JOURNAL DE MADAME MICHELET
Octobre 1830.
I'1'. — Ce mois renferme quatre dates qui me sont importantes :
1826 (le 19), jour de ma naissance:
1841, la fatale nouvelle de la mori de mon père (14 octobre);
1848, révolution de Vienne à laquelle j'assistai entièrement, placée entre les deux feux des canons;
1849, conçu, pour la première fois. — Hélas: ce doux fruit de l'amour devait m'échapper en naissant. Le souffle de la mori a passé sur lui et je reste inconso lable.
Je ne puis revenir sur ce mois sans verser des larmes; il est pour moi l'anniversaire de tant de douleurs! Pomme soutenir, je lis le livre de Quinet (Génie de Religions).. Ce n'est pas que j'aie besoin d'autre intermédiaire que moi-même pour aller à Dieu; mais, par quelques études sur les religions de l'antiquité, je voudrais donner à ma foi une hase plus large el plus forte. Dans celte terrible épreuve où m'a jetée la mort du pauvre Lazare, quel serait mon malheur si j'étais chancelante dans mes croyances !
Le 2. — Dans le chapitre n sur les religions indiennes, j'ai trouvé une forte pâture pour mon âme. Je m'en nourrirai bien longtemps avant d'en être rassasiée! — Si Dieu m'aide à bien méditer, que de bien vonl me l'aire ces lectures! — Le cercle de mes idées s'étend;je ne vois plus la vraie religion dans le christianisme seulement; mais dans le cœur de chaque homme dv^ le commence ment du monde. Ainsi j'avais des frères en la foi par delà les siècles et je I ignorais.
' Voir dans les Chats, le récit de ce retour -,\ la maison des Ternes.
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Ce son! eux qui ont trouvé la grande voie pour aller à Dieu, et je les croyai simpies. Païens, païens, me disait-on toujours, H l'on m'enseignait à 1rs maudire. Quel blasphème! Â.h ! j'étais dans l'ombre alors; mais voilà que la lumière se l'ail : Exsurgite! Vitalis spiritus advenit.
Le 3. — Je reste affaiblie au physique el au moral de mes longues nuits d'insomnie. Ce ••lier enfanl ne peut s'arracher de ma mémoire ; il vient, pendant mon sommeil, se coucher à mes pieds, et, lorsque je veux le saisir, il s'échappe, il fond dans mes mains. La mort serait-elle donc le plus fort lien des à mes'.'
Ce matin j'ai causé avec mon ami sur ce qui nous préoccupe tons les deux; je voudrais qu'il considérât cette épreuve^ actuelle comme pouvant être un jour sa consolation. Il sait combien je l'aime; ma vie, sur ce point, lui en dit beaucoup plus que mes paroles. J'ai relu ce matin le second chapitre de Quinet, et j'en reste émue pour la journée. Ce n'est pas une foi nouvelle qu'il fait naître; c'est ia foi ancienne, celle que tout homme porte en son cœur en naissant, qui se réveille aujourd'hui dans sa plénitude.
L'origine du monde, cette chute éternelle de Dieu par la création, que nous nommons péché originel, se trouvent ici placées dans la vraie lumière. La logique en ressort si fortement que je reste surprise de notre préférence pour la Genèse hébraïque. Elle me semble bien inférieure comme conception ; mais si l'on ne l'eût choisie, le christianisme devenait impossible, en sa mission première, qui est de relever l'homme de sa tache originelle.
Cette pensée de malédiction, que le catholicisme étend jusqu'à l'être naissant, ne pouvait nous venir de l'Inde; elle devait appartenir légitimement au génie violent et exterminateur de la Judée.
Eh! moi, je préfère ce peuple enfant qui, dans ses rêves, n'a vu Dieu que sous la forme de l'amour et de la création. La foi lui est venue du cœur, de cet ardent foyer où nous aussi, après tant de siècles, nous venons chercher nos croyances et où Dieu se fait visible à l'homme.
Par ce que je viens d'apprendre sur l'Inde, il est aisé de voir que les formes de la religion, chez tous les peuples,
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naissent suivant leur position matérielle. Le climat, les occupations, la nourriture, y font beaucoup. Ainsi, aux premiers âges de l'Inde, alors que les tribus nomades erraient sur les monts, cherchant leur moyens d'existence sur un sol aride, on les voit n'adorer qu'un seul et re : le soleil, car c'est lui qui éloigne les ombres et les monstres cl qui rassure le cœur de l'homme; c'est lui dont la chaleur mûrit les fruits qui leur servent de nourriture; c'est lui qui ramène du ciel sur la terre cette pluie bienfaisante qui doit rafraîchir et féconder; c'estlui enfin qui ie premier, apparaît à leur réveil, el qui le soir, à l'heure du repos, dore encore les sommets de leurs montagnes.
.l'aime ce culte de la lumière, et tous nous l'aimons, car Dieu a placé dans nos âmes le rayonnement de sa divinité.
Au second âge, lorsque les peuplades sont descendues dans les vallées, que la vie es! devenue plus facile, les rêves commencent au bercement des vagues de l'Océan. La, plus de désirs que la induré ne se plaise a satisfaire. Les sources les plus abondantes coulent sous ses ombrages délicieux, cl les fleurs et les fruits tombent aux pieds de celui que Dieu fit roi sur la terre.
Au milieu de ce bien-être, l'homme s'assoupit dans la volupté el l'amour; il cherche l'ombre et le mystère, car pour voir il a assez de sa propre lumière; — mais quel songe ravissant il nous raconte a son réveil ; quelle poésie, 'i111'' enivrement, quels Ilots de tendresse s'échappenl de son cœur! Il a vu Dieu l'ace a l'ace dans la création el il en découvre les merveilles a nos esprits étonnés.
L'Esprit, regardanl autour de lui. ne vit rien que luimême et il eut peur; cette terreur s'éloigna bientôt de lui; mais il ne senti! aucune joie. Il fallait donc que ce Dieu aimai, qu'il créât pour aimer. Kl. a ce grand moment de I éternité, des flots d'amour se répandirent sur la terre, et l'homme naquit. Que moi aussi, je me prosterne avec celle sainte croyance, la seule peut-être qui puisse non- rendre les vrais enfants de Dieu !
Le 4. — Lu au malin les journaux .le restai 1res étonnée de l'inertie de la presse sur les questions les plus importantes de l'époque. Les Jésuites couvrent la France
el fondenl de toutes parts des maisons d'éducation. Pas une voix qui s'élève contre eux. Il y a sept mus, <lrs avis d'approbation ei d'enthousiasme accueillirent les protestations énergiques de MM. Michèle! el Quinel contre ces hommes dangereux. Il sembla que leur bannissement pouvait seul sauver le pays. On était alors sous la monarchie,
Aujourd'hui, les voilà rentrés, le fronl plus haut, ei cependanl la Frances'esl tue. Pourquoi donc alors deman-| der une révolution radicale, si l'on accorde aux Jésuites toul le temps nécessaire puni' nous faire des ennemis dans la génération naissante1? Quand on les a chassés, ils nous avaient déjà élevés; maintenant ils rentrent encore pour ('lever nos enfants.
Tous, d'un grand cœur, nous devrions nous armer contre les assassins de la République! Le pays de la liberté ne doit pas nourrir dans son sein tout, ce monde d'esclaves.
Dans la journée je m'occupai du livre de Quinet.
J'y appris la tendresse de ce peuple enfant (les Hindous) pour la nature qu'il assimile avec Dieu. L'homme n'a pas dédaigné l'animal inférieur, ni même le brin d'herbe qui croit sous ses pieds: il a fait alliance avec tous ces petits dieux et il les convoque dans les assemblées. Quelle naïveté touchante! Cette religion, qui annonce le panthéisme, nous jette souvent dans les larmes. C'est qu'elle vient du cœur et non des subtilités d'un esprit faux.
On n'a plus cette foi, et cependant on l'aime, on la recherche, on s'en nourrit.
A mesure que le progrès s'est fait, nous avons cru davantage a l'unité de Dieu, et la nature nous est apparue comme séparée de son auteur. De là notre indifférence. notre dureté, et, par le catholicisme, notre mépris pour elle. A Dieu ne plaise que je veuille lui donner (\rs égaux en ce monde ! mais pourquoi ne pas croire que tout objet créé est une émanation du grand être; qu'il renferme au moins un rayon de cet amour immense qui consomma la création.
Le 11 octobre 1850. — Que je lise un journal ou que j'écoute une 'conversai ion, le découragement m'apparait
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au fond de toutes les âmes. Plus de foi, plus d'action; c'esi une vraie mort morale. Il fait froid, il pleut, el l'on se rapproche du foyer. Là, chacun se drape dans son ennui, pose ses deux pieds sur les chenets el dit à son voisin :
«Que pensez-vous de la situation*?
— Oh! elle est fort critique.
— Mais où allons-nous'? Quelle sera la fin de tout ceci ?
— Je ne sais: mais il n'y a plus rien à l'aire, il faut attendre, i)
L'interlocuteur et son frère parlent de fat igue, de repos : attendre en attendant.
Et qu'ont-ils l'ait, grand Dieu, pour être si las, -i découragés'? nu sontleurs travaux, leurs luttes, leurs combats contre l'ennemi qui semble les avoir vaincus1? L'un a passé un été a la campagne, dans l'ombre et la fraîcheur de ses appartements: l'autre a lait un voyage d'amateur; il n'en rapporte que du vide. Et les voilà cependant qui crient contre le pays, contre Dieu même! La providence, s'ils y croient encore, les a abandonnés. Grands enfants que vous êtes, si ce n'est pire encore, je voudrais vous tenir tous dans la main pour vous donner a toute heure des leçons de patience et de courage ! La nature qui m'entoure me suffirait pour vous enseigner.
1 i octobre. — Partie de bonne heure pour le l'ère La Chaise. Dés mon réveil, j'avais prié Dieu pour qu'il me donnât le courage de faire celle triste visite. Pendant toute la route, j'élevai ma pensée vers le ciel où il habite et je me crus forte; mais, arrivée à latombeje mé repris d'amour pour ce pauvre petit corps que j'avais tenu a peine, et un violent serrement de cœur s'empara de moi parce qu'il ne m'était pas permis de le revoir, oh! dans quel abîme de douleur cette mort m'a plongée! Vainement je voudrais en sortir. La meilleure partie de moimême est déjà au tombeau. Par un pieux respect pour rsonnes qui furent chères à mon ami, j'allai voir les tombes de sa femme ci de Mme Dumesnil. Qu'elles me sachent ^n- toutes les deux de les avoir aimées -ans les avoir connues. Si je meurs jeune, que leurs enfants me
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rendenl ce que je leur ai donné : des pleins et des regrets.
il octobre. — Tu es parti triste ce malin. Kl pourquoi ? Je voudrais, par touteespèce de moyens, te rendre la vie douce el légère. Ne me laisse ignorer aucune de tes pensées. Je t'appartiens tout entière, el je veux que tu m'appartiennes. Ah! que n'es-tu en ce moment ici, pour que je me perde dans les lu-as el que je te couvre de mes baisers !
9 décembre. — Ma mie, me voyant entraîné, absorbé, d'une spécialité terrible, me croit désintéressé de Dieu. Elle ne sait pas combien de moi divers il y a en moi : cl (pie, sous le moi extérieur, il y a le moi fondamental, la pensée de Dieu. C'est même ce qui fait mon embarras habituel. Au milieu de mes misères, de mes troubles moraux et physiques, je me sens embarrassé de la présence d'un tel hôte... Cela même me prouve qu'il est, toujours présent en moi. Le sentiment de la grande cause est à la fois une difficulté et une base immense de force et de paix... Hier encore, j'essayai d'amener Quinet a ces idées. Itien a faire par la polémique, si nous ne montrons en nous un Dieu supérieur.
Les pages que nous publions ici sonl le premier essai littéraire de Mme J. Michelet, qui devait plus tard écrire tant de pages admirables dans l'Oiseau, l'Insecte, la Mer, la Montagne, et ce petit chef-d'œuvre : les Mémoires d'un enfant. Elle a mis elle-même à la fin de ce journal de voyage : « Ce journal est un premi< r essai d'analyse : il esl faible souvent détendu ; mais n'importe, il exprime des impressions importantes de ma vie. »
Apres leur mariage, qui eut lieu le 1:2 mars 1849, M. et Mme Michelet restèrent, nous l'avons vu, à Paris, où ils s'installèrent aux Ternes, sur la route de Villiers. C'étail alors s'installer à la campagne. Michelet n'interrompit ni son enseignement, ni ses fonctions aux Archi ves, ni ses travaux sur l'histoire de la Révolution ; et l'on reste confondu, en lisant le journal où il consigne quotidiennement la mention de ses occupations et de ses pensées, de cette prodigieuse activité intellect tuelle clic/ un homme donl le cœur étail tout entier absorbé dans un amour passionné jusqu'à I éperdumenl .
Dans la première partie du volume posthume sur 1rs Chah, publié en 1 1*0 1 par mes soins, on trouve un tableau délicieux de la vie que mena Mme Michèle! aux Ternes, en compagnie de I onde Narcisse et des chats
Mouton cl Minette, qui l'empêchaienl de trop sentir les longues heures d'absence de son mari, C 'est dans I Eden solitaire de la roule de Villiers que se forma. peu à peu, non sans troubles, nous Taxons vu. l'intime communion de ces doux êtres, en apparence si pou faits l'un pour l'autre.
En août la morl de M de Hyacinthe Millet, sœur de sa mère, obligea Michelet à se rendre dans les Ardennes. Mlle Mille! était une de ces « sérieuses demoiselles ardennaises» dont il est parlé dans la préface du Peuple el dans Ma Jeunesse, « <|ui ne s'étaienl pas mariées par amour de leurs neveux ». Elle avail (\v<, capacités administratives si remarquables qu'on avail remis entre ses mains toutes les affaires de la famille. Sa morl était un événement. Michelet profita du règle ment de son petit héritage pour présenter sa jeune femme à sa famille di'> Ardennes, et en même temps pour lui faire faire un petit voyage en Belgique. Il y était attiré lui-même par le désir de visiter le champ de de bataille do jemappes. Mme Michelet écrivit au jour le jour les impressions de ce premier voyage fait on compagnie de son mari. Jamais d'ailleurs elle n'avait voyagé pour son plaisir, pour jouir de la nature ou de I ail. Elle avait bien élé de Montauban à Vienne, lorsqu'elle s'était rendue dans cette ville en 1847 pour y devenir institutrice dans la famille Cantacuzène ; mais ce voyagé, accompli en plein hiver et avec grande hâte.. avait été pour elle une cruelle «''preuve et avail ruiné sa santé pour de longues années. Le retour de Vienne à Paris, en 1848, avait élé tout aussi rapide et Mlle Mialaret, seule et souffrante, n'en avait guère joui. Maintenant elle visitait à loisir, avec un homme de génie à qui die avail donné toute son âme, cour et esprit, des
villes remplies du souvenir du passé et des chefsd'œuvre de l'art, Bruxelles, Malines, Anvers, Bruges. Sous la direction d'un guide incomparable, son intelligence s'ouvrait à des impressions toutes nouvelles. Elle y eut la révélation de l'art. Michelet, qui avait déjà visité la Belgique en 1837, en 1840, en 1846, pouvait en quelques jours lui faire connaître el sentir les beautés essentielles de ce! incomparable coin d'Europe. On peut retrouver dans les pages écrites par Mme Michèle! l'écho même des paroles el «les pensées de son mari. Mais elle garde pourtant toute sa personnalité el l'on peut s'en assurer en comparant son récil avec les pages de Michelel consacrées à la Belgique dans le volume Sur les Chemins de V Europe. Elle mêle d'ailleurs, à ses impressions de voyage, ses ('•mutions de femme, el à ce double titre ce journal offre un intérêt capital pour la biographie de la femme éminenle qui a inspiré et en partie écrit l'Oiseau, VInsecte, la Mer, la Montagne.
13 août 1849. — Le niai in. faitles préparatifs de voyage. Minette très inquiète de notre départ. A une heure la visite de M. finition '. sorti de la Force depuis deux jours à peine. Il était triste, préoccupé de la situation politique do la France.
A six heures, nous partîmes par un temps magnifique : les champs humides encore de la pluie abondante du jour s'étendaient trais el riants dans la belle plaine de Saint-Denis. J'étais heureuse de respirer l'air pur et parfumé de cette soirée charmante. La nuit fut sans sommeil : je reposais ma tête sur l'épaule de mon mari el je considérais le paysage voisin fuir derrière nous. A une
' Rédacteur de la Démocratie pacifique, ami de Michelet, arrêté le 13 juin, comme compromis dan-, l'insurrection i\rs Arts el Métiers.
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heure noua traversâmes la forèl de Villers-Cotterets, sombre; pleine du mystère el des terreurs de La nuit. J'avais presque peur, el je me serrais contre mon mari '. Puis vint Soissons, désert el silencieux à celle heure avancer. Un pauvre seul avait choisi ou trouvé pour unique asile la boue de la rue et donnait sur la pierre. Plus loin, sur un balcon, La porte était ouverte; niais l'appartement était sans lumière. Ceci fit un peu rêver ma jeune imagination. J'entrevis à peine Reims el sa grandiose cathédrale; les sculptures de son portai) me donnèrent cependanl une grande idée de l'architecture gothique. C'était le matin, il taisait froid, je me sentais malade et triste. J'aurais voulu être seule avec mon mari pour épancher mon cœur, lui dire combien, a chaque heure, je sentais grandir mon affection, non, ce serait trop peu. mon amour. Nous venions de quitter le président de la Cour d'assises de Reims pour prendre une demoiselle âgée, nullement agréable et gênante par ses regards observateurs.
Alors, je renfermai en moi mes pensées et me mis à observer avec un serrement de cœur cette pauvre et stérile Champagne où l'homme se donne tant d'efforts pour recueillir un peu de seigle, quelques poignées de sarrasin, l'as d'arbres, si ce n'est dans les endroits où coule une source, tout au fond d'un vallon par exemple, et encore pas un peut-être n'est bien venu. Ils sont rabougris, tortueux et semblent n'avoir que très peu de sève. Je trouvais toutes ces campagnes désolées ; la craie en est le fond et souvent la surface ; l'âme autant que l'œil se fatigue de voir une nature aussi déshéritée. Mon mari l'a trouvée cependant changée à son avantage. Il y a quelques années l'aridité de ce terrain était plus grande encore. La patience et le travail ne sont pas restés sans
1 On lit dans le journal de Michelet : « Une chose m'impressionna, ce fut. dans la forêt de Villers-Cotterets, à une heure, de rencontrer <\<'<, troupes de moissonneurs, qui s'en allaient d'un pays a un autre, chercher des travaux, pauvres ombres qui glissaient pâles et blanches. Leur misère contrastai! rudement avec cette magnifique nuit, illuminée de diamants. »
succès. Les sueurs du paysan, peut-être sp> pleurs, et la bénédiction de Dieu, ont fertiliséces terres ingrates.
A onze heures nous arrivâmes dans Mézières, ville forte peu intéressante, l'as d'oeuvre d'art. La campagne qui l'entoure est son plus bel ornement. Je vis là ma tante Mialaret et mon cousin Charles, tous les deux très bons pour moi et pleins d'admiration pour mon mari. Nous passâmes toute la journée ensemble. J'étais fatiguée, très nerveuse, sensible à tout. Je pleurai beaucoup en voyant que mon mari doutait parfois de mon cœur. Le matin je me sentais si liée à lui. que plus tard je ne pus comprendre qu'avec tant d'amour de ma part, il restât encore peu certain de moi. Au dîner, il me gronda pour avoir mangé du raisin peu mûr; mais nous ne tardâmes pas a nous réconcilier. Le soir, promenade à Charleville avec mes parents. Je me sentis d'humeur très gaie et causai beaucoup. Mes voyages, la prédication de M. l'abbé G., venu à Charleville, pour fonder une congrégation, la ville elle-même, furent le sujet de notre conversation. Je la trouvai agréable, régulièrement bâtie. Sa place, entourée d'arcades, me rappela Montauban. Ses magasins sont beaux, ce sont eux qui fournissent le luxe de .Mézières. .Nous descendîmes jusqu'à laMeuseet revînmes chez nous par des rues nouvelles, désertes déjà (il était environ neuf heures). Je retrouvai la petite ville et l'ennui me gagna. J"ai toujours préféré la campagne, quelque solitaire qu'elle soit, à l'isolement de^ villes. Elles sont faites pour la vie et le mouvement. Nuit agitée, inquiétude de mon mari, qui me réveille, pensant que je suis malade.
15, mercredi. — Départ pourRenwez1. En me retrouvant seule avec mon ami je me sentis un immense élan de joie: j'aimais a le presser sur mon cœur, à lui dire qu'il était ma vie. Vivifiés tous les deux parce! air vif et pur
des Axdennes, nous marchions d'un pas ferme au milieu
1 C'est a Renwez (dép. il'-- ^rdennes) qu'habitail la famille maternelle de Michelet. Sa tante Hyacinthe Millet était morte le v> août cl on devait régler en famille les questions d'héritage.
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de ce pays austère. Déjà je pressentais le Nord. Tristesse de La nature, même dans ses plus beaux jours. Sombres rideaux de verdure, stérilité ailleurs. Les hommes y sont sobres el sérieux; c'esl la frontière, peut-être la guerre prochaine; ils pensent à la misère qui pourrai! venir, aux mauvais jours, el celle pensée les rend âpres, sauvages, tout occupés dé leurs intérêts. J'ai trouvé parfois leur physionomie saisissante. Les femmes y son! généralement vertueuses : elles partagent l<vs passions de leurs maris. Passions sombres, fiévreuses, spéculatives. chez eux déjà, le droit l'ail la force.
Voilà loul ce que j'appris, en allanl de Mézières à Kenwez. Mon cœur, la conversation instructive de mon ami, m'identifièrent très vite à ce pays. Je l'aimais, j'aurais voulu y rosier seule pendant quelque temps. .Mon àme se fut bien trouvée de cette solitude. Mais. voilà l'arrivée à Renwez, je me sens mal à l'aise : serai-je bien accueillie de ces parents que je ne connais pas et surtout dans une telle circonstance '.' Mon mari voulait me rassurer, mais ses paroles ne me donnaient pas le courage; je pressentais que ces deux jours de famille me seraient pénibles. En effet l'accueil de la cousine fut très froid pour nous deux. On ne s'embrassa pas. Mme Guyot, forte et rude personne, n'a aucune grâce. Pas une parole qui aille au cœur : elle ne peut même répondre aux marques de sympathie» qu'on lui donne. J'ai vu cela en plusieurs circonstances. Ah ! si je n'avais pas eu un soutien, un ami auprès de moi. que je me serais sentie triste de ce séjour ! Une heure après notre arrivée, Mme Guyot m'attira au jardin pour que je ne fusse pas témoin de la conversation qui allait avoir lieu touchant les intérêts. Je sentis parfaitement la chose et ne voulus rien objecter. Elle ne m'entretint que de -es fleurs, me fil admirer leur beauté, me raconta tout le soin qu'elle en prenait. J'écoutais de bonne grâce tous ces détails fournis avec une grande sécheresse. Lorsqu'on me permit de rentrer, j'allai voir avec mon mari ma tante Lefèvre qui me reçut ires bien. L'accueil de la mère, si différent de celui de la fille, m'épanouit le cœur, ma langue se délia, je pus parler. Mme Lefèvre,
quoique dans l'âge el privée de plusieurs de ses facultés, conserve encore des côtés agréables, une certaine sérénité de caractère. A une heure, nous partons pour la promenade de Montcornel ; nous nous arrêtons devant la grille du cimetière où repose Mlle Hyacinthe Millet, .l'exprimai le désir d'y entrer avec mon mari. La chose fui remise au lendemain faute de clef. Pendant la route à travers les bois et clairières, je parlai constamment de mon mari a M. Guyot, son grand admirateur, il me raconta que lui, qui n'avait jamais su bien lire, possédai! cet art a certains passages des écrits de .M. Michelet. Son éloquence émue et passionnée étonnait sa femme au pins haut degré, bien de surprenant dans tout ôeci, le cœur es1 sensible au cœur; à chaque ouvrage, mon ami en a donné la meilleure, la plus noble portion,
C'était l'Assomption : dans toutes les églises on célébrait religieusement cette fête. Hommes, femmes, enfants, suivaient, recueillis et pénétrés de foi. l'image de la madone que l'on promenait autour de l'église. Ce spectacle m'attendrit profondément, et je répétai mentalement l'uniforme prière de la foule : Ora pro nobi*. Je priais encore en mon aine lorsque j'aperçus les ruines du féodal Montcornel l. D'un côté ses restes croulent à l'abîme, de l'autre ils s'af faissent sur eux-mêmes. Il suffirait peut-être de la simple détonation d'un fusil de chasse pour en consomme]' la destruction. Le ciment, rongé par les pluies, les années, rouille plus mordante encore, a quitté la pierre : elle est la suspendue comme l'était jadis le glaive des cruels seigneurs qui y habitèrent. Ce château, dont les proportions étaient immenses, reposait sur un souterrain dest iné bien pins à cacher les vengeances particulières des Montcornet qu'à leur servir de défense, en cas de péril. On voit encore l'Ouverture de la fosse humide, profonde, obscure, où le seigneur lit jeter deux moines el si- donna
1 Michèle) dit dans son journal : « Promenade à Montcornet.. Procession de la Vierge; tous les hommes y assistent : cérémo nie fort touchante par ta piété visible de celle population, dans ce lieu agreste el sauvage, près de ces nobles ruines, devanl cel horizon vert, sérieux, nullement triste, à cette époque de l'annéi
le plaisir de 1rs faire mourir, l'un de soif, l'autre de faim. Il voulaù" voir lequel des deux vivrai! plus longtemps. Dans une loge dressée à la porte principale, une jeune fille fui enchaînée pour avoir résisté aux violences coupables de l'un des gens de la maison. Histoires terribles, faites pour soulever le cœur el frapper d'une malédiction éternelle ces temps de puissance odieuse.
Au milieu de ces débris, si éloquents encore dans leur silence, j'aurais voulu m'asseoir, pour écouter mes pensées, étudier les enseignements que la Providence donne à ces superbes de la terre. A une heure marquée, elle les réduii en poudre el renverse leurs orgueilleux projets. Je dis un mot de ceci à la cousine, mais elle n'y prêta que très peu d'attention. Au retour je marchai longtemps seule et je fis de grands efforts pour reprendre de la sérénité. J'avais sondé l'abime des douleurs du moyen âge, el mon cœur était transpercé de tout ce que j'avais vu. Avant de rentrer, Mme Guyot voulut me montrer l'église de Renwez qui. pour un édifice de campagne, ne manque ni d'élégance, ni de caractère. En passant dans l'ancien cimetière qui entoure l'église, elle me montra une tombe de son ombrelle et me dit avec un froid glacial : « La est ma sœur... »
Je retrouvai mon mari dans ma chambre et fus charmée de revoir seule celui qui sait me comprendre et m'aimer. Le soir, promenade au jardin avec Mme Guyot (ces messieurs étaient chez le notaire). Questions maladroites, indiscrètes, auxquelles je répondis bien juste ce que je voulus. Un tel interrogatoire, et sans aucun droit, me parut ridicule.
16. jeudi. — Toute la matinée, on s'occupe d'affaires d'intérêt; je m'abstiens de paraître. Retirée sous un berceau, je regardais dans une triste rêverie les nuages noirs courir au ciel : j'écoutais les sons graves et répétés de la cloche voisine à l'heure de l'Angelus. L'orage pesa il lourdement sur toute la nature. Un instant je me sentis brisée d'émotion, de lassitude, et je pleurai. L'absence de mon mari m'était insupportable; sans lui auprès de moi, je me trouvais abandonnée. L'inventaire fait, il vint me cher-
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cher pour prendre la note du linge qui lui revenait» Je vis alors cette demeure sombre et déserte où Mlle Millet avait passé plus <lo soixante ans. — Plus rien ne restait de cette vie. La maison el le jardin étaient abandonnés. Le deuil entra dans mon àme en me rappelant tout ce que mon mari m'avait appris de cette existence pleine de sacrifice et d'isolement1. Nous allâmes visiter le cimetière où elle repose; nous la trouvâmes parmi les orties, les reptiles hideux. Elle est là seule et pauvre comme elle le fût volontairement pendant sa vie. Ah! que pour sa récompense le ciel lui soit ouvert. (Ce moment, je ne l'oublierai jamais.) Nous allonsà Lonny, mon mari etmoi. pour savoir à quelle heure passe le lendemain la diligence de Mézières. La vallée belle et vaste se trouvait assombrie par un horizon d'orage, tandis que les hauteurs de Renwez étaient vivement éclairées par une chaude lumière. Jetais émue et passionnée. Il fallut la fatigue de la route pour diminuer cette agitation intérieure. Au retour j'étais languissante: mais mon âme axait repris du calme; je me sentais le cœur plein de poésie. Au dîner, M. Maillard -. Figure béate faite pour un lourd et vulgaire innocent curé de campagne. La cousine était extrêmement agitée et se levait de table à chaque instant. La voyant dans cet état et peu capable de nous tenir compagnie, je prétextai le besoin de sommeil et j'engagai mon mari a venir joindre ses adieux aux miens. Il est impossible de se séparer plus froidement que nous le finies. 11 n'y eut pas un mol d'affection ou de regret. Mais n'importe, nous partions, je n'avais pas besoin d'autre satisfaction.
1 on lii an journal 'le Michèle! : 8 An malin (16 août) vu seul le notaire a qui j'explique que je >ni^ ci reste Ardennais. Vu la sombre maison, veuve ci vide, partagé linges, argenterie... Douleur sincère; une vie si sévère, si abstinente, privée de toute joie, rien que la pensée des siens, le souci de la famille. Rude el sombre virginité. Puis la maladie, la mort, la terre, mil dédommagement. Aridité délaissement du cimetière plein He ronces, i
' Le notaire.
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Le 17, vendredi. Nous nous levons à 3 heures et demie; il avait plu toute la miil et les chemins étaient fort gâtés. Je retrouvai toute cette campagne, si vivante, si lumineuse la veille, sombre el déserte au matin. Je compris alors ce qu'est l'hiver aux Ardennes et la dureté de la vie pour beaucoup de ses habitants. Avant le départ, nous prîmes chez l'aubergiste de Lonny une tasse de café-chicorée, qu'il fallut bien avaler de bonne grâce, pour n'être pas mal venus de nos hôteliers. Mon mari causa politique avec l'aubergiste, assez indulgent quanta l'ambition de Louis Bonaparte. Qu'il se fasse roi ou empereur, peu lui importe, pourvu que l'on vive el que les malheureux fabricants de chicorée ne paient plus des impôts aussi forts. Le brave homme n'était pas tout à fait désintéressé clans la question, car lui aussi fabriquait, cl ne pouvait vendre. Je ne pus que me souvenir alors de notre café et je soupirai à mon tour pour mon pauvre estomac.
A 7 heures, nous montons en diligence et nous voyons avec bonheur que nous possédons le coupé tout entier. Ces premiers instants de solitude intime se passèrent en effusions de cœur 1. Bientôt vint Rimogne avec ses ardoisières et sa chétive population vivant en partie à 1800 pieds au-dessous de terre et remontant sans cesse par des échelles de fer chargée d'énormes morceaux d'ardoises. Hélas ! lorsque quelques années à peine ont passé sur ces hommes, ils sortent de leurs puits tout courbés par la fatigue et ne rentrent au foyer que pour les maladies et l'infirmité. Partout autour de ces ardoisières, la terre est noire et les maisons aussi; tous les ans on y passe une couche grise et tous les ans la poudre des ardoises lui rend leur vêtement de deuil. Ah ! comment les hommes ne seraient-ils pas tristes et souffreteux, rien qu'à voir toujours leur terre, leur demeure, leurs arbres souillés et rappelant la mort. Pendant que
1 « Cette journée fut belle et douce pour moi, dit Michelet dans son journal, passée presque entière tête à tête avec celle que j'aime uniquement. Paysage très mêlé, usines, canaux, prairies, roi tiers : nobles souvenirs de l'année de Sambre el Meuse. »
nous traversions ce pauvre village, je regardais ces malheureuses créatures, frères et sœurs du riche pourtant, mais qui ne sauront jamais où esl la douceur, les joies de la vie. Jusqu'à ce que Dieu les rappelle à lui, ils mangeront un pain trempé de leurs sueurs et de leurs larmes, sachant déjà ce qu'est l'ombre du tombeau. Et alors je fus croyante: je dis en mon cœur: « Oui, il y a l'immortalité de L'âme; le bonheur est la-haut pour ceux qui souffrent ici-bas. »
Emportée par la diligence, voyant de nouveaux objets, je sentais que ma tristesse se dissipait par degrés. L'air était si pur. la lumière si douce, la campagne si belle, si richement nuancée. La vie était partout; elle rentra aussi, vive et forte, dans mon âme.
Arrivés à Rocroy, on nous prit sans doute pour des fugitifs, car un gendarme vint avec un empressement poli nous demander le passe-port. Il savait à peine lire et mit dix minutes à voir si notre signalement était exael . Je crois qu'en nous le rendant, le pauvre homme en savait tout autant qu'avant de l'avoir pris. .Mais enfin, il faisait son devoir. A Couviu, il fallut ouvrir les malles ; les douaniers jugèrent à propos de nous prendre notre argenterie, disant qu'il était défendu d'en exporter à l'étranger. Quoique assez contrariée de cette mésaventure, je fus obligée d'accepter avec résignation cette malencontreuse confiscation. Mon mari, en vrai philosophe, en rit assez et la scène se termina ainsi.
A 2 heures, nous arrivâmes a Philippeville, où nous primes à déjeuner. Mon ami acheta un jeune poulet rôti, une demi-bouteille de vin, et nous nous installâmes le mieux possible dans notre voiture afin de procéder a notre petit repas. J'eus alors un plaisir extrême à donner à mon mari les quatre membres de la modeste volaille et à garder pour moi ce qui restait après les os des autres parties. Tout céda à son insu ; il pensa n'avoir presque rien pris, tant je cherchais à lui persuader qu'il ne mangeait pas. De mon côté je lus moins sobre pour le pain que je trouvai en celle circonstance bien meilleur (pilles nats les plus exquis. Toul en faisant notre repas, nous regardions toujours quand donc viendrai! la petite
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ville de Givet par où l'on entre en Belgique. Mais Givet
m- vini pas ; on nous avait lait prendre i autre route,
el lorsque nous pensions arrivera la ville si impatiemment attendue, <>n nous annonça que nous étions à Charleroi, où le chemin de fer devait nous prendre. Je laissai dans une des poches de la voiture i;i petite bouteille de vin el le bol précieux si commode aux voyageurs craintifs. Encore nue fois nous nous retrouvâmes seuls. Personne n'était monté dans notre compartiment. Il semblait que Dieu voulûl faire pour nous de ce voyage une source de bonheur, \u\ durable souvenir. A six heures et demie nous descendîmes dans la gare de Bruxelles. .Nous allâmes loger sur la place de la Madeleine '. tout près du parc. C'est la partie la plus riche et la plus haute de la ville, mais aussi la plus bâtarde. On a voulu imiter Paris, et cela de si loin qu'on est resté dans une mesquinerie pauvre et ennuyeuse. A la lumière du gaz, nous visitâmes le parc, où tous nos vieux conventionnels vinrent s'asseoir el penser à la dureté de la France qui les exilait. Par ce côté seulement j'y pris intérêt ; j'aurais voulu interroger ces ormes séculaires et savoir d'eux ce qu'ils avaient appris de ces hommes qui. battus par tant de tempêtes et rejetés loin du pays, étaient venus attendre la mort sous leurs vastes ombrages. D'autres encore erraient avec nous sous ces dômes antiques, niais ce n'était plus les conventionnels, ni même des voyageurs curieux de voir et d'apprendre; mais des femmes seules, qui, pour un morceau de pain, un vêtement, attendaient qu'on leur demandât ce qui ne se vend jamais et (pie nous ne donnons que dans l'oubli sacré de l'amour, (l'était la première fois que j'assistais â ce navrant spectacle et j'en étais transpercée. J'aurais voulu prendre par la main ces malheureuses femmes, les tirer de la boue, les ramener a la foi, aux sentiments vertueux; mais, hélas! beaucoup ne savent plus ce que c'est que bien vivre ; elles rient de celui qui les plaint. Le reste de notre promenade fut sans attraits pour moi, frappée que j'étais par une même pensée. Nous passâmes devant la Chambre
1 on plutôt la place Royale.
JOURNAL l) UN VOYAGE EX BELGIQ1 i. 309
des Députés dont l'architecture, bien inférieure toutefois, est entièrement en rapport avec celle de notre Chambre. Nous vîmes encore la statue du général Belliard placée, mais à une grande distance, tout à fait en face de l'Hôtel de Ville. Là s'arrêta notre course : j'avais assez vu el je dirai même assez soutînt .
La nuit fui très mauvaise, je la passai toul entière dans de cruelles douleurs de dents.
Le 18 au matin, nous sortîmes pour voir les curiosités de la ville; nous commençâmes par la visite de l'église de la Madeleine1 qui est nue et sans caractère à I intérieur. Sous le porche on voit des bas-reliefs qui semblent assez bons. Nous passâmes devant le jardin botanique dont les serres sont élégamment bâties, mais forment trop l'éventail. Leur grande ('tendue fait u\\ contraste bizarre avec le rétréci du jardin. La chose a peut-être été sentie, sans qu'on pùi l'éviter. C'est le Nord et dans ce pays de longues et fortes gelées peu de plantes pourraient en supporter la rude épreuve.
Puis vint Sainte-Gudule avec ses tours crénelées el son portail orné de statuettes, ou plutôt de figurines. Je ne pus en apprécier le mérite, car la grande porte grillée qui y conduit ne s'ouvre qu'aux jours de fêtes solennelles. A l'intérieur, l'église est moins belle el fatigue les veux par sa blancheur éblouissante. A la première vue. elle produit l'effet d'un musée religieux. Adossé a chacun de ses pilastres, est un saint en marbre de grandeur naturelle. Je n'ai point aimé cette décoration mondaine, elle l'ail trop oublier qu'on est dans la maison de Dieu. Lorsque nous entrâmes, on chantait la messe du chapitre; l'orgue résonnait sous les voûtes; sa voix grave et sonore s'en allait lentement faire écho dans chaque cœur. Le mien en lut rempli, et avec l'émotion vint la prière; Dieu était en moi; il priait par ma bouche. Ce n'était rien de trop ([ne ce profond sentiment religieux, pour voir une œuvre éternelle, OÙ rayonne l'esprit de Dieu. Ce sonl les vitraux du grand maître Ru-
1 II n'y a |i;iv de Madeleine ;i Bruxelles. J'ignore de quelle église .Mme Michèle) parle ici.
bens ', disposés tout autour du chœur. En eux si- I rouve concentrée la puissance du génie et de la volonté. Il lui a suffi di" vouloir pour que sa pensée se transformai en œuvre sublime. La richesse du coloris, l'expression forte et vivante de chaque figure, les effets de lumière habilement ménagés, font de chacun de ces vitraux une scène animée. Il semble, au boni d'un certain temps d'attention, que tous ces personnages parlent el agissent. Plus j'admirais ei plus mon âme s'approfondissait dans cette pensée que le souille de Dieu était là; qu'il s'était représenté lui-même sous le pinceau de son élève. Ceci n'est qu'une faible expression de mon sentiment. Jamais encore je n'ai su traduire mes impressions.
Axant de visiter le Musée national, nous allons prendre un bouillon au restaurant. Ce peu de nourriture dissipa le mal de dents et je me sentis mieux disposée à visiter la galerie de tableaux. Dès l'entrée, une peinture me frappa vivement. Elle représente Y Apparition de la Vierge à saint Bernard. C'est là un sujet tout mystique et qui devait n'offrir que de l'idéal; eh bien! pas du tout; le composé n'a rien que d'humain: les convenances n'y sont pas même gardées. Une Vierge ardente, passionnée, est debout, tenant l'enfant Jésus sur un bras; cet enfant frémit déjà d'amour. Saint Bernard est à leurs pieds, ému et troublé; la bouche ouverte, il a soif, il halète, il désire. La Vierge comprend, presse son sein, et fait jaillir le lait divin que l'amant mystique reçoit, avec un transport amoureux dont le caractère n'est que trop visiblement exprimé. La Vierge, dans ce tableau, n'est rien moins qu'une femme et saint Bernard un homme; tous les deux sentent et désirent comme nous. Les anges qui entourent le manteau de Marie ont toutes les ardeurs de la jeunesse; leur regard est tout de feu; la passion est partout surabondante; mais l'œil, ni le cœur ne jouissent à la voir. On comprend trop vite; rien ne reste à deviner. Ce tableau est de Gaspard Crayer, élevé de
1 Rubens n'a pas de vitraux à Sainte-GuduJe. Les anciens sont de van Orley (xvie siècle) cl de van Thulden (xvue). Mais la plu part sont du \ixc siècle, entre autres ceux du chœur.
Raphaël Coxie (1582-1669). Nous vîmes ensuite plusieurs bons tableaux, un excellent paysage de Ruysdaël, où l'on retrouve toujours ce ciel gris et mouillé de la Hollande.
Pas un rayon de soleil pour éclairer la scène. Un joui' de plomb, voilà ce que Dieu donne de lumière à ces pauvres campagnes, .le fus charmée de voir une gracieuse peinture de Schalken, représentant un jeune homme faisant fondre sur un plateau la cire d'une bougie qu'il tient à la main. Derrière lui est une petite fille pas jolie, mais espiègle, spirituelle, qui jouit de lui voir faire cette opération et en signale les divers effets. Tout autour d'eux, c'csl la nuit, leur visage est seulement éclairé par la bougie qu'ils ont entre leurs mais. Ainsi se trouvent produits des effets de lumière très agréables à l'œil. J'ai cependant remarqué un défaut d'harmonie dans ce tableau : c'est que, la lumière de la bougie étant d'un jaune pâle, le visage des enfants est illuminé d'une lueur rousse qui ressemble à du cuivre. Les peintres ne sentent pas souvent les désaccords que le spectateur saisit ;ni premier coup d'oeil. Tout au fond du musée se trouvent les Rubens. Le Martyre de mini Liêvin est d'un pathétique qui arrache les larmes. La fureur des bourreaux, leur joie féroce, ces lambeaux de chair palpitante (lui restent entre leurs tenailles ensanglantées, la cruauté précoce des enfants qui regardent et jouissent de cet affreux spectacle, tout cet ensemble hideux fait frémir d'horreur. On n'en pourrait soutenir la vue. si le peintre n'avait aussi placé dans ce tableau une forte pensée
île, celle de la juste vengeance de Dieu. La foudre,
en sillons lumineux, éclate au ciel, et frappe chacun des bourreaux. Le saint, au milieu de cette tempête céleste et de ses douleurs atroces, est calme pourtant; son corps est encore sur la terre, mais son âme est déjà au ciel.
Puis, tout à côté do cette œuvre religieuse, se trouve un tableau représentant le Christ sur le point d'incendier le monde en punition de ses vices. Pour médiateur, s'offre la Vierge montranl a son fils le sein qui l'a nourri. .Marie n'est pas la une farouche jeune fille flamande; mais une femme près du retour. \.*'< chairs ne sont plus fermes et
colorées; c'est la mollesse el la pâleur séduisante d'une femme qui penche vers l'âge mur: c'est ce charme attrayanl que donne !;i maternité. Ce n'esl plus la (leur. c'est le fruit el pourtant on a pour lui le même attrait. La suavité en est si douce, comment n'en serait-on pas tenté?- -Hubens a voulu faire du Van Dyck, il l'a dépassé. — Saint François vient ensuite el se précipite sur la houle qui figure le monde. Rien en lui n'indique la frayeur; il semble défier la colère de Dieu. Parmi tous ces personnages, celui qui évidemment joue le plus triste rôle, c'est le Christ. Il est sol et grotesque. Ce n'est point chez le peintre un défaut d'art ou de sentiment. Il
a voulu et re ironique el il a réussi .
En sortant du musée, nous traversâmes une salle, ou se trouvent des peintures anciennes, sans nom et sans date. Parmi ces tableaux, nous en remarquâmes un tout petit et plein d'originalité. — C'est la création de la première femme. Elle est là, nue, ingrate encore, prenant forme et couleur sous les mains du Créateur qui, dans ce moment, pétrit et moule les côtes. Il la regarde de l'air le plus paternel possible et la petite femme n'en rougit pas: elle est naïvement innocente. Ses pieds tiennent encore au côté d'Adam; celui-ci n'est pas témoin de ce mystère de la vie, il dort; mais on voit bien qu'il pressent son bonheur. En dernier lieu nous nous rendîmes dans la galerie célèbre du prince d'Arenberg. .le crus être dans un petit Louvre, tant les chefs-d'œuvre s'y trouvent multipliés. A mon grand regret, je ne lis que les entrevoir; le jour baissait et nous étions pressés. Au retour, visite à Altmeyer 1. Nous ne trouvons que Madame. Elle nous fit à l'un et à l'autre beaucoup de compliments, et parla un peu trop. J'aurais voulu, pour une mère de famille surtout, un peu plus de sérieux et de maintien. Elle papillonne toujours et rit en parlant des choses les plus graves. Je trouvai cela fatigant et, à mon départ j'eus d'elle l'opinion que c'était une femme spirituelle et non pas intérieure, ce qui vaudrait mieux. Visite de l'Hôtel de \ ille. La flèche est d'une élégance et d'une légèreté
1 Professeur d'histoire a l'Université de Bruxelles.
JOURNAL D l"\" VCH \',r. EN BELGIQUE. 3U
admirables, c'est le monument le plus remarquable peut être de la Belgique.
Après le dîner, visite d'Altmeyer. Plein de jalousie
pour la Fiance, il la calomniait: mon mari ne le lui permit pas longtemps et lui dit que pour parler de la sorte il fallait qu'il eût oublié le pays. Somme toute, je le I couvai peu aimable et fus charmée de sou départ. A neuf heures, nous primes le thé et nous mimes au balcon pour ('coûter la retraite. La musique me parut ingrate el monotone. Je sentis bien que ce n'était plus l'Allemagne.
Le 19. — Je désirai partir; pour cela nous allâmes à l'entrepôt recommander notre argenterie, et a deux heures nous quittâmes l'hôtel pour nous rendre à Malines.
La première chose qui nous frappa dans cette \ille. ce fut la cathédrale, belle à l'extérieur par la pureté et la simplicité de son architecture. Sa tour carrée s'élevait forte et légère à la fois dans un ciel bleu. A l'intérieur, une richesse fastueuse et sans art. Pourtant les marbres y sont prodigués, mais c'est un entassement lourd sans aucune espèce de grâce. Le prêtre orgueilleux est là qui se promène, faisant grimacer sa soutane sur ses épaules et jetant autour de lui un regard oblique et curieux. Pauvre être mesquin et écrasé par la prodigieuse cathédrale, il s'agite sous ce trop lourd fardeau qui le courbe vers la terre et il croit la dominer, être le plus fort. Il y ('•touffe: mais n'importe, il y restera quand même, car dans cette église est son trône; le mystère de l'ombre sous les grandes voûtes, son aube blanche qui glisse dans l'obscurité incertaine du soir a fait de cet homme un grand prêtre. Les femmes, si elles le pouvaient, le placeraient sur l'autel. Il l'a bien compris et il reste au milieu d'elles, il prie avec elles, il semble aussi rêver comme elles. Il sait que. descendu dans la rue, parmi la foi de. personne ne l'apercevrait , ne saurait qu'il ex i sic. el son âme maladive et ambitieuse ne veut point de ce mystère. Il veut être roi, puissanl et adoré. Doit-on le plaindre ou le haïr, hélas! on ne sait. Il est malheureux. et pourtant c'esl un malheur qui n'excite pas la pitié. Ces) un être à part dans l'espèce humaine, el l'on senl
::i i IULES MICHELET.
qu'il n'es! pas le meilleur. Je le voyais en écoutanl l'instruction d'un chanoine à des femmes pieuses, timides, et à de jeunes orphelines. Quel langage fallait-il employer avec ce fidèle troupeau, si ce n'es! celui de la douceur1? Tant d'âmes, parmi ce! auditoire, auraienl voulu des paroles sympathiques pour adoucir leurs douleurs. Ah!
eel homme qui avait ions ees cieurs entre les mains,
n'était pas assez tendre pour les consoler. Sur ces létes courbées par la terreur aussi, il lançait la foudre, torturant à plaisir ces innocentes créatures, et se disant, en lui-même : Elles sont à moi. Qui de nous, profanes, oserait en agir ainsi, et ne se croirait pas coupable trois lois d'aller porter le trouble dans des consciences pures et remplies de la grâce de Dieu ' Il faut elle prêtre pour mettre son bonheur dans cet acte odieux.
Après le dîner, visité Notre-Dame1. Au-dessous de la chaire on voit, sculpté en bois, un saint Pierre imposant la main sur des brebis, et leur disant la grande parole de l'Evangile : « Paissez, mes brebis ». Cet homme est impérieux, exigeant, il se plaît à faire trembler ceux qui l'entourent, et pourtant il n'a en lui aucun trait de force. Visiblement, il est faible et impuissant. Rien ne semble aller mieux à cette ville prêtre. Dans une autre église dont j'ai oublié le nom, nous vîmes le même saint Pierre représenté par Rubens. Celui-ci, tout au contraire, est fort rustre et peu sûr. Son teint aviné, son visage sournois et méchant, ses sourcils gris noirs rabattus sur des yeux sans douceur, lui donnent l'air d'un geôlier de prison. Deux énormes clefs, suspendues au-dessus de sa tète, font frémir d'avance ceux qui espèrent le paradis. On craint peut-être avec raison que le farouche portier ne s'en serve pour assommer ceux qui se présenteront à la porte. Pour moi, j'ai cru voir en lui l'un des geôliers impitoyables des cercles de l'enfer du Dante. Où donc est passée cette douceur, ce cachet divin que le Christ dut imprimer sur chacun de ses apôtres? Plus rien ne
1 Mme Michelet appelle Notre-Dame la cathédrale dédiée à saint Rombaud. C'est à Notre-Dame que se trouve le saint Pierre de Rubens.
reste à cet homme, il est bas, vil. n'ayant que de mauvaises passions. Ce tableau m'a fait beaucoup réfléchir. Je fus heureuse quand notre visite des églises fut achevée. Dans l'air ei la nature je me sentais bien mieux que dans ces grandes demeures fastueuses, où le passant seul voit Dieu. Des que l'on s'y arrête, on sent que le prêtre a toul changé dans cette croyance. Ce n'est plus Dieu, mais c'esi l'homme qui a dit : « Ici, j'établirai ma demeure. »
En rentrant, nous passâmes dans le Jardin des (Mantes, rempli à cette heure du soir de fraîcheur et de parfums. Chaque fleur, chaque arbre, laissait échapper dans l'air des arômes délicieux. Une douce lumière se jouait dans le feuillage et versait à flots mille reflets charmants sur les grandes vitres des serres. Je trouvai celles-ci peu riches il est vrai, mais pleines de grâce et d'harmonie. Au milieu du jardin, dans une pièce d'eau, se trouvait un pauvre singe, triste et rêveur, qui. perché tout en haut d'une grande pique de bois, regardait le ciel avec mélancolie. Placé au centre de cette création heureuse et parfaite, il avait comme le sentiment douloureux d'un être qui reste inachevé. J'en fus attendrie au point que mes yeux se mouillèrent de larmes. Pauvre créature, presque frère de l'homme, elle reste cependant pour nous un être disgracieux, pénible à voir, et qui n'excite point la sympathie que nous ressentons bien des fois vivement pour des animaux moins intelligents et moins doués des qualités du cœur. Pour moi. je fus sympathique a la malheureuse bête, et j'aurais voulu adopter cet avorton de la nature.
A 7 heures, je me retrouvai dans notre chambre sombre et tristement meublée : un instant il me sembla (pie j'étais dans une prison et mon cœur se serra. — Tout cela, effets d'imagination, oubli momentané île la trop chère personne quidoil être ma seule lumière et ma plus grande richesse. Quand je sortis de ma rêverie cl que je le sentis près de moi. triste peut-être de mon silence, une joie douce me devint à l'âme et je ne songeai plus a ce qui m'entourai! : il devina ma pensée et mon émotion. Ma nuil lui iivs mauvaise, pleine de songes effrayants et de douleurs physiques. Au milieu de la nuit je me réveillai
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avec une forte enflure au visage. J'en fus d'abord inquiète; mais plus tard je compris que mon étal provenait de l'ai taque nocturne d'un malveillant cousin. Le lendemain à 9 heures, nous partons pour envers. La matinée était délicieuse et la campagne magnifique. Nous limes la route avec un évèque américain, poli, aimable, homme du monde, en ayant l'adresse et la politique. Tout le temps, il ( ausa avec un gros et frais chanoine, vrai Falstaff, <|ui, pour Flatter Monseigneur, écoutait de ses deux oreilles rabattues tout ce que disait l'évêque, et employait les entr'actes à priser et cracher dans son foulard. Tout auprès, se trouvait encore un laïque gras et lourd, bète belge, propre à l'estaminet et au grand seidel do bière. Ce tableau ne laissa pas que de m'amuser, el j'aurais voulu que la roule se prolongeât pour avoir à faire une notice plus détaillée de ces flatteurs et de celui qui les recevait sans trop d'humilité. Arrivés à Anvers, noire première course fut pour la cathédrale. Déjà, de loin, j'avais aperçu son élégante flèche lancée au ciel connue une riche gerbe de (leurs. L'intérieur de ce monument m'impressionna fortement : je le trouvai à la fois mystérieux et grandiose. Aucune statue aux pilastres. Ils sont restés, n'ayant d'autre ornement que leur faisceau de colonnettes. Parure simple, grande et forte, la seule qui convienneà un édifice religieux, fait non pour les prêtres et les dévots seulement, mais pour toutes les âmes nobles et simples du présent, pour celles de l'avenir qui chercheront Dieu, non plus dans les guirlandes, les sculptures molles et faibles, vraie tradition du Sacré coeur, mais dans les formes géométriques, immuables comme le sont dans la nature les œuvres de Dieu. Tous ces immenses bas-côtés, ces colonnes multiples se perdaient dans des nuages d'encens et des flots de lumière. C'était mystérieux. L'émotion me soulevait le cœur, car à mon gré, je n'avais jamais vu chose si belle, si saisissante, .t'aurais voulu avoir des paroles de feu pour la raconter. Dans cette église, le grand maître a laissé un grand souvenir. Tout au fond du chœur, sur le maître-autel, ou aperçoit déjà de loin comme une sorte de fantasmagorie; des couleurs de toute espèce se marient, se fondent à l'infini. Eh
approchant, on découvre que c'esl une Assomption de la Vierge. C'esl un ensemble de fleurs aux nuances les plus suaves. L'œil y trouve un charme séduisant, l'odorat (ce semble) un parfum délicieux. Dans ce tableau, Marie est encore une femme dans l"àge mur ; mais c'est toujours la même grâce, la même suavité; les compagnes de -a vie sont a -es pieds, regardant sa glorieuse assomption, et sur toutes se trouve le cachet de l'éternelle beauté. La. comme partout, c'est dans le chœur et le.- chapelles une profusion de marbre qui lait contraste avec la simplicité de la nef et des bas-côtes. On sent très bien que là, le prêtre a mis la main, il y a eu rivalité ; c'est a qui. avec l'argent du trésor, aura pu séparer davantage. Ah! vanité des vanités ! De même pour les confessionnaux ; c'esl tout un peuple de personnages allégoriques, la plupart mollement et faiblement sculptés, il est vrai, mais cette élégance plaît aux femmes. La dévote galante ne trouvera pas ce confessionnal indigne de ses uenoux délicats et la pauvre femme du peuple, couvertede haillons, bien souvent, se sentira heureuse de se parer un instant de toute cette richesse, .l'ai vu cela chez nous dans notre cathédrale. Un vicaire possédait seul un confessionnal de chêne plus sombre que les autres et tout enjolivé de fleurs et autres sculptures. Tout le monde dévot avait remarqué l'élégante et mystérieuse cellule, et tous les jours l'abbé voyait s'augmenter les brebis du troupeau. Parmi ellesse trouvait une femme misérable. presque folle par suite de forts chagrins. Dans sa folie. elle s'était pourtant aperçue du confessionnal; lui et le vicaire avaient parlé a son cœur et elle voulait absolument se confesser. Le prêtre refusait de l'entendre, pour bonnes raisons, il parait, et lorsqu'il avait fini sa besogne, il laissait la vieille se lamenter et demander eh vain sa confession. Souvent j'assistais a ces scènes el mon cœur s'en attristait. Une fois, elle vint a moi ef me dit de la laisser passer la première; je lui répondis que je lui permettrais, alors elle me prii les mains et les baisa. L'abbé survint peu. après et lii comme de coutume, il laissa la sa pénitente. Celle-ci résolut alors d'user de force auprès du confesseur afin délie entendue. Elle
sorti! de l'église, alla se placer dans mie rue très fréquentée où il passai! toujours, et, dès qu'elle l'aperçu! . elle couru! à lui, se suspendit à sa soutane et cria de loules ses forces qu'elle ne le lâcherai! qu'après s'è! re confessée. Il fallu! le concours (h> plusieurs hommes 1res vigoureux pour lui faire abandonner l'habit <le l'abbé qui, blême, moitié évanoui de peur e! de confusion, ne put, rentrer chez lui qu'avec l'aide de deux bras. Peu de jours après on me dil qu'il avait obtenu de la police qu'elle enferma! la folle. Toute colle triste histoire me revinl à l'espri! en voyant celle collection galante de saints ë! de saintes aux visages doucereux el minaudiers. Le prêtre, en se faisan! une si riche demeure, sait bien qu'il y gagnera, lia l'instinct delà femme coquette qui, pour rehausser le mérite de ses charmes, s'entourera de fleurs, degaze, de bijoux. Lui, ce qu'il veut avant tout, c'est l'ombre, et il y a réussi en faisant peindre son confessionnal d'une sombre couleur, en disposant ses personnages de bois de façon qu'il n'y ait plus que juste, bien juste, l'entrée par laquelle la pénitente1 se glissera à ses pieds. 11 sait que ce mystère en imposera à la grande dame, touchera peut-être son cœur et lui arrachera des secrets qu'elle n'eût pas révélés dans la trop vive lumière du jour. Il y veut encore la nuit, parce qu'il y dominera la jeune fille, si docile au milieu de la rêverie qu'inspire cette obscurité et de l'émotion qu'elle ressent en racontant sa vie, l'histoire de son cœur. J'ai connu plusieurs prêtres fort estimés qui n'allaient confesser que très tard dans la soirée. Ceux-là n'avaient qu'une passion, celle d'être roi, d'un petit peuple, il est vrai, mais aussi, doux, aimant et facile à conduire. A cette heure avaneée, l'imagination des femmes devenait plus impressionnable et fout ce que voulait le prêtre, elles le promettaient et gardaient fidèlement leur parole, car le désir d'obéir à cet homme- Dieu était trop puissant chez elles pour qu'il pût avoir à craindre un manque de soumission. Je sais toutes ces choses parce que, jusqu'à l'âge de vingt ans, j'ai vécu dans le monde ecclésiastique, allant, tremblante, me révéler tout entière à des prêtres qui, vertueux pour la plupart, conservaient tous cependant le besoin de l'asservisse-
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ment de l'àme. Je dois surtout à mon mari d'avoir secoué ce joug maintenant odieux pour mon esprit. Depuis que j'ai cessé d'aller à confesse, j'en suis devenue plus pure, car enfin la jeune fille la plus innocente même ne se souvient que trop, lorsqu'elle est aux pieds du confesseur. que c'est un homme et non pas Dieu qui reçoil l'aveu de ses fautes. De là le trouble, la volupté amère, mais qu'on recherche cependant, de raconter dans le détail tel ou tel péché. On se rend deux fois coupable et Dieu ne peut absoudre.
En Belgique surtout, on comprend que le prêtre veut aussi le succès de la chaire, car il a tout fait pour la rendre magnifique. Dans la cathédrale d'Anvers, et ailleurs, elle est d'une richesse et d'une élégance extrêmes. Au bas sont des statues en marbre blanc. La rampe de l'escalier et le dôme sont formés par des guirlandes de fleurs, des arbres simulés qui jettent de tous côtés, avec une grâce charmante, un feuillage à la fois nourri et léger. Une seule chose contraste souvent avec tout ce bel ensemble, c'esl la représentation grotesque de certains animaux, tels, par exemple, que le renard, le singe raangeanl une pomme. Comment donc que le prêtre n'a-t-il pas senti qu'il faisait la la plus spirituelle et la plus violente satire de lui-même ?
A l'extérieur de l'église, près de la porte, on lit celle belle inscription à la gloire du forgeron d'Anvers '. « L'hyménée el l'amour, d'un Vulcain ont l'ail un Apellc. » Cent ans après la mort de ce grand peintre, la cité sentit enfin qu'elle lui devait, l'admiration et la reconnaissance, et elle éleva alors ce monument (1629). Mon mari me fil sentir combien il était touchant de voir l'église consacrer le souvenir des grandes choses qui furent inspirées par les affecl ions honnêtes .
En allant a Saint-Jacques, nous passâmes devant la Bourse, monument ancien qui me rappela beaucoup ceux des juifs dans les diverses parties de l'Allemagne. C'esl une cour quadrangulaire entourée de galeries couvertes, basses el sombres, même au milieu du jour. Elles s'ap-
1 Quentin Matsys.
I m ii mi I sur des colonnes de grès, pleines d'originalité parla dentelure grisâtre qui les termine. C'esl là, à mon avis, l'une des curiosités intéressantes d'Anvers. Saint Jacques a été construil en grande partie par les Espagnols qui lui «ml donné à l'extérieur un caractère grand et sévère. A l'intérieur, c'est toujours le même faste, le même style fleuri. Derrière le chœur se trouve l'œuvre la plus forte dr Rubens, le Saint-Georges. Rien de plus saisissant, de plus suave el de plus hardi que ce tableau. Le principal personnage es! Rubens lui-même ; il s'est représenté, comme il s'esl senti, c'est-à-dire comme le héros du génie. Ses deux femmes, d'une beauté merveilleuse, ne son! pourtant qu'au second rang. La dame au chapeau de paille, sa maîtresse en un mot, est, après Rubens, le premier acteur de la scène. C'est Marie recevant l'enfanl Jésus de la main des Mages; ou est frappé d'une telle hardiesse1. Cette liberté ferme la bouche à ceux qui prélendenl que Rubens, comme les autres artistes, fut l'esclave des opinions et des hommes puissants sous lesquels il vivait. Pour apprécier tout le mérite de celte peinture il aurait fallu à mon œil moins d'éblouissement et plus d'habitude de juger à première vue. En général, il me faut du temps pour sentir le beau d'une chose ; après un examen minutieux et renouvelé, je m'impressionne, je comprends et puis je n'oublie jamais.
A l'exposition nationale, je ne vis rien de remarquable comme exécution : mais partout je trouvai une grande richesse de couleur, et de 1res beaux effets de lumière. Les artistes ont toujours eu sous les yeux, on le voit, d'excellents modèles dans ce genre et ont travaille pour la plupart sous le ciel de l'Italie. Sous ce rapport, l'école française leur est inférieure.
En parcourant les rues d'Anvers, je vis, comme déjà a Matines, les maisons terminées en pignons, les unssimples,
1 Rien de plus inexact que cette description. Il n'y a pas <lc Mages dans ce tableau. La Vierge ne ressemble ni à Isabelle Brandi ni à Hélène Fourment. C'est' dans les deux figures féminines île gauche qu'on a. peut-être à tort, voulu reconnaître les deux femmes de Rubens. Le saint Georges lui-même ne ressemble guère a Rubens.
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les autres sculptés et blasonnés. Les plus riches sonl restés, malgré les orages politiques qui on1 tanl détruit-. Le temps y a laissé sa trace nuire, et les petits vitraux enchâssés dans le plomb ont gardé pour la plupart la poussière de la rue. soulevée par le passant et les riches équipages d'autrefois. La forme ogivale de ces pignons donne à la ville un aspect tout pittoresque et le voyageur n'es! pas fâché de la loi qui ordonnait à tout homme qui voulait être citoyen de bâtir pignon sur rue. Le musée d'Anvers est le souvenir éternel de trois hommes : Rubens, Quentin Matsys et Van Dyck. Deux tableaux du premier me frappèrent surtout. C'est F Adoration des Mages et Jésus en Croix. Celui-ci fît à mon esprit et à mon cœur nue impression que je garderai toujours. Ici, rien de mélodramatique, chaque personnage est véritablement dans son rôle, si ce n'est le saint Jean qui n'a jamais pu être bien saisi par Rubens. Sa robe rouge, que l'on retrouve encore dans ce tableau, lui donne comme ailleurs un caractère dictatorial. Jean, ce bien-aimé du Christ, qui a eu place sur le sein de Dieu, est le moins frappé par sa mort. Sa ligure froide et vulgaire n'a pas même un reflet de celle douceur, de cette bonté divine que Jésus dut verser a Ilots dans son cœur. Marie est vraiment une mère, et la douleur agite son sein au point de le faire éclater. Ce centurion approche la lance du cœur de son Fils et elle se détourne, frémissante et pâle, pour ne point voir s "échapper du sein de Jésus la dernière goutte de vie et d'amour. .Madeleine, à genoux et échevelée, étend !>• bras pour parer le coup. Ce n'est plus ici la courtisane, encore parée des perles que lui vaiul h- crime, mais la femme humble et repentante. On la sent noyée dans les larmes du remords et de la douleur, 'fout au haut de la .-.cène, un n'aperçoit pas sans frissonnement le mauvais larron, renversé en arrière ci lançant au ciel le cri de blasphème, ha rage plus que la douleur le jette dans des convulsions affreuses. Le bon larron es! mort; Dieu lui-même n'est plus: mais lui vil encore. Pourtant, les centurions sont déjà passés et d'un coup de massue, ils ont arraché de la croix l'une dès jambes du malheureux. Rubens, on le voit, a mis dans
cette œuvre toute la force de son génie. L'Adoration des Mages est belle surtoul de couleur, car les personnages n'ont poinl le caractère religieux et grave que réclame une telle circonstance. Ils ne sentent point que cet enfani es! un Dieu, el qu'on lui doit l'adoration. l.e seul qui semble pénétré de recueillement esl le vieillard qui offre l'encens. Tout au milieu de La scène, je ne sais vraimenl pourquoi relui! une grosse el bonne figure de pacha. Pour lui, il est entièrement étranger au sens de la cérémonie. Toute son attention esl pour la Vierge. Il en contemple la beauté avec un regard allumé d'où jaillit le l'eu ardent et criminel des [tassions sensuelles el brutales. En avançant dans la salle, je pus comparer la différence qui existe entre les œuvres de liuhens el celles de Van Dyck. Tous les deux ont laissé dans le musée un Christ mort, sur la croix. Celui de Van Dyck est beau el tout jeune; son corps a. outre la blancheur de la mort, ce satiné que l'on retrouve même rarement sur la peau des fraîches et belles jeunes filles. Il a travaillé surtout pour les femmes, on le voit. Il fallait aller au cœur et il y a réussi. Dans le Hubens au contraire, c'est un homme fort et nerveux, encore crispé par l'effet de la douleur et du tiraillement. On sent très bien que celui-ci est mort. Partout sur son corps sont des taches livides; ses lèvres sont violacées, la décomposition se fait déjà; quelques heures de plus et les vers se disputeront ce corps. Eh bien! telle est la force de ce grand artiste qu'il a pu faire encore un Dieu de cet homme, défait, ensanglanté, tout près des dernières laideurs de la mort. Après avoir vu ces deux tableaux, je pensais qu'a l'un était le temps et à l'autre l'éternité.
Quentin Matsys vint ensuite. Ce rude forgeron, qui frappa longtemps l'enclume, est venu assouplir sa main d'ouvrier sur une toile faible et sans résistance, qu'il fallait toucher et non frapper. Cela dut être difficile a ces doigts nerveux, et il ne fallut pas moins qu'un grand génie pour arriver à cette perfection de dessin et de coloris. Les sujets principaux deses peintures sont : la Décapitation de saint Jean le solitaire et le Martyr de saint Jean ïévangéliste. .le ne m'en fais pas le détail, car j'ai pensé
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comme mon mari, qui a trop bien retracé le sujet et son impression pour que je veuille l'écrire à mon tour1.
Je dois remarquer ici que ce musée fui pour moi une initiation du beau. Je Groyais comprendre si bien toutes choses et elles m'allaient au cœur si profondément que j'aurais voulu passer là des jours et des jours. Il me semblait que jetais avec Dieu. Ah! si Dieu n'était pas là, du moins je marchais à côté de son interprète. Cher ami. je te dois ici un remerciement pour avoir si bien ouvert mon âme à l'impression du beau. Il y a six mois que j'aurais vu ce musée sans en presque rien comprendre; mais avec toi, j'ai tout senti, tout approfondi. Que ma vive tendresse te [mie de tout le bien que tu m'as fait et me fais chaque jour ! A la sortie du musée, nous retournâmes chez nous par l'hôtel de ville, vaste et spacieux monument, sans beaucoup de caractère; et qui n'est intéressant que par sa sombre enveloppe.
Le soir, nous allâmes voir les bassins creusés sur l'Escaut par l'ordre de Napoléon. Us sont immenses et magnifiques. Les millions ont aussi été jetés à la terre avec les fondements de ces ports artificiels. Ils sont pleins de navires qui partent ou arrivent. L'Escaut les portera d'Anvers dans la sérieuse mer du Nord. En repassant sur le rivage, nous nous assîmes un instant pour respirer l'air frais. Le soleil s'était déjà caché dans un sombre horizon de nuages, aussi pouvions-nous contempler tout a notre aise la belle largeur de ce fleuve qui va s'écoulant tous les jours et emportant indifféremment dans sa fuite, le vaisseau de guerre, le bateau marchand et la frêle barque du pêcheur. Nous restâmes là tous les deux jusqu'à l'approche de la nuit. Je me sentais le cœur plein de rêve cl de bonheur, car alors, comme a d'autres heures, Dieu me permettait de comprendre le cœur de celui qu'il m'a donné.
Vers huit heures, revu la cathédrale. La nuit venait déjà surlaPlace Verte; mais, dans l'église, c'était le jour encore; les grands vitraux simples cl sans peintures permettaient a la lumière de se glisser tout a son aise
' Voir le livre Sur les chemins de l'Europe, |>. 242-244.
sous les voûtes el de si- concentrer dans la nef. Aussi ne l,i trouvai-je plus mystérieuse comme le malin. Les cérémonies étaient terminées depuis longtemps el la grande église n'était plus enveloppée de son nua^-e dViiccus. La prière seule montait encore vers le ciel : <les âmes souffrantes venaient s'agenouiller sur la dalle de pierre pour parler a Dieu de leurs besoins cl de leurs douleurs. J'emportai donc moins d'admiration pour la cathédrale, mais aussi plus de sympathie pour Ions ces pauvres cœurs de femmes endoloris cl troublés.
20 août. -- A dix heures, je quittai tristement ma chère ville d'Anvers, qui me plaisait laid, pour me rendre a Gand, qui fut loin de la remplacer. Je trouvai celle ville ennuyeuse, toute bourgeoise. l'as de caractère particulier qui la fasse apprécier. et aimer. Bien ne reste pour rappeler le souvenir de ce qu'elle fut autrefois. Les Gantois l'ont oublié eux-mêmes., et le voyageur qui arrive avec son histoire de Gand gravée dans le cœur peut seul y trouver quelque intérêt. La grande kermesse venait de finir: sur la grande place, on voyait encore les derniers débris de la fête. On s'y était beaucoup amusé, disait-on. mais à coup sûr les amusements avaient été vulgaires, car dans cette ville d'estaminets, où les hommes s'enivrent tous les jours de bière et de fumée de tabac, il ne peut guère y avoir de plaisirs délicats et de bon goût. Cet abaissement volontaire de l'espèce mâle en Belgique est un de ses côtés les plus tristes. J'en eus le sentiment dès l'abord et je compris qu'il n'y aurait pas grand plaisir pour moi dans le séjour de Gand, Il y a plusieurs belles choses à voir, il est vrai, mais tellement en contraste avec la population que la fraîcheur d'esprit me manquait pour les apprécier. Aussi, lorsqu'à Saint-Bavon, nous allâmes voir le sublime tableau de Van Eyck, je ne le compris pas. 11 me fallut laisser passer la nuit et le sommeil sur mes premières impressions pour m'en sentir moins accablée et me trouver capable de revoir cet immortel souvenir laissé sur deux volets. Le haut se compose de trois personnages. Au milieu, le Christ '. la
1 C'est Dieu le Père cl non le Christ.
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mitre en tète el comme assis sur un tribunal, mais parfaitement immobile, sans aucun jeu de physionomie. I est le Dieu byzantin que l'on retrouve dans toutes les églises grecques. Enfance du génie de Van Eyck, ou plutôt ignorance de la liberté. A ce moment, il était encore entravé dans les nœuds de son siècle. A la gauche du Chrisl esl saint Jean, perdu dans les flots d"une noire chevelure. Son visage rouge, âpre et sauvage, n'a aucun idéal; on est loin de sentir là le disciple de l'amour. La Vierge est à droite. Ici la nature devient plus douce; le pinceau du peintre s'est amolli, affiné pour peindre les suaves et gracieux contours de la femme. 11 a fait de Marie une jeune fille blonde, pas très belle, mais touchante par sa rêverie. On voit qu'elle a prié car sa bouche est entr'ouverte : mais dans ee moment sa pensée a gagné l'infini el la contemplation a remplacé la prière. Cette femme esl pure et simple, elle est digne de porter Dieu dans son sein. Au bas, se trouve la scène de l'agneau mystique; c'est là que tous les âges se sont donné rendez-vous. A gauche, l'Ancien Testament s'y retrouve tout entier avec ses patriarches et ses prophètes. Ces hommes ardents, passionnés ; en eux est tout l'élan d'une forte espérance; ils adorent l'agneau, vivante image de celui qui doit venir pour refaire le monde. Ils l'ont percé au cœur pour offrir son sang en holocauste au Seigneur; le calice déborde déjà, et pourtant il esl debout, fermé, et plein de vie. Sublime symbole de l'amour qui se donne et revil toujours de son sacrifice. A droite, sur un même plan, se trouvent le- apôtres el les évêques de la nouvelle église; h- premiers sont pleins de joie el de ferveur, c'esl l'extase, le ravissement. Les seconds marchent la tête basse, lame plongée dans la rêverie. On dirait qu'ils ont en eux toute la souffrancedu monde, el qu'ils sentenl ()ue le christianisme n'est pas encore assez pour satis faire les désirs religieux du cœur de l'homme. Au second plan, l'on voit s'avancer tout un essaim de jeunes vierges qui viennent, les palmes à la main, adorer l'agneau sans tache. Elles oui toutes une laille élégante, une physionomie doue- el touchante, encadrée dan- un loue- voile de chevelure blonde, ù- sonl le- jeune- filles de la flan
,'i-Jti JULES MICHELBT.
dre, donl le pâle soleil a respecté la blancheur. Toute cette scène religieuse et attendrissante se passe dans une clairière, au milieu de cette verdure forte et sombre du pays de Liège. Sombre poésie de la nature que le peintre a faii ray ter sur son œuvre immortelle.
Van Eyck est la aussi ! Au-dessous de la chapelle, dans les caveaux sombres <•! froids de Saint-Bavon, il repose avec sa sœur. Sa poussière est dans ce cercueil de plomb; mais sa grande mémoire marche à travers !<• monde et chaque cœur en conserve un éternel souvenir.
Que voir encore a liand. après Van Eyck? Où est encore l'intérêt dans celle ville déchue? l'our y rêver encore, il laul aller s'asseoir au béguinage, au milieu de cette communauté de femmes, vierges pour la plupart, qui vivent volontairement dans la retraite et le célibat. Lorsque nous allâmes le visiter, c'était l'heure de la prière, et la sœur, qui nous reçut, nous invita aussi a nous rendre à l'église pour assister aux cérémonies. Cette femme savait parler le français et était visiblement fine et spirituelle. Ce fut avec une extrême bonne grâce qu'elle nous fit connaître tous les détails de cette vie simple, mais laite pourtant de manière à ce que chaque religieuse puisse s'occuper du ménage, cette passion principale de la femme ; chacune possède ses petits ustensiles de cuisine, sa vaisselle, son buffet qu'elle orne suivant ses moyens. Ainsi, chaque jour, il faut penser aux premiers besoins de la vie, car personne ne s'occupera d'apprêter votre déjeuner, votre dîner, d'approprier votre chambre Ici, chacun pour soi. C'est une bonne méthode pour empêcher l'oisiveté et la rêverie, ces démons de la femme. Occupées tout le jour de travailler pour gagner leur nourriture, employant tous leurs loisirs â préparer leurs repas ou à soigner leur logement, elles marchent dans la vie sans en connaître les fluctuations, les douleurs et les dangers. Mais sont-elles parfaitement libres et heureuses? Ni l'un ni l'autre, je crois; car, là encore, le directeur s'est fait jour ; il a pris possession de ces âmes et les dirige à son gré. Puis vient la supérieure et dès lors une sorte de police. Ce qui le prouve, c'est que toute fille ou femme entrant dans la communauté ne peut
se séparer de la maison mère, ei habiter avec une compagne dans une cellule isolée qu'au bout de sept ans. Jusqu'à cette époque, elles restent constamment sous les yeux de leur supérieure. Cette règle porte évidemment atteinte à la liberté, car telle personne, qui entre là pour cause de chagrin, et qui aimerait la solitude, se trouve forcée de supporter tant d'années le bruit de la communauté et de vivre, malgré elle, dans une société dont le caractère est souvent en opposition avec le sien. Pour leur l'aire accepter cette exigence, qui nous semblerait trop dure, on n'a qu'un moyen, le confesseur. Cet homme, qui vient chaque jour, qui s'intéresse à votre situation, qui partage vos souffrances du passé et du présent, ne tarde pas à vous devenir nécessaire. La règle de la maison vous semble dure, vous trouvez que votre supérieure est impérieuse et partiale, que votre vie est pire dans ce couvent que dans le monde. Eh bien! vous ne le quitterez pas; vous pleurerez en secret toute une semaine, attendant cette après-midi où le directeur va venir pour vous et vos compagnes. Alors vous lui raconterez vos peines ; il y prend part, vous dit un mot de consolation, et vous voilà forte pour souffrir huit jours encore. Pendant la durée de mon séjour au couvent, j'avais la confiance et l'affection de plusieurs religieuses; mon caractère sérieux et ma tendresse visible, les avaient portées à me raconter leur vie d'autrefois et les motifs qui leur avaient lait prendre l'habit. Leur récit ne s'achevail jamais qu'avec des larmes dont elles ne disaient point la cause, attendant peut-être que je la leur demanda--!' pour m'ouvrir entièrement leur cœur. Mais, par dis* ni ion. je me taisais avec elles ou bien je leur prenais les mains et je leur disais avec des pleurs aussi : « Madame, ayez du courage » ; mais c'était vainement ; je ne leur donnais aucune force; elles n'avaient eu que la triste jouissance de sonder plus profondément leur blessure et de rejeter en moi l'amertume qui emplissait leur àme. Eh bien! ces femmes Mlles étaient trois), qui me recherchaient, m'amenaient seule au jardin ou dans leur cellule pour parier, sans être pourtant plus sereines à la fin de notre conversation, s'épanouissaient, semblaient heu-
328 JULES MICIIKI.I'.T.
reuses el ravies quand le samedi arrivait. Je les ai vues souvenl rentrer dans les classes après avoir été en c~on fesse, mais alors, c'étail un rayonnement de joie, une douceur que je ne leur avais pas vus de toute la semaine. Cela durait deux jours environ, et puis elles retombaient dans la même mélancolie. A mesure que les paroles sympathiques du prêtre s'affaiblissaient dans leur souvenir, le courage et la résignation diminuaient dans leur cœur. Depuis, lorsque j'ai encore pensé à ces religieuses et que je me suis nettement expliqué leur situation (le livre du Prêtre y a servi), j'ai désiré que le célibat l'ut aboli et les couvents avec La femme est un être faillie par le cœur; vieille ou jeune, elle a besoin d'aimer et, pour elle, délicate de conscience, fortement attachée à ses principes, il faut l'affection libre et légitime du mariage. Le couvent le leur interdit et leur laisse l'amour, et pour qui ? Pour un homme qu'elles ne posséderont jamais, qui leur préfère peut-être leurs compagnes. C'est alors que commence pour elles la plus terrible des situations. La jalousie, la haine, se mêlent à leur fiévreux amour; elles cabalent en secret auprès de leur supérieure pour faire changer telle ou telle sœur qu'elles croient plus avant dans l'affection du directeur. Cette religieuse partie, elles s'attaquent a une autre, l'éloignent encore et puis, à force d'avoir voulu, d'avoir souffert, elles maigrissent, deviennent malades et demandent à leur tour une autre maison. .Lai vu encore cela ; mais, de ces deux religieuses, une seule reste, non pour longtemps; l'autre, à force d'orages, s'est sentie brisée à l'âge de vingt-cinq ans. Qui pourrait dire après ces douloureuses histoires, qui se renouvellent dans chaque cloître, qu'il ne serait pas mieux d'ouvrir toutes ces portes si bien closes par les mains ecclésiastiques et de rendre ces femmes au monde, au foyer de famille? Épouses et mères, leur vie en serait simplifiée, et elles en deviendraient plus agréables à Dieu. — Je me suis éloignée beaucoup de mon béguinage pour me livrer au cours de mes réflexions. Je m'y retrouve, au fond de l'église, voyant défiler ce troupeau de saintes femmes, qui viennent ensemble chanter l'office du soir et recevoir la bénédiction. L'orgue accompagne ces voix touchante-.
mais faibles el ingrates; on dirai! que toutes ces poitrines ont souffert ei que le souffle de la vie va bientôt s'échapper de ces âmes. J'étais attendrie de les entendre, el satisfaite de prier avec elles. Mou ami, qui sent si bien tout ce qui est du cœur, priait aussi avec nous et je lui eu sus bon gré. Dans les choses de religion et de sentiment, je désire n'avoir avec lui qu'un même cœur et une même foi.
Je me couchai le soir avec cette douce impression, mon sommeil fut paisible comme celui des anges.
Le lendemain, nous nous rendîmes au chemin de \'rf afin de partir pour Bruges; mais la rencontre de divers convois qui se rendaient dans des lieux différents établit une telle confusion que nous ne sûmes plus où monter: et lorsque nous demandâmes à l'un des employés lequel des convois.se rendait à Bruges, il nous le montra courant a pleine vitesse vers sa destination. Ce contre-temps me fut très désagréable; j'étais ennuyée de rentrer dans la ville. Nous avions quitté l'hôtel : il nous fallait donc errer dans les rues pour attendre le second départ. Nous revîmes Van Eyck; c'est alors que je le compris.
Grande fut ma joie en arrivant à Bruges! .l'avais désiré connaître cette cité, veuve de son ancienne grandeur. La première chose que nous vîmes, ce fut la Halle aux draps, surmontée de sa royale tour, d'où partaient les sons graves de la cloche, qui avertissait les marchands que l'heure du marché allait finir. Aujourd'hui encore, lesacheteurs vont a la halle pour se procurer des draps el de la viande: mais ce n'est plus cette animation d'autrefois ; ce peuple s'est tu, il a enseveli sa gaieté el sa vie morale sons ses ruines. La belle dame couronnée, qui plane encore sur celle ville de sommeil, raconte seule au voyageur pensif ce qu'elle fut, et le souvenir de sa grande histoire la fail toujours aimer. Apres la halle, nous visitâmes la châsse de sainte Ursule; ce sonl toutes peintures de Memling, pleines de douceur el de charme: cependant j'avoue que je n'y fus pas très sensible; j'avais le cœur comblé du souvenir de Kubens et Van Eyck ; je ne pouvais bien sentir alors que les œuvres de ces grands peintres. En dehors d'eux, je trouvais toute chose un peu
mesquine, dépourvue du caractère de la vraie beauté. Nous allâmes ensuite à la cathédrale, voir une belle Vierge attribuée à Michel Ange. Je n'y reconnus pas le peintre du Jugement dernier; mais j'admirai cependant celle \ ierge déjà accablée <lo douleur par la prévision des douleurs de son fils 1. Dans une chapelle de Notre- Dame, se trouve le tombeau de Marie de Bourgogne et de Charles le Téméraire. On les «lit en pierre de touche, ils son! d'une extrême beauté. Des guirlandes de feuillages où se balancent «les anges aux formes les plus gracieuses, se marient à l'infini tout autour des tombeaux. Tout cela est en cuivre ciselé; l'art s'y fait sentir; mais je n'ai pas aime à retrouver suite marbre qui, après tout, recouvre un peu de poussière, la généalogie des deux familles pompeusement étalée. A la mort tout cesse, plus de vanité pour ce qui ne nous reviendra jamais. La vie recoin menée pour nous, ei qui nous dit que dans un autre monde • m nous tiendra compte de nos blasons? Pour moi, si à cette heure dernière j'avais quelqu'un pour recevoir mes vœux, je demanderais pour ma sépulture une couche de gazon, et les larmes d'un ami pour l'entretenir.
Le Palais de Justice m'intéresse par sa belle cheminée sculptée en bois et en marbre. On y remarque un basrelief très habilement travaillé, qui représente toute la scène de la chaste Suzanne. Ce n'est nullement moral, la personne qui l'a commandé n'en a pas voulu; on le sent ires bien; c'est peut-être une fine raillerie. Si la vraie Suzanne eut cette physionomie peu rassurante et ce laisser aller nullement modeste, on s'étonnerait fort qu'elle eut résisté aux vieillards; il les aurait fallu bien peu attrayants pour avoir un refus de cette femme.
lui dernier lieu, nous visitâmes le musée de Bruges; il est petit, mais curieux. C'est laque se trouve le saint Georges de Van Eyck, représentant le gros chanoine qui offre a la Vierge ce tableau, tout en se mettant sous la protection de saint Georges qui n'a rien de dévot sur sa figure. 11 rit derrière son protégé de toute cette scène
' Cette Malev dolorosa est une copie flamande d'un tableau de l'église d'Ara Cœli a Rome.
IOURNAL DIX VOTAGE EN BELGIQUE. 331
bouffonne. L'enfant Jésus, assis sur les genoux de sa mère, s'occupe de toute autre chose. II veut se saisir d'un perroquet que lui offre, je crois, le joyeux patron du chanoine. La Vierge ne comprend pas grand'chose, non plus, à cette donation ; c'est une jeune fille douce, mais visiblement sans esprit. Tous ces personnages sont des saints ou des aspirants à la sainteté et pourtant ce tableau n'a rien de religieux; il fait rire. Je fus toute saisie en voyant ensuite le jugement de Cambyse et l'exécution du mauvais juge1. 11 est horrible de voir la cruauté et le sangfroid des bourreaux. Le condamné doit être écorché tout vif: il est la lié. mais palpitant, poussant des cris de douleur, disons plutôt des hurlements, et le cœur de ces hommes n'est pas touché. Chacun s'est emparé d'un membre, et, avec un couteau bien aiguisé, il pénètre lentement, lentement dans les chairs du malheureux; puis il regarde s'il a bien été en droite ligne. C'est affreux ; il faut avoir un cœur de pierre pour supporter la vue de ce supplice et plus encore de ces bourreaux. J'en ai encore le cœur tout ému. En sortant, nous vîmes un très beau dessin de .Marguerite Van Eyck. Il représente sainte Agnes assise au pied de cette tour de Cologne, vraie Babel que les hommes n'achèveront jamais.
Nous consacrâmes le temps qui nous restait avant le dîner à faire une promenade au bord des canaux qui circulent dans la ville. Sur les quais, pas de bruit: dans les maisons, le calme; du ciel, une douce lumière; et nous nous promenions, n'entendant autour de nous, pour ainsi dire, que le bruit de nos pas et de nos voix. Ah ! Bruges, étais-tu doue moite ce jour-la ? Non, tu rêvais on I u te souvenais; aussi ai-je parlé bien bas pour ne point te troubler. .Mais chez toi, que j'ai baptisée: la ville du silence, j'ai regretté de né pas vivre avec celui qui. plus heureux que moi, a pleuré déjà sur tes ruines et t'a faite immortelle-.
M'occuper du dîner, c'était retomber du ciel sur terre:
' Par Gérard David.
-' Allusion au chap. n du livre XII de {'Histoire de Fiance de
MlCHELET.
332 JULES MICHELKT.
celle chute ne me lui pas agréable, aussi mon humeui' y perdil beaucoup. \ tout je ne trouvai rien de bon, puis je me fâchai contre mon mari parce qu'il faisait des reproches au garçon. Il me demanda si je voulais aller me promener, je lui répondis avec indifférence que peu m'importait, .le mis cependant mon chapeau et, maussade, je me laissai I rainer sur les murs extérieurs de Bruges. El étaii profondémeni triste de celle bizarrerie de caractère; je le vis cl ne lis rien pour lui rendre la sérénité. Pendant la promenade, je lui demandai de l'argent pour faire l'aumône a deux hommes qui nous avaient 1res poliment salués cl (|ui paraissaient très pauvres. Nous étant ;issis sui- un banc de pierre, je dis tout haut, mais comme parlant a moi-même ; « .l'ai envie de me jeter dans ce canal. — Tu es donc bien malheureuse ' me dit-il. - Oui. » lui répondis-je, et puis je gardai le plus profond silence. Au retour, j'admirai encore plus la grande ville, perdue a demi dans la brume; ses rues étaient alors presque désertes; les femmes étaient rentrées dans leurs maisons, seules peut-être, car a Bruges, encore bien «les hommes (Mit la funeste habitude des estaminets.
Toute cette journée d'émotion m'avait trop accablée; je voulais revenir a mon ami, lui ouvrir les bras, le presser sur mon cœur, lui dire tout ce qui m'était venu de pensées et d'impressions ; je n'en eus pas la force cl tristement je m'assis, isolant de son âme mon âme, qu'il fait vivre pourtant. Pauvre ami, en écrivant ce triste souvenir de ma faiblesse, si ce n'est de ma dureté, je me demande comment il se fait que tu aies assez de patience cl de bonté pour tout supporter et pour me recevoir si bien quand je retourne à toi. Ah ! c'est que tu m'aimes aussi comme ton enfant, n'est-ce pas1? et tu as pour moi l'indulgence paternelle. Mais ne me traite plus si bien. lorsque j'agis ainsi ; «-ronde-moi sans ménagement; adresse-toi surtout à mon cœur, car toute parole dite dans ce sens peut aisément me faire fondre en larmes et dissiper ce malheureux nuage.
Le lendemain, à neuf heures, nous partîmes pour Ostende ; pendant la route je fus témoin des premiers transports d'un nouveau ménage qui s'en allait voir la
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mut. J'ai toujours (Mi'' très sensible à ces élans naïfs de doux cœurs qui se rencontrenl en liberté, pour la première lois peut-être; mais dans cette circonstance, je reprochai secrètement à la dame de laisser trop voira un public éi ranger toul ce que son cœur pouvait contenir d'émotion et de passion. On doit révéler à sou mari seulement que l'on n'est pas un ange.
Ostende était aussi le rêve de mon voyage; j'y reverrais la mer. j'y ressaisirais peut-être quelques-unes de ces impressions profondes et émouvantes, que m'avait données autrefois l'aspect de l'Océan. Déception; cette mer sombre et sérieuse dw Nord, aux reflets souvent sinistres, me laissa froide, sans admiration. Pas de chocs, pas de bruits; la vague venait mourir silencieuse sur une plage de sable et ne semblait nullement offensive. Quel contraste avec cette chaude et impétueuse mer du -Midi, qui s'en va de tous cotés, hurlant, frappant, lançanl l'écume jusqu'au ciel ! Lutte infernale, incessante entre elle et ces puissants rochers, noirs cyclopes, qui meurtris, ébranlés par la vague furieuse, relèvent audacieusement leur énorme tête chauve el semblent se rire de l'Océan.
Le soir, lorsque la nui! tombait, nous allâmes nous promener sur la jetée qui s'avance 1res loin dans la mer; • •"est une demi-barrière, qui, s'opposant au libre cours de l'eau, produit un tourbillonnement accompagné de détonations; les vagues amoncelées, crèvent, jaillissent de I oui os parts; on croirait avoir un gouffre sous ses pieds. Je l'avoue, par ce beau clair de lune, et à neuf heures du soir, je trouvais tout grandiose. Je m'appuyai sur la balustrade et, la tète inclinée sur les Ilots de l'infini de la mer, je remontais à l'infini de Dieu. Aspiration de mon
à vers l'amour et la connaissance des grandes œuvres
de la création! Pour ajouter à ce tableau une harmonie de plus, une voix humaine chantait auprès de nous une romance douce et plaintive. Chant du malheureux, perdu bientôt au milieu des mille voix de l'océan, mais qui ajoutait ui\<- émotion de plus au cœur de ['homme. La nuit, j'eus un violent mal de dents, occasionné sans doute par la température froide cl humide du pays. Le lende-
main, avanl le départ, nous retournâmes sur la plage. La mer avait changé d'aspect. Soulevée par un grand vent, elle courait émue et frémissante baigner la grève; je la trouvai encore belle et en emportai un durable souvenir. D'Ostende à Tournai, c'est [a vie de l'homme qui occupe le voyageur. Partout, maisons blanches, à l'aspect confortable, niais qui, sans s'inquiéter ou se préoccuper d\i passant, lui tournent le dos. Les fenêtres n'ouvrenl que pour avoir une vue sur la nature. Cette insouciance du monde l'ait croire au bonheur; sous ce toit, à ce foyer, doit se réunir une famille qui s'aime, qui ne veut connaître que la vie intérieure. C est sous ce gracieux abri que la «lame flamande approprie tout, fait ses calculs d'économie, dispose tout pour son année. S'il en est ainsi, et surtout, si celte femme vil d'abord de dévouement et d'amour, que cette enceinte soit bénie ! que le rayon de la in-âce y pénètre avec les rayons du soleil !
A cinq heures, arrivée à Tournai, ville française, bâtie sur la montagne et respirant un air d'antiquité. L'église, d'architecture romane, est très belle à l'intérieur (d'après l'avis de M. Michelet, qui l'a vue). Les enseignes no sont plus en langue belge ; nous y avons laissé pour toujours leur idiome et eux, qui n'ont rien changé, nous ont peutêtre donné leur cœur. Nous y passâmes la nuit.
Nous nous arrêtâmes à Mous, pour aller voir le champ de bataille de Jemmapes. \ Mous, rien de curieux, c'est une ville prêtre; on le voit en entrant dans les églises, où chaque confessionnal porte, pour inscription, le nom de l'abbé qui y confesse. Ainsi l'idée se matérialise ; ce n'est plus au ministre de Dieu que l'on s'adresse, mais à monsieur un tel. Celle-ci se présente au vicaire Jean parce qu'il est grand et beau, celle-là au curé Pierre parce qu'il est indulgent. Une autre, timorée et craintive, le voudra de son caractère. Une quatrième, audacieuse dans le monde, aime à s'humilier ici, et veut quelqu'un qui tienne la verge haute. De cette manière, l'idée de Dieu s'évanouit, on veut avoir affaire a l'homme. Mais, qu'on le sache, celte subtilité de recherche, de choix, n'est qu'une réaction de la position du prêtre. S'il n'était pas le mystère, l'abstinence (du moins en apparence), on le laisse-
rait bien plus seul ou on ne choisirai! pas. Que de femmes minutent dans leur tète à qui elles iront, parce qu'elles ont la pensée de bâtir un roman, de tenter l'homme à qui elles s'adresseront! Et si elles le savaienl libre dans ses affections, en ayant môme d'avouées, nul doute que le désir de la confession fût moins grand. Sur les femmes que j'ai connues, je pourrais en citer plus de dix qui se présentaient au prêtre avec de semblables dispositions. Ces réflexions me rendirent triste. Ah ! qu'il vaut mieux, pour être agréable au Seigneur, se jeter à genoux, et lui dire avec humilité et repentir : « J'ai péché ». En présence de celui qui voit tout, qui sonde les cœurs et les consciences, il n'y a point à jouer, car il n'acceptera pas les recherches sensuelles que l'on se permet dans la confession avec le prêtre. Nouvelle chute qui nous entache doublement !
.Mais me voilà encore en esprit à l'église, tandis que nous touchons àJemmapes. Nous sommes chez M. Richebé, prenant des renseignements; mais ce vieillard de quatrevingt-trois ans, ne peut guère nous apprendre; ses souvenirs sonl confus, en partie évanouis. Il faut donc nous décider à explorer le terrain, à étudier par nous-mêmes. En gravissant les coteaux élevés où se trouvail l'armée autrichienne et en parcourant la vallée où se trouvaient les Hongrois, il nous fut aisé de comprendre combien nus troupes, qui campaient vis-à-vis et à une demi-lieue. avaient eu à souffrir avant d'arriver à l'ennemi. Une lutte tellement disproportionnée n'a pu se terminer à notre avantage que par l'ardeur héroïque de nos jeunes volontaires. Mal équipés, sans nourriture, sans habits, cl par le froid déjà vifde novembre, ils se réchauffèrent de leurs cœurs et vainquirent avec le chant, de la Marseillaise. Belle, mémorable journée dont le souvenir nous reporte aux grands jours de la Révolution ï
Nous couchâmes a Mons et, le dimanche 29 août, nous partîmes pour Paris. Dans la route, nous finies la rencontre de Mme Giradon, qui va et revient de Bruxelles, toujours dans l'espoird'un mariage. l'Ius tard, M. Viardot, qui nous raconta de saisissantes histoires sur la Russie. .l'avais une joie d'enfant de retrouver ma maison el ma
vie maintenait si harmonique. Mon âme, qui a tant souf fert, qui se cicatrise à peine, cherche le repos, la paix. El mi les trouve-t-on, si ce n'es! dans le travail et auprès de
sou loyer '.'
A l'ilICNAis MlCHELET.
•i. Michelel n'a écril sur sou voyage que <le 1res courtes notes, sauf sur la visite à Jemmapes '. qui était pour lui le vrai l>ul de son excursion en Belgique :
Le bul de noire voyage en Belgique étail de visiter le champ de Jemmapes.
Nous allâmes d'Ostende à Tournai à I ravers la Flandre. La petite culture par famille, clans son charme le plus attendrissant, surtout lorsqu'on se rappelle que ce pays esl le champ de bataille ordinaire de l'Europe, le grand passage de guerre.
La belle ville de Tournai — qui fut longtemps une petite Krance libre, enclavée dans le pays ennemi. — Vivacité toute française. — La cathédrale, nef romane, avec croisées romanes arrondies, chœur gothique, tous deux admirables... l'édifice le plus complet que j'ai vu... saisi d'amour el de jalousie pour le moyen âge. Et nous aussi avons bâti des cathédrales, et plus vastes... Qu'est-ce que le code civil, sinon une cathédrale de justice? N'avons-nous pas à Jemmapes, en bons et solides maçons, jeté la première pierre de cette colossale église du Dieu de la liberté ? Arrivés, vers midi, à Mons. — Nul guide a acheter pour Jemmapes. — Un libraire nous indique obligeamment deux personnes auxquelles nous pouvons nous adresser : M. Beumier, le bourgmestre; M. Lefebvrc. peintre (ou nous n'allâmes point), et .M. Mazy-Uichebé, négociant.
La fille de AI. Mazy-Richebé nous reçoit. Point désagréable, vive et obligeante, toutefois avec une nuancé d'étourderie, un peu brusque, qui plus tard deviendra
1 La bonne orthographe esl Jemàppes, niais Michelel écril toujours Jemmapes.
peut-être emportement et lourdeur (caractère belge de la frontière, — chez l'homme c'est brutalité).
Nous en eûmes un frappant exemple chez le bourgmestre, grand, gros homme, lourdement familier, nullement aimable, nullement bienveillant, au fond ennemi de la France : « La bataille de Jemmapes fut une petite affaire; les Autrichiens étaient peu nombreux. Personne ne s'en souvient. Vous ne trouverez personne, etc. » Il m'offrit pourtant un garde-champètre, que je n'acceptai point. Dans ce bourg de 12.000 âmes, personne ne se souvient du fait qui seul rend le lieu célèbre!
M. Mazy-Richebé nous envoya chez son parent, M. Richebé Florent, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui seul resta pour voir la bataille, et la contempla des hauteurs. Belle habitation, vaste ferme; son gendre, receveur des contributions ; sa fille, dure, laide, désagréable. un œil rétréci, le même qui est déchiré chez son vieux père. Le vieillard ne nous apprend rien ; seulement ceci, qu'il repéta par deux fois : // y avait au moins les deux tiers des habitants pour les Français.
Nous montâmes alors le bel amphithéâtre qu'ils appellent le Flénu, couronné d'une foule de cheminées â vapeur, qui semblent des obélisques érigés en l'honneur de la victoire. Le terrain a été fort changé, édifié de constructions diverses; le bois qui était â gauche des Français quand ils gravirent, est rasé; des collines de débris sent près des houillères; en revanche, bien des accidents qui pouvaient rendre la hauteur plus escarpée, plus sourcillante, ont dû s'aplanir et se tasser, comme il arrive dans les lieux habités, fréquentés, travaillés par le contact de l'industrie moderne.
Tel qu'il est, ce! amphithéâtre offrirait encore une position redoutable, bien plus difficile a forcer que le pètil raidillon de Waterloo, où se brisa Napoléon.
El Lorsque cette hauteur triomphale, méprisante pour la vallée, était couverte de 20.000 des plus vieux soldats de l'Europe, endurcis par la récente guerre des Turcs, lorsque 3.000 grenadiers hongrois, placés sur le liane. fusillaienl à l'aise les assaillants qui montaienl . à chaque instant arrêtés, embourbés par les fosses; lorsque cette
hauteur était couronnée de retranchements demi-circulaires, dont les batteries croisaienl leurs feux, il y avail quelque lieu de croire que la jeune armée française resterait la. enfoncée dans le marécage, n'en pourrai! jamais surgir... (la plaine, moins habitée, «Mail alors cerbiinemenl plus humide qu'aujourd'hui : aujourd'hui même on \ trouve canaux, fosses, prairies humides). M. Richebé Florent nous dit qu'immédiatement avant la charge, toutes les musiques de l'armée jouèrent le Ça ira ! puis, averti par nous, il si- reprii et dit: la Marseillaise! Les deux soid sans doute vrais.
Mors, dit-il (je cherche a me rappeler ses paroles). je fus tout joyeux, je ne savais plus ou j'étais... J'étais tout seul sur les hauteurs ; pas un du village n'était resté. Il fallait que je fusse enragé comme j'étais pour rester la. Il esl vrai que j'avais servi...
« La bataille, dit-il, était inutile. Il suffisait de se porter sur le chemin de Bruxelles, de dépasser, tourner les Autrichiens; mais il fallait que la jeune armée reçut te baptême du feu. »
Il fallait que ceux qui avaient tenu ferme à Ynliny et qui avaient eu l'honneur de la défensive eussent celui de l'offensive.
Il fallait ne pas paraître éviter le combat avec une armée moins nombreuse. Il fallait saisir les imaginations, conquérir moralement la Belgique. Et, en effet, rassérénée par Jemmapes, elle n'hésita pas à se donner aux Français.
Donc, Dnmonriez eut raison, et ses ennemis eurent tort; Maral l'accusa à tort d'avoir voulu méchamment exterminer par la mitraille les volontaires de Paris. Plusieurs de ceux-ci, sans doute, trouvèrent l'essai un peu rude. Ce qui est plus vraisemble. c'est que l'héroïque aventurier rêvait a Jemmapes deux royautés; les Pays- Bas pour lui. la France pour son jeune duc de Chartres