Jules Simon
e lendemain de la mort de Jules Simon, je publiais en tète de la Revue des Provinces de l'Ouest l'article suivant :
C'est le cœur brisé que j'écris ces lignes; je ne crois pas que la mort de mon père m'ait causé plus de chagrin que celle de Jules Simon. Tous ceux qui me connaissent
et qui me suivent depuis une dizaine d'années savent qu'il était mon maitre, mon père spirituel, mon inspirateur, mon guide, l'ami fidèle des bons et des mauvais jours. Et les hommes de cette trempe sont devenus si rares, que, lorsqu'ils disparaissent, il semble qu'une lumière s'éteint dans le ciel et que tout manque à ceux qui leur survivent.
Je ne raconterai pas ici la vie de Jules Simon. Je Fai fait, il y a dix ans, dans un livre qui est épuisé et que je réimprimerai quelque jour. Je dirai seulement aux lecteurs de la Revue ce qu'il fut pour la Bretagne, son amour du sol natal, la passion, le culte de toute sa vie, et principalement sur le soir, pour son cher pays d'origine, l'hommage enfin que nous avons le devoir de lui rendre.
Et d'abord, pourquoi ne le dirai-je pas tout de suite? C'est la Revue qui l'a révélé à la Bretagne. Il y a dix ans, personne ou presque personne ne savait chez nous qu'il était Breton, hormis ceux qui avaient lu Y Affaire Nayl, cet admirable plaidoyer
contre la peine de mort, et les quelques amis d'enfance qui, comme les Guérin et Audren de Kerdrel, n'ont jamais cessé de le pratiquer et de correspondre avec lui.
Le gros du public ignorait qu'il était de Lorient, qu'il avait fait ses études à Vannes, qu'il avait débuté dans la politique comme député de Lannion, qu'il s'était marié à Rennes, et que son plus grand bonheur était de parler breton avec Renan et d'aller fouler de loin en loin les bruyères roses de ses landes natales. C'est la Revue, c'est mon livre qui le fit connaître sous ce jour et qui le rendit populaire en Bretagne, même dans les milieux où ses opinions politiques et philosophiques l'avaient rendu suspect ; car, pendant longtemps, il fut aux yeux des catholiques une manière de libre penseur et d'hérétique, un exemplaire adouci de Renan, bien que dans ses livres de doctrine, il se soit abstenu de toucher au dogme fondamental de la religion chrétienne et que, dans son for intérieur, il soit demeuré profondément chrétien.
Un jour que nous parlions de la Vie de
Jésus, il me dit en propres termes : « Mon « ami, il y a des croyances qu'il faut res- « pecter chez les autres, alors même qu'on « les a perdues. Gardons-nous d'ébranler, « par nos critiques, la foi de ceux qui n'ont « que cela pour tout bien î »
Je me rappelle encore l'étonnement qu'on me manifesta de divers cotés, quand je parlai, en 1887, de lui faire donner la présidence des fêtes de Victor Massé à Lorient. « Pourquoi, disait-on, Jules Simon, qui est un orateur et un écrivain, aux lieu et place de Massenet ou de Léo Delibes, qui sont deux musiciens? » On ne comprenait pas la pensée qui me guidait; on ne se doutait pas, même à Lorient, que Jules Simon était le dernier des trois ou quatre grands hommes à qui cette ville a donné le jour depuis le commencement du siècle (*). Et lui-même avait si bien conscience de l'oubli où il était tombé parmi les siens, qu'il ne voulait pas accepter la présidence que Philippe
(1) Brizeux, Victor Massé, Dupuy de Lôme sont nés à Lorient.
Gille et moi nous étions convenus de lui offrir.
Samedi 7 mai /<S<97.
« Mon cher ami, je vous écris que je ne présiderai la cérémonie de Lorient que si on joue exclusivement de ma musique, et vous prenez cette plaisanterie pour une acceptation. Vous écrivez des lettres, etc. Gela peut me mettre dans l'embarras à Lorient où je ne connais personne, où personne ne me connaît. Sachez d'ailleurs que je ne serai pas à Paris au mois d'août. Je serai plus loin de Lorient que je ne le suis ici de Madrid. »
Paris, 28 mal 1887.
« En entrant hier, je me suis rappelé deux choses, la première que je n'avais pas serré la main à M. Léofanti (*), je me le reproche, ditesle-lui; la seconde que vous avez l'habitude de publier les discours (2). Il y a plusieurs choses que je vous prie de ne pas publier. On ne peut pas dire : Soyez président de Victor Massé, ce qui aurait l'air d'une invite, ni que je refuse
(i) Léofanti faisait alors son buste.
(2) Il m'écrivait ceci le lendemain d'un banquet de l'A- dation Bretonne-Angevine, dans lequel, comme toujours, il avait prononcé une allocution éblouissante.
Il vint quand même à Lorient, et j'ai à peine besoin de dire que ses concitoyens
entre autres raisons pour celle-ci, que je ne suis pas connu à Lorient, ce qui aurait l'air d'une plainte ; ni que Grévy voudrait m'avoir pour ministre, ce qui aurait l'air d'une fatuité.
« Il faut ôter presque tout ce qui est relatif à moi. Vous pouvez sans parler de présidence dire : Renan est président du dîner celtique ; Simon, de notre Association. Cela se trouve bien : l'un est de Tréguier, l'autre de Lorient. Avec cela un peu d'adresse, et en supprimant beaucoup de choses qui ne concernent que moi, votre discours tiendra très bien sur ses pieds.
« Je pars pour huit jours au plus.
« Tout à vous.
Villers-sur-Mer, le i'ô août 4887.
<s Mon cher ami. j'ai en effet promis à M. Philippe Gille d'aller à Lorient ; le maire m'a invité. Je compte arriver le 3. Il me semble qu'on arrive à 0 heures du soir. Il sera trop tard pour me voir ce soir-là. Mais le lendemain, dès 7 heures du matin, je serai visible à l'œil nu chez mon neveu Gustave Simon, caissier de la Banque de France, qui demeure à la Banque. Je partirai de Lorient
SES DERNIÈRES ANNÉES lo
lui firent un accueil enthousiaste. Son discours, prononcé à 10 heures du matin,
le o à G heures du matin. C'est une affreuse corvée, qui se trouvera compliquée de plusieurs autres, comme il arrive toujours quand je mets le pied sur mes bruyères natales.
« C'est pour cela que j'ai refusé d'être du comité
Brizeux (').
« Il faudra probablement que je dise quelques mots quand on posera la plaque («). Arrangez cela si vous y tenez. La cérémonie officielle a lieu à 4 h. 1/2, nous pourrions faire notre petite manifestation aussitôt après. Il fait encore jour à 6 h. \ 'fi. Je ne voudrais pas parler avant Léo Delibes, ce serait absurde. J'écrirai une page ou deux. Ce sera bon à mettre dans votre Revue. Je L'ai reçue ici irrégulièrement, mais le numéro de Prévost-Paradol m'est parvenu. Je crois qu'il parle de moi en passant, mais je puis vous dire qu'il usait de moi largement, et qu'il me faisait trimer pour sa candidature. On passe sa vie a découvrir des dessous. L'histoire de ce pauvre garçon est des plus douloureuses. Peu de gens l'ont connu
(1) Il devait accepter plus tard sur mes instances.
(2) La plaque de bronze, dessinée et sculptée par Léofanti, que l'Association Bretonne-Angevine a posée sur la maisoo natale de Victor Massé.
devant la maison natale de Victor Massé, eut un succès considérable, et j'entends
comme moi. Je pense que ses lettres à moi ont disparu chez Hérold (*). Vous savez que Ludovic Halévy va publier des mémoires ou des correspondances.
« Tout à vous.
ViltierSj lundi 49 août 87.
Mon cher ami. j'ai reçu votre lettre hier dimanche, à huit heures du soir. Mon discours avait été expédié le matin. Tous devez le recevoir aujourd'hui, lundi, de façon à pouvoir l'envoyer ce soir ou mardi matin à Paris. Si j'avais attendu votre lettre, je l'aurais envoyé d'ici à Paris et on l'aurait eu ce soir pour le mettre en main dès demain. Mais comme il ne faut que
(1) II. Hérold, ancien préfet de la Seioe, avait eu l'intention d'écrire une Vie de Jules Simon et lui avait demandé en communication toute la correspondance des hommes illustres qu'il avait pratiqués. Jules Simon y avait consenti. Mais les événements ayant détourné M. Hérold de son projet, la biographie promise ne vit jamais le jour, et il paraît que les lettres communiquées furent perdues. Cette perte fut très sensible à Jules Simon, et je me rappelle que lorsque je lui parlai d'écrire sa vie et de mettre à ma disposition tous les documents qui m'étaient nécessaires, il me répondit : « Je veux bien, mais n'allez pas faire comme Hérold ! »
encore les applaudissements qui couvrirent sa voix, lorsque, parlant du mélodiste
deux heures pour composer trois feuillets, vous pourrez avoir votre morasse jeudi.
« Je me demande quel air nous aurons vous et moi, si le Maire, qui est intransigeant, refuse de me donner la parole. Pour moi, j'en serai charmé, mais le discours publié après cela ressemblerait au compte rendu que j'ai lu dans un journal d'une première qui n'avait pas eu lieu.
« Vous ferez très bien de tout organiser à Lorient samedi. Je parlerai où l'on voudra et quand on voudra, pourvu que ce soit une seule fois, mais je ne peux pas parler avant Léo Delibes, qui représente l'Académie des Beaux-Arts. Une députation a toujours le pas sur un individu ; ne demandez pas cela, ce ne serait pas convenable. J'ajoute que je n'y vois aucun avantage, excepté pourtant celui-ci, c'est que, parlant le dernier, je ne ferais que rabâcher ce que les autres auraient dit (*J. Vitu, s'il veut parler, est un écrivain brillant, habile et compétent, qui sera plus intéressant que moi. C'est une drôle d'idée,
(1) C'est précisément pour cela que je désirais et que j'obtius que Jules Simon fît Sun discours le matin devaût la maison natale de Victor -Massé, à l'occasion de l'inauguration de notre plaque de bronze.
qu'était l'auteur des Saisons et des Noces de Jeannette, il s'écria que « le vrai musi-
convenez-en, que de me faire parler sur la musique.
« J'ai eu toutes les peines du monde à apaiser ma nièce, qui voulait m'avoir à Roscoff lundi. Il est pourtant assez naturel que, n'ayant que deux jours en tout, je les donne à mon fils et à sa famille. Je partirai de Lorient avec lui lundi matin à 5 heures 40.
« Est-ce que Léofanti sera à Lorient?
« Tout à vous.
« p. g, je n'ai qu'un brouillon informe de mon discours, cependant je pourrai lire là-dessus, si vous ne pouvez pas sauver ma copie. Il est bien entendu que je lirai ces trois pages, soit devant la maison, soit devant la statue. En relisant votre lettre, je crois voir qu'il s'agit de lire un discours et d'en improviser un autre. Pas du tout, je n'improviserai pas le moins du monde. On n'improvise pas dans une cérémonie. D'ailleurs j'ai dit là-dedans tout ce que je savais de Victor Massé, et je n'ai rien à ajouter. Il était sans doute inutile de vous dire cela, mais il n'y a pas de mal à mettre les points sur les i. »
cien est celui qui chante » . Il m'a dit plus tard que c'était Gounod qui lui avait soufflé
25 août 87.
« Mon cher ami, votre lettre n'est pas claire. Vous me parlez de venir au-devant de moi le samedi. C'est à 0 heures du soir que j'arrive. N'allez pas vous déranger à cette heure-là. Je serai très pressé de souper et de me coucher. Le matin du dimanche vous me trouverez à l'heure que vous voudrez chez mon neveu Gustave Simon, à la Banque de France, où il est caissier. Arrangez tout pour la journée, je crois qu'il faut la permission du maire. Mon idée est de dire quelques mots le matin à la plaque ; mais ce sera tout. Je ne ferai pas deux allocutions. Je suis assez embarrassé d'en faire une. Je crois d'ailleurs qu'on ne me donnerait pas la parole à la cérémonie publique, où je ne suis invité que comme passant. Je suis aussi invité au banquet, je pense que je serai obligé d'y aller. C'est une fameuse corvée que vous m'avez imposée là, car je suis obligé de passer par Paris et d'y coucher en allant et revenant.
« Le pire de tout, c'est de faire, comme vous dites, une allocution. J ai fini ce matin ma besogne courante, je puis donc songer un peu à la Reine Topaze. Je l'ai entendue avec plaisir ; mais je ne
cette phrase. Je n'en crois rien, car Jules Simon était un musicien, lui aussi, et ceux qui l'ont entendu à la tribune ou dans une réunion quelconque, savent qu'il chantait
me la rappelle pas. Le pauvre Massé craignait par-dessus tout d'être qualifié de charmant musicien. Je laisserai donc cette épi thé te à mon ami Léo Delibes. J*ai fait depuis mon séjour ici quatre articles pour l'Amérique, quatre pour les Débals, huit pour le Matin, et un discours pour Louis Reybaud dont la lecture durera plus d'une heure. Je suis tellement fatigué — par mes vacances — que Tidée d'écrire vingt lignes sur les Noces de Jeannette me trouble d'avance. Aujourd'hui je vais conduire Gustave qui nous quitte. Je tâcherai de m'y mettre demain vendredi, et plus probablement samedi, car ma correspondance arriérée prendra la journée de demain. Je veux bien vous envoyer ma copie quand elle sera faite, mais elle ne sera pas faite avant mardi, car c'est très difficile. Je comptais prendre trois ou quatre jours de repos, et alors j'aurais fait mon Victor Massé en un jour; mais fatigué comme je le suis, il m'en faudra trois et je ne ferai rien qui vaille. Est-ce au Pouliguen que vous voulez ça? Je ne me soucie pas de l'envoyer à Paris quatre jours d'avance à cause du secret. Et puis quel avantage
comme personne (f). La parole devenait un chant, tour à tour enjoué, pathétique et
avez-vous à publier cela le jour même? Léo Delibes pourra le trouver mauvais, peut-être même Philippe Gille. C'est pour lui que je me donne tout ce tracas, je désire au moins lui être agréable. Vous avez encore le temps de répondre à tout
« Je crois que vous ferez bien de voir le maire et de prendre ses ordres, de voir aussi Philippe Gille, Léo Delibes, Saint-Saëns. Ce sont mes amis les uns et les autres, d'ailleurs je ne ferai que ce qu'ils voudront, et je me tairai avec délices, si c'est leur idée. Vous ferez même bien de voir mon neveu pour lui dire à quelle heure je pourrai déjeuner le dimanche; ce sera le seul moment où je verrai ma famille.
« Je n'irai pas à Groix, et je ne reviendrai pas à Paris avec vous. Je partirai le lundi de bonne heure avec mon fils Charles pour Paramé, où est sa famille.
« Tout à vous.
(i) « M. Jules Simon est inimitable,écrivait un jour Anatole France. C'est l'art parfait. Lorsque les Gracques parlaient au peuple, ils se faisaient
22 ItJLES SIMON
sublime, en passant sur ses lèvres, et c'est pour lui que semble avoir été écrit le mot de Lamartine : « Celui qui sait attendrir sait tout, il y a plus de génie dans une
accompagner, dit-on, par un joueur de flûte. Quand M. Jules Simon parle, une flûte délicieuse l'accompagne; mais elle est invisible, et chante sur ses lèvres. M. Jules Simon est philosophe autant et plus que M. Challemel-Lacour. Il sait l'oublier à propos. Il sait tout. Tour à tour insinuant, ironique, tendre, véhément, il a toutes les parties de l'orateur. Quand il monte à la tribune, il semble accablé. Appuyé des deux mains à la tablette d'acajou, il promène sur rassemblée des yeux mourants qui tout à l'heure se chargeront d'éclairs; il traîne les sons d'une voix éteinte qui peu à peu se ranime, s'enfle, puis se mouille de larmes ou gronde ainsi qu'un tonnerre mélodieux. Il est maître de lui comme de l'auditoire. Ému, mais vigilant, il saisit les interruptions et les emporte dans le mouvement harmonieux de sa pensée, comme un fleuve entraîne les rameaux qu'on lui jette. Tout lui sert. Il est le grand artiste dont le génie plastique transforme aisément toutes les matières que rencontre sa main, et il n'a à redouter que sa perfection même. »
larme que clans toutes les bibliothèques de l'univers. »
Le soir de l'inauguration de la statue de Victor Massé, au banquet qui termina cette magnifique journée, je lui attirai une véritable ovation en lui promettant, devant tout le monde, dans une strophe quelque peu intempestive, qu'il aurait un jour sa statue à Lorient, à cùté de celles de Bisson, de Victor Massé et de Brizeux. Jules Claretie, dont la mémoire est prodigieuse, a raconté cet incident dans une de ses dernières chroniques du Temps, mais la réponse qu'il prête à Jules Simon n'est pas tout à fait celle qu'il me fit. Il ne dit pas : « Oh ! plus tard, plus tard ! » ce qui évidemment aurait été déjà très spirituel, mais : « Vous me voyez, Messieurs, très embarrassé pour répondre au toast de mon ami M. Léon Séché, car je me trouve dans une situation intermédiaire. » Ce mot qui mérite d'être retenu mit la salle en joie. A partir de ce moment, il devint le héros, le dieu de la fête ; toutes les mains se tendirent vers lui. Vitu qui était auprès de moi se pâmait, Léo Delibes
et Massenet burent à sa santé qui d'ailleurs était florissante, et moi, tout confus du bruit qu'avait fait mou pétard, je triomphais naturellement. Il faut vous dire que Jules Simon avait improvisé dans l'intervalle un petit discours à la gloire de Lorient qui avait littéralement transporté son auditoire. Je vivrais cent ans que je n'oublierais jamais cette minute-là.
Quelques jours après il m'écrivait le petit billet que voici :
Villiers, le 15 septembre 1887.
« Mon cher ami,
« Je suis parti à o heures de Lorient le lundi, et j'étais de retour ici le samedi après avoir passé trois jours à Paramé. Ces huit jours m'ont bien arriéré, je suis obligé de travailler comme un nègre, et je ne puis songer à mettre ma correspondance en règle. Le mauvais temps continue, il me chassera, et pourtant on est moins dérangé ici qu'à Paris pour le travail.
« M. Philippe Gille doit être content de la ville de Loiient. Les fêtes ont bien marché, la statue est magnifique, et je vois que Saint-Saëns et quelques autres ont pris cette occasion d'écrire de beaux articles sur Victor Massé.
« Vous ferez sans doute des articles sur nos artistes vivants ; il me semble que nous ne connaissons pas nos gloires actuelles. En dehors de Renan, il n'y a pas un Breton connu parles Bretons... »
C'était sa marotte ; chaque fois que je le voyais, il se plaisait à me faire le dénombrement de nos gloires locales, de nos grands écrivains et de nos artistes ; il reprenait le thème qu'il avait si magistralement développé dans sa lettre du 14 novembre 1885, qui marque le début de nos relations :
« Refaites notre unité, cher Monsieur ; refaites notre cœur : il était bon, il était grand. C'est une bonne entreprise. Cherchez partout nos gloires. Xous avons des artistes, puisque nous avons des églises superbes ; des marins et des soldats à revendre ; des
poètes comme Brizeux et Turquety qu'on oublie, des hommes de génie comme Chateaubriand et Lamennais. Peut-être pensezvous que les modernes ne sont pas indignes des ancêtres. Voilà Renan dans la philosophie, Joseph Bertrand dans les sciences. Je crois que ni les matériaux, ni les ouvriers ne vous manqueront... »
C'est dire le contentement qu'il éprouva quand j'entrepris de glorifier par le bronze et par le marbre tous ceux qui sont l'honneur de la Bretagne et de l'Anjou, à commencer par Le Sage et Joachim du Bellay. Il fut l'âme du mouvement que célébrait l'autre jour (!) en termes trop élogieux pour moi le poète charmant qui a nom Armand Silvestre, — bien que, de temps à autre, il me reprochât doucement d'avoir créé une sorte de patrie bretonne-angevine ! L'Anjou ne disait rien à son cœur de Breton. L'Anjou, pour lui, c'était la Loire, et la Loire c'était la civilisation française qui avait
(1) Voir le Journal du 28 juin 1896.
changé Ja face et entamé le vieux fonds de la Bretagne « ignorante et héroïque ». Or, comme il me l'écrivait l'année dernière à propos du Panthéon breton, il y avait des moments où il regrettait de ne pas être un paysan du pays de Vannes, portant le costume de ses pères, parlant leur langue et conservant pieusement leurs croyances et jusqu'à leurs superstitions. C'était là la Bretagne de l'ancien temps qui l'avait élevé il y a quatre-vingts ans, c'est à elle qu'il devait ses facultés d'endurance et de courage, et c'est avec elle et pour elle qu'il vivait et qu'il entendait mourir.
Lorsque j'ouvris une souscription pour élever un monument à Le Sage, il m'adressa la lettre suivante datée du 22 avril 1892 :
« Vous savez bien, mon cher ami, que je pousse la manie des statues jusqu'au ridicule. Je trouve que la gloire, le génie, le talent sont des choses si précieuses, qu'il n en faut rien laisser périr. Le monument qu'on a élevé à Duclos n'ôte rien de sa valeur à celui de Descaries. Je demanderais seulement que, quand on réunit les statues
dans un même lieu, on ne fit pas coudoyer un vrai grand homme par un trop petit grand homme.
« Le Sage est un grand homme tout à fait ; vous avez bien raison de vous occuper de ses affaires; on a peine à comprendre que Vannes ait attendu si longtemps pour lui élever une statue. Tous ceux qui aiment le bon sens, l'imagination, l'observation sagace, et ce que j'appellerai la satire aimable, pourront se réunir autour de sa statue, le jour de l'inauguration, sans se souvenir de leurs dissentiments, car Le Sage n'en ravive aucun; il comprend tout, il juge tout avec une indulgence qui n'exclut pas une tendance générale vers le bien et le vrai. 11 semble que c'est pour lui qu'a été écrite la fameuse maxime : rien d'humain ne m'est étranger. Je ne sais pas du tout si j'irai à Vannes pour le jour de la fête. Je me suis laissé aller cette année à faire trop de promesses. J'ai bien une douzaine de séances à présider ici. J'ai fait la faute d'en promettre une à Caen, où j'ai été professeur de philosophie il y a cinquante-quatre ans,
et une à Saint-Brieuc. Toutes ces courses me fatiguent et me ravissent le temps de travailler. Je ne travaille'plus que par hasard. Et pourquoi? ceux qui m'appellent se repentent de m'avoir appelé quand ils me voient. Un jeune homme ferait mieux leur affaire, de sorte que je donne beaucoup et qu'on reçoit peu. Vous voyez que, dans mon roman, c'est l'archevêque de Grenade qui se charge d'expliquer à Gil Bios qu'il est temps de se pourvoir ailleurs. Du reste, si je ne vais pas à Vannes, vous serez le seul à vous en apercevoir. A Saint-Brieuc, c'est autre chose. Je crois, en vérité, que je suis le dernier survivant des députés de 1848 avec mon ami Tréveneuc.
« Bon courage et bon succès 5 et bonne fête, et bonne statue.
« Tout à vous.
Il ne vint pas à Vannes, mais je prie mes lecteurs de croire que ce ne fut pas de ma faute. J'avais comme le pressentiment que, s'il ne profitait pas de cette occasion pour
revoir la vieille cité bretonne où. il avait fait ses études, il mourrait sans l'avoir revue, et pendant deux mois j'eus recours à tous les moyens, j'usai de toute la diplomatie possible pour le déeideL' à faire ce voyage. Ce fut, hélas! en pure perte (*).
(1) « Non, mon cher ami, je suis trop fatigué pour aller à Vannes, m'écrivait-il de Villerssur-Mer le 31 août 1892. Je ne ferai plus aucun voyage cette année. Si quelque chose avait pu me déterminer à faire cette course, c'est la très aimable lettre que vous m'écrivez. Je ne connais plus à Vannes que l'évêque et j'ai de temps en temps le plaisir de le voir chez moi. Je serais pour tous les autres un inconnu, excepté pour les membres de la Société polymathique, qui savent mon nom parce que je suis leur collègue. La maison de la Psallette dont vous me parlez n'existe plus ; elle a été rasée et remplacée par une petite place grande comme la main. Je n'ai jamais été enfant de chœur, mais je prenais lama pension, et j'y ai connu l'abbé Gaudin, qui était le directeur de la Psallette. Il vit encore; j'ai donc tort de vous dire que je ne connais à Vannes que l'évêque ; je connais aussi l'abbé Gaudin, qui doit avoir quatre-vingt-quatre ans, et je l'aime beaucoup. Vous aurez un charmant discours de Ker-
Cependant j'obtins de lui, non sans peine, qu'il composât l'éloge de Le Sage pour la
drel (*) ; Kerdrel a eu le temps de ne pas écrire. Il
écrit et parle avec beaucoup de talent, et c'est un
lettré très érudit. Il vous fera une véritable leçon
de littérature. Pour moi, je n'ai rien à dire sur
Le Sage. Je l'ai lu, il y a cinquante ans ; j'aurais
été obligé, pour parler de lui, de copier quelque
dictionnaire biographique ; mais cela même je ne
l'aurais pu faire, puisque je n'ai ici, en fait de
livres, que le Tout-Paris.
« Bien du plaisir, bien du succès, bien des
hommages affectueux de ma part à l'évoque,
bien des amitiés à Kerdrel.
« P. S. — Je crois bien que M. Closmadeuc dont vous me parlez est le président actuel de la Société polymathique. J'avais eu l'idée d'envoyer à la Société mon Académie sous le Directoire, le seul de mes livres où il n'y ait ni politique ni philosophie. Mais j'ai réfléchi qu'il n'y avait pas non plus autre chose et que c'était décidément trop peu.
« Regardez la cathédrale. Elle m'émeut toujours quand j'y passe : mais c'est peut-être par réminiscence. Dieu sait combien je l'admirais il y a soixante-dix ans. »
(1) M. Audren de Kerdrel, sénateur du Morbihan, ancien directeur de l'Association Bretonne.
cérémonie d'inauguration de son monument, et je priai son ancien camarade du collège de Vannes, M. Frédéric Guérin, de lire ce morceau d'éloquence à sa place. Ce fut l'événement littéraire de la journée. Et quand je lui rendis compte de l'accueil qu'on avait fait à sa prose et du désappointement qu'avait causé à tous son absence, il me répondit :
« Oui, j'aurais eu tout de même bien du plaisir cà aller à Vannes... Rennes ne m'a pas dit grand'chose, Caen non plus, mais Vannes !... Je crois que j'y suis allé à treize ans et que j'en suis parti à dix-sept. On a rasé la maison où je demeurais rue des Chanoines, et le petit séminaire près du Champ de Foire où j'avais auparavant habité six mois.
« M. Riou était sans doute avocat ? De quelle opinion était tout ce inonde qui a paradé autour de vous ? Pure affaire de curiosité pour moi, car vous savez que j'ai des amis — et des ennemis — partout. Kerdrel et Guérin, qui sont au nombre de mes meilleurs amis, ne sont pas des mêmes clans politiques et religieux.
« Je ne vois pas trace du préfet dans toute votre affaire. Et l'évoque ? Il ne pouvait guère contribuer au triomphe d'un romancier, mais il a dii être bienveillant.
« Je suis si préoccupé et si absorbé à présent par des ennuis de diverses sortes que je n'avais pas vu votre numéro de Le Sage que vous m'avez envoyé (l). Il est très réussi. Je vous souhaite bon retour à Paris et succès à vos enfants.
« Tout à vous.
Et dire qu'il s'est trouvé naguère un Lorientais de marque pour lui reprocher de n'avoir jamais rien fait pour Lorient I... Eh î Monsieur, quand il n'aurait fait que l'illustrer ! c'est une chose qui n'est pas donnée à tout le monde, et la gloire de Jules Simon vaut bien un chemin vicinal, quelques douzaines de réverbères, voire même un kiosque à musique ! Il faut croire,
(1) Revue des Provinces de l'Ouest, mai 1892.
d'ailleurs, que tout le monde à Lorient n'est pas de l'avis de ce critique, puisque, à la première nouvelle de la mort de Jules Simon, le Conseil municipal a décidé de poser une plaque commémorative sur sa maison natale.
Le reproche de ce singulier Lorienlais me rappelle la boutade de cet abbé des Côtes-du-ISTord qui, la première fois que Jules Simon brigua le mandat de député dans l'arrondissement de Lannion (1846), disait aux paysans : « Ne votez pas pour Simon, c'est un menteur; il prétend qu'il est Breton, ce n'est pas vrai : il est de Lorient ».
Tous ceux qui l'ont fréquenté quelque peu savent que Jules Simon était aussi bon Lorientais que bon Breton. Quand je lui montrai l'image de sa maison natale, il ne put s'empêcher de pleurer, et je me souviens qu'au cimetière de Lorient, il me dit devant la tombe de Brizeux : « C'est ici que je voudrais dormir ! » Ah ! oui, il était Breton : il l'était dans ses goûts, dans ses habitudes, dans toute sa manière d'être. Le plus grand
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plaisir que je pouvais lui faire, c'était de lui envoyer de temps à autre uu panier de sardines du Pouliguen ou de Concarneau.
Et comme il n'était jamais en reste avec ses amis, il m'en dédommageait en me faisant expédier où je me trouvais, en Anjou ou en Bretagne, un gâteau de Lorient, de la maison Laly « gendre, à ce qu'il croyait, de M. Colasse(!), et parfaitement indifférent à ce qu'on pouvait écrire sur sa famille ! »
Et quelle fidélité à ses amis, quelle délicatesse, quelle discrétion dans les services qu'il se plaisait à leur rendre ! . . . J'étonnerai bien des gens, surtout ceux qui le tenaient pour un libre penseur endurci, en leur disant que, pendant des années et des années, au plus fort de ses occupations politiques, il n'oublia jamais de faire passer au vénérable curé de Saint-Paterne, à Vannes, un petit ballot d'images pour la première communion de ses enfants pauvres. En cela comme en tout il était resté le fils de sa mère, qui
(1) Le héros de son tant joli conte intitulé Colas, Colaste et Colette.
était une sainte. Que de fois je l'ai surpris, dans son cabinet de travail, à regarder amoureusement son petit portrait en miniature qui était accroché à sa cheminée audessus de la photographie de la mignonne Marguerite ! Je suis sûr que lorsqu'il avait accompli une bonne action , il la regardait comme pour lui dire : Tu dois être contente de moi î II savait que la pauvre femme s'était saignée aux quatre veines pour le mettre au collège de Vannes, et depuis ce temps il lui avait fait dans le fond le plus intime de son cœur une petite chapelle où il lui brûlait tous les jours un cierge. C'est pour cela sans doute que le dernier mot qu'il ait prononcé sur son lit de mort fut le nom de sa mère. Oui, quelques minutes avant d'entrer en agonie, ce vieillard de quatre-vingt-deux ans dont la vie fut si remplie, si belle et si chrétienne, appela sa mère comme un enfant et cria par deux fois : Maman ! Maman !
0 cher grand homme, à présent que votre journée laborieuse est finie, vous pouvez dormir en paix. Je regrette seulement que ce ne soit pas en terre bretonne. Vous me
disiez un jour que la grande affaire en ce bas monde était de pouvoir vieillir. Vous entendiez par là que le temps finit par donner raison à ceux qui comme vous n'ont pas toujours été compris. Dieu vous a fait la grâce de vivre assez pour voir tous vos adversaires politiques s'incliner respectueusement devant la sagesse de vos avis et devant l'indépendance et la loyauté de votre caractère. Et dans le concert d'éloges qui a marqué votre passage de l'une à l'autre vie, c'est à peine si une fausse note s'est fait entendre.
Vous êtes parti sous une jonchée de roses (*), de fleurs d'ajonc et de bruyère ; j'espère
(1) Jules Simon est mort le 8 juin 1896.
Ses funérailles eurent lieu aux frais de l'Etat: son service funèbre fut célébré le 13 juin à l'église de la Madeleine, où Mgr Bécel, évèque de Vannes, « mon évêque », comme il disait, lui donna l'absoute, et, au cimetière Montmartre où il fut enterré, des discours furent prononcés par MM. Méline, au nom du Gouvernement; d'Haussonville. au nom de l'Académie française ; Ravaisson-Mollien, au nom de l'Académie des sciences
que dans un an ou deux, la noble femme (!) qui porte si fièrement votre deuil, j'espère que vos fils, vos petits -enfants, vos amis, vos admirateurs, se trouveront à Lorient, sinon consolés, du moins sans trop de tristesse, au pied de votre monument de gloire ; car voici que, suivant la promesse que je vous fis en son nom, il y a neuf ans, l'Association Bretonne-Angevine dont vous fûtes le premier président , vient d'ouvrir une souscription pour vous élever dans votre ville natale un monument digne de vous. Et j'espère que tous ceux qui portent un nom dans la politique, les arts et les lettres répondront à mon appel.
morales et politiques; Frédéric Passy, au nom des sociétés de bienfaisance et de moralisation dont Jules Simon faisait partie; Henry Houssaye, au nom de la Société des gens de lettres; Gerville- Réache, au nom des colonies; Mézières, au nom de la Presse et des amis du défunt; Christopble, ancien gouverneur du Crédit Foncier, au nom de la ville de Lorient et des Bretons.
(1) Hélas! Mme Jules Simon n'a pas assez vécu pour assister à l'apothéose de son mari : elle est morte le 21 septembre 1900.
Les « Premières Années »
de Jules Simon
Les « Premières Années »
de Jules Simon
HHHBUAND un homme a occupé plus de rifi] cinquante ans la scène publique, il ■ ' ' est tout naturel que la lecture de ses Souvenirs en éveille d'autres dans l'esprit de ceux qui l'ont connu, pratiqué et aimé.
C'est ce qui m'est arrivé hier en lisant les Premières Années (l) de Jules Simon.
J'avais à peine ouvert ce petit volume où
(1) Un volume, chez Flammarion.
le grave et le doux, la gaieté et la mélancolie sont si agréablement mêlés, que je vis se lever devant moi, dans l'attitude penchée, langoureuse et fatiguée qui était la sienne, le fantôme de l'auteur du Devoir, suivi de toutes les chères images de sa jeunesse et de son âge mûr qu'il se plaisait, devenu vieux, à évoquer dans la conversation. D'abord l'image de sa mère dont il regardait sans cesse le joli portrait en miniature qu'il avait sur la cheminée de son cabinet de travail et dont il bégaya le nom, comme un enfant, quand il rendit Pâme; — puis celle de son père dont l'existence fut si mystérieuse et qui ne lui rappelait que des choses tristes; — celle de sa sœur, la religieuse si naïve et si bonne, qui, ayant appris en Amérique de la bouche d'un voyageur que son grand frère était ministre, se contenta de murmurer en baissant les yeux : « J'ignorais qu'il s'était fait protestant; » — celle de sa femme qui fut sa bonne amie, son ange gardien de tous les jours, et qui est allée le rejoindre dans l'autre vie, le cœur navré de n'avoir pas vu dresser son monument
devant sa maison, place de la Madeleine ' : — enfin celle de sa petite Marguerite qui fut Tidole de sa vieillesse.
Je laisse de côté, sans que je les oublie, les figures d'Audren de Kerdrel et des deux Guérin qui furent ses amis pendant plus de soixante-dix ans et celle d'Ernest Renan qui se lia avec lui d'une amitié reconnaissante à partir du jour où il quitta le séminaire de Saint-Sulpice.
Chacune de ces figures aimées et familières me rappelle une histoire, un trait, une anecdote que Jules Simon a négligé, je ne sais pourquoi, de recueillir. Ou plutôt si, je le sais bien. Il lui répugnait de se mettre en scène, ayant pris de bonne heure l 'habitude de ne se produire, de ne monter sur les tréteaux que lorsqu'il avait un devoir à remplir, — encore en descendait-il aussitôt pour rentrer dans le silence et le recueillement de son cabinet de travail. Et je me souviens qu'un jour, à M. Francis Magnard
(1) Ce monument, œuvre du statuaire Puech. doit être inauguré très prochainement.
qui était venu lui offrir de publier ses Mémoires dans le Figaro, il répondit de ce ton moitié plaisant, moitié sérieux qui n'appartenait qu'à lui :
« Il n'y a que M. de Chateaubriand qui puisse se permettre de publier de son vivant ses Mémoires rï outre-tombe. »
Cependant la langue lui démangea plus d'une fois de dicter ses souvenirs, et quand il m'eut donné pour la Revue de Bretagne et d'Anjou le délicieux petit chapitre intitulé : le Collège de Vannes en 1830, je crus un instant qu'il allait céder devant le succès. Mais non, soit scrupule, soit coquetterie, ou tout autre sentiment, il ferma le tiroir de ses souvenirs, et comme pour nous les faire regretter davantage, il se borna à publier les Mémoires des Autres où le roman côtoie de si près la réalité.
Le petit volume que nous offre aujourd'hui la piété de ses fils est bien un volume de Mémoires et c'est bien ses Premières
Ses (« PREMIÈRES ANNÉES » io
Années que Jules Simon nous racoute. Saint- Jean-Brévelay, le Collège de Vannes, l'École Normale, le professorat à Caen, à Versailles,
à Paris, une élection en Bretagne, la révolution de 48 : telle est la table des matières. Si elle n'est pas très chargée d'événements, elle n'en est pas moins très suggestive. Et dans quelle langue tout cela nous est conté! Sainte-Beuve disait du slyle de Renan : « On ne sait pas comment cela est fait. » Tout le secret de Jules Simon — je parle de sa dernière manière, car il en eut plusieurs, et il eut bien de la peine à se débarbouiller de Victor Cousin — fut d'écrire comme il parlait, et chacun sait qif « il parlait comme un ange ».
Quand parurent les Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Renan, il me dit : « Mon ami, c'est h vous dégoûter d'écrire ! » Et de son coté, quand parut Y Affaire Nayl, ce premier chapitre dus Mémoires de Jules Simon, Renan me dit : « Je voudrais écrire comme cela ! » La description d'Auray qui ouvre le récit l'enchantait littéralement. Qu'aurait-il dit s'il avait pu lire celle de
Saint-Jean-Brévelay par où commence le livre des Premières Années ? Avec les pages de Chateaubriand sur Combourg et celles de Renan sur Tréguier, je ne connais rien de plus beau dans la littérature française. Et j'en suis d'autant plus fier que ces trois hommes étaient de mon cher pays de Bretagne. Mais il y a autant de différence entre eux — et c'est ce qui fait leur originalité propre et leur charme particulier — qu'il y a de distance de Saint- Malo à Lorient et de Lorient à Tréguier. Dans Chateaubriand je dirais volontiers qu'il n'y a que de l'art. Dans Renan l'art et la nature sont si bien combinés qu'ils forment un tout indivisible. Dans Jules Simon c'est la nature qui domine. Il y aurait plus d'un rapprochement à faire entre ces trois écrivains , envisagés comme conducteurs d'hommes ou comme pasteurs du peuple, celui-ci entre autres que chacun d'eux demeura fidèle aux convictions, à l'idéal de sa jeunesse. Chateaubriand servit toute sa vie la religion et la royauté légitime ; Jules Simon la République et la liberté; Renan — cela pourra paraître un
SES t PREMIÈRES ANNÉES » 47
paradoxe et pourtant rien n'est plus vrai — la cause de l'idée religieuse, dégagée de son enveloppe, j'allais dire de sa gangue confessionnelle.
Mais ces rapprochements nous conduiraient trop loin. Je me bornerai donc à ces quelques remarques que j'ai faites en lisant les Premières Années de Jules Simon.
Chateaubriand, racontant son enfance, a surtout parlé de son père, quoiqu'il lui ait été très dur. Renan et Simon, racontant la leur, n'ont guère parlé que de leurs mères qui leur furent très tendres.
C'est que dans la famille de Chateaubriand le père était tout, et que dans celle des deux autres le père n'était rien ou presque rien. Le père de Renan mourut, je crois, d'une façon tragique et son enfance s'en ressentit cruellement ; sa vie même à un certain carrefour — comme on le verra plus loin — faillit être détournée de son cours naturel par les conséquences matérielles de la fin tragique de son père. Quant à Jules Simon, il évitait de parler du sien, ou lorsqu'il en parlait, c'était en termes
48 JULE8 SIMON
vannes et quelque peu mystérieux. Pourquoi ? je ne l'ai jamais su au juste. J'ai doue été étonné de trouver dans ses souvenirs l'admirable portrait que voici de Fauteur de ses jours :
C'était un homme un peu trop grand (près de six pieds\ un peu gros, mais bien fait, d'une force herculéenne qui se devinait au premier coup d'oeil, et d'une santé inaltérable. Belle et noble figure, malgré une calvitie presque complète, qu'il dissimulait en partie en se couvrant la lèle de poudre. Le costume ne déparait pas l'homme. Il portait, le dimanche, des culottes courtes avec des jarretières et des bas blancs bien tirés, une veste de piqué blanc, qui descendait presque jusqu'aux genoux, un habit bleu clair, en drap, coupé à la française, et orné de boutons immenses et très historiés. Il était très décoratif à la procession ; il effaçait même M. le Maire.
Il donnait deux moutons par année pour les exercices du tir : l'un à la fête du Roi, le 2o août, et l'autre à la fête patronale de Saint-Jean-Brévelay. Il avait d'ailleurs une qualité, que le recteur, M. l'abbé Moizan, prisait beaucoup : il était taciturne. Depuis les désastres, qui l'avaient obligé à se réfugier dans cette thébaïde, il n'avait prononcé que les mots les plus indispensables. Une parlait même pas à sa famille. Il ne nous voyait
SES a PREMIÈRES ANNÉES » 19
qu'aux heures des repas. Il partait avec les paysans qui allaient aux champs, à la première heure du jour, ayant sur lui l'appareil complet des pêcheurs, et dans son havresac deux tranches de pain de seigle, qui faisaient tout son déjeuner. Arrivé au bord de la rivière, il choisissait sa place pour la journée, et il y restait comme une sentinelle en faction jusqu'à midi. A midi, il rentrait « pour manger la soupe ». On lui servait, comme à nous tous, la soupe et le bouilli cinq fois par semaine, et les autres jours des haricots et des œufs. Le soir à 8 heures, on servait du veau et de la salade, quelquefois un poulet, assez souvent un beau poisson qu'il avait rapporté. Le dimanche, on se permettait un dessert aux deux repas, mais comme c'était le plus souvent du lait sous diverses formes et qu'il n'avait jamais pu se résoudre à boire ou à manger du lait, il ne touchait pas à nos friandises, il vivait comme un anachorète. Il imitait les moines par son silence. Jamais il ne parlait, pas même pour demander un service. On mettait son assiette devant lui, on approchait le plat : il se servait et quittait la table aussitôt qu'il avait fini, le matin pour retourner à la pêche, le soir pour aller se coucher. Je n'ai pas connu d'autre exemple de cette maladie. Je dois dire qu'il n'allait pas jusqu'à refuser de répondre à une question directe. Il le faisait toujours d'une façon polie. Il s'humanisa un peu, quand il vint
à faire des parties de cartes, de dames, et de trictrac avec le recteur. Il ne disait pourtant que les mots les plus nécessaires. « Je n'ai pas peur qu'il fasse de la propagande », disait le recteur. On riait. Je ne riais pas. Tout enfant que j'étais, cette taciturnité de mon père a toujours été pour moi un spectacle douloureux. Il me prenait souvent sur ses genoux dans les rares instants qu'il passait à la maison, quand le temps était trop mauvais pour qu'il pût aller à la rivière, mais il ne me disait rien, et quand j'essayais trop de lui arracher une réponse il me mettait doucement à terre et disparaissait. . .
Quelle était la cause de cette taciturnité morne et sombre? Jules Simon nous donne à entendre qu'elle venait du « désastre » qui les avait chassés de Lorient, sa ville natale, c'est-à-dire de la ruine commerciale de ses parents. C'est bien possible, mais il devait y avoir autre chose, car je le répète, il ne parlait de son père que sur un ton quasi mystérieux, et nous venons de voir qu'ils vivaient plutôt largement que chichement à Saint- Jean-Bré velay.
Quand j'entrepris d'écrire sa vie, je m'enquis naturellement de ses origines pater-
nelles. Il me répondit que son père était Lorrain, qu'il s'était marié à Lorient et était mort à Saint-Caradec (Côtes-da-Nord . .le fis venir son acte de mariage et son acte de décès. Le premier m'apprit qu'Alexandre Simon Suisse était né à Landresin ; le second à Londrefin, ancien département delà Meurthe. Or, ni l'une ni l'autre de ces localités n'existe dans ce département, et toutes les recherches que j'ai faites en vue de découvrir le lieu de naissance du père de Jules Simon sont demeurées infructueuses ('). J'ai
(1) Quelques jours après la publication de cet article, M. Paul Meyer, directeur de l'Éf.ole nationale des Chartes, avait l'obligeance de m'écrira que le Landresin ou Londrefin devait être lu Loudrefin. — « On écrivait, me disait-il, avant 1870 Loudrefing (canton d'Albestroff), tout au nord-est de l'ancien département de la Meurthe. Je pense que les Allemands doivent appeler ce lieu Luderfingen ou quelque cbose d'approcbant, mais je n'ai pas sous la main de carte récente suffisamment détaillée. »
Va donc pour Loudrefin '. Mais ce que je voudrais bien connaître, ce sont les origines du père de Jules Simon, et malheureusement j'ai bien
52 JLLIS SIMON
entendu dire plusieurs fois, et M. Edouard Druniont n'a pas manqué de se faire l'écho de ce bruit, qu'il était d'origine Israélite. Mais je ne le crois pas, bien que dans la physionomie de Jules Simon il y eut certains traits de la race juive. D'abord, étant donné la piété de sa mère, je doute qu'elle eût consenti à épouser un Israélite : il y en a si peu en Bretagne, et ils sont si mal vus ! Ensuite ce que nous savons des habitudes religieuses de son père dément formellement cette assertion. Je crois plutôt qu'il était protestant et qu'il abjura lors de son mariage (*). Comment était-il venu se fixer
peur de n'arriver jamais à mes fins, les événements de 1814 et de 187o ayant détruit la plupart des archives de ce pays frontière. Si quelqu'un voulait m'aider dans cette lâche, je lui en serais très reconnaissant.
(t) Je ne savais pas dire si vrai. Voici Y Extrait du Registre des Baptême* de la paroisse de Saint- Louis de Loricnt qui vient de m'être communiqué :
< Ce 10 février 1802 (20 pluviôse, an 10), en présence de Marie Louise Pinié, femme Fontaine, de Marguerite-Vincente Fontaine et de Pierre-Joseph
à Lorient? C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre. Tout ce que je sais de ses antécédents, c'est qu'il suivit pendant longtemps les armées de la Répu-
Perrin, Alexandre-Simon Suisse de la paroisse de Londrefin en Lorraine, âgé de 3i ans, ayant reconnu que hors de l'Église catholique il n'y a point de salut, de sa propre volonté et sans aucune contrainte, a fait profession de la foi catholique, apostolique et romaine et a abjuré l'hérésie de Calvin entre mes mains, de laquelle je lui ai donné l'absolution en vertu des pouvoirs que le R. H. Évêque m'a donnés pour cet état en date de Paris le 3 nivôse dernier an 10. En foi de quoi, je (1« vicaire de l'Église de Lorient) ai signé le présent certificat avec le dit Alexandre Simon et témoins : Fait en l'Église de la Congrégation les jours et an que dessus.
Signé : Besaxcexet, 1er vicaire.
Pour copie conforme aux registres de baptêmes de la paroisse Saint-Louis de Lorient.
Signé : J.-M. Aleain, vie. à Lorient.
Lorient, le 6 mai 1901.
On remarquera qu'à la fin de cet acte le nouveau converti est désigné par ses prénoms seu-
blique à un titre quelconque, qu'il était à Yahny, qu'il rentra clans la vie privée au début du Consulat et qu'après avoir roulé sa bosse un peu partout il vint s'établir comme marchand de drap à Lorient où il se maria — en secondes noces — le 26 février 1802.
Douze ans après, le 27 décembre 1814, Jules Simon y naissait, dans une maison de la rue du Port dont le rez-de-chaussée était occupé par un débit de boissons ayant pour enseigne : « A la descente des Lannionnais ». Or, voyez combien la destinée est parfois bizarre ! c'est comme député de Lannion que Jules Simon débuta dans la politique, en 1848, et c'est en cette qualité
lement. C'est que, en eflet, ainsi que cela se pratique fort souvent en Bretagne, on l'appelait généralement par son second prénom, et c'est sous le nom de Simon que Jules Simon Suisse fit ses études. Il ne signa qu'une fois Simon-Suisse, c'est quand il passa sa thèse de doctorat. Victor Cousin lui dit alors qu'il ne ferait jamais de cela un nom célèbre et il ne signa plus que Jules Simon depuis ce temps-là.
SES « PREMIÈRES ANNÉES » 5o
qu'il devint l'ami de Renan après avoir été... son confesseur dans une circonstance mémorable. Leurs relations eurent en effet, pour point de départ un cas de conscience du futur auteur de la Vie de Jésus. Je vais dire lequel, car il a toute la valeur d'un fait historique et il appartient à l'histoire du xi\r siècle par les conséquences qui en furent la suite immédiate et naturelle.
Un matin donc de l'année 1845, Jules Simon voit entrer dans son cabinet de travail, place de la Madeleine, un jeune ecclésiastique d'allure timide et comme embarrassée, qui, après s'être nommé, lui dit qu'il est venu le consulter sur une affaire très grave.
« Et laquelle, mon Dieu ? lui demande Jules Simon.
— J'ai perdu la foi. répond Ernest Renan en poussant un gros soupir.
— Et vous hésitez sur le parti à prendre I
— Absolument. J'en suis malade.
— Pourtant la chose me parait très simple : du moment que vous ne croyez plus, vous ne pouvez pas rester au séminaire de Saint-Sulpice.
— Oui, c'est bien ce que je me dis à moi-même, mais j'ai des scrupules qui m'arrêtent.
— En conscience, vous ne devriez pas en avoir.
— Mais ils sont d'une nature si délicate!
— Pouvez-vous me les dire ?
— Oh ! oui. Vous savez que j'ai un oncle maternel. C'est lui qui a payé jusqu'ici les frais de mon éducation. A la mort de mon pauvre père, ma mère voulait me retirer du séminaire. Mon oncle ne le voulut pas et dit qu'il se chargeait de tout, que plus tard, quand je serais curé, je le rembourserais comme je pourrais de ses dépenses. Et alors, si je renonce à la vie ecclésiastique, je me demande comment je pourrai lui rendre ce qu'il a dépensé pour moi et si ce n'est pas malhonnête de frustrer ainsi mon oncle après avoir trompé toutes ses espérances.
Jules Simon écoutait, confondu et ému tout ensemble de la confession de cette âme droite et du trouble de cette conscience erronée.
— Je vous répète, lui dit-il en appuyant
sur les mots, que vous ne pouvez pas demeurer plus longtemps à Saint-Sulpice sans commettre un sacrilège. La question d'intérêt n'a rien à voir en cette affaire. Vous êtes le débiteur de votre oncle, c'est entendu; mais lui-même vous ferait un crime de persister dans une voie que la conscience vous défend de suivre. Allez-vous-en, rentrez dans le siècle ; vous le rembourserez quand vous le pourrez et comme vous le pourrez.
— C'est bien, repartit Renan, les deux mains tendues vers Jules Simon et les larmes aux yeux; vous venez de me décharger d'un poids immense. Je vais faire ce que vous me dites. Au revoir et merci. »
Et le 6 octobre 1845, il quittait le séminaire de Saiut-Sulpice, et, détail touchant que lui-même nous a révélé dans ses Souvenirs cl enfance et de jeunesse, Msr Dupanloup qui, dès le séminaire de Saint-Nicolas du Cbardonnet, lavait pris en affection, lui offrait sa bourse pour entrer convenablement et dignement dans le monde.
A partir de ce jour-là Jules Simon n'eut pas d'ami plus dévoué et plus fidèle qu'Ernest Renan. En matière religieuse, d'ailleurs, ils étaient assez près l'un de l'autre pour se comprendre. Certes, l'auteur de la Religion naturelle n'avait pas l'audace, la hardiesse de Fauteur de la Vie de Jésus. Tout en ne croyant plus alors aux dogmes fondamentaux de l'Eglise catholique, Jules Simon se gardait bien de les attaquer. Il me disait une fois, précisément à propos de la Vie de Jésus, qu'on ne doit jamais ébranler chez les autres la foi qu'on a perdue. Parole profonde et digne d'un homme qui devait être un jour le chef du gouvernement.
Reste à savoir maintenant si Renan avait des idées subversives quand il écrivit l'admirable petit livre qui a fait sa réputation. Il s'en est défendu maintes fois dans la conversation et la plume à la main, et chacun de nous se rappelle les pages éloquentes qu'il a dédiées, en tète de la Vie de Jésus,
« a Tàine pure » de sa sœur Henriette. Elle était persuadée comme lui que les esprits vraiment religieux « finiraient par s'y plaire ». Etait-il sincère en protestant ainsi de la pureté de ses intentions ? Je n'en doute plus depuis que Jules Simon m'a conté l'anecdote suivante.
Du temps qu'il suppléait Victor Cousin à la Sorbonne, il avait eu pour élève M. Meignau, qui devint plus tard évèque de Chàlons et puis cardinal-archevêque de Tours. M5r Meigoan était un prélat libéral. Comme il avait gardé des leçons de son ancien maître un souvenir très vif, il n'avait jamais cessé de correspondre avec lui et même il était très fier de le recevoir quelquefois à sa table. Un jour que Jules Simon se disposait à lui rendre visite, Ernest Renan lui demanda la permission de l'accompagner. Je m'empresse de dire que la Vie de Jésus n'avait pas encore paru en librairie, mais elle était sur le point de paraître, à telles enseignes que Renan en mit un exemplaire dans sa poche. Et le soir, après diner, il offrit délicatement, respectueusement, cet exem-
plaire à l'évèque de Chàlons avec quelques mots de dédicace.
Je ne sais pas quelle impression fit ce petit livre à MBr Meignan, s'il le lut, comme c'est probable, avant la tempête qu'il souleva peu de temps après, mais il est bien évident que Renan n'aurait pas commis l'inconvenance de le lui offrir s'il avait pensé qu'il le blesserait dans ses croyances.
A quelque temps de là Renan se voyait enlever sa cbaire au Collège de France, sur les injonctions du parti catholique, et il ne fallut rien moins que la révolution de 1870 pour qu'il pût reprendre son cours. Sa réintégration fut l'objet d'un des premiers arrêtés du ministre de l'Instruction publique sous le gouvernement du 4 septembre, — et ce ministre n'était autre que Jules Simon.
« Vous voyez, Messieurs, que je n'ai pas fait que de mauvaises choses! » disait-il longtemps après, dans un banquet de Bretons où il était assis en face de Renan.
C'était la première fois qu'ils se rencontraient ensemble à la table de compatriotes et parmi les convives il y avait Elie Delau-
nay, Luminais, Merson, Toulmouche, le dessus du panier de l'art nantais. On leur fît à tous les deux une véritable ovation, quand ils entrèrent dans la salle, et quand ils en sortirent vers minuit ils durent se dire en montant dans leur voiture qu'ils n'avaient jamais assisté, en Bretagne, à pareille fête. Ni nous non plus, d'ailleurs. Beaucoup d'entre nous n'avaient jamais entendu parler Renan. Il nous tint littéralement sous le charme pendant un quart d'heure en nous racontant au dessert tout ce que Jules Simon avait fait pour lui. Quant à Jules Simon qui lui répondit, il fut comme toujours éblouissant. Vous allez en juger par les lignes suivantes.
Après avoir remercié Renan des choses aimables qu'il lui avait dites, il nous parla de la visite qu'il avait faite l'année d'avant à la maison natale de son ami, à Tréguier.
« Moi aussi j'ai voulu y aller en pèlerinage. J'avais emmené avec moi deux amis. Quand nous fûmes entrés, la locataire me dit : « Ah! Monsieur, puisque vous connaissez M. Renan, vous devriez bien le prier de
nous faire des réparations. » Je fis alors une petite enquête, et cette brave femme finit par m 'avouer qu'elle ne payait pas de loyer.
— Alors, pourquoi demandez-vous des réparations ?
— Mais, Monsieur, dit-elle avec étonnement, puisqu'il est le propriétaire !
Et Jules Simon d'ajouter sur un ton que je ne puis rendre :
— Mes amis, c'est là toute la question sociale.
Quand nous eûmes fait le tour de la maison de Renan, reprit-il, je demandai à sa locataire s'il ne venait pas quelquefois des étrangers pour la visiter.
— De temps en temps, me répondit-elle.
— Vient-il des Anglais?
— Oui, Monsieur, surtout des Anglais.
— Eh bien, la première fois qu'il en viendra, vendez-leur donc la plume qui a écrit la Vie de Jésus ; ça vous fera de beaux revenus.
Alors cette femme très bretonne me dit :
— Malheureusement, Monsieur, je ne l'ai pas.
— Eh bien, mon cher Renan, c'est la vieille Bretagne qui parla ce jour-là dans votre maison par la bouche de cette bonne femme ; la Bretagne qu'on est en train de nous faire et que nous aurons pour notre malheur un jour ou l'autre aurait dit : « Je vais en acheter deux cents demain matin ! »
Je n'en finirais pas si je me laissais aller au fil de mes souvenirs.
Renan disait à qui voulait l'entendre qu'il y avait en lui un Gascon et un Breton.
Jules Simon nous dit à son tour dans ses Premières Années qu'il y avait deux hommes en lui et que, de même qu'il avait des accès de tristesse profonde, il avait des moments de gaieté folle. Cela est vrai. Tous ceux qui l'ont quelque peu fréquenté peuvent dire que lorsqu'il était d'humeur gaie il n'y eut jamais de plus grand mystificateur que lui.
Un jour que je raccompagnais au Sénat, il aperçut de loin, sur le quai Voltaire,
Littié qui venait vers nous d'un pas pressé.
— En voilà un, me dit-il, à qui je garde depuis longtemps un chien de ma chienne. Je vais me venger.
Et quand nous fûmes à deux pas de Littré :
— Dites donc, Littré, ce n'est donc plus vous qui faites votre Dictionnaire ?
— Comment cela?
— Dame ! hier soir, ayant eu besoin de le consulter à la lettre G, j'ai été stupéfié d'y trouver le mot guibole.
— Guibole? s'écria Littré, vous avez trouvé guibole dans mon dictionnaire?
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Ce n'est pas possible.
— Alors je suis un menteur! Et Littré qui n'en revenait pas :
— Mais dans quelle édition?
— Dans la dernière, parbleu, dans celle que vous n'avez pas corrigée?
— Pardon, je les ai toutes corrigées!
— Alors expliquez-moi cette mauvaise plaisanterie !
— Mais je vous assure. ..
— J'accepte vos excuses, mais que vont dire vos amis, que va dire l'Académie française?
Et Littré de faire demi-tour en disant :
— Je vais de ce pas chez Pingard vérifier le fait. Guibole ! Guibole ! c'est trop fort tout de même.
— Au revoir! lui dit Jules Simon.
Et quand Littré fut loin de nous :
— Ça lui apprendra à relever des fautes de syntaxe dans mes discours. »
Telle était la nature de son esprit, lorsqu'il était en belle humeur : de la finesse, de la malice, mais jamais de méchanceté. Jl n'était pas de ceux qui sacrifient tout à un bon mot, et dans les discussions les plus chaudes, même quand il avait été maltraité par ses adversaires, il se garda toujours de leur décocher de ces flèches qui emportent le morceau. Comme le lui écrivait une fois M. de Freycinet, ses petits coups de patte, tout en faisant deviner la griffe, laissaient plutôt L'impression du velours. Et la raison en est que, dans cette âme charmante, une
des plus belles et des plus nobles que j'aie connues, il y avait surtout un grand fonds de bonté.
(Revue bleue du 18 mai 1901 '.)
La Bibliothèque de Jules Simon
La Bibliothèque de Jules Simon
|M vendra clans quelques jours la dernière partie de la bibliothèque de Jules Simon, c'est-à-dire ses livres de choix, de marque et de valeur f1).
Je voudrais, avant que tous ces livres soient dispersés au vent des enchères publiques, fixer ici les souvenirs qu'ils me rappellent, car j'ai eu l'honneur de les ranger plus d'une fois, vers la fin de la vie du philosophe qui, pendant près d'un demisiècle, regarda passer le mouvement parisien du haut de son « grenier » de la place de la Madeleine.
(I) Cette vente eut lieu du 2 au il juin 1902 à la salle Silvestre.
La bibliothèque de Jules Simon — l'une des plus nombreuses et des mieux tenues qu'on pût voir alors à Paris entre toutes les bibliothèques privées — occupait deux grandes pièces de son appartement, sans parler du vestibule, du salon et de sa chambre à coucher qu'elle avait envahis de proche en proche. Dans la première pièce, affectée spécialement à cet usage, et sur la cheminée de laquelle trônait un très beau buste de If. Thiers, le dieu de Jules Simon, étaient les livres modernes d'histoire, de littérature, de philosophie, de voyages, etc., etc. Il y en avait bien une douzaine de mille rangés en ordre de bataille sur les tablettes d'acajou de hautes étagères juxtaposées.
Aucune vitrine ne les 'protégeait contre la poussière, et cependant on n'en aurait pu trouver un seul grain sur leurs tranches, car ils étaient époussetés et astiqués chaque matin avec un soin tout particulier. Quand on traversait cette bibliothèque, qui semblait soutenir le plafond, on songeait malgré soi à quelque parade militaire, tant les livres qui la composaient étaient bien alignés et
brillaient sous leurs uniformes, et j'imagine que c'était pour être agréable au stratégiste en chambre qu'était l'historien du Consulat et de L'Empire, que Jules Simon avait placé le buste de M. Thiers au milieu de ces bataillons d'in-folio et d'in-octavo.
Jules Simon avait le goût, la manie de la reliure commune, contrairement aux bibliophiles et surtout aux collectionneurs de métier qui, pour donner plus de valeur à leurs livres, les gardent toujours brochés ou se contentent de les emboîter dans un cartonnage anglais. Il est vrai que Jules Simon n'était pas, à proprement parler, un bibliophile et qu'il ne collectionnait pas les livres pour les vendre. Il disait bien quelquefois, moitié riant, moitié sérieux : « Ça, c'est ma réserve ; ce sont les économies de toute ma vie ; si jamais un malheur m'arrive, j'aurai de quoi parer à la mauvaise fortune. » Mais, comme il n'avait pas vendu sa bibliothèque après le coup d'État qui l'avait jeté sur le pavé, il savait bien que ce malheur lui serait épargné, et en attendant il jouissait de ses livres à sa manière qui, somme toute, était
la bonne. Les livres brochés ne lui disaient absolument rien, il les comparait à des hommes en chemise, et chacun sait que les hommes en chemise ne sont pas beaux. A peine étaient-ils arrivés chez lui, — et je n'étonnerai personne en disant que dans les dernières années de sa vie il en recevait presque tous les jours, — à peine les avaitil entrouverts qu'il les envoyait à la reliure. Chaque catégorie, chaque genre avait sa couleur. L'histoire et la philosophie, comme des personnes graves, étaient habillées de couleurs sérieuses, en noir ou en marron foncé ; le roman et la poésie, car il en faut bien un peu dans la bibliothèque d'un sage, recevaient un vêtement plus clair : bleu de roi, vert d'eau ou jonquille ; les voyages et les mémoires allaient du violet au grenat. C'était là leur marque distinctive, leur numéro de classement. De même que, dans l'ancienne armée, on reconnaissait les grenadiers et les voltigeurs à la couleur jaune ou rouge de leurs épaulettes, Jules Simon reconnaissait ses livres à la couleur de leur habit. Il n'avait pour se guider ni fiches ni
catalogue. Quand il avait besoin de consulter un ouvrage, il allait tout droit au rayon où il se trouvait. Il est vrai qu'il était servi par une mémoire prodigieuse. A quatre-vingts ans, devenu aveugle, je l'ai vu tirer de sa bibliothèque un exemplaire des Paroles d'un croyant qui dormait derrière une pile de livres depuis 1834, date de l'apparition de ce pamphlet.
Je disais donc qu'il envoyait ses livres chez le relieur aussitôt qu'il les avait reçus. Il ne faisait d'exception que pour les exemplaires de luxe et les papiers qu'il déposait religieusement dans une caisse en acajou ayant la forme d'un cofîre à bois et qu'il appelait, je ne sais pourquoi, un tombeau. Cette caisse était placée à l'extrémité d'une grande table chargée d'in-folio reliés, laquelle occupait le milieu de la bibliothèque. De temps en temps, après son déjeuner, il allait faire ses dévotions à cette tombe, je devrais dire à ce caveau provisoire, car les morts qui y étaient déposés n'y demeuraient pas longtemps. Il levait doucement le cou-
vercle, prenait parmi les livres les premiers arrivés, voyait si le papier de Hollande ou de Chine était bien sec et, s'il les jugeait aptes à être reliés, il les rendait à la lumière du jour.
C'est cette partie de sa bibliothèque qui a été vendue au mois de janvier.
L'autre — celle qu'on vendra ces joursci — était installée dans son cabinet de travail, dont elle était la principale richesse. Il y avait au fond, faisant lace aux deux fenêtres ouvertes sur la place de la Madeleine, une grande vitrine en acajou comme tout l'ameublement, et qui était remplie de livres rares et précieux. Je n'en cite aucun ; ceux qui seront curieux de les connaître n'auront qu'à parcourir le catalogue de la vente. Tout près de la cheminée, à coté de la porte de la chambre à coucher, au-dessus de la chaise longue où Jules Simon faisait la sieste après son déjeuner, il y avait une étagère étroite et haute, garnie de livres anciens qui semblaient avoir été placés là pour flatter le regard des évèques et des monsiguori qui venaient le visiter. Et il en
venait souvent, à la fin de sa vie, et ils s'asseyaient tous en face de cette étagère, dans le fauteuil rembourré de cuir fauve qui leur tendait les bras, à gauche de son bureau. Ce petit coin de la bibliothèque de notre philosophe était le quartier général des sermonnaires et des théologiens. Saint Thomas y coudoyait saint Augustin, et Fénelon y faisait risette à Bossuet. J'y vois encore une très belle Somme dans sa gaine de parchemin illustrée de lettres dorées. LFu jour que Mer Bécel, évèque de Vannes, la feuilletait d'une main curieuse et lui demandait où il se l'était procurée, Jules Simon lui répondit que c'était le cadeau d'un prélat — je ne me rappelle plus son nom — à qui il avait donné la mitre.
— Il aurait bien pu vous offrir quelque chose de moins lourd que cette bête de somme, repartit l'évèque en riant.
— Sans doute, fit Jules Simon, mais l'intention était délicate : il savait que j'ai le sommeil très difficile, et il m'envoyait une botte de pavots.
Etait-ce ironiquement et par malice que
le long de cette bibliothèque sacrée, près de la glace de la cheminée, où se mirait une superbe Vénus de Milo en bronze, Jules Simon avait accroché une énorme clef provenant de la Bastille ? Je ne le crois pas, et cependant le rapprochement était si piquant qu'il avait l'air voulu. « Ceci tuera cela », disait Victor Hugo. En regardant cette clef et ces livres de théologie j'ai pensé plus d'une fois : Ceci menait à cela. Il n'y a pas si longtemps que les in-pace sont détruits, et quant à la Bastille, si elle a été rasée, il y a encore des prisons pour les révolutionnaires de la Pensée écrite et parlée. Jules Simon faillit l'apprendre à ses dépens la veille du 2 décembre.
On connaît la phrase héroïque que, du haut de sa chaire, à la Sorbonne, il jeta ce jour-là aux étudiants, comme un suprême appel à la révolte ; mais ce qu'on ignore, c'est que ce fut le prince lui-même qui s'opposa à son arrestation.
« Révoquez-le. dit-il à M. Fortoul, mais ne l'arrêtez pas. »
Jules Simon était persuadé qu'il avait dû
la liberté à leur communauté de vues sur le socialisme de Louis Blanc et consorts, car le prince et lui avaient fait partie des mômes commissions à la Constituante et avaient échangé plus d'une fois leurs idées sur ce nouveau ferment de discorde civile. Naturellement, Louis-Napoléon affectait d'en avoir peur : c'était son jeu et son intérêt. Jules Simon, comme toujours, se reposait sur la liberté du soin de modérer l'ardeur des socialisées révolutionnaires . On n'était républicain selon lui qu'à la condition d'être libéral. C'était toute sa politique. Ah! si ses livres pouvaient parler, que de choses ils nous raconteraient dont nous ne nous doutons pas et qui mériteraient d'être connues! Songez que de 1848 à 1896 tout ce qui a marqué dans la politique ou dans les lettres a passé par son cabinet de travail : sous l'Empire, pour le combattre ; sous la République, pour la fonder, la rendre aimable et la faire accepter de tous. Oui, dans ce fauteuil rembourré de cuir à moitié usé, se sont assis tour à tour Jules Favre, Berryer, Picard, Prévost-Paradol , Rémusat, Thiers,
Grévy, toutes les tètes de l'Union libérale, et Victor Hugo dont Jules Simon était le correspondant sous l'Empire, et le président Carnot qu'il maria, et le duc d'Aumale qu'il contribua plus que personne à rappeler d'exil, et Gambetta qu'il devait museler à Bordeaux! Que de péripéties! que d'événements ! Puisque le philosophe de la place de la Madeleine n'a pas jugé à propos de les raconter, il me semble que ses fils pourraient le faire : Gustave, surtout, qui accompagna son père à Bordeaux pendant l'armistice de 1871 et qui lui servit de secrétaire à Paris au 24 mai et au 16 mai. J'ai dit moi-même ce que j'avais appris de la bouche de Jules Simon sur la lutte terrible qu'il soutint à Bordeaux contre Gambetta, certainement c'est la page la plus dramatique et la plus poignante de mon livre (*) ; mais je n'ai pas tout dit. Il y a des choses qui, pour être imprimées, ont besoin du recul du temps et de la disparition de
(1) Jules Simon, sa vie et son œuvre , 1 vol., librairie Depret, 1887.
certains témoins. À présent que l'ancien ministre de l'Instruction publique a rejoint dans la tombe le « fou furieux » de la Défense nationale, on peut sans le moindre inconvénient raconter tout au long les événements de ces heures tragiques : ils appartiennent à l'histoire, et l'histoire a le droit de connaître toute la vérité.
Que M. Gustave Simon recueille donc ses souvenirs de Bordeaux, Paris et Versailles ! qu'il nous dise le rùle joué par son illustre père dans le relèvement de l'Université, dans la libération du territoire, et dans les conseils secrets tenus durant des mois, à o heures du matin, entre Thiers, de Rémusat et lui. On sait que M. Thiers se levait avant le jour et qu'il donnait ses rendez-vous à une heure où tout le monde est encore au lit. Parlant de la visite qu'il lui fit lorsqu'il se présenta à l'Académie française, Alfred de Vigny dit dans son Journal : «... Le maître de la maison est monté ; il était en habit noir et non en négligé et en robe de chambre : cela m'a plu, j'ai senti l'homme d'action prêt de
bonne heure, et l'homme d'affaires dressé à l'habit noir du procureur... » Devenu chef du pouvoir exécutif, II. Thiers ne changea pas ses habitudes malgré son grand âge, et lorsque ses ministres de l'Instruction publique et des Affaires étrangères se rendaient au petit conseil à o heures du matin, ils le trouvaient assis à sa table, la tète plongée dans quelque volumineux dossier. Maintenant, M. Gustave Simon me dira peut-être que ses souvenirs ne sont pas assez précis pour écrire cette partie de la vie de son père. Dans ce cas je lui indiquerai dès aujourd'hui un excellent moyen de les rafraîchir. Si, comme je n'en doute pas, il a conservé l'énorme correspondance que j'ai eu tant de mal à classer par lettre alphabétique et par ordre chronologique, il n'a qu'à la dépouiller, la plume à la main : il y a là des documents de premier ordre et des billets de dix lignes qui sont plus éloquents, partant beaucoup plus précieux, que certaines lettres longues et diffuses. Encore le meilleur de ce trésor unique a-t-il été perdu par la négligence coupable de M. Hé-
rold, l'ancien préfet de la Seine. If. Hérold, ayant témoigné un jour à Jules Simon le désir d'écrire sa biographie, avait obtenu la permission de fouiller dans les cartons où il enfermait la correspondance de ses principaux amis politiques. Il emporta ainsi chez lui tout un paquet de lettres de Victor Cousin, de Jules Favre, et surtout de M. Thiers. Je me rappelle même qu'il y avait dans le nombre la très belle lettre adressée au chef du pouvoir exécutif par M6r Darboy, archevêque de Paris, pour lui demander d'être échangé, durant la Commune, contre le vieux Blanqui. Cependant le temps passait, et If. Iïérold ne parlait plus de la biographie de Jules Simon. Il y renonça tout à fait, le 16 Mai, de peur de se compromettre à la suite du ministre que le Maréchal avait si brutalement congédié ; mais il oublia de lui rendre les papiers, si bien que cinq ou six ans plus tard, Jules Simon, qui avait négligé de les réclamer après la mort de son « ami », fut tout surpris de les retrouver, un bon matin, dans le catalogue d'une vente de manuscrits qui avait eu lieu la
veille ! . . . Et voilà comment s'approvisionne le commerce lucratif des marchands d'autographes !
Habent sua fata libelli ! Sans doute, et c'est le sort commun des bibliothèques d'être dispersées à la mort de leurs propriétaires. N'empêche qu'en voyant celle de Jules Simon s'en aller ainsi, j'éprouve comme un serrement de cœur. Il me semble que c'est un peu de son âme qu'on jette au vent. J'aurais voulu qu'il fût possible de la transporter toute vivante, rayon par rayon, dans quelque dépôt public avec ses étagères d'acajou et les objets d'art qui la décoraient. Car Jules Simon n'avait pas que des livres, il avait dans son cabinet des bronzes et des gravures superbes de Barye et de Charles Blanc, sans parler des biscuits de Sèvres et des maquettes de cire. Qu'est devenue la jolie statuette du grand Frédéric à cheval qui était sous globe ? et le buste charmant de la République de Ponscarme ? et la maquette en cire de la Jeanne d'Arc de Frémiet ?... Mais j'aurais donné tout cela pour la fameuse tabatière que
Jules Simon avait sur sa cheminée, devant la Vénus de Milo. Cette tabatière n'a pas sa pareille au monde. Non qu'elle soit de matière précieuse : elle a été taillée, au contraire, dans du bois très commun, du merisier si je ne me trompe ; mais elle a appartenu à tant de personnages célèbres, que c'est une véritable relique. On y voit gravées en lettres d'or les inscriptions suivantes :
Sur le couvercle : Lamoignon de Maiesherbes à Pierre Lacretelle.
Sur la boite : Pierre Lacretelle mourant à son ami Jouy.
Sur un coté : Jouy à son ami E. Dupaty.
Sur l'autre ; Dupaty à son ami Mignet.
Et, enfin, sur le verso du couvercle : A M. Jules Simon, en souvenir de M. Mignet.
Cette tabatière ne doit être léguée qu'à un académicien.
J'ignore entre les mains de qui elle se trouve actuellement ; mais s'il vous arrivait quelque jour — le hasard tient tant de place dans la vie de ce monde ! — s'il vous arrivait d'être invité à y puiser une prise de tabac, n'hésitez pas à y plonger les quatre
doigts et le pouce, car je vous le dis en vérité, dussiez-vous eu rire, cette tabatière, en passant par les mains de Jules Simon, s'est comme imprégnée de son esprit, et respirer cet esprit-là, même sous les espèces du tabac en poudre, c'est respirer l'amour de la liberté qui, dit le Sage, doit primer
tout.
[Revue Bleue du 14 juin 1902.)
La Genèse du 16 Mai
La Genèse du 16 Mai
l y a quelque dix ans, un jour que je causais avec Jules Simon dans son cabinet de travail et au coin de son feu, la conversation étant tombée, je ne sais comment, sur le 16 Mai, je lui demandai à brûle-pourpoint quel avait été, suivant lui, le point de départ, la cause première du mouvement de réaction qui avait abouti, le 16 Mai 1877, au coup de tète du Maréchal.
Jules Simon me répondit le plus sérieusement du monde :
— A vous dire vrai, je n'en sais rien, mais j'ai toujours cru et je crois encore que ce fut la question des vers latins.
Et comme je le regardais bouche bée, il s'empressa d'ajouter avec un sourire :
— Cela vous étonne ? Vous devez savoir pourtant que les grands effets ont souvent de toules petites causes.
Et, se renversant dans son fauteuil d'acajou qu'il avait rapproché de la cheminée, il me fit durant une heure, le récit que je vais essayer de reproduire à mon tour sous une autre forme.
11 n'est pas un homme de ma génération qui ne se souvienne du retentissement qu'eut la circulaire ministérielle de Jules Simon, en date du 27 septembre 1872. Cette circulaire était tout un programme : elle contenait en germe toutes les réformes qui ont été accomplies depuis trente ans dans l'enseignement secondaire ; elle faisait une place considérable aux langues vivantes, mais en même temps elle donnait le coup de grâce aux vers latins. Non que Jules Simon eût
contre l'exercice des vers latins quelque rancune personnelle à satisfaire. Je crois même que s'il n'avait écouté que ses goûts, il n'y aurait jamais touché, car il avait une véritable passion pour les vers latins et il lui arrivait encore d'en faire quelquefois, quand il correspondait, par exemple, avec le chevalier Nigra. Mais un ministre réformateur n'a pas à tenir compte de ses préférences, et Jules Simon était convaincu que l'exercice des vers latins faisait perdre aux élèves des lycées un temps infiniment précieux. Il le supprima donc d'un trait de plume, dans sa fameuse circulaire. Seulement, comme il avait oublié de prendre l'avis de la commission d'enseignement que présidait Msr Dupanloup, il s'attira les foudres du bouillant évêque.
Il faut dire que Msr Dupanloup, qui était un éducateur de premier ordre, passait sa vie à s'opposer à toutes les réformes que les ministres de l'Instruction publique s'efforçaient d'introduire dans les programmes de renseignement secondaire.
Quand M. Victor Duruy voulut fonder
sous l'Empire des lycées à l'usage des filles, l'évèque d'Orléans ameuta contre lui toutes les crosses épiscopales de France. A l'entendre, c'était l'abomination de la désolation. Je ne sache pas que l'expérience ait justifié ses appréhensions et sa colère.
Quand Jules Simon supprima les vers latins, il eut le même accès de fureur. Supprimer les vers latins c'était renverser les colonnes du temple. Mais vous pensez bien que ce n'était qu'un prétexte. Comme l'écrivait à ce moment M. Em. Bnrnouf au ministre de l'Instruction publique, il était évident que le parti violent de la droite l'aurait attaqué sur tout autre sujet, si celui des vers latins lui avait manqué, et que s'il avait « trouvé le moyen de supprimer les cors aux pieds par une circulaire, on aurait défendu contre lui, les cors aux pieds. »
Et, en effet, ce que voulait avant tout l'évèque d'Orléans, c'était empêcher Jules Simon de mettre sa circulaire en pratique. Car il le redoutait plus qu'aucun autre membre du gouvernement, à cause de son talent, de la souplesse de son esprit, du crédit dont il jouissait
dans le monde universitaire etde l'empire qu'il exerçait dans les conseils de M. ïhiers. Il savait que si le chef du Pouvoir exécutif s'était converti à la République, c'était grâce à l'auteur du Devoir et de la Religion naturelle, et il se disait que, s'il restait quelque temps encore à la tète de l'Université, il finirait par endoctriner jusqu'aux évèques avec qui il entretenait les relations les plus aimables. C'est même ce qui lui avait fait dire un jour que Jules Simon serait cardinal avant lui !
Cardinal avant lui ! M°r Dupanloup ne se doutait pas — j'aime à le croire du moins — quand il lançait ce mot dans la circulation publique, qu'il avait failli être promu cardinal sur la proposition du ministre dont il avait juré la perte, et qu'après la mort de Msr Darboy, Jules Simon avait voulu l'appeler au siège archiépiscopal de Paris. Mais M. Thiers, qui connaissait depuis longtemps M3'r Dupanloup, n'avait pas entendu de cette oreille.
— Vous voulez donc me quitter, demandât-il à son ministre ?
— Comment cela ?
— Parce que vous ne pourrez jamais vous entendre avec l'évêque d'Orléans.
Eu agissant de la sorte, Jules Simon avait voulu lui payer une dette de reconnaissance. On raconte en effet, qu'un jour Msr Dupanloup étant allé aux Tuileries pour présenter, selon l'usage, un nouvel académicien à l'empereur, celui-ci, contre son ordinaire, s'était emporté d'une manière assez vive contre l'Académie française, qui s'était permis de couronner un des plus ardents ennemis de l'empire.
— De qui voulez-vous parler, Sire, avait demandé l'évêque d'Orléans ?
— De M. Jules Simon.
Sur quoi, Mer Dupanloup, avec autant de courage que de franchise, avait répondu à l'empereur qu'il était de ceux qui avaient voté pour lui (J).
Mais ce temps était loin. A présent le fougueux prélat ne voyait plus dans Jules
(t) On sait que le Devoir fut couronné par l'Académie française.
Simon que le républicain sincère et modéré qui pouvait acclimater en France la République de M. Thiers. Et c'est pour démolir celle-ci qu'il ne cessait de harceler celui-là.
La Commission de l'enseignement repoussa donc, en 1872, le projet de loi du ministre de l'Instruction publique qui, six mois après, tombait du pouvoir.
Mais Jules Simon était tombé à gauche, et le soir de sa chute (18 mai 1873) If. Thiers lui adressait la très belle lettre que voici :
« Mon cher collègue et ami,
« C'est avec un véritable serrement de « cœur que je me sépare de vous... Je me « souviendrai toujours de ces trois années « où vous avez été pour moi un ami, un « collègue sûr et un collaborateur de la ca- « pacité la plus rare. À mes yeux vous êtes « l'homme capable par excellence, et il faut « les tristes passions du temps pour qu'on « puisse songer à se priver de vous. Mais « vous restez et vous resterez toujours dans « le sein de la représentation nationale, et
JDLES SIMON
« vous y aurez une des meilleures places !
(( ^us serez un jour la ressource de ce
« pays dans la série des aventures qui peu-
« vent l'attendre encore. Dieu veuille qu'elles
« se terminent bien î Pour moi, je fais un
m dernier effort sans savoir quel en sera le
« résultat. Mais ce sera le dernier, et j'irai
« chercher le repos au sein de quelques amis
« parmi lesquels vous occuperez, je l'espère,
« le premier rang.
« A vous de cœur.