‹ Jules SimonChapitre 2 sur 4 · A. THIERS · texte numérisé non relu

A. THIERS

Le dernier effort ne fut pas long ! six jours après la retraite de Jules Simon, M. ïhiers était renversé à son tour, on sait sous quelle coalition et dans quelles circonstances.

Mais il avait dit vrai : il vint un jour où Jules Simon apparut à tous comme « la ressource du pays » où le Maréchal, après avoir hésité beaucoup, lui confia le soin de former un cabinet. Ce fut à la suite des élections législatives du 30 janvier 1876, où M. Buffet avait été combattu dans quatre

collèges et où la majorité de la Chambre était passée de droite à gauche.

Jules Simon prit le portefeuille de l'intérieur avec la présidence du Conseil et donna celui de l'instruction publique à M. Waddington.

Cette fois il ne fut pas question de vers latins et Jules Simon n'eut à lutter — en apparence — que contre l'aile gauche du parti républicain qui subissait l'influence de Gambetta.

Mais Msr Dupanloup était toujours dans la coulisse, qui agissait sur l'esprit du Maréchal par sa femme et ceux de son entourage.

Le président du Conseil s'en rendit parfaitement compte le jour où M. Bernard- Lavergne, à la suite de l'interpellation des trois gauches « sur les mesures que le ministère avait prises et se proposait de prendre pour réprimer les menées ultramontaines », monta à la tribune et donna lecture d'un, article paru Tavant-veille clans les colonnes du journal La Défense.

Cet article disait que « M. Jules Simon

avait été mis en demeure par le gouvernement du Maréchal, de donner publiquement au clergé et aux catholiques toutes les garanties désirables de protection et de sécurité, de proclamer hautement sa détermination de mettre fin aux violences radicales et de réprimer énergiquement cette guerre de presse qui demain se transformerait en guerre civile. »

Le journal de l'évêque d'Orléans ajoutait : « Si, au dernier moment, M. Jules Simon recule, s'il altère en quoi que ce soit la pensée du gouvernement qu'il représente, nous savons bien les moyens de l'obliger à venir enfin à la politique de protection religieuse et sociale à laquelle il a fait défaut jusqu'ici. Le gouvernement y viendra, malgré M. Jules Simon peut-être, mais il y viendra. »

On voit d'ici le coup de théâtre. M. Bernard-Lavergne était à peine descendu de la tribune que Jules Simon s'y précipitait. Qui ne l'a pas entendu dans cette mémorable journée ne peut se faire une idée de son éloquence et de son action comme orateur.

On raconte que Coquelin aine ne manquait jamais d'assister aux séances quand il savait que Jules Simon devait parler. Ce jour-là, s'il se trouvait à Versailles, il dut prendre une magnifique leçon de débit, car, de mémoire d'homme on n'avait vu Jules Simon plus fier, plus indigné, plus véhément. D'ordinaire, il commençait ses discours d'une voix faible et comme expirante, la tète penchée en avant et les deux mains posées à plat sur le marbre de la tribune. Ce jour-là ce fut d'une voix forte et la tète rejetée en arrière qu'il répondit à M Bernard-Lavergne . Et je n'oublierai jamais avec quel geste de souverain mépris il chiffonna le journal et le jeta sous ses pieds.

« L'auteur de cet article, s'écria-t-il, suppose que, quand je viens parler à cette tribune, je n'y viens pas exprimer mes opinions, mais obéir à un ordre donné à ma parole, à ma conscience. Il ne faut pas savoir ce que c'est qu'un honnête homme pour venir de sang-froid contester l'honneur, la véracité, le courage d'un homme

qui, depuis quarante ans a exprimé franchement, hautement son opinion sur tous les sujets et proclamé la vérité telle qu'il la voit, quelles qu'en puissent être pour lui les conséquences. J'ai donné assez de preuves de ma sincérité et de mon indépendance pour avoir le droit de flétrir et de braver de telles calomnies.

« J'ajoute un mot sur ce point : je ne crois pas que l'on doive introduire le nom et la personne du Président de la République dans nos débats. Je crois que c'est une faute politique ajoutée à la faute morale que le journal a commise. Mais, comme j'ai l'honneur de siéger dans les conseils du gouvernement depuis cinq mois, je ne puis m'empècher de dire à la Chambre que le respect profond, que, malgré des dissentiments politiques, j'ai de tout temps professé pour le caractère de M. le maréchal Président de la République, n'a cessé de s'accroître, depuis que j'ai l'honneur de le voir de plus près, et je suis heureux de cette occasion qui m'est offerte de dire quelle respectueuse admiration m'inspire de

jour en jour davantage sa conduite politique... »

Hélas ! ses illusions devaient être de courte durée, si tant est qu'il se fût abusé jamais sur les sentiments intimes du Maréchal. Il savait, en effet, qu'il était mal entouré, mal conseillé, que les hommes qui avaient renversé M. Thiers étaient toujours derrière lui, prêts à recommencer. Plusieurs fois aussi, en plein Conseil, lorsqu'une question délicate ou difficile était mise sur le tapis, il avait vu le Maréchal sortir de sa poche des bouts de papier comme pour y chercher sa règle de conduite. Tout cela ne laissait pas que de l'inquiéter pour l'avenir. Mais il tenait le Maréchal pour un honnête homme, et quand il s'exprimait ainsi sur son compte, il était à cent lieues de penser qu'il réfléchissait peutêtre aux moyens de se séparer de son ministère. D'autant que quelques jours auparavant il lui avait dit, sur un ton qui ne permettait pas de douter de sa sincérité : « Je suis avec vous. Vous pouvez aller aussi loin que possible contre la Chambre, je vous soutiendrai. »

Que s'était-il donc passé depuis le 4 mai, jour de l'interpellation Bernard-Lavergne, pour que le Maréchal ait écrit douze jours après au président du Conseil la lettre extraparlementaire que Ton sait ? Absolument rien d'anormal. A. la vérité, les radicaux, pour répondre aux provocations du parti ultramontain, avaient eu l'imprudence de fraterniser avec les proscrits de la Commune et de célébrer, soit à Paris, soit à Londres, l'anniversaire de l'insurrection de 1871. De son coté, la Chambre, après avoir voté à la légère certaines dispositions de la loi d'organisation municipale, telle que la publicité des séances des conseils municipaux, avait abrogé, malgré les observations de Jules Simon, le titre II de la loi du 29 décembre 1875 sur la presse. Mais quelque fâcheux que fussent ces votes, il n'y avait pas lieu de s'en émouvoir outre mesure puisqu'ils n'étaient pas définitifs.

Ce fut pourtant le prétexte dont se servit le Maréchal pour rompre avec le ministère.

Cette rupture violente causa une stupé-

faction d'autant plus vive que personne ne s'y attendait.

Jules Simon était à dîner chez Victor Hugo quand le Président de la République lui fit porter sa lettre. En son absence, un huissier du ministère la mit sur son bureau, et ce n'est qu'en rentrant assez tard dans la soirée que le ministre en prit connaissance. On lui dit le lendemain que deux heures environ après l'avoir expédiée, le Maréchal avait fait demander si on l'avait remise à son adresse. Dans la négative, l'envoyé de l'Elysée avait l'ordre de la reprendre. Qui sait? Peut-être que le Maréchal regrettait déjà de l'avoir écrite ou voulait seulement en adoucir les termes ('). Ce qui laisserait supposer qu'il en

(l) La lettre du Maréchal se terminait par ces mots :

« Cette altitude du chef de cabinet fait demander s'il a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est indispensable ; car si je ne suis pas responsable, comme vous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont, aujourd'hui plus que jamais, je dois me préoccuper. »

conçut quelque regret, c'est que le surlendemain il écrivit à Jules Simon pour lui dire qu'il voulait être le premier à lui apprendre la formation du nouveau ministère. De quels hommes était-il donc composé? En lui envoyant sa démission, Jules Simon avait exprimé au Maréchal le désir d'être remplacé par des hommes appartenant comme lui au parti républicain conservateur. Le Maréchal lui répondait qu'il avait constitué un ministère de Broglie-Fourtou. C'était lui dire qu'il entendait ramener la France au 24 mai.

Quoi qu'il en soit, la nouvelle du coup d'Etat, ou, si l'on préfère, du coup de tète du Maréchal se repandit dans Paris pendant qu'on faisait à Saint-Germain-l'Auxerrois les funérailles d'Ernest Picard. Cet enterrement emprunta immédiatement aux circonstances je ne sais quoi de tragique ; sans compter que la foule était énorme. On se rappelait malgré soi les grandes luttes des Cinq et la part glorieuse que Picard y avait prise. Et je vois toujours ce pauvre Jules Favre, en robe d'avocat, conduire le deuil de son ami,

la tète basse et comme foudroyé par les événements. Chacun se demandait où était Jules Simon.

Il arriva au milieu de la cérémonie, et rien qu'à le regarder on devina que tout était perdu.

Dans un remarquable article (*) publié dix ans après, M. Henry Fouquier disait à propos du 16 mai :

« If. Jules Simon écrivait au Maréchal une lettre qu'il trouvait cruelle, que le pays trouva insignifiante. Ah! s'il n'avait pas répondu ! s'il était venu à la Chambre, jetant de la tribune au pied de l'Assemblée le portefeuille qu'on lui arrachait ! C'était peut-être une révolution, mais c'était la direction du parti républicain assurée en ses mains, et peut-être aussi l'histoire de notre pays changeant de face ! »

Je crois que M. Henry Fouquier s'abuse. Il est facile de dire que Jules Simon manqua d'énergie dans la circonstance. Ce qui l'est moins, c'est de prouver qu'en résistant

(1) Figaro du 11 juin 1886 : Les Forces perdues,

au Maréchal, il eût mieux servi les intérêts de la France républicaine. Certes, il pouvait prendre le parti que vient d'indiquer M. Henry Fouquier. Un autre que lui, Gambetta, par exemple, s'y serait probablement arrêté. Jules Simon vit les choses autrement, et l'histoire dira qu'il agit en sage. Il lui parut que, s'il prenait la tète d'un mouvement révolutionnaire, et c'était faire acte d'insurgé que de répondre par un défi à la lettre du Maréchal, il lui parut, dis-je, qu'il allait déchaîner la guerre civile sur la France. C'était l'avis de M. Thiers qu'il avait consulté sur-le-champ. Il ne se sentit pas le courage d'assumer une pareille responsabilité, et il fit bien, puisque la crise, au lieu de se dénouer dans le sang, se termina heureusement par la soumission du Maréchal et par sa démission ensuite.

— Et M. le duc de Broglie, demandai-je à Jules Simon, quand il eut terminé son récit, vous ne m'en avez pas soufflé mot?

— C'est apparemment que je n'avais rien à en dire.

— Pourtant, c'est lui qui vous remplaça

au ministère. 11 n'est pas possible qu'il n'ait pas été complice ou tout au moins confident.

— Confident, je ne dis pas non, mais complice, je ne le crois pas. Il se tenait prêt à tout événement, mais il ne fit rien, c'est ma conviction, pour hâter le coup d'autorité du Maréchal. C'est l'évèque d'Orléans qui tenait dans sa main tous les fils de l'intrigue. Il n'avait pu digérer ma circulaire sur les vers latins et il me gardait une chienne... de son Gradus ad Parnassum.

Quand le moment lui parut propice, il me la lâcha dans les jambes ! Yoilà toute l'histoire du 16 Mai.

— C'est, en effet, très simple, lui dis-je en riant, mais puisque le 16 Mai ne fut pas plus compliqué et se réduit, d'après vous, à une question de vers latins mal digérés, dites-moi donc pour finir quelle figure vous fit le duc de Broglie quand vous le retrouvâtes à l'Académie française?

— Oh I l'Académie française est un salon de trop bonne compagnie pour qu'on s'y dise jamais des choses désagréables. D'ailleurs, la plupart des hommes politiques qui

en font partie sont plus ou moins des éclopés. J'en étais un ; M. le duc de Broglie en était un autre : il l'était même des deux jambes. Or, entre éclopés de la politique il convient de se montrer généreux, d'autant plus que le public qui ne vous connaît pas, ou qui vous connaît mal, vous prend quelquefois l'un pour l'autre ! . . . Ne riez pas ! Cela m'est arrivé une fois, quelque temps après la déroute du 16 Mai. On m'avait invité à une soirée dans une maison où M. le duc de Broglie allait de temps en temps.

J'arrive, je donne mon pardessus à un laquais dans l'antichambre, et comme j'entrais dans le salon qui était plein de monde, un autre laquais qui avait l'air de me connaître dit à haute voix : Monsieur le duc de Broglie !

Ce fut un fou rire dans l'assistance et je ne pus m'empècher de dire a la maîtresse de la maison que c'était la première fois que le 16 Mai m'était jeté aussi ironiquement à la tète.

(Extrait de la Contemporaine du 10 mai 1901.)

APPENDICE

Le Collège de Vannes en 1830

APPENDICE

Le Collège de Vannes en 1830

ous reproduisons ici les pages charmantes que Jules Simon publia sous ce titre, en 1886, dans la Revue illustrée de Bretagne et d'Anjou.

Je faisais ma rhétorique à Vannes en 1830, avec les frères Nay, dont j'ai raconté l'histoire dans un livre, l'Affaire Naylj qui vous est peut-être tombé sous la

main (*). Le collège et les écoliers du collège ne ressemblaient à rien de ce que j'ai connu depuis. Nous étions tous externes, et nous formions dans la ville une petite tribu qui était, ce me semble, assez considérée. Les médecins et les avocats connaissaient par leur nom les premiers élèves des hautes classes ; ils s'intéressaient à nos travaux ; ils prenaient part, à la fin de l'année, à des exercices publics, nous posaient des questions, discutaient avec nous sur des points de littérature et de philosophie. Plusieurs de nos camarades étaient des fils de paysans et portaient le vieux costume breton. Ils se destinaient à être prêtres. Us étaient en général plus âgés qu'on ne Test au collège. J'avais un camarade de vingt-quatre ans, et sa présence n'étonnait personne. La plupart de nos rhétoriciens avaient une vingtaine d'années. Il devait bien y avoir quelques richards parmi nous, mais ils étaient bien clairsemés.

(1) Ce livre, qui est un pur chef-d'œuvre, a été publié en 1883, dans la jolie édition bleue de l'éditeur Calmann-Lévy. L. S.

Ce bon vieux collège était l'asile privilégié des écoliers pauvres: Deux ou trois institutions tenues par de vieilles demoiselles rassemblaient chacune une vingtaine de pensionnaires. C'étaient les jeunes gens de bonnes familles. Nous les regardions un peu comme des esclaves à la chaîne. Ils étaient mieux vètiis et mieux nourris que nous ; mais nous avions sur eux l'inestimable avantage d'être libres. Quatre heures de classe pendant cinq jours de la semaine, et le reste du temps la bride sur le cou. Du reste, nous étions tous laborieux et sages, en notre qualité de pauvres. Chacun sentait qu'il faudrait prochainement gagner sa vie.

Nous étions assez nombreux. Bien peu d'entre nous vivaient dans leur famille. La plupart venaient des communes voisines, et trouvaient un grenier ou une chambrette dans quelque pauvre ménage, où ils prenaient aussi leur pension à très bon marché. Quelques paysans arrivaient tous les lundis avec un énorme pain de seigle, qui devait leur suffire jusqu'au samedi suivant. Ils le coupaient en tranches dans une écuelle, et la logeuse y

jetait un peu de bouillon. Avec cela ils achetaient un morceau de bouilli, ou quelque charcuterie avariée, quand ils étaient en fonds. J'en ai connu plusieurs qui n'avaient d'autre nourriture que cette soupe à midi et du pain sec le reste du temps. Vous pouvez croire que nous n'étions pas des freluquets. J'avais trouvé à me caser chez Mmc Le Normand, qui tenait la pension des enfants de chœur, rue des Chanoines. J'avais là une chambrette sans feu, où mon lit, une chaise de paille et une petite table en bois blanc avaient bien de la peine à tenir. Je mangeais avec les six enfants de chœur, un abbé qui les instruisait, et Mme Le Normand, la veuve d'un notaire de campagne. Il était convenu que, quand l'abbé serait malade, ou appelé à l'évêché, ou occupé de ses examens au séminaire, je le remplacerais. Grâce à ces arrangements, je ne payais que 25 francs par mois tout compris, et comme on m'avait exempté de la rétribution scolaire, mon budget ne s'élevait pour l'année qu'à 250 francs. J'aurais eu grand besoin d'un supplément pour mon

costume ; Mmc Le Normand avait toutes les peines du monde à le rapiécer, et ce qui ajoutait à mon malheur, c'est que je n'avais que quinze ans, et que je grandissais encore. Quant à l'argent de poche, je n'en sentais pas le hesoin. Je ne crois pas qu'il me soit arrivé une seule fois de regretter de n'en pas avoir.

Mais si vous voulez savoir tous mes secrets, les 250 francs à trouver n'étaient pas une petite affaire. La somme n'était pas grosse, mais je n'avais personne au monde qui pût songer à la payer. Heureusement pour moi, dans ce petit monde étrange, on avait l'habitude de faire donner des leçons aux commençants par les élèves des classes supérieures. Cela faisait vivre les grands, et ne coûtait pas cher aux petits. Pour 3 francs par mois, on donnait une leçon tous les jours, même le jeudi. Cela ne faisait guère que 2 sous par heure ; mais on mettait deux élèves ensemble, quelquefois trois, rarement quatre. Grâce à la bienveillance de M. Le Nevé, mon professeur, j'avais huit élèves (deux séries de quatre).

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Je donnais ma première leçon le matin, de 6 heures et demie à 8 heures, et l'autre le soir, de 6 à 7 heures. On me voyait passer dans les rues en hiver avec ma petite lanterne et une pauvre veste d'indienne, qui ne me protégeait pas contre le froid et la pluie. On m'a dit depuis que j'inspirais aux braves gens de la petite ville une sorte de respect. Il est certain que je trouvais de la bienveillance de tous les côtés. Mes huit leçons ne me rapportaient que 24 francs, et c'était mon grand souci. Mme Le Normand, qui était la bonté même, avait beau me dire de ne pas penser à ma dette, j'en souffrais cruellement. Après la distribution des prix, où j'eus sans exception tous les premiers prix, car j'étais ce qu'on appelle un fort en thème, le Conseil général du département me fit présent de 200 francs. Je fus donc riche à mon tour. Je payai les 10 francs que je devais à mon hôtesse, j'achetai une redingote de drap et des souliers, dont le besoin était encore plus pressant, et je goûtai la douceur d'avoir des livres de classe à moi, achetés chez M. Galles, au lieu de me

servir de vieux bouquins sales et déchirés comme auparavant.

Je n'ai jamais raconté cette histoire ; il me semble qu'elle a quelque intérêt, comme détail des mœurs d'une petite ville il y a cinquante-cinq ou cinquante-six ans. En 1872, étant ministre de l'Instruction publique, je reçus au premier jour de Tan la visite drs membres de l'Université. Le recteur de l'Académie de Paris, M. Mourier, me présenta le corps de ses inspecteurs, parmi lesquels j'en vis un qui avait évidemment grande envie de renouer connaissance avec moi, et je cherchais inutilement à me rappeler où je l'avais vu, quand M. Mourier, qu'on avait mis au courant, médit : « Voilà M. Du Pontavice, à qui vous avez donné des leçous au collège de Vannes. — Pour 3 francs par mois, m'écriai-je ! » J'eus grand plaisir à l'embrasser. Il avait été un de mes fidèles jusqu'à la fin de mon année de philosophie. La leçon avait lieu chez lui, et nous partions tous les cinq ensemble pour être au collège au coup de 8 heures.

Je ne compte pas ces années-là parmi les

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dures années de ma vie. Où j'ai eu à souffrir, c'est pendant mes trois années de l'Ecole normale, et deux ans après en être sorti, quand je devins suppléant de M. Cousin à la Sorhonne, avec 83 francs d'appointements par mois.

Pour revenir au collège de Vannes, je vous dirai d'abord que nous n'y étions pas très confortablement. L'empereur avait eu l'idée d'en faire un lycée. Le rez-de-chaussée était déjà construit, en façade sur la place, à côté de l'ancienne chapelle, quand survinrent les événements de 1S14. La construction fut interrompue, et les murs étaient restés là, à l'état de ruine moderne, ce qui constitue le pins attristant des spectacles. Derrière cette masure s'étendait une très vaste cour, mal entretenue, bordée au fond par les beaux bâtiments de l'ancien collège des Jésuites, où étaient nos classes. Elles occupaient le vaste rez-de-chanssée, le premier étage restant inoccupé et désert. C'était une suite de salles immenses, éclairées d'un côté sur la cour, de l'autre sur la campagne. On y accédait en descendant trois marches de pierre,

disjointes par le temps. Elles étaient dallées ; les murs étaient nus, lézardés, noirâtres. Au milieu de la salle, un poteau mal équarri soutenait le plafond. Des bancs de bois avec dossier couraieut sur les quatre murs ; il n'y avait ni tables, ni pupitres, on écrivait sur ses genoux, tout le milieu de la classe était vide. La chaire du professeur était en face de la porte. On y montait par un escalier ou plutôt par une échelle de 8 à 10 marches. Le régent, car c'était le nom qu'on donnait à nos maîtres, paraissait comme juché sur un tonneau. Il n'y avait, bien entendu, ni poêle, ni cheminée. Le froid, dans ces salles empierrées, situées en contre-bas au fond d'une cour, entièrement démeublées, immenses, avec leurs six fenêtres mal jointes, était tellement intense qu'à certains jours nous ne pouvions plus tenir nos plumes. Le maître frappait trois coups sur son pupitre au beau milieu de nos exercices. Aussitôt nous nous levions tous comme des frénétiques en poussant des cris perçants. Mous nous prenions par la main et nous dansions une ronde effrénée autour du

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poteau. Au bout d'un quart d'heure, trois nouveaux- coups nous ramenaient à nos places. C'était un système de chauffage économique. Je crois qu'il n'était pas malsain. En tout cas, nous avions tous une bonne sauté et une grande ardeur. La neige était si épaisse dans la cour, que les premiers qui nous frayaient le chemin en avaient pardessus les genoux.

On dispute à présent pour savoir si on ne supprimera pas dans les collèges l'enseignement du latin. Si on avait pris en 1830 une pareille résolution, et qu'on l'eût appliquée au collège de Vannes, je ne sais pas à quoi nous aurions passé le temps. Nos régents, qui presque tous étaient prêtres, savaient parfaitement le latin. Us savaient peut-être aussi, tant bien que mal, un peu de théologie. Je puis attester qu'ils ne savaient pas autre chose. On nous donna en 1829 un régent de physique. On n'avait plus entendu parler de ce genre d'études au collège de Vannes depuis 1789. M. Merpaut, qu'on chargea de cet enseignement, était comme le collège : il n'avait jamais

entendu parler de cela. Il acheta un vieil exemplaire de la Physique de l'abbé Noll<t. « Je De le comprends pas, nous dit-il, mais nous le lirons ensemble et peut-être en nous aidant mutuellement, parviendronsnous à savoir ce qu'il veut dire. » Nous n'y parvînmes pas. Nous mimes au pillage deux armoires contenant quelques instruments de physique surannés, et beaucoup de substances diverses. Nous mettions un grand zèle à mélanger ces fioles l'une avec l'autre sous les yeux de H. Iferpaut, pour voir ce qui en résulterait. Nous finîmes par jouer aux palets pendant la classe avec les disques d'une pile de Volta. Je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que M. Iferpaut avait un jeu très brillant. Le professeur de rhétorique, notre voisin, se plaignit du tapage. M. Merpaul fut magnifique : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici pour étudier les lois de la nature et que nous lui laissons pleine liberté de faire tout ce qu'il voudra des lois de la rhétorique. » Voilà comment on enseignait la physique et la chimie dans la classe de M. Iferpaut.

Dans les autres classes, on n'enseignait ni la littérature, ni l'art d'écrire, ni les sciences pures, ni les sciences appliquées, ni l'histoire, ni la géographie, ni la philosophie, ni la rhétorique. Ou enseignait supérieurement le latin. On ne se contentait pas seulement de nous le faire écrire et traduire, on nous le faisait parler. C'était notamment la langue courante dans la classe de philosophie. Le principal du collège n'en employait pas d'autre dans ses communications officielles avec nous. Il ne disait pas : « Il y aura congé ce soir », mais : Vacabunt scholœ serotinis horis lotis. Il s'appelait M. Gehanno. C'était un petit vieillard guilleret, avec une figure de pomme d'api, portant la queue et les culottes courtes, un long hahit canelle qui traînait sur ses talons, et un grand gilet de satin noir. Il n'était pas avare de congés. Vacabunt scholœ . Il avait toujours une histoire amusante à nous raconter quand nous allions dans son cabinet. Je me les rappelle encore après plus de cinquante ans, et je vous en raconterais quelques-unes, ici même, si je ne me rappelais

le précepte d'Aristote, qu'il faut savoir s'arrêter : avay/r, privât.

Je ue m'arrêterai pourtant pas, quoi qu'en dise Aristote, avant de vous avoir dit un mot de la méthode employée par nos régents pour tenir leur classe. Nous étions placés selon les rangs obtenus dans la dernière composition, les numéros pairs à la droite du régent, et les numéros impairs à la gauche. Le premier à droite, qui était le premier de la classe, portait le titre honorable CCimperator ; les régents facétieux allaient même jusqu'à dire : imperator Augustus. Le premier à gauche, qui était le second de la classe, prenait le titre de Cœsar. Puis venaient de chaque coté deux préleurs, et dix Patres conscripti. Le régent poussait la nomenclature plus loin, quand il s'agissait de viri consulares qui avaient été malheureux dans leur composition, et qu'on ne pouvait pas, par égard pour leur dignité, confondre avec la plebecula. Mais cette circonstance se présentait rarement, et après les vingt-six premiers noms proclamés au milieu des applaudissements, le régent fer-

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niait la liste. Cœtrri online perturbato. Il n'y avait ni consuls, ni tribuns, ces deux charges étant conférées de droit à l'empereur et au César : Imperator Augustus. iterum consul, tribunitia potestate.

Nous avions aussi un grand censeur, qui tenait le registre des pensums, et avait le droit d'en donner, droit dont il avait soin de ne pas user. C'était une espèce de maître d'études, et disons le mot, quoiqu'il soit un peu dur, un espion. J'espère que mon camarade Lanco, qui était grand censeur à perpétuité, ne m'en voudra pas. La charge n'en était pas moins très ambitionnée; elle donnait droit à une place d'honneur dans la classe et à la chapelle. Le régent nommait le censeur directement, sans tenir compte des rangs de composition. Ce dignitaire était renouvelable tous les quinze jours. J'ai vu des élèves préférer cette dignité à celle d'empereur.

Préférez-en la pourpre à celle de mon sang.

Mais cette aberration était rare. Pour moi, j'ai été empereur constamment pendant mes

trois dernières années de collège, excepté une seule fois, où je descendis au rang de César. Cette éclipse passagère fut un événement dans le collège, et un peu dans la ville. J'avais pourtant des compétiteurs de grand mérite, dont la carrière a été plus heureuse que la mienne, quoique peut-être moins bruyante. Je me contenterai de citer M. Guéri n, aujourd'hui conseiller à la Cour de cassation ; son frère Alphonse, notre grand chirurgien, qui était, l'an dernier, président de l'Académie de médeciue. Il y avait aussi M. Alliou ; mais celui-là a constamment dédaigné les honneurs, et s'est contenté d'être proviseur du lycée de Saint-Brieuc. Les élèves qui occupaient la droite de la classe étaient les Romains, et ceux qui siégeaient à gauche étaient les Carthaginois. Romains et Carthaginois entraient dans la classe au coup de 8 heures. Le régent n'y était pas ; le grand censeur présidait. Il veillait à ce que chaque Romain fit réciter les leçons au Carthaginois du grade correspondant, et lui récitât ensuite les siennes. On lui remettait une note écrite sur la façon

dont l'épreuve avait eu lieu. Elle était laconique : Satisfecit, ou Non satisfecit. Ko général, elle était sincère. Il en dressait un tableau qu'il remettait au régent, lorsque celui-ci faisait son entrée dans la classe à 8 heures 20 minutes. Le régent appelait quelques non satisfecit, pour constater le degré de leur ignorance, et leur infligeait la punition proportionnée. Il y avait ensuite des défis. Un Romain disait : Je provoque le second préteur Carthaginois. Ils se rendaient au poteau, ad palum, et lisaient leur devoir l'un après l'autre. Le régent faisait ses remarques, et nommait le victorieux. Les victoires et les défaites de chaque parti étaient soigneusement enregistrées par le grand censeur et les deux pnrpurati.

La classe du samedi était un moment solennel. Le grand censeur et les pnrpurati (l'empereur et le César, avaient additionné et comparé toutes les notes de la semaine. Ils soumettaient à l'examen du régent cet important travail. Il y avait quelquefois des difficultés. Ou discutait. Le régent était maître de trancher la question, ou d'en ap-

peler au Sénat ou au peuple. L'abbé Le Bail s'en remettait toujours à un plébiscite ; mais l'abbé Robert et M. Le Nevé usaient du pouvoir dictatorial. Simple affaire de tempérament. La sentence rendue, le grand censeur apposait solennellement deux écriteaux : Romani yictores et Carthaginienses victi ; ou Romani victi et Carthaginienses vjctores. Il y avait certains avantages attachés à la victoire ; des bons points, des exemptions de travail. Mais c'était surtout pour nous une question d'amour-propre. On se sentait humilié d'être du coté des vaincus, et l'abbé Le Bail ne manquait pas de nous apprendre que c'était une diminutio capitis. Vous jugerez de tout le reste par cet échantillon, car je ne veux pas vous ennuyer des détails de la méthode. Elle est peu connue ; elle venait en ligne droite des jésuites. Je n'espère pas la voir ressusciter, et je n'en ai, veuillez m'en croire, aucune envie. Après notre année de logique, que vous autres modernes vous appelez l'année de philosophie, nous avions grand'peine à être reçus bacheliers? j'ai vu des empereurs

revenir bredouilles. On. nous regardait dans l'Académie de Rennes comme des gens qui avaient sommeillé pendant un siècle ; et il m'est arrivé plus d'une fois de dire que j'ai fait mes études il y a cent cinquante ans. Aussi quelles études ! La première découverte que je fis en entrant à l'Ecole normale, c'est que je ne savais rien au monde, excepté un peu de latin.

Table des Matières

Table des Matières

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