‹ Julia BartetChapitre 3 sur 5 · III · texte numérisé non relu

III

Certes rien n'est plus inepte que de prétendre classer les artistes et les ranger par ordre de valeur. Rien n'est plus inepte, et quand nous nous permettons d'écrire que nous voyons en Julia Bartet " la première " comédienne de notre temps, nous ne nous permettons point d'apprécier par là de façon comparative la valeur artistique qu'elle peut avoir. En Art il n'y a ni premiers, ni seconds. Il y a des imaginations, des sensibilités, des tempéraments qui s'expriment avec plus ou moins d'éloquence. Mais 1' " éloquence ", c'est-à-dire la puissance d'expression, est faite de deux termes : le terme émetteur, ou artiste, le terme récepteur, ou public. Un Gambetta se ferait couvrir de huées par un auditoire

anglais. Un Gladstone ferait sourire un auditoire Français. La grandiloquence de l'un est haïssable pour les premiers. Le manque d'envergure, la familiarité de l'autre paraîtraient mesquines aux seconds. Qui a tort .? Personne. Chaque tempérament, chaque caractère, chaque nature vibre sous une impulsion spéciale. Chacun s'imagine que ce qui le fait vibrer, lui, émane du génie. Chacun s'imagine que seul le génie peut trouver la clef de son cœur. Ce que nous entendons dire quand nous disons que Julia Bartet est " la première " comédienne de ce temps, ce n'est point apprécier l'impondérable, estimer, jauger, juger l'inestimable et l'indéfinissable, c'est constater le fait qu'aucune autre femme ne vit, comme elle, les esprits marquants de son époque, s'inspirer de ses qualités, de ses facultés, de son prestige d'interprète pour modeler leurs héroïnes d'après ces qualités et ces facultés. Cela, c'est un fait.

Ceux-mêmes qui voudraient donner tort aux Dumas, aux Hervieu, aux Lavedan, — à vingt autres — d'avoir agi de cette façon, sont obligés de reconnaître qu'ils ont bien agi de cette façon. Car il y a une différence marquante à établir entre des artistes à l'usage desquels on a plié et tronqué les personnages les plus opposés et une artiste en qui les auteurs ayant vu l'expression possible de certains personnages, ne les ont modelés que parce qu'ils savaient trouver l'interprète nécessaire. Or pour une interprète, réagir de la sorte sur l'œuvre des plus grands dramaturges de son époque — comme nous venons de voir que Julia Bartet le fit — c'est bel et bien — et quel que soit le mérite d'autres interprètes — être la première de son époque.

Pourtant par la force des choses, depuis trente ans que Julia Bartet prit à la Comédie- Française la place laissée vacante par le

départ de Sarah Bernhardt, malgré tout ce que l'on pourra dire, le public se plaît à opposer l'une à l'autre ces deux personnalités suprêmes dans leur art. Quant à moi, même si je n'avais les raisons que je viens d'exprimer pour ne point me permettre de placer l'une au dessus de l'autre, même si je n'estimais pas qu'une telle tentative constitue une impertinence, je trouve que ces deux femmes n'ont entre elles aucun point de contact et qu'il est impossible de les comparer. La destinée les a mises très exactement à leurs places. L'une est la première dans le Théâtre Français qui est le premier théâtre du monde, l'autre est la première dans le reste du monde. L'une est l'expression la plus parfaite du génie français — qui pour nous, Français, est excusablement,le plus beau génie humain, — l'autre est le plus expressif génie humain. L'une est une femme de Jean Racine, l'autre est une femme de Shakespeare ; l'une a ce

génie eurythmique, mesuré, précis, dont l'élégance suprême consiste à vous dissimuler qu'il est le génie, l'autre ce génie ondoyant, divers et fulgurant, qui n'a de cesse qu'après vous avoir ébloui. L'une est la lumière, l'autre est la flamme ; l'une a eu cent visages, a exprimé cent personnalités, a montré cent génies qui n'étaient jamais tout à fait le sien, l'autre ne nous a montré qu'un visage et qu'une personnalité et si elle nous a aussi montré cent génies ces cent génies étaient toujours et avant tout débordant de son génie à elle. L'une est une charmeresse, l'autre est une conquérante. La passion de l'une soupire, sourit et voudrait nous cacher qu'elle pleure, la passion de l'autre crie, et grince des dents, et étale un visage convulsé tout baigné de larmes. Et celle-ci possède le monde — car tout le monde peut la comprendre — et celle-là possède surtout la France, car pour la comprendre complètement, il faut avoir

grandi dans les cours de l'hôtel de Ramboullet, et avoir fréquenté Molière, et Racine, et Marivaux, et Musset...

Quelle galerie de portraits poétiques défile devant l'esprit quand on prononce ce nom de Bartet ! Que de statues vivantes et diverses ! Et ce n'est pas sans quelque amertume que l'on songe à l'injustice profonde qui veut que toute la fantaisie inventive, toute l'imagination créatrice, toute la science, toute l'érudition, tout le labeur et tout le génie que l'art des grands artistes du théâtre nécessite, ne produisent qu'une œuvre d'un soir, ne jette qu'un éclat éphémère, et qu'après une génération, il ne reste que quelques froides images d'une Clairon, d'une Mars, d'une Rachel, d'une Bartet ! Injustice ! Avoir sculpté toutes ces vivantes statues si diverses, avoir exprimé toutes ces âmes si

différentes, avoir été le rêve de Sophocle, de Racine et celui de tous les grands dramaturges de sa propre génération, et ne laisser dans les mémoires qu'un fugitif éclat qui bientôt cesse de briller !

De quoi était faite la séduction de ces grandes charmeuses ? Quels en étaient les éléments distinctifs ? Quelle en étaitl'essence ? Voilà ce que l'on se demande et il ne serait que juste de voir ces poètes qui leur doivent tant, s'efforcer de transmettre à l'avenir une idée fidèle de leurs inspiratrices, de leurs interprètes.

Mais comment un seul art peut-il rendre le charme inexprimable de ces vivantes statues, qui pour se rendre plus précieuses se parèrent du prestige de tous les arts : sculpture, peinture, poésie...?

Parmi toutes ces statues que sculpte le génie d'une Bartet, combien il en est que l'on voudrait fixer sur la toile si l'on était peintre...

D'abord c'est une toute jeune épousée, svelte, dans une robe de velours noir dont un peu de fourrure marque les contours, une fine et aristocratique jeune femme, qui parle avec décision, qui se redresse avec crânerie. Elle est nerveuse, elle est distante ; son profil a la pureté d'un camée antique. Elle est très jolie — mais elle est si hautaine que l'on ressent devant sa grâce plus d'admiration que de désir. Elle est charmante — mais elle est pétrie d'une argile si divine que l'on éprouve un peu de crainte devant cette femme chez qui le port, et le regard, et la démarche, trahissent continuellement la déesse. Elle a plus d'orgueil encore que d'amour, quand elle se révolte contre celui qu'elle aime et qui l'a trahie : la robe qui dessine son jeune corps est d'une élégance, d'une sobriété qui ne fait aucune concession à cette fille publique : la Mode. La beauté de cette femme est de celles qui n'ont d'ordre à recevoir des caprices

d'aucune autre beauté. Sa simple petite robe du matin est bien une simple petite robe de parisienne qui ne veut pas être remarquée, et pourtant cette simple petite robe revêt sa souple grâce de toutes les royautés... S'il fallait se livrer au jeu littéraire des comparaisons, ce serait une jeune lionne que cette jolie créature nerveuse, passionnée et royale nous rappellerait invinciblement. Et cette femme, c'est Julia Bartet-Francillon.

Mais voici une toute autre vision. Sous les draperies de pourpre de la tente d'un héros grec, une jeune fille vient d'apparaître. Elle est grande, et mince, et svelte. Son péplos blanc est bordé d'un mince méandre céruléen. De la clarté coule aux plis de la draperie : c'est toute la virginité de la jeune Athènes, c'est toute la pureté de la hautaine favorite de Pallas-Immaculée, c'est toute la grâce qui circule entre les colonnes blondes du Parthénon, qui se dressent devant nous,

faites femme. Ses lourds cheveux d'or pâle — lumière pétrifiée — se tordent sur le haut de la tête avec ces jeux d'ombres et de lumière chers à Praxitèle, et le noble visage serein et doux sous la caresse de cette coulée de soleil, exprime la quiétude infinie de celles qui n'ont aucun doute, parce qu'elles ignorent toutes les bassesses, et qui n'ont aucune crainte parce qu'elles ne soupçonnent aucune lâcheté. Vouée au plus affreux destin, cette harmonieuse créature ne perdra rien de cette harmonie. Elle restera claire, fine, et douce. Une lumière toujours égale coulera aux plis immuablement gracieux de sa tunique et la même héroïque douceur marquera le visage marmoréen. La jeune Hellas, en souriant, marchera vers le Destin... et cette femme c'est Julia Bartet-Iphigénie.

Et voici une troisième vision : sous la perruque poudrée enguirlandée de roses, un visage qu'avivent le vermillon du fard et le

taffetas noir des mouches ; une taille en pointe engoncée dans d'énormes paniers sur lesquels bouffe invraisemblablement, le satin de la jupe, une créature dont tous les mots et tous les gestes ont de l'esprit, et qui ne laisse transparaître que sous la malice la plus endiablée et la grâce la plus impertinente la tendresse amoureuse d'un cœur vrai. Et cette jeune fille, ces atours compliqués, ce petit crâne rond de poupée Pompadour, cette poudre de riz, ce satin, ces roses, ce fard, ces mouches, ce rire perlé, ces gestes mutins, cette voix juvénile, si frivole d'abord, et qui bientôt exprime les mille nuances de la dignité inquiète et de la sensibilité troublée, c'est Julia Bartet-Silvia du Jeu de P Amour et du Hasard.

Et voici une quatrième vision. Dans toute la glorieuse maturité d'un été resplendissant, brune, sous les cheveux noirs, une reine, une auguste et superbe souveraine, est assise à côté

de l'Empereur, qu'elle guide, et conseille, et dont l'âme n'est qu'un reflet de son âme géniale. C'est une amante passionnée. C'est une guerrière indomptable. C'est une Juive habile et insinuante. C'est une Orientale souple et charmante. Elle concilie l'inconciliable : c'est uniquement une reine, c'est uniquement une amante. Fleur d'amour aux couleurs éclatantes, fleur d'Orient aux couleurs ardentes, bleu saphir, vert émeraude, incarnat, pourpre, feu, éclat de gemmes, elle apparaît sous la transparence multicolore des voiles de gaze comme une digne fille de Salomé — et pourtant front lourd de pensées impériales, profil de médaille, œil d'aigle, lèvre qui ne commande jamais plus impérieusement que quand elle sourit — elle incarne aussi et simultanément, le génie hautain de la maison d'Hérode. Son âme est une clarté changeante : on croit voir un instant une flamme ardente sur l'autel de Vénus, puis

réclair fauve d'un glaive, puis la douce veilleuse des catacombes où l'on rêve à la religion de la bonté... Et cet être insaisissable, charmant, terrible, délicieux, formidable, c'est la maîtresse de Titus, la fille d'Hérode et de Salomé : c'est Julia Bartet l'Hérodienne- Bérénice.

Voilà quatre transformations d'une même artiste, quatre dédoublements de personnalités si violemment caractéristiques que chacune de ces figures est totalement différente des trois autres. Mais entre ces quatre figures, prodigieusement distantes, qui diffèrent comme le bleu diffère du rouge, comme le jaune diffère du violet, M"^ Bartet a créé toute une gamme de nuances, toute une série de types qui vivent inoubliablement dans le souvenir de ceux qui eurent le bonheur de les voir. Comment oublier la Denise de Denise f Celle-là c'est un peu Francillon encore, une Francillon de la bourgeoisie, une Fran-

cillon en gris de perle, une Francillon moins hautaine mais plus touchante. Si l'on juxtaposait les deux créations, on verrait qu'une fois encore tout est contraste, tout est différent, tout est soigneusement typé, noté, caractéristique de l'état, de la condition, du tempérament, du caractère. Il est plus admirable peut-être d'arriver à être totalement différente dans deux figures à peu près semblables, qu'il n'est prodigieux d'incarner deux types de femme nettement distincts. Et la Duchesse de Chailles du Duelû merveilleusement vaporeuse et réelle, si pénétrée d'un idéal supraterrestre et de terrestre volupté. Dans l'envolement de ses gazes blondes, sur ses satins roux, ceux qui la virent ne pourront l'oublier, cette femme qui est à la fois la tragédie d'une conscience virginale de prêtre et le drame d'un cœur positif de savant.

Et chaque amateur de théâtre de cette génération porte au fond de ses souvenirs,

parmi ses plus précieux, ses plus rares, ses plus exquises visions, quelques-unes de ces divines statues que " la Divine " a modelées: les ombres bleues ruisselant le long des blancheurs d'Antigone, le petit costume, frais et virginal de Camille, les somptueux brocards, les velours éclatants de Rinalda, le péplum gris d'argent d'Andromaque, la stola gris-bleu de la Bérénice de Racine, les falbalas pompeux d'Adrienne Lecouvreur, le peignoir de dentelles blondes de Léonore de Gourgiran, le fichu bleu de Fabienne Lecoulteux — vision charmante et fugitive ! — la chaste tunique traînant sur le pied d'albâtre d'Alcmène, les voiles empourprés de Flammeola, la svelte roideur pâle de Grisélidis, l'amazone élégante d'Antoinette de Presles, les paniers et la poudre de Mademoiselle de Belle-Isle, et toute la jeunesse, et toute la grâce, et toute la chasteté, et toute la tendresse, et toute l'ardente passion, et toute l'amoureuse dou-

ceur, et toute la séduction de la femme moderne, qu'évoquent les noms de Jane de Simerose, de Clarisse de Sibéran, de M""^ de Valleroy, d'Irène Bourgade, de Claire Jadin^ d'Hélène Briant... Toutes ces statues, toutes ces créations géniales, vivent, vivent lumineuses et sacrées, au fond de ces âmes qui aiment la Beauté, et qui gardent à cette Beauté-ci l'infinie reconnaissance d'avoir été plus que belle, et de s'être complétée de grâce et de génie.

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