michelel font partie des papiers laissés par .Mme Michelet et qui m'ont été confiés par son frère, M. Mialaret. Je dois à l'extrême obligeance de Mme Gabrielle Sand et de Mme F. Lauth les lettres de Michelel el l'autorisation de les publier, d'après la copie qu'a bien \ oulu faire Mlle Marie Méjean.
l'autre cet attrai! el cette confiance d'où naît l'amitié ; ils sont restés l'un et l'autre sur la réserve, et leurs relations n'ont été, au vrai, que des relations littéraires.
Il y eut, à cette réserve mutuelle, des raisons assez diverses et assez complexes.
Il y eut d'abord des raisons de circonstances. Michèle! vécut jusqu'en 1842 d'une vie très retirée, « sauvagement » enfoncé dans son travail, et ne lisant guère que les livres qui étaienl nécessaires à ses recherches. Ce n'est qu'après 1843 qu'il lut les romans de George Sand, alors qu'il fut appelé, par ses cours du Collège de France, à s'occuper des questions sociales contemporaines. Il avait un cercle d'amis assez fermé et, bien qu'il fût loin d'avoir des principes de morale très austères, il avait une répugnance très grande à fréquenter le monde, un peu bohème, d'artistes et de littérateurs. où vivait George Sand.
Il y eut aussi entre eux certaines incompatibilités morales. Michelet se croyait fds de Voltaire plus que de Jean-Jacques, et la sentimentalité lyrique de George Sand, si semblable qu'elle fût, à bien des égards, à la sienne propre, lui paraissait quelque chose de malsain, presque autant que celle de Chateaubriand ou de Lamartine. Il trouvait son rationalisme inconséquent, trop mêlé de mysticisme, et il condamnait dans Lélia la prétention de réformer l'Église en empruntant ses formes. Et, chose curieuse, George Sand, de son côté, se méprenant sur les idées de Michelet, sans doute à cause de son admiration pour le moyen âge, voyait, même dans le livre du Prêtre, de fâcheuses condescendances à l'égard du catholicisme.
En politique, de même, ils ne furent jamais tout à fait d'accord. Avant 1851, Michelet. si démocrate qu'il
MICHELE!' ET GEORGE SAND. \) i 1
fût. quelles que fussent ses sympathies pour les réformateurs socialistes, se refusait à admettre [es théories communistes qui enthousiasmaient George Sand. Et, après 1851, quand Georges Sand, désabusée, renonça à la politique pour ne plus s'occuper que de litlérature et garda vis-à-vis de Napoléon 111 une attitude plutôt bienveillante, Michelet, qui faisait cause commune avec les proscrits de décembre, ne pouvait accepter d'intimité avec ceux qui entretenaient des liens d'amitié, je ne dis pas seulement avec les Tuileries, mais même avec le Palais-Royal.
Enfin, ce qui fut peut-être le plus grave, ils n'étaient pas d'accord sur la question de l'amour et du mariage. George Sand, en dépit de Mauprat et de quelques autres romans, en dépit du fond même de sa nature, qui était sain et pur. passait pour défendre et avait défendu en effet les droits illimités de la passion, et les idées les plus avancées sur l'émancipation de la femme. La conception que Michelet avait de la femme, — un être faible et malade qui a besoin de la protection de l'homme et pour qui la monogamie est la seule garantie efficace — lui était odieuse. Et Michelel ne pouvait supporter l'image d'une femme jouanl à l'homme, se costumant en bousingol pour être plus libre, e1 plaçant les droits de son individualité au-deSSUS des devoirs de la pudeur féminine èl de la fidélité conjugale. Michelet trouvai! que Georges Sand rabaissait la famille, cl George Sand trouvait que Michelel rabaissait la femme.
Parle récit des relations de Michelet ei de George Sand. parleurs lettres H parles fragments du Journal de Michelel que nous allons publier, on discernera clairement, à travers des manifestations très sincères d'admiration el *\<' sympathie, In trace de ces désac-
I i : il LES MICMELET.
cords intimes qui les empèchèrenl de devenir des
amis.
La première fois que Michelet fail mention de ( îeorge Sand dans son .Ion rua! . c'esl le 24 aoûl 1841. Il va rendre visite à Pelletan dans le pavillon que George Sand occupai! alors, 16, rue Pigalle1. Mme Sand étail absente. Elle étail à Nohant; mais Pelletan, qui, après avoir été le précepteur de Maurice, continuai! à remplir auprès de sa mère des fonctions intermittentes de secrétaire, gardait sa maison. C'était pour Mme Sand un moyen d'obliger un jeune écrivain, doid elle appréciait le talent et le caractère, et qui étail alors douloureusement en proie aux difficultés de l'existence.
i'i aoûl 1841.
« .le trouvai Pelletan tout seul dans le pavillon de Aime Sand (rue Pigalle, 10). L'impression fut forte en plu-; sieurs sens.
« D'abord, le silence de celle petite maison déserte; puis ce spectre qui vint à moi ; à sa main, je sentis la fièvre : jamais je ne le vis plus cadavre, ni plus beau pourtant...
« J'arrivai juste au moment où peut-être il allai! donner son âme au diable. L'année dernière je l'empêchai de glisser à droite, de prendre le journal russe de Francfort
' On lil dans ['Histoire de ma Vie. IV. p. 456 : « Je louai, rue Pigalle, un appartement composé de deux pavillons au fond d'un jardin... J'offris a Chopin de lui louer un des deux pavillons. Il accepta avec joie. Il eut, là son appartement. Maurice avail l'appartement au-dessus du sien. J'occupais l'autre appartement avec nia Bile. .Maurice prit avec M. Pelletan. M. Loyson e! M. Zirardini le goûl de lire et de comprendre. ».
que lui offrait étourdiménl Lamartine. Puissé-je cette année l'empêcher de tomber à gauche, dans le journalisme politique, et d'uneopinion bien malade '...J'essayai de relever ses espérances, de lui montrer un avenir plus doux et dans une ligne moins compromettante. Au fait, personne n'est pins irrémédiablement aristocratique, de ligure et de pensée.
1 II s'agit probablement du Journal de Francfort, journal Iran vais qui parut jusqu'en 1866. Michèle! le croyait, sans doute, subventionné parla Russie, paire qu'il n'avait pas de sympathie pour la cause polonaise. J'ignore quel était le journalisme de gauche dont Michèle! voulait écarter Pelletan. En 1841, Pelletan écrivait à la Presse, qu'il quitta àla fin de l'année pour entrer au A7.Y Siècle. Il protestait en vain à la Presse contre l'invasion des annonces. Une lettre à Michelet, non datée, mais que je crois de 1 S i 1 , nous apprend clans quelle triste situation se trouvait Pelletan et combien Michelet lui témoignait d'amitié :
« Encore une importunité. .Mais vous êtes si bienveillant et de si bonne grâce pour moi que je ne saurais en vérité a qui mieux m'adress t qu'à vous.
» Je pars pour la Touraine où j'emmène ma pauvre femme expirante; il faut que j'abandonne tout pour des devoirs sacrés. Me permettrez -vous de remettre entre vos mains, pendant mon absence, le soin de notre pauvre destinée"?
« Je vous prie donc instamment, mon bon monsieur, de pour* sun re auprès de M. Lamartine des réclamations que je ne pourrais plus faire. Votre crédit, le sien, dirigé et resserré par vous
sur une seule perso •. pourront peut être me l'aire trouver a
mon retour ce qui a manqué souvent sur ma planche, un morceau de pain.
« Quoique je parle l'âme navrée, c'est une consolation pour moi de songer que j'ai pu inspirer quelque intérêt, monsieur, a une âme comme la votre, sans esprit de flagornerie, je vous jure; el quelle que soit l'a grè\ e où le ma ml il flo! qui me ballotte vienne à me jeter, je n'en conserverai pas moins votre souvenir, comme une des seules richesses de mon passé, o
Lamartine lit de Pelletan, en 1842, le rédacteur en chef du Bien public. Ces! Michèle! qui arrangea la chose. Il écrivai! a Pelletan : « Lamartine es! 1res bien, mon cher monsieur. Toutefois, il n'éiaii pas au courant, .le lui ai dit ce que je pense, c'est que. quelque admirable talent que vous ayez pour la polémique quotidienne, je ne pensais pas que votre santé y durât longtemps, qu'il y avait des hommes de faïence ci des hommes de
« Il me montra obligeamment l'appartement de Mme Sand. Quelques bons tableaux, entre autres un Giorgione [Musique en attendant le bain), beau, fort et voluptueux, un dessin du portrait de M. Ingres par lui-même, la fille <le .Mme Sand par Calamatta (très dure), son fils par Charpentier, un dessin de la Savinienne. d'Amaury le Corinthien ', etc. Meubles de bon goût, chêne, gothique ou Renaissance. Nulle affectation. Son appartement personnel bien simple : un lil h;is, par terre, à deux oreillers. Sa tapisserie commencée. « Elle y travaille toujours, dit Pelletan ; bonne femme, ronde, un peu campagnarde. » Je vis ensuite son cabinet de travail, extraordinairement sombre; tentures vénitiennes, violettes. Ses pantoufles étaient là encore; sa petite glace coquettement ornée du petit poignard turc : un Christ dans un vieux cadre d'or sur velours noir, etc.
« En entrant dans ce sanctuaire, je me demandais si je n'étais pas très indiscret, bien osé. Je ne pus m'empêcher de dire à Pelletan : « Ah! puisse-t-elle être heureuse ! » Je sens l'intérêt le plus tendre pour ces grands esprits si éprouvés, si agités, qui chaque jour nous alimentent de leur sang, nous font jouir de leurs douleurs. »
C'est en 4844 seulement que Michelet se mit à lire George Sand.
Il commence par Indiana, et écrit, le 10 mai 1844 :
« Style de cristal.
« Eloquent et juste au point, moins fort, aussi ardent) moins ouvrier que Rousseau.
« Le tout est brusqué pourtant, comme les œuvres
porcelaine et qu'il fallait prendre garde de casser ceux-ci. Mais il faudrait savoir que demander et combien. C'est la question qu'il m'a faite. Il en causerait volontiers avec vous.
Mille compliments affectueux,
Michelet.
Ne parlez de ceci à personne.
1 « La Savinienne » et « Amaury » sont des personnages du Compagnon du Tour de France.
MICHBLET ET GEORGE SÀND. 345
impatientes do cotte époque. Le stylo est admirable, la conduite médiocre...
« Toujours une ouverture brusque (l'amant rapporté Messe), pour se dispenserdo l'analyse ot du travail habile que demanderait l'exposition d'une fascination lento et progressive. Tout cela, d'ailleurs, inutile. Indiana est visiblement une femme prodigieusement ennuyée, qui prend brusquement la première distraction venue. Dans la Julie de Rousseau, on comprend mieux l'influence morale, la fascination involontaire. Si ce n'est un directeur, c'est un précepteur. Peu de crescendo. La situation forte est au milieu. Paul et Virginie à l'envers.
« La fin fait froid. Le bonbeur avec Ralph est un suicide. Cette préférence pour l'Anglais est une réminiscence de Corinne. Lès femmes aiment l'étrange et l'étranger.
« Le mari, vieux militaire peu original. Raymond, le jeune homme d'avant 1830. »
En juin 1844, Michelet lit Valentine et Lélia. Il note, le 4 juillet, son jugement sur les deux œuvres, ou plutôt les pensées que les deux œuvres lui ont inspirées, car il les juge bien moins en critique littéraire qu'en moraliste et en historien. On voit déjà très vives dans son esprit les préoccupations qui lui inspireront V Amour.
11 portait ce livre en lui depuis plus de vingt ans quand il l'a mis au jour.
Il reproche à Mme Sand d'avoir, dans Valentine, comme dans Indiana, indiqué les vices qui ruinent le mariage, mais non les remèdes qui pourraient le réformer.
■ Peut-être ne les trouvera I -on pas, ces remèdes, avant qu'un grand el doux esprit n'ait trouvé, dans sa nat ure, un centre aux excentricités violentes.de ce temps. en faisant eu quelque sorte les rayons de sou soleil. Le
JULES M1CHKLE1 ,
livre futur sera : V Egalité dans l'Amour, avec pour épigraphe le mol de Shakespeare : o Juste aussi haut que
mon cœur, i
«Le livre de génie, c'est Indiana. Là elle ;i montré le mal en plein, et double, comme il esl : « L'égoïsme du mari, l'égoïsme de fermant ».
" Ni l'un ni l'autre n'associe fortement la femme à sa vie. Le mari ne l'associe pas aux aventures de sa vie industrielle. L'amant ne l'associe pas à la confidence de sa vie polil ique.
o Indiana commence par l'ennui, et, si le livre continuait, il continuerait par l'ennui. <m suc: à imaginer quelle doit être, dans le désert, la société de cet insipide Ralph. Dans Valentine même, Bénédict meurt petit-être à temps. La chaumière et le mariage ennuieraient peut et re : il faudrait un autre Bénédict. <',e rêveur, intéressant à vingt ans. sera ennuyeux à trente.
« Une chose domine Indiana et Valentine, et semble faire, dans l'idée de l'auteur, la justification de la femme: ['ennui, l'insignifia.nce de la vie de province, le vide infini qu'elle laisse, l'intolérable esclavage d'une vie toute de convenance. Au premier jour, à la première échappée, le cœur se précipite au hasard. 11 suffit, dans Indiana et dans Valentine. de deux ou trois visites; et, dans ce peu de temps, quels sont les actes héroïques qui enlèvent le cœur de la femme? Aucun, sinon dans Indiana, être pris en flagrant délit avec une femme de chambre; dans Valentine, montrer un peu d'adresse et de hardiesse dans une partie de pèche. Ridicule pour ridicule, j'aimais mieux celui des romans chevaleresques qui exigeaient dix ans d'exploits, d'aventures lointaines, de combats contre les dragons, les géants.
11 «Juelle conclusion de tout ceci i Que la règle est mauvaise ? Non; mais qu'elle est mal appliquée. L'auteur fait, au contraire, par la bouche de Lélia, (devenue abbesse), l'éloge de la règle. Elle dit aussi, t. III, p. 243 l, à propos de l'union, libre de formalités, hors du mariage:
' Ce renvoi s'applique a ta seconde édition de Lélia 1839 . en 3 \ olumes.
" Là, moins encore que dans le mariage, la femme peu! être la compagne et l'égale de l'homme.
Je ferais volonl iers la suite de ces romans : Indiana e1 Valentine, mariées a Ralph et Bénédict, retombées bientôt
dans leur ennui primitif, finissent comme I.élia: non pas qu'elles prennent l'habit, mais elles rencontrent une nouveauté qui attire leur esprit mobile, à savoir : le mari spirituel, le prêtre; sinon le prêtre politique et libéral, comme le cardinal Annibal dans Lélia, du moins le prêtre lancé par M. de Lamennais dans la voie démocratique, mais rattrapé par sa robe, par l'ambition sacerdotale el l*esprit de corps, mécanisé par les Jésuites, durci dans l'hypocrisie.
« Ce prêtre isolé, inquiet, s'entend tout naturellement avec la femme isolée, qui a traversé ces trois âges :
I La brutalité du mari (industriel, etc.);
■!'■ L'égoïsme de l'amant (politique, pamphlétaire, etc.) :
3° L'ennui de l'amant sage et raisonnable (celui-ci esl l'intolérable, parce qu'il n'a pas été imposé, comme le mari, mais voulu, choisi).
■ Là le prêtre arrive, avec l'attrait de ses combats, de ses remords, de sa gaucherie même (car c'est presque toujours l'homme du peuple, l'homme de campagne; les côtés frustes et non polis réveillent les goûts blasés; c'est la simplicité des saints; c'est la rudesse du zèle, etc.). Celle femme ennuyée, pour qui tout semblait fini a vingt-cinq OU Ironie ans, est ravie d'être menée virilement (oui- a tour et doucement, tantôt caressée, tantôt grondée et battue, d'avoir à pleurer encore... Cela la rajeunit à ses yeux. 1511e se croit encore enfant. »
I e mémo jour, 4 juillet 1844, Michelet jetait sur le papier mie série de cou ri es noies sur Lélia. il avait été choqué, en lisant Indiana et Valentine, de voir que Mme Sand ne sût pas donner à ses héroïnes de motifs plus élevés quel'ennui pour justifier leurs révoltes contre la vie conjugale, ni un idéal plus noble que l'amour; il fut choqué bien plus encore de tout ce qu'il y a de faux,
d'incohérent dans Lélia, du mélange bizarre de mysticisme religieux, de hardi rationalisme, <\r sensualité el de fougue révolutionnaire chez des personnages qui veulent transformer la société en introduisant
I esprit de la philosophie moderne dans les vieilles formes ecclésiastiques. Il voit là un compromis redoutable, une force nouvelle fournie au clergé :
«M. de Lamennais cl Mme Sand ont laissé là leur objet, le prêtre, la femme, pour s élever, s'étendre, à ce qu'ils croyaient, dans les rêves du socialisme : mais la femme, le prêtre n'en vont pas moins leur chemin, et tout ce que nous voyons n'est autre chose que leur mariage. »
Lélia est, au goût de Michelet, « un livre 1res fatigant, plein d'une mort sèche, à l'italienne ». Le succès d'Indiana et de Valentine a fait à Mme Sand « un triste piédestal ». Elle pose en homme, dans Lélia. Elle a tort, dans sa préface, d'assimiler son livre à Faust, à Manfred. Ici nous trouvons « non le scepticisme, mais un vide immense. La femme est un élément. Elle est absorbante comme la nature infatigable et sans fond. On sait trop que Lélia etPulchérie ne sont pas sœurs, mais la même qui alterne ses deux natures ».
Le prêtre Magnus est très beau, et pourtant gauche et manqué. « Ce qui est original, dit Michelet, c'est sa joie, croyant que Lélia est morte. » Mais Michelet proteste contre le faux catholicisme répandu sur toute la lin de Lélia, contre ce que dit l'auteur en faveur de la confession, de la pénitence, qui ont épargné le bagne à Trenmor, joueur et voleur.
•< Chose bizarre, ce livre huit par une prise d'habit.
Lélia se dil plus catholique que le cardinal Annibal*. — Cf. les vers du Rolla de Musset :
0 Christ, qu'il soit permis de baiser ta poussière... ...Dors-tu content, Voltaire...
« Arrive doue le vrai Annibal, M. de Lamennais ! puis la contre-façon d'aujourd'hui : une fausse Valentine ! un faux Lamennais !
« Lélia par deux fois se fait religieuse, d'abord ermite, puis abbesse. Qui s'attendrait, après l'avoir vue si fîère, au rocher, à la voir subir le voile, comme Stenio subit la Venta. L'auteur s'efforce de sauver la contradiction. Il la fait reine, non esclave. »
Pour Michelet, George Sand, c'est « l'àme de Rousseau revenue, dans Valentine surtout, et, pourtant, combien moins jeune et pure ! Le pavillon de Valentine est une faible imitation de l'Elysée de Julie. » Chez tous deux le même mépris du convenu. « Il y a crescendo, de Fénelon : « Fût-elle bergère dans la noire Algide... », à Rousseau: «Fût-elle la fille du bourreau... ». cl de Rousseau à Sand : « Fût-il un forçat...» Forçai excusable, innocent sans doute, mais enfin qui a vécu avec les forçats. « Est-ce un contact purifiant ?... »
Michelet relève encore le caractère vague et contradictoire des idées religieuses exprimées dans Lélia. Le cardinal parle contre le célibat des prêtres, voudrait une prêtrise héréditaire. « L'Eglise, dit-il, introduit dans son sein des éléments trop hétérogènes. » Lélia répond : o L'Église hâterait sa perte, en se relâchant dé sou austérité » '<« ajoutons apparente », dit Michelet).
1 Tome NI. \). «g (seconde édition).
« Il y ;i dtvs morceaux admirables : Lélia au cloître, la nuit sur le volcan; d'autres ridicules, où le bas bleu perce; le cours de théologie de Lélia, avec qui Sténio, déguisé en femme, fait assaut, accusanl de jésuitisme toul ce qui cherche le progrès par 1rs voies religieuses ».
A la fin, « Ànnibal est empoisonné, Lélia accusée par Magnus à l'Inquisition. Trenmorreste seul,et,avec lui, la future église où tous seront prêtres ».
();i prévoit la voie nouvelle où Mme Sand va s'engager. « Avant d'affranchir la femme, il faut affranchir l'homme. »
Michelet fut encore plus sévère pour Métella, — « la belle Anglaise qui vieillit, délaissée d'un Italien, consolée par un jeune Genevois, Ollivièr ; mais sa jeune ojèce devient son innocente rivale. Ollivièr s'éloigne pour toujours, Cela est manqué », sauf la deserription des agréments de la femme de quarante ans : — <( c'est comme les pousses d'août, parfois plus vertes que celles du printemps. »
« Tout cela se passe dans le monde du rien faire. Pourquoi cette vieille Métella. ce jeune Ollivièr ne coopèrentils pas a quelque œuvre utile qui maintiendrait le lien ? Pourquoi Métella est-elle malheureuse ? Parce qu'elle n'exige pas de son Genevois qu'il soit un homme et agisse, qu'il épouse la petite fille et, lui fasse des enfants à aimer. »
Cette opposition entre le moraliste homme d'action qu'est Michelet et la rêveuse sentimentale et passionnée qu'est George Sand se marquera encore davantage quandil lira, en 1846, les Lettres d'un Voyageur: Il y trouve des pages admirables, celle en particulier sur les charmes du passé1, mais, dit-il: « Elles me
1 P. L56 (édition de 1843).
troublent sans m'étendre. C ssl un Jean-Jacques moins le g-énie, c'esl une lecture malsaine. »
Malgré ces divergences très profondes de natures e1 île points de vue, Michelet et George Sand appartenaient tuas deux au parti de* réformes religieuses el sociales, ci il était impossible qu'ils restassent tout à fait étrangers l'un à l'autre. Michèle! avait commencé avec Quinet, au Collège de France, la campagne marquée par la publication des Jésuites (1843) du Prêtre ( 1845) et du Peuple (1846). George Sand, sous l'influence de Pierre Leroux, publiait ses romans philosophiques et socialistes les plus hardis : Spiridion (1839), lo Compagnon du Tour de France (1840), Horace (1841), Consuelo\ 1843), le Meunier d'Angibault; le Péché de M.Antoine ' 1845). Us l'uiciil naturellement amenés à échanger leurs livres et à entrer en correspondance. C'esl Michèle) qui prit l'initiative en envoyant à George Sand les derniers volumes de son Histoire de France au Moyen âge, les Jésuites l et entin le Prêtre, la Femme et la Famille.
Chose singulière, Mme Sand ne vil pas dans ces deux derniers livres à quel point Michèle! étail détaché de l'Église, qu'il était déjà l'auteur de la préface
' George Sand négligea de remercier Michelet de ses premiers envois ; mais le 12 septembre 1844, lorsque Quinel et Michèle! proposèrent d'élever une statue à Voltaire el Rousseau, elle donna son adhésion a ce projet par la lettre suivante : « Mes sieurs, j'ai tardé plusieurs jours, pour cause de maladie, à répondre a l'appel qu'on m'a fail I honneur de m'adresser. Je m'empresse de me joindre aujourd'hui de cœurel d'intention an louable el utile projel auquel on veul bien m'associer. »
de ['Histoire de la Révolution e\ de la préface de la Renaissance1. Il restait pour elle l'historien attendri de saini Louis cl de Jeanne d'Arc,le pieux admirateur des cathédrales gothiques, le biographe de Luther, qui
n'osait cMcver la main contre l'Église catholique, «la vénérable mère du inonde moderne ». Elle ne voyait dans le Prêtre qu'une protestation contre le jésuitisme ci les abus de la confession ; elle oubliait que Michelet avait, dans sa préface, dénoncé les prêtres comme ennemis de l'esprit moderne et de la vie conjugale, elle ne voyait que la conclusion où il déclarait n'avoir pas voulu attaquer les prêtres et traçait l'image du prêtre de l'avenir, vieillard arbitre et conseiller de la famille.
Pour elle, Michelet était un réformateur timide qui voulait conserver le passé en l'améliorant, tandis qu'elle voulait une société organisée sur des bases toutes nouvelles, et qu'elle rompait absolument au nom du panthéisme avec le catholicisme. « Dieu est dans tout, — dit-elle dans le Péché de M. Antoine, — la nature est son temple. » Elle écrit vers la même époque 2 :
« Depuis qu'il n'y a plus dans la foi catholique ni discussions, ni conciles, ni congrès, ni lumières, jeta regarde comme une lettre morte... C'est, à mes yeux, un voile mensonger sur la parole du Christ. »
C'est dans cet esprit qu'elle écrivit, le 1er avril 184b' 3, à Michelet, après avoir reçu le Prêtre :
' Cette préface, qui ne parut qu'en 1855, (Mail écrite en 1843. - Lettre du 13 novembre 184t.
; La date <lc cette lettre nous esl fournie par le Journal de Michelet.
.Monsieur,
«Vous avez eu la bonté de m'envoyer votre dernier ouvrage [le Prêtre, la Femme et la Famille . el plusieurs autres précédemment, et moi j'ai eu la grossièreté de ne jamais vous écrire pour vous dire toute ma gratitude. La vérité est que je n'ai pas osé II i'aul enfin que je me décide à vous dire pourquoi. J'admire votre talent et. en cela, je fais comme tout le monde. Je trouve que vous avez dix mille fois raison, mais je trouve que vous avez raison arec trop de monde1, et pas assez avec quelquesuns. Nous me comprenez, ou plutôt vous me devinez. Je suis utopiste, vous êtes réformateur, ce n'est pas la même nature d'esprit. Je trouve que vous dépensez trop de force et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer l'Église et changer le prêtre ; moi, je ne veux ni de ces prêtres, ni de cette Eglise. Voilà pourquoi vos travaux, utiles à la masse, ne m'apprennent pas ce que je voudrais qu'on m'enseignât, ce que je ne sais pas moi-même, mais ce que je sens devoir éclore dans l'esprit des hommes éminents de cette époque. Je ne sais pas si vous vous arrêterez où vous êtes; voilà pourquoi je vous attends respectueusement, en silence, au temps où vous parlerez pour moi. Jusqu'ici vous prêchez une convertie d'avance.
Nous voyez maintenant pourquoi vous n'avez pas encore reçu de moi l'hommage dû a votre supériorité. Je vous sens au-dessus des compliments el je n'en sais pas faire d'inutiles. Le public se prosterne devant la forme. Moi, j'y suis sensible aussi, et 1res vivement: mais cela ne me suffît point, et je cherche partout un tond qui réponde à mon aspiration. Or, mon aspiration peut \ous paraître insensée, coupable même, comme à bien d'autres, si mon idéal n'est p;is le vôtre. El alors, à quoi bon vous importuner de questions el d'exigences"? Prenez
: Les mots en italique onl été soulignés à l'encre rouge par Michelet. — Il avail l'habitude de souligner ainsi, dans 1rs lettres qu'il recevait, ce qui l'avait frappé, ou les points surles quels il Voulait repondre.
3b i JULES MICHELET.
donc toul ce que je vous dis là pour une justification naïve de mon impolitesse, el non pour un reproche. A Dieu ne plaise que je vous accuse lorsque vous êtes dans la chaleur d'un combat ! Mais vos ennemis no soûl pas dignes de vous :
Vous leur faites. Seigneur,
En les tuant, beaucoup d'honneur.
« Pardonnez-moi, et croyez que je ne puis donner à votre caractère une plus haute preuve d'estime qu'en vous (lisant ce que j'éprouve d'admiration el d'impatience.
ci George Sand. »
La réponse de Michèle! ne nous esl pôinl parvenue, malheureusemenl ; mais nous savons par son Journal qu'il répondit dès le 3 à la lettre de George Sand reçue; le 2, et il est facile de deviner, d'après la seconde lettre de George Sand, ce que Michèle! lui avait écrit. Voici cette seconde lettre1. Michèle! a écrit en tête : Madame Sand, sur « le Prêtre ».
<■ Monsieur,
ci Nous m'avez répondu avec trop de bonté pour que je ne vous demande pas encore une fois pardon de nus impertinences. Je les regrette d'autant plus que vous avez les honneurs de la persécution, et que vous êtes attaqué pour avoir défendu une des faces les plus claires de la vérité. Je crois bien que vous vous moquez un peu de moi en me disant que c'est à moi d'ouvrir une route où vous me suivrez de loin ; mais je vous pardonne cette vengeance, à condition que vous croirez que je necroispas du tout en moi-même. Non, monsieur, je ne marquerai jamais une voie où je ne peux que suivre les esprits éclairés de mon temps. Mon ardeur d'avancer et mes bonnes jambes ne font de moi qu'un brave et obscurfan-
1 Elle n'est point datée, mais le timbre de la poste porte : c 30 avril I8i.j ».
tassin, tout à l'ail incapable de diriger et de commander. Ne soyez pas offensé si le soldai vous dit : « Allons plus vite, allons plus loin, mon capitaine! » Gela vous prouve sa lionne volonté et son désir de servir la cause qui vous enflamme.
« Je voudrais faire ce que vous m'indiquez pour In religieuse persécutée1; mais l'occasion ne me vienî pas. ,1e ne puis faire un rapport spécial devant l'opinion publique. Je nuirais à la cause, faute de savoir ménager l'institution et le culte, et cette religion catholique qui ne peut, plus faire que le mal dans le monde, selon moi. Le rôle d'avocat est trop fort et trop habile pour mon émotion imprudente. Une thèse contre les mauvaises religieuses exigerait en regard une thèse pour les bonnes, et je ne crois pas aux bonnes religieuses. N'est pas bon ei utile qui est infailliblement fou ou bête. Pardonnez-moi cette violence apparente. Il n'est pas d'être plus faible et plus pacifique que moi, et je comprends votre tolérance, votre respect pour les prêtres humbles et sincères. .Mais, pratiquant celle tolérance dans la vie privée, je ne pourrais pas la proclamer en écrivant. Toujours je serais arrêtée parcelle pensée: a Mais ceux qui croient encore à un symbole qu'ils ne comprennent plus sont de pauvres idolâtres. » El alors, ne sentant que de la pitié pour eux, je ne trouverais pas un mot d'encouragement et d'appro-
1 Le journal de Michèle! nous apprend qui étail celle religieuse persécutée. La sœur .Marie des Anges étail une religieuse de province (peut-être du « Bon Sauveur » de Caen), alors en séjour à Paris, au couvent des Carmélites de la rue de Vaugi ranl. Elle avait, le 19 janvier, cinq jours après l'apparition du Prêtre, écrit à Michelel pour lui demander des renseignements sur Mme Guyon. Michelel lui envoya le Prêtre^ et alors commença entre eux une correspondance très active, dont onze lettres de sœur Marie nous ont été conservées. Elleessaie de convertir Michelet, toul en lui décrivant la triste situation des religieuses enfermées malgré elles au couvent. Elle lui envoie même un manuscrit et «les vers composés par une jeun,' fille retenue pri sonnière au ci Bon Sauveur •< de Caen, et lui demande de les Faire publier... Michèle! aurai! voulu que George Sand s'en chargeât. Il rompit, d'ailleurs, au mois d'avril, aveesœur Marie, qu'il soupçonnait de manquer de franchise envers lui.
IULES MICHBLET.
bation pour leur vertu stérile el morte. Ah ! que le clergé retrouve l'esprit véritable de l'Évangile, c'est-à-dire la doctrine d'égalité el de communauté, et alors, je veux bien aller à confesse. Jusque-là, votre bonne rel me paraît une infirme à laquelle sans doute l'Etat devrait un refuge et des soins : mais au nom de quoi les demanderions-nous pour elle à l'Eglise*? Au nom de la religion du Christ ? L'Eglise ne croit plus au Christ. Au nom de la législation .' C'est du ressort de l'avocat, el je n'y entends rien. Faire la guerre à des couvents ? Mais prenez donc un marteau pour les détruire el nous raisonnerons après.
« Pardonnez-moi, mais croyez bien que je sais apprécier tous ces côtés de la lumière que vous dégagez i voile avec tant de feu et de puissance.
George Sand. »
Il ne semble pas que cette correspondance ait amené Michelet et George Sand à se rendre visite, du moins il n'en est l'ait aucune mention dans le Journal. Michelet se trouva dailleurs très absorbé, de 1845 à 1848, parla composition du Peuple, par eellede l'Histoire de la Révolution et par des affaires de cœur qui troublèrent profondément sa vie. G 'est seulement en décembre 1849, après son mariage avec Mlle Mialaret, que Michelet rendit pour la première fois visite à George Sand. Il note dans son Journal, le jeudi 13 ;
Vu à onze heures Mme Sand. Je prends la liberté de lui recommander les proverbes héroïques à jouer dans les campagnes: Bories, etc.. La vue de Mme Sand avait augmenté chez moi la douceur de sentir près de moi une femme très pure: je jouissais de sa virginité morale. »
Depuis iré- longtemps, Michelet était préoccupé de
la nécessité de créer un théâtre populaire, de donner à la nation tout entière des fêtes éducatrices . Nous 1<voyons par le livre du Peuple et par son cours d lège de France de 1848. Or, G< - nd avait, avec François le Champi, représenté à l'Odéon le 25 novembre 1849, donné l'exemple d'une pièce de théâtre, non pas sans doute écrite pour le peuple, mais qui mettait en scène le peuple des campagnes. Michèle! aurait voulu, comme le dit la note que irons venons de transcrire, que l'on composât pour le peuple des drames héroïques, que l'on mit en scène les Qualrt s ge/ttsdela Rochelle (Bories et ses compagnons), les héros de la Révolution, ceux de la Pologne.
Il revient sur ce sujet dans la lettre qu'il écrit à George Sand après avoir assisté à la représentation de François le Champi :
Paris, le -2 avril 1850, Banlieue, aux Ternes, rue Villiers,
Madame,
« Je n'avais pu jusqu'ici voir encore le Champi. .Ma femme, enceinte et tort souffrante, m'avait retenu : moimême, souffrant aussi souvent de la poitrine, je n'avais pu sortir le soir.
.lai vu enfin votre chef-d'œuvre, et je suis saisi d'admiration, do reconnaissance. Une vous ayez eu cette action sur un public si blasé, et par des sentiments si doux, sans autre effort de mise en scène, c'est un nouveau
' Voyez dans le Banquet (réimprimé sous le titre : Un kiveren l le chapitre rai de la seconde partie, les Fétesdans l'Ave-
- ra l'affaire - - tacles de représenter, <!•• perpétuer la tradition, de ressusciter L'histoire. Par un théâtre populaire la France ramènerait au cœur du peuple lame d anciens fa - Que dans des libretti très simples, tous puissent être d. - - pour la patrie, i
3Î18 il LES MICHELET.
miracle de ce génie devanl lequel le siècle doil s'incliner.
« Le théâtre, le vrai théâtre, renouvellera le monde. El s'il le fait, madame, ce sera par vous. Vous seule avez toutes les langues. Quand vous le voudrez, vous serez entendue du peuple.
« Dans mou cours de 1847-48, que j'ai imprimé, j'expri niais le vœu d'une rénovation morale parle théâtre. Je crois encore que la création d'un théâtre villageois, répandu dans la campagne, sérail le moyen le plus puissant pour ramener le peuple dans le véritable esprit nal tonal. Des proverbes patriotiques qui, sons une forme 1res simple, nous remettraient sous les yeux la vie de nos héros (Danton, Hoche. Marceau, kléber, Desaix, La Tour d'Auvergne, Kosciusko, etc.), de tels proverbes, dis-je, auraient grande action dans les campagnes. Il faudrait que le drame lut très simple, mais aidé d'une notice courte et pleine, qui permît aux acteurs improvisés d'étendre le libretto des paroles que leur propre émotion pourraient ajouter; à peu près comme le font les acteurs des petits théâtres italiens.
« Je vous prie d'agréer l'hommage de mon nouveau volume qui commence la Convention. Il a tout au moins l'intérêt d'une grande nouveauté. J'ose dire que c'est la première fois qu'on essaye sérieusement d'écrire cette histoire, jusqu'ici absolument inconnue.
«Permettez-moi, madame, deserrer, de baiser cette main délicate et puissante, qui crée sans cesse et soulevé des mondes.
« J. Michelet. »
Le 3 mai, George Sand remerciait Michelel de l'envoi de son volume:
« J'ai bien tardé à vous remercier, monsieur, de voire bon souvenir et de votre beau volume. Mais je voulais le lire avant de vous répondre, et je ne sais pas lire vite. En outre, j'étais malade et je commence seulement à respirer. J'ai été bien attachée et bien saisie par cette
lecture. Vous savez que c'est l'effet que produisent vos ouvrages ei que ceux mêmes qui les discutent ne peuvent se soustraire au charme qu'ils exercent. Moi, je ne suis pas de ceux-là. je m'abandonne suis résistance à l'entraînement d'un récit qui a tant de couleur et de vie, et je n'ai pas sur l'histoire de la Révolution un système préparé d'avance pour combattre l'impression du narrateur ému et sincère. J'ai peur d'avoir l'air de vous faire des compliments cl je sais que le mérite sincère les souffre peu. Suppléez donc à tout ce que je ne vous dis pas: ne me regardez pas surtout comme un juge, car je ne sais rien et j'apprends à mesure qu'on enseigne. .Mais, si vous sentez quelque sympathie pour mes humbles travaux, comprenez que la mienne ne peut pas vous manquer, et que, pour être moins éclairée, elle n'en est pas moins vive.
« Ce que je puis vous dire sans blesser votre modestie, c'est que vous faites une œuvre bien utile clans le présent, et que vous élevez un monument bien précieux pour l'avenir. C'est aux hommes d'aujourd'hui que la postérité demandera compte île leurs jugements sur cette époque terrible, affreuse et magnifique. Elle pardonnera l'erreur aux acteurs directs d'un drame si passionné ; mais, si la mission des historiens d'aujourd'hui est grande et pénible, elle porte avec elle la consolation de trouver justice plus lard et de faire d'avance «elle justice ellemême.
« M'avez-vous pardonné d'avoir eu une migraine affreuse le jour où, pour la première fois, et pas pour la dernière, j'espère bien, j'ai eu l'honneur de vous voir1? J'avais la migraine moralement surtout, j'avais du chagrin, .le vous ai écouté pourtant, et je n'ai rien perdu de ce que vous m'avez dit, mais il me semble que je ne vous ai rien dit de la satisfaction et de la gratitude que me causait vol re lionne \ isite.
« J'attends avec impatience la suite de ces belles pages, et -i. par hasard, vous pense/, au lecteur en les écrivant, comptez-moi pour un des plus attentifs et des
plus fidèles.
Agréez, monsieur, l'expression de ma sérieuse el pro-
fonde sympathie, el lous mes remerciements pour lu bienveillance < 1<>h t vous m'honorez.
<i George Sand. »
Nohant, le 3 mai.
In mois plus lard, le - juin 1850, George Sand adresse à Michelet, avec un moi d'introduction, un ami du Mazzini, M. Accursi, qui voudrait trouver ou France un écrivain disposé à écrire une histoire véridique du siège de Rome du 1849. — Elle savail les lions étroits qui unissaient Michelet aux républicains italiens, son admiration pour Mazzini, son amitié pour Aman, pour Manin.
a -Monsieur.
(i Un ami de Mazzini, .M. Accursi, pour qui j'ai la plus grande estime et la plus parfaite sympathie, désire vous entretenir sur un sujet important, et bien digne de vous occuper. Si vous avez le temps de faire ce qu'il vous propose et de consacrer votre plume éloquente à un rapide travail sur le siège de Home, vous trouverez chez M. Aceursi les renseignements les plus sûrs et l'esprit le plus sérieusement vrai. Veuillez, du moins, l'accueillir avec la bienveillance qu'il mérite à tous égards et me permettre de saisir cette occasion de vous exprimer mes sentiments d'admiration et de dévouement.
« George Sand. »
Nohant, 2 juin 1850.
Michelet répond :
S Juin 1830.
« Madame,
' J'ai été heureux de votre écriture, et j'ai serré votre lettre. C'est toujours pour moi un grand encouragement. Voici, en deux mots, toute ma situation intime. Je vois venir une nouvelle révolution, une grande révolution, celle-ci. Je la voudrais plus solide.
MICHELET ET GEORGE S .VXD. 3(')l
Et je vois, cette fois encore, cette pauvre France dans l'ignorance absolue de ses précédents. L'affaire avait été foi t embrouillée par Thiers, mais cela n'était rien encore. Voici venir Lamartine comme l'inonda! ion de la Loire. qui, par-dessus la bonne terre, met cent pieds de haut, en -aide, en limon. Si nous avonsencore bientôt un autre improvisateur, qui nous hébété de talent et complété l'obscurité-, la France sera à l'état (oserai-je vous dire ma pensée'?) à l'état d'un idiot quia oublié son nom.
« Cette ignorance absolue, ce bouleversement d commencé par Thiers, continué par Bûchez (héla< ! ', augmenté par Lamartine, et presque porté au comble, a éclaté dans la bénédiction des m bres dits de la liberté, dans les ouvriers-Buchez, dans ['expédition de Rome, etc.
« Je brûle de fureur, madame, et je languis de tristesse. Je m'en veux d'être si lent. J'égratigne tous les jours une pauvre petite page. Je me traîne comme une limace.
0 Si j'avais vos ailes d'or!
« Je ne pouvais, dans cet état d'esprit, faire la grande el belle chose que demande M. Accursi. Quinet vient d'écrire la Croisade romaine. Il écrira le Siège de Home, je le pense, et bien mieux que moi.
« Permettez-moi, madame, de vous serrer et de vous baiser la main, j'en serai plus fort.
« J. MlCHELET. »
George Sand s'imagina, d'après la lettre de Michelet,
qu'il n'avait pas reçu celle où elle le remerciai! de son volume sur la Convention. Aussi lui récrit-elle, le 1 3 j u i n :
« Je reçois votre bonne lettre, monsieur, et je mima gine, quoiqu'il n'y eût rien à répondre à ma lettre, que
1 Bûchez, dans son Histoire parlementaire de la Révolution française, avait fait une combinaison du catholicisme et du jacobinisme qui révoltait Michelet. Il exerça mie certaine influence dans les milieux ouvriers et fut député de Paris a la Constituante.
vous ne l'avez pas reçue, el que le seul billet remis pour vous à M. Accursi vous est parvenu. Ce qui me le fan* croire, c'est qu'il y a eu une rafle générale sur ma correspondance il y a environ un mois, el que je reçois de plusieurs endroits différents des reproches sur un silence dont je ne suis pas coupable. Je vous avais écrit pour vous remercier de l'envoi de votre livre et pour vous dire combien il m'avait donné de joie. Ce n'est pas une grande perte que celle de ma loi Ire. mais je serais désolée que vous me crussiez indifférente à votre œuvre ou ingrate devant un souvenir de vous. Je ne veux pas que vous preniez la peine de me répondre Je charge AI. Accursi de nie faire savoir si vous avez reçu celle lettre. C'est peu de chose pour vous, mais, pour moi, ce serait beaucoup que l'apparence d'un tort que mon cœur et ma haute estime désavouent.
« Tout à vous, monsieur,
« (iEORGE SAM). ))
Nohanl. le 13 juin 1830.
Michelet répond à ce court billot :
« .l'avais reçu la lettre dont Mme Sand m'a honoré. J'en suis heureux et fier. Une telle lettre, c'est la récompense et la couronne. »
Michelet avait annoncé à George Sand une grande révolution. Elle allait se produire, mais dans un sens tout différent de celui qu'il s'imaginait. La réaction inaugurée par l'élection présidentielle du 10 décembre 1848 allait s'aggravant tous les jours. Michelet devait en être une des premières victimes. Le 13 mars 1851, son cours au Collège de France était suspendu. George Sand, qui était à Nohan, lui adressa, dès le 23 mars, un éloquent témoignage de sa sympathie.
« Monsieur.
« Vous emportez, comme professeur, l'admiration, la
reconnaissance el les regrets de toul le monde; je veux joindre mon faible hommage à celui de tous, car votre grande parole a retenti jusque dans ma solitude, et, personnellement, j'ai à vous remercier pour quelques mois qui m'enorgueillissent et me touchent profondément. L'acte insensé qui vous frappe doit.au reste, être pris en bonne part par ceux qui comprennent le mouvement des choses et la loi de l'histoire, qui est, ici comme partout, la loi divine et providentielle. De pareilles impiétés contre la liberté et la vérité sont l'éclatant symptôme de l'agonie des pouvoirs officiels en lutte contre la volonté même de Dieu. Nous l'entendrons, nous la recueillerons, nous la bénirons encore, votre noble parole, et le verbe vivifiant, qui était avant toutes choses, qui a crée'1 le monde, qui s'est incarné depuis le commencement dans les hommes d'élite, est certainement à la veille d'être entendu et compris de toute la terre.
« George Sand. »
Nohant, il) mars 1851.
Obligé de renoncer à l'enseignement, Michèle! entreprend, par la plume, de défendre la cause de la Révolution partoul vaincue el traquée. Au lendemain même de la suspension de son cours, il projette décrire la Légende d'Or, l'histoire des héros el {\r> héroïnes révolutionnaires, et il a recours, comme on l'a vu dans notre premier chapitre, au mazzinien Accursi, (pic George Sandavail mis en rapport avec lui l'année précédente, à Medici, à Mazzini lui-même. Le siège de Rome ne d(>v;iil . dans sa pensée, fournir qu'un chapitre de ce livre,
où les femmes italiennes étaient destinées à avoir une place d'honneur. Mais il se trouve que, précisément, la seule partie de la Légende d'Or italienne que Michelet eut le temps d'achever se rapporte au siège de Rome. Il l'a symbolisé dans l'héroïque H poétique figure de
Mameli, à laquelle il consacra i\r^ pages d une exquise
:u\] JULES UICHELBT.
beauté, mais qui ne devaienl paraître qu'après sa mort, en 1877, à la suite de la série de portraits intitulés : les Soldats de la Révolution, — qu'il commença en mai de cette même année 1851. — Ce qui empêcha l'exécution de la Légende d'Or, c'est qu'en juin Michc- Irl en détacha toul ce qui touchai! à la Roumanie, à la Pologne el à la Russie, pour en faire les Légendes démocratiques du Nord.
Pendanl cette année 1851 , Michelet n'avait pas cessé de s occuper de l'œuvre de ( reorge Sand. L'auteur des Romans champêtres le charmait par la manière à la fois réaliste et idéaliste dont elle savait pemdre, dans le livre et sur le théâtre, les mœurs des paysans en même temps que celles de la bourgeoisie.
En janvier 1851, il se faisait lire Claudie par sa femme et en était ravi; puis, en septembre, c'est la Mare au Diable et Molière [. Enfin il reçoit, le 25 novembre, une loge pour la seconde représentation du Mariage de Victorine.
Michelet remercie George Sand de la loge par la lettre que voici :
25 novembre 1851.
« Madame.
« Dans l'Orient on ne se présente jamais devant les rois ou reines que les mains chargées de présents.
« Voilà pourquoi je n'ai pas osé vous écrire encore mon
' Molière est un drame en cinq actes, assez médiocre, joué pour la première fois, à la Galté, le 10 mai 1851. George Sand y avait mis en scène la rivalité de Molièreav'ec Baron et sa mort. Elle avait voulu, en écrivant cette pièce, distraire et moraliser le peuple pur une étude psychologique plus que par une action dramatique.
MICHELE!' ET GEORGE SAM). 36b
admiration, avant de pouvoir vous faire le très légerprésent de mes Légendes de lu Démocratie.
>< Vous versez les chefs-d'œuvre à torrents, avec une puissance inexplicable'. J'étais tout saisi de Claudie; voilà Molière. J'étais encore attendri de Molière; voici un nouveau drame, .le reçois à l'instant un billet ; je suppose que c'est a vous que je le dois, et je nie hâte de vous remercier, quoique j'aie encore les mains vides. Mes Légendes ont paru en feuilleton, elles sont traduites en plusieurs langues, et je ne puis obtenir de mon éditeur de les réimprimer. Je suis sur le point de plaider, pour le forcer à paraître. Il y a là quelque mystère politique. Il semble qu'on ait acheté l'ouvrage pour l'étouffer.
« Ne serait-ce pas de vous aussi que je tiendrais La charmante illustration de vos œuvres, dont on m'envoie les livraisons?... Les recevoir de vous, ce serait pour moi une véritable gloire, un encouragement dans mes travaux.
« Recevez l'hommage de mon dévouement affectueux et de mon admiration sympathique.
« J. MlCHELET. »
« Vous auiez reçu, je pense, la fin de mon cinquième volume '. »
Le Mariage de Victorine fut joué pour la première lois, le '1^ novembre, au Gymnase. Le 28, Michelet, qui avait assisté à la représentation de la veille, écrit à George Sand une lettre où, sous d^> éloges hyperboliques, se cachait l'expression d'un regret- et d'un blâme. Il regrettai! que la femme qui, avanl 1848 el en 1848, avail un iustanl paru être l'apôtre de la démocratie sociale, n'écrivM pas pour le peuple (les draines
héroïques, comme il le lui avail conseillé. Son Journal du 28 novembre porte ces mois :
« J'écris à madame Sand ma pensée au fond sévère. » ' De la Révolution.
366 JULES MICHELEï.
( )n va voir que cette sévérité étail soigneusement dissimulée sons les éloffes.
28 novembre 1851.
- Madame,
« J'ai lu votre nouveau chef-d'œuvre, el je suis charmé d'une observation si parfaite de la nature, d'un taci si
juste cl si (ii). de ces nuances indécises saisies si délicatement.
« Quoique les acteurs soient, faibles, toul a-été parfaitement senti, et même chaleureusement, de la partie populaire de vol re auditoire.
« Cette peinture des mœurs bourgeoises a été sentie du peuple, et beaucoup moins des bourgeois.
«En observant ceci dans la représentation d'hier soir, une réflexion me venait. Me permettez-vous de vous la communiquer? Vous avez le fuseau des fées. Vous filez ce que vous voulez, et tout devient or. Les artistes, qui vous entourent de leur juste admiration, la foule même, stupéfaite de cette puissance inouïe, inépuisable, infatigable comme la nature, tous reçoivent avec bonheur ces fruits abondants de votre génie,
« Moi, j'ai un autre sentiment; c*est un culte que j'ai pour vous.
« Vous êtes absolument mêlée à ma religion de la France. C'est vous partout que je montre à ses insolents ennemis, aux étrangers qui, nourris d'elle et des miettes de sa table, lui contestent la fécondité, prétendent qu'elle est épuisée, et croient n'avoir plus qu'à venir prendre possession de Byzance.
« Plus que nulle personne vivante vous êtes le génie de la France, et vous participez plus qu'aucune à ses forces éternelles, à sa féconde et puissante jeunesse qui, selon moi, va grandissant.
« Hu'est-ce donc que je vous demanderai, puisque vous pouvez toute chose?
« Je vous demande de filer plus que l'or, de filer la vie...
« Une vie grande et nouvelle pour la jeune République.
« Ce que vous avez fait déjà pour Molière avec tant de
charme, pourquoi ne le feriez-vous pas pour les héros de
la pensée (un Abélard, un Galilée), pour les héros de l'action et les défenseurs de la Cité, pour les hommes de la France révolutionnaire? Sinon les hommes, au moins les mœurs et les caractères de ce temps1.
Nourrissez-nous, mère puissante, charmante et féconde nourrice, de la pensée nationale. Donnez à ce bon et grand peuple un aliment fort comme lui. Songez donc que demain il lui faudra sauver le monde!
« J. Michelet. »
lui marge :
« Le théâtre est captif aujourd'hui ; il sera libre demain. Tous les esprits se préparent à cette transformation prochaine, la plus grande qui sera jamais. »
Cinq jours après, Louis-Xapolcon faisait son coup d'État, jetait en prison, condamnait à la déportation ou à l'exil quelques-uns des plus chers amis de Michelet et de Gcorare Sand.
Le - décembre amena entre les deux grands écrivains de nouvelles dissidences, ou, plutôt, de nouveaux
malentendus.
1 Dans li> brouillon de cette lettre (car Michelet taisait dès brouillons pour ses moindres billets), cette pensée esl développée avec plus d'insistance encore
« Cette prière, madame, elle esl toujours sur mes lèvres. Les temps permettront, sans nul doute, qu'elle puisse être exaucée. Nous connaissons votre hou cœur, aussi hou el chaleureux que votre génie esl fécond. Nous savonsvotre charité ei nous avons vu. même avec étonnement, les extrémités intrépides où elle a pu vous porter. Vous avez sur votre visage el dans l'idéalité de vos yeux profonds une auréole visible de la fraternité future.
« Eb bien '. faites un don a ce peuple, donnez-lui ce que nos mains laborieuses ne peuvent parvenir a lui rendre- »
368 IULES MICIIKI.KT.
Michèle! entretenait d'intimes relations avec les républicains «le 1848, les membres du Gouvernement provisoire el de la Constituante, qui avaient eu la tâche cruelle de réprimer l'émeute de Juin. Quelles qu'aient été sa pitié pour les insurgés | ci Excidal illa (lies », écril il dans son journal) et son horreur pour la férocité de la répression, il considérait cette répression comme nécessaire. Chez Mme Sand, au contraire, l'horreur seule avait tout dominé, el sa haine pour Cavaignac l'avaii violemmeni séparée <iu parti républicain, <|iii n'était plus à ses yeux qu'un parti <le bourgeois égoïstes. Elle devait écrire à Mazzini, le 23 mai 18.v>!2 : « Le parti républicain en France est un parti indigne de son principe. » Nous voyons, par' son journal de décembre 1851, récemment publié \ que, tout en réprouvant le coup de force, elle n'a de sympathies vraies que pour « Jacques Bonhomme », trompé par les républicains de 1848. Bien plus, elle semblera un moment disposée à pardonner à Louis-Napoléon son coup d'État, s'il veut profiter du pouvoir pour réaliser les idées socialistes du prisonnier de Ham. Elle avait reçu de lui, en 1844, V Extinction du Paupérisme. Elle avait, en décembre 1848, acclamé sa candidature, par hostilité contre celle de Cavaignac ; elle était devenue l'amie du prince Jérôme Napoléon, et, le 26 janvier 185:2, elle écrivait au dictateur :
« Prince, je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste, et le 2 décembre, après la stupeur du premier instant, mon premier cri a été : « 0 Barbés, voilà la souveraineté du but... » Vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant les yeux une apparition
1 Dans le v.iluino Souvenirs et Idées (1904).
idéale de justice et de vérité, il importe bien que vous sachiez ceci : c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de la Providence. »
Je sais que ces paroles avaient pour but d'obtenir, s'il était possible, de Napoléon, non seulement des mesures de clémence, mais une politique de réformes sociales et de liberté : toutefois elles expriment bien le sentiment intime de George Sand, puisqu'elle dit dans son journal que le 2 décembre est le châtiment du parricide de juin, que Napoléon pourrait, avec beaucoup de génie et de probité, sauver la France des orages * ; et nous allons voir, par la conversation qu'elle eut le 6 mars 1852, avec Michelet, qu'elle trouvait la dictature napoléonienne aussi légitime qu'une dictature jacobine.
George Sand habitait alors, 3, rue Racine, avec le graveur Manceau, un petit appartement dont elle vante, dans son journal, le modeste conforl et la propreté, niais que Michèle! , qui avait l'horreur du tabac, qualifiait de « bouge enfumé ». Elle venait de faire jouer au Gymnase, le 3 mars, avec un éclatant insuccès, une fantaisie imitée de la comédie italienne, qui contrastait par sa légèreté avec la gravité des circonstances : les Vacances de Pandolphe . Elle avait envoyé des billets à Michèle! avec la lettre suivante.
\ endredî soir.
« Cher monsieur, depuis que je suis ici, je désire vous voir, vous remercier de vos bonnes lettres et parler avec
' On trouvera des renseignements très précis sur cette attitude de George Sand après décembre dans le livre de M. Albert Le Roy : George Sand et ses Amis. Pour la vie de George Sand en s inéral, voir sa biographie par Wladimir Karénine
370 il LES KICHELET*
vous de tout ce qui s'esl passé; mais j'ai été assez gravemenl malade, cl. maintenant que je vais mieux, je suis forcé de courir et de m'agiter. Voulez-vous accepter pour madame Michelet ei pour vous une loge pour mardi prochain ï On joue une nouvelle pièce de moi, une comédie 1res gaie que j'ai Faite avec ta mort dans l'àme et une
maladie de l'oie par-dessus le marché, en songeant a ces
bouffons du xvi° siècle qui mouraient du spleen en essayant de faire rire le public.
■ Répondez-moi un mol. rue Racine, 3, et dites-moi a
quelle heur< peut vous voir sans vous déranger t J'irai
aussitôt que j'aurai un jour à moi, après ma pièce.
" Mille compliments de cœur et de haute estime.
■< George Sand. »
Michelet écrivit le 6 mars à George Sand :
fi mars i 85^ '.
« Madame,
« J'aurais voulu hier (nous aurions voulu, moi et mon gendre, l'auteur de la Foi nouvelle) vous serrer la main affectueusement et vous dire tout le plaisir que nous faisait votre charmant Watteau. Ou'importe une sotte cabale?...
« A certains endroits, tout ce qui vous manquait, c'était un grand acteur (par exemple, lorsque Gilles est hébété de chagrin). Il eût fallu là, non cet agréable acteur, mais le vrai Gilles, Gilles le Grand, dont Watteau nous a laissé l'immortel portrait, qu'on a exposé, il y a quelques années 2.
« Me permettez-vous d'aller vous voir demain samedi de bonne heure, un peu avant midi, si ce n'est pas trop matin.5 J'ai hâte de m'informer de votre santé.
« Recevez mes hommages et ceux de ma femme et de ma fille.
« J. Michelet. »
1 Cette date est erronée : la lettre est du vendredi :> mars, car le lendemain samedi était le 6.
f On pont le voir aujourd'hui au Louvre, salle Lacaze.
Cette visite du samedi 6 mars. Michelet la raconte
en son Journal :
« Un hasard providentiel ' me conduisit hier chez cette Illustre et infortunée personne qui nourri! toute la terre de sa production rapide, de sa fécondité charmante, de su belle imagination, de son trop facile cœur. Elle n'étafl pas trop froissée de sa chute2. Heureusement? Malheureusement ? Elle ne sentait pas ce qu'il y a de vrai et de sérieux dans cette trop dure critique. Elle affectait de croire et dire : « Je suis chose légère et vole a tout sujet » (sic). La Fontaine a pu le dire. Une femme ne peut jamais le dire. Une femme est chose sacrée.
« Je le sentis vivement en approchant d'elle, par le violent contraste de cette vie de hasard avec la solidité de mon foyer, la pureté incomparable de mon intérieur, de ma maisonnette qui est une église3.
« Sans doute la production se ranime par étincelles au souffle de l'aventure; seulement, elle est fortuite, elle n'arrive pas par degrés légitimes, comme les vrais fruits de la nature.
o Dans une vie assise, au contraire, la production sort naturellement et régulièrement du travail, de la maturité progressive, et, comme elle ressemble a la nature par son développement, elle en a la fécondité.
<( Ce contraste: me fit mieux sentir tout ce que je puise de vie vraie, de rafraîchissement d'esprit et, partant, de fécondité, dans le contact habituel de cette sainteté charmante; il me suffit, dans mes plus grands ébranlements, pour me retrouver moi-même, de regarder mon bon génie qui travaille près du foyer.
•le trouvai .Mme Sand toujours imposante ei simple.
' .Noms ignorons ce que fut ce hasard, alors que Michelel avail annoncé «les la veille sa visite ;i George Sand.
* La chute des Vacances de Pandolphe.
3 La petite maison dés Ternes qu'il habitai! depuis son second mariage. Mme Michelel l'a décrite dans le volume, qu'elle ;i laissé inachevé, el qui vient de paraître : les Chats, dont nous avons parlé plu-, haut.
372 IULES Midi Kl. KT.
toujours lionne, ce <|iii l'ail beaucoup pardonner. Toutefois, on ne lui saii pas gré de celle houle. Pourquoi .' parce qu'elle lienl en partie à une sorte de qualité sceptique d'aeccepter tout, d'aimer toul .
« Je suis si naturellemenl contraire à cet étal d'espril que toul mon cœur s'insurgea ei j'éprouvai le besoin de confesser ma loi. Elle-même m'en donnai! occasion et m'y invitait. Elle ne cachai! pas beaucoup qu'entre les vainqueurs et les vaincus du jour elle senlail peu la diffé* ren.ee, les uns cl les autres disant : « La lin justifie les
moyens. •<
« Et la justice, madame? n'est-ce rien entre les deux causes ?
ci le replaçai la question sur le terrain solide du juste et du droit. Non, la fin ne justifie pas les moyens; mais rien n'a droit que le droit Le droit seul peut employer légitimement les moyens de la force, seul appliquer les sévé rites de la justice. ».
Trois mois après. Michelet, destitué de ses fonctions de professeur au Collège de France et de chef de section aux Archives, partait, le 12 juin, pour Nantes, il n'en revenait en 1853 que pour aller passer l'hiver en Italie, afin d'y réparer sa santé ruinée. En août 1854. il s installait dans l'appartement de la rue de l'Ouesl (plus tard rue d'Assns) où il devait habiter jusqu'à sa morl .
Jusqu'au mois d'août ou septembre 1855, les relations épislolaires entre Michelet et George Sand avaient cessé ; celle-ci ignorait si bien les vicissitudes de l'existence de Michelet qu'elle continuait à lui envoyer à Nantes les livraisons de l'édition illustrée de ses œuvres. La correspondance reprend à partir de 1855 et dure jusqu'en 1862. Elle a un caractère presque exclusivement littéraire et se compose de lettres de
MICHELET ET GEORGE SAND. ii'.'i
remerciements el de réponses à ces remerciements. — Comme ces lettres n'ont besoin d'aucun commentaire, nous nous contentons de lés publiera la suite les
unes des autres avec quelques notes explicatives.
.1. Michelet a George Sand
Paris, rue de l'i >uest, 44 '.
« Madame.
•le reçois, par la voie de Nantes, deux numéros de vos œuvres ((impiétés, et je me fais le bonheur (l'illusion?) de les recevoir de votre main. Vous a-t-on envoyé exactement la Renaissance et la Réforme? .le le pense. Malgré mes voyages et mon malheur de famille-, je l'avais bien recommandé,
Tend ré respect,
" .1. Michelet. »
George Sand a .1. Michelei
Cher monsieur, je ne comprends rien aux deux numéros de mes œuvres complètes vous arrivant par la voie de Nantes. Vous auriez dû recevoir depuis longtemps toute la collection illustrée, car je vous avais porté en tète de la liste remise par moi au libraire, .le vais lui écrire pour qu'il se conforme a mon premier avis. Ces! une bien vilaine édition, quoique meilleure que toutes celles de cet affreux format dit a quatre sous, gravures détestables écrasanl el dénaturanl de très jolis dessins
i Sans daic ; mais, d'après la réponse de George Sand, qui suit, cciic lettre esl d'octobre I -
- Michèle! avait séjourné en Italie de no> embre 1853 a juin 1854 etétail ail,' en Hollande du 6 au 16 juillet 1855. Sa fille, ^dèle iiMin -ail. était I-: idanl cette dernière absence, le L5 juil
let. Lu Renaissance avait paru le l - février el la Réforme le 2 juillet 1855.
374 JULES UICHELET.
fournis par les artistes ; mais, en vous faisanl cel ëïivoi, je ne songeais qu'a vous témoigner, par un souvenir quelconque, ma gratitude, ma sympathie et mon admiration.
- Geohgk Sand.
Nohant. 1 i octobre 1855.
« J'ai reçu Ions les beaux livres que vous avez bien voulu me faire envoyer. Ils sont de ceux qui relèvent le cœur et l'esprit, et que l'on relil plus d'une l'ois en sa vie. Je vous ai nomme dans la conclusion d'un gros livre qui vient de paraître : Histoire de ma Vie, el je vous ai placé parmi ce petil nombre de contemporains don! l'action soutient l'âme en dépit de tout ce qui la I rouble et l'effraie d'autre part l.
« J'ai su le malheur qui vous avait frappé et je l'ai bien compris, étant accablée en même temps par une douleur analogue (la mort de sa petite-fille). »
J. Michelet a George Sand 2
« Madame,
« Je sens vivement vos encouragements et suis for! ému de votre bonne lettre.
« Soyez tranquille, je ne céderai pas au sort, et j'irai, j'irai, malgré la persécution de nos ennemis, de nos amis et du public.
« Celle du public, c'est sa parfaite indifférence à la vérité. Qu'une chose soit faite et forgée trois fois, trempée au Styx, comme le Marnix de Quinet, ou que ce soit telle fade improvisation soi-disant historique, c'est la même chose. Je me trompe. L'œuvre sérieuse a tort. Un libraire
1 On lit. en effet, dans l'Histoire de ma Vie. IV, 483 : « Vous aussi, Henri Martin, Edgar Quinet, Michelet, vous élevez nos cœurs, dès que vous placez les faits de l'histoire sous nos yeux. Vous ne touchez point au passé sans nous faire embrasser des pensées qui doivent nous guider dans l'avenir. »
- Sans date. — Cette lettre est probablement d'octobre 1855.
MICHELET ET GEORGE SAND. 37a
disait à un illustre anatomiste de mes amis qui lui donnait un livre : Surtout, point, d'idée nouvelle ! et point d
• Nos ennemis nous persécutent, el c'esi tout simple. Les prêtres ont présidé au jugement d'Erdan pour la France mystique1, siégé à l'audience et surveillé 1rs magistrats.
« Pendant ce temps, tel républicain, que j'aime et honore, caresse le christianisme, et lui offre la planche du Vicaire Savoyard, celle qui a tourné pour la révolution et nous a jetés à l'eau.
« Jean Reynaud, mon ami, et le meilleur des hommes, accorde à nos ennemis cette chose énorme que leur christianisme a épuisé l'idée de Dieu, tandis qu'ils n'en ont vu ni Tune ni l'autre face, ni l'histoire, ni le monde, ni la nature, ni la providence. Le moyen âge a entièrement méprisé Dieu le père.
« Voilà, madame, la persécution de cet âge, c'est que nos amis sont .s; bons qu'ils aiment autant nos ennemis.
« Et cependant il est impossible d'oublier ceux-ci, lorsqu'ils s'arrangent tout doucement pour étouffer, asphyxier a petit bruit ce qui reste de vivants. Après la destitution des dix mille maîtres d'écoles commence celle des professeurs. A Châteauroux, M. Paul Lucas vient d'être destitué, pour ne pas faire ses pâques. Il a une femme et un enfant de quatre mois. Les voilà pour mourir de faim, à l'entrée de l'hiver; c'est ce qu'on a calculé pour amener le jeune homme à une lâcheté. Dans le département où l'on doit vous bénir pour tant de causes, si vous saviez, madame, quelque position, tant humble fût-elle, secrétaire, comptable, commis, n'importe, je vous [trierais de penser à lui. Je ne le connais que par son malheur, par sa franchise d'opinion, par son talent d'écrire. Il parait très honnête, loyal et prêi a tous les sacrifices.
« Hommages affectueux.
« J. MlCHELET. »
' l.a France Mis tique sic). Tableau des excentricités religieuses de ce tems (Paris, Coulon-Pineau, 2 vol.in-8°, 1855) fit condamner son auteur a l'amende el a la prison pour outrage à la morale religieuse, bien que le livre soil dirigé contre les fantaisies mystiques bien plus que contre le catholicisme.
.1. Michelet a George -s ^nd
Montreux (c. de V&ud), 2 août 1856.
o .Madame.
» Vous avez l'indulgence infinie du génie, et vous accordez à l'Oiseau l bien plus qu'il ne prétendait.
« Personne plus que l'auteur ne seul toul ce qui lui manque, la sérénité de la force surtout el la splendeur de lumière que possède un seul écrivain du temps, que je ne nommerai pas.
« Recevez l'hommage de mon affectueuse gratitude.
« J. Michelet. »
« Je vous remercie spécialement de la manière simple et touchante dont vous avez parlé de la collaboratrice. »
George Sand a J. Michelet
« Monsieur,
« Je n'ai pas voulu, cette fois, vous remercier de l'envoi de votre livre avant de l'avoir lu, car, en remettant toujours l'occasion de vous parler de ces beaux volumes que vous voulez bien penser à m'envoyer, je manque ou retarde le plaisir de vous en dire mon sentiment. Ce qui peut le résumei', c'est surtout de vous crier : « Courage! » Non pas que l'on craigne de vous en voir manquer, mais
1 L'Oiseau parul le 7 mars 1856, en même Lemps que les Guerres de Religion, pour l'envoi desquelles George Sand remercie Michelet dans la lettre suivante. George Sand consacra un article à l'Oiseau dans la Presse du "2'6 juillet IK>6. La lettre de Michelet est un remerciement pour cet article qui a été réimprimé dans le volume de George Sand : Autour delà Table, p. 61. Tout en critiquant les « élans vagues et les définitions obscures » qui se trouvent dans l'Oiseau, G. Sand faisait ressortir les beautés poétiques de ce livre sorti de la collaboration d'un « poêle et d'une femme ».
parce que L'on se seul soi-même rajeuni et fortifié par vous, par tous ces grands pas qu'on vous voit faire si vaillamment dans le monde de la foi : par cette fraîcheur de volonté, cette jeunesse de sentiment, cette émotion toujours ardente qui se communiquent à ceux qui vous lisent et qui leur rendent l'espoir et la charité.
« Je suis bien heureuse de me trouver d'accord avec vous, non seulement sur tout, mais encore sur des sympathies particulières. J'ai dit cent fois : « Mais pourquoi donc si peu de gloire chez nous a d'Aubigné, une des plus grandes figures de l'histoire ? » 11 m'a pris souvent envie d'en faire le personnage d'un roman historique, mais il est si beau, tel qu'il est, que le roman le gâterait.
« Il me semblait, comme à vous, que le vilain drame de la Ligue n'était ni français, ni populaire. Vous m'avez l'ail du bien en me le prouvant d'une manière absolue. J'ai osé dire que votre style me semblait quelquefois obscur. Cette fois, je le trouve à l'abri de ce reproche. Il restera original, je dirai même singulier, et puis, quand on y pense bien, on se reproche d'avoir hésité à dire que '•elle singularité n'était pas une beauté. Elle serait défaut chez un autre. Chez vous, elle est l'expression d'une individualité si belle qu'elle ne peut pas n'être pas belle ».
0 Voyez, je me confesse, pour que vous sachiez bien que je ne suis pas une flatteuse, que je vous dis strictement ce que je pense, à savoir que je vous admire, vous estime et vous aime infiniment.
>• George Sand. »
26 janvier 1856 [lisez :4857],
.1. Michelet a George Sand
" .Madame, « Une ophtalmie, que l'hiver m'avait infligée, m'a privé
1 Michelet ;i souligné tout ce paragraphe et mis en note : « Cri ii<iui'. conseil, garder me9 défauts, »
de vous remercier plus tôt. J'avais besoin pourtant de vous dire combien vos lettres me soutiennent et m'encouragent,
Toute parole qui tombe de votre plume, c'est l'immortalité.
« Il ne me faul pas moins pour traverser les ronces de • ■cl affreux wir sicdc, grandiose désert, où la subsistance morale et matérielle va tarissant, où la nature finit par ne plus nourrir l'homme, où la terre épuisée manque sous lui.
» L'historien aussi y succomberait, madame, sans de glorieuses sympathies qui le soulèvent, et lui perpétuent son délai.
« .le vous saiue du cœur et vous remercie.
« .1. Michelet. »
7 mars 1857.
.1 Michelet a George Sand1
Paris, 31 octobre 1857.
« -Madame,
« Votre si belle lettre, à laquelle j'aurais dû répondre plus tôt, ne m'a pas quitté un seul jour.
« Elle est restée là, devant moi, et elle m'a donné un courage... lequel ?... devinez-le... celui de ne pas me corriger de mes défauts.
« Je les connais et je les sens. Mais je crois qu'ils font tellement partie de ma nature et de mon style, qu'en les perdant, je perdrais tout.
« Je vous adresse encore et vous prie d'agréer un livre -, où, tel quel, qualités et défauts, je suis tout entier, plus peut-être que je ne l'ai été nulle part. Et cependant je l'ai moins fait que rédigé, profitant des
1 Cette lettre est une réponse plus précise à la lettre du 26 janvier, à laquelle Michelet avait cependant déjà répondu le 7 mars.
- L'Insecle.
faits cl des observations recueillies (sic) par ma femme,
de -es idées. Je n'y suis guère que pour la forme.
« C'est donc le livre d'une femme que je vous offre. Recevez cet hommage de deux personnes qui, non seulement vous admirent (cela leur est commun avec toul le monde), mais vous admirent de cœur et vous sonl tendrement dévouées.
« .]. MlCHELET. »
George SandaJ. Michelet
« Je suis heureux, monsieur, de votre généreux et constant souvenir. Je vais lire l'Insecte1 avec un grand intérêt et un grand bonheur, j'en suis certain. Nous avons dévoré Henri IV et Richelieu. Je vous ai trouve dur pour ce dernier ; mais, qu'on se dispute intérieurement avec vous ou que l'on vous cède sans résistance (ce qui arrive le plus souvent), on'est avide d'avoir la suite, et on est là dans un drame palpitant qui parait tout nouveau et dont on attend l'acte suivant avec l'impatience de la lièvre. Remerciez pour moi Mme Michelet, non seulement de la bienveillance qu'elle m'accorde, mais encore, et surtout, de la nouvelle vie qu'elle donne à une âme comme la vôtre, déjà si vivante et si vaste. Croyez bien tous deux que vous n'avez pas de lecteur plus attentif, plus charmé et plus dévoué que moi.
a George Sand. »
Nohant, 9 novembre 1857.
J. Michelet \ George Sand
i'< décembre 18S8.
" .Madame.
« Absent toute l'année de Paris, et menant une vie errante pour la santé de ma femme, j'ai appris avec
1 Henri /i et Richelieu avait paru le 27 mai : l'Insecte, le ] ï octobre 1857.
380 il LES MIGHELET.
beaucoup de peine que la vôtreavail été altérée. Vivez,
madame, vous ries l'une des deux ou trois personnes auxquelles tient encore la gloire de la France.
« Vous de moins, combien (die serait diminuée, el découronnée !
« Dans le petit livre de l'Amour*, que vous ave/, dû recevoir, quelles que [soient; nos différences sur tels et tels points, j'ai eu l'heureuse occasion d'exprimer mon admirai ion pour vol re génie -.
« Mais je n'ai pas assez dit combien je suis louché d'un mérite moins célébré, et si grand ! votre bonté, l'excel-» lence de votre cœur.
« Le mien vous esl très dévoué.
" .1. Michelet. »
« J'adresse surtout ce petit livre a monsieur votre fils, qui. je crois, n'est pas marié encore. »
GEoaGE Sam» a .1. Michelet
« Monsieur.
« Des malades et des morts, hélas ! ont pris ma vie, depuis quelque temps. Je n'ai pu encore lire. Je reprends mes occupations bien arriérées, et je vais commencer par vous. Permettez-moi d'abord de vous remercier de ce que vous me dites de bon et d'affectueux et de l'envoi de ce livre que, d'avance, je sais être beau et bon, comme tout ce que vous écrivez et tout ce que vous pensez.
« Geoiu;e Sand. »
Nouant, le 26 décembre 1858.
1 L'Amour avail paru le 18 novembre 1858.
'- Michelet a écril dans la préface de l'Amour, p. 16: «Le plus grand prosateur du siècle est une femme. Mme Sand. »
Mh'.IIEI.F.T ET REORfiE SAND. 38i
George Sand a J. Michelet j
Nohant, 14 février 1861.
« Quel beau Livre, monsieur -! C'est un des plus beaux que vous ayez faits, assurément, et qu'on ait faits de notre temps ! Vous êtes un rare et vaste esprit, et chaque tentative nouvelle dans l'histoire de la vie planétaire marque en vous une recrudescence de travail, d'émotion et de puissance. Avec une franchise qui est un hommage de plus rendu à votre génie, je dois vous dire que mon impression a fait beaucoup de réserves quand j'ai lu la Femme et l'Amour. Mon sentiment est autre sur < e grand point de départ. Mais je n'ai pas voulu en écrire la critique et je ne veux pas vous la faire. Vous êtes de ces forces à tant d'égards bienfaisantes et civilisatrices qu'à moins d'être critique par état, et forcé par conséquent de tout dire, on aime mieux laisser le témoignage public et privé de l'admiration sans restriction pénible et inutile. Si j'indique à vous seul cette restriction intérieure, c'est pour j'eslrr vraie et pour m'abandonner mieux a l'admiration sans bornes qu'à tant d'autres égards vous me semblez mériter.
« 11 vous reste deux beaux livres a faire el que vous êtes, je le parierais, en train de préparer : la Minéralogie, la vie chimique et physique du globe, source des plus beaux aperçus, monde mystérieux et admirable où l'élec t licite fait la fonction de révélateur par excellence, et la Botanique, où l'électricité joue le même rôle et où votre
1 Michèle) ;i écril en tête de cette lettre : - Mme Sand me cou seille minéralogie, botanique..., électricité pour bouquet, d
* Il s'agit de la Mer. — Le 20 janvier 1861, George Sand écrivail à ses amis Périgois :
« Lisez-vous fa Merde M. Michelet? c'esl 1res beau, avec les défauts que vous lui savez, incapable qu'il esl de toucher a la femme sans lui relever les cottes par dessus la tête : mais dans
cel ouvrage ci, les qualités l'emportenl : dans le cor encement,
il y a un vaste et magnifique sentiment, île la grandeur, de la couleur ci de la vie... » [Correspondance de George Sand, l. IV.. !>. 227.)
sentimenl de poète el de grand artiste trouvera, sans métaphore, le bouquet <\c ses jouissances. Vous savez toutes choses : dites toul ce que vous saveZj afin que Les aveugles de ce monde apprennent à voir, à comprendre cl à aimer ce paradis terrestre, celle adorable Cybèle dont leur malice e1 leur bêtise onl l'ail un enfer.
ci Je vais à Hyères ou dans les environs, revoir La hum-. votre grande amie. Je pars demain, L'espril toul rempli de «es grands tableaux pour Lesquels vous avez fait Le tour de force de ne pas rapetisser la nature. Tout est là, je crois. Le peintre peut poétiser un petit sujet; mais quand on s'attaque à l'immensité, il faut être vous. Vgréez mille dévoués hommages de cœur.
« George Sand. »
.I Michelet a George Sand
« Madame.
« Une lettre de vous est une couronne. Donc, me voici payé du livre de la Mer, consolé des attaques; quant aux éloges, aucun n'ajouterait.
« Affectueux respect. Mille vœux !
« .1. Michelet. »
17 février 1861.
George Sand a .T. Michelet
« Monsieur, votre grand esprit sert également l'humanité, la cause de Dieu dans l'homme et celle de l'homme devant Dieu. Vous êtes la preuve qu'il a pardonné l'exécrable moyen âge, puisque la race humaine peut encore donner des hommes de cœur et de génie comme vous. Cette lecture de la Sorcière rend malade. L'indignation et l'horreur empêchent de dormir. Mais c'est l'œuvre d'un mâle courage, et vous donnez au monde des hypocrites des leçons dont l'histoire vous tiendra compte. Honneur n votre bravoure et à votre force qui semblent au^men-
ter après tanl de fatigues et de travaux. Agréez [es plus sincères respects '.
« George Saxo »
Nohant, lor décembre 1862.
Je n'ai point eu connaissance de lettres postérieures à cette date. Bien que la sympathie, on vient de le voir, ait été croissant avec les années entre Michelet et George Sand, ces deux grands esprits ne se sont jamais tout à fait bien compris. Il y avait certaines incompatibilités entre eux, — entre leurs caractères comme entre leurs idées. — Mais il y avait aussi entre eux, outre la parenté du génie, issu chez l'un comme chez l'autre, de la tradition du xvin6 siècle, un lien moral 1res fort : tous deux avaient l'amour du peuple el une profonde bonté.
1 La Sorcière fut mise en vente le 7 novembre. La première édition parul chez Dentu el la seconde a Bruxelles, chez Lacroix,
parée que le parque! de Paris menaçait les libraires de pour- Suites. Michelel écrit dans son journal du 8 novembre qu'il a proclamé dans la Sorcière « la morl provisoire du Christianisme... Plusieurs côtés de L'espril chrétien renaîtront. En attendant, il faut qu'il meure el qu'il expie. »