TL'I. I\ DF TRKr.(*;iU
s'était encoro plus solidcnioiit trenipi'o dan? CCS dangers de guerre soutenus fraternellenient loin de leur pairie, ("elle amitié avait, d'ailleurs, depuis longtemps un caraclère rare de confiance, de délicatesse et de force. Ils s'estimaient mutuellement très haut, et ils avaient raison. Ils ne se ressemblaient d'ailleurs sous aucun rapport. Pierre de Moras était d'une grande laille, hlond connue lui Scandinave, beau et fort comme im lion, mais comme un lion bon eufanl. Lncan était brun, mince, élégant, n;rave. Il v avait dans son regard fier et un peu sombre, dans son accent froid et doux, dans sa démarche même, une grtice mêlée d'autorité qui imposait et charmait.
Ils n'étaient pas moins dissemblables au point de vue moral : l'un bon vivant, sceptique absolu et paisible, possesseur insouciant d'une danseuse; l'autre toujours troublé malgré son calme extérieur, romanesque, passionné, tourmenté d'amour et de tliéo-
.11 LIA i)i: T itKr.(»-:uH. -!'
loiTÏc. IMori-o clo Moras. à U'ur retour d" Viih'ri(|ii(", avnil ]ir('sonl('' Lncau clic/ sa cousiiio Cloliklc, cl, dès ce nioiiieiil, il \ inl du moins deux points sur ]es([ucls ils lurent pailailenicnl d'accord : une iJinlonde estime pour Cdolilde et ime profonde antipathie pour son mari. Ils appréciaient, d'ailleurs, chacun à sa manière le caractère et la conduite de M. de Trécœur. Pour le comte Pierre, Trécœur était simplement un être malfaisant; pour jNI. de Lucan, c'était un criminel.
— Pourquoi criminel? disait j*icrre. Est-ce sa faute s'il est né avec toutes les flammes de l'enfer dans les moelles? Je conviens cpie je lui casserais volontiers la tète, ([uand je vois les yeux rouges de Clotilde; mais je n'y mettrais pas plus de colère que si j'écrasais un serpent. Puistpie c'est sa nature, à cet homme!
— Vous me faites horreur, reprenait Lucan. Ce petit système-là supprime simplement le mérite, la volonté, la liberté, — le
22 JUM A I)K THECfKUR.
monde moral en mi mol... Si nous ne sommes pas maîtres de nos passions, du moins dans une large mesure, et si ce sont nos passions qui nous maîtrisent fatalement, si un homme est nécessairement bon ou mauvais, honnête ou l'ripon, traître ou lovai, au gré de ses instincts, dites-moi donc un peu, je vous prie, pourquoi vous m'honorez de votre estime et de votre amitié!' Je n'\ ai pas plus de droits (jue le [)remier venu, ([ue Trécœur lui-même.
— Pardon, mon ami, dit gravement Pierre : dans l'ordre végétal, je préfère une rose à un chardon; dans l'ordre moral, je vous préfèie à Trécœur. Vous êtes né galant lioninie; je m'en réjouis, et j'en pi'ofite.
Kh bien, mon cher, vous êles dans une complèle erreur, reprenait Lueau. J'élais né, au contraire, avec de détestables instincts, avec les germes de tous les vices.
— Comme Socrate.
Jir.iA ni: tréC(1f:ur. aS
— (ioinnie Socralo, parlailciiiciit. Et si mon pî'ic ne in'avail pas fouette à propos, si ma mère n'avait pas été une sainte, si enfin je n'avais mis moi-même très éncrgiquement ma volonté au service de ma conscience, je serais un scélérat sans foi ni loi.
— ^lais rien ne dit que vous ne serez pas un jour un scélérat, mon ami. Il n'y a personne qui ne puisse devenir un scélérat à son heure. Tout dépend de la force de la tentation... \ous-mème, quels que soient vos instincts (riionneur et de diirnité, ètes-vous bien sûr de ne jamais rencontrer une tentation qui les domine?... Ne pouvez-vous concevoir, par exemple, telle circonstance où vous aimeriez assez une femme pour commettre un crime?
— Non, ditLucan; et vous?
— Moi... moi, je n'ai aucun mérite...
je n'ai pas de passions... J'en suis désolé, mais je n'en ai pas. Je suis né exemplaire... Vous vous rappelez mon enfance : j'étais un
2'i JLLiA iJi: THi:c(*:uii.
|)etit modèle. MaiiiletianI , je suis un grand modèle, voilà la seuh dillérence... et ça ne me coule pas du lovd... Allons-nous chez Clotilde?
— Allons !
El ils allaient chez Clolilde, bien digne elle-même de lamilié de ces deux hia\es gens. Ils y élaicnt reçus avec une considération marquée, même par mademoiselle Julia, qui paraissait subir à un certain degré le prestige de ces natures élevées. Tous deux avaient, d'ailleurs, dans leur tenue et dans leur langage une correction élégante qui satisfaisait apparemment le goût fm de l'enfant et ses instincts d'arlisle. Dans les premiers tenqis de son deuil, Ibumeur de Julia avait pris une teinte un peu farouche; quand sa mère recevait des visites, elle cjultlait brusc^uement le salon et allait s'enfermer chez elle, non sans manifester contre les indiscrets un mécontentement hautain. Le cousin Pierre et son ami avaient seuls le privilège d'un bon accueil;
iir.iA DF TR i:( (m:i; II. an
ollc (laimiail im'iiio sortir de sou appaiioiucnl poiii' voiiir les icjoiiulrc anpirs de sa mère <|uaiul elle les savait là.
(.lolilcle avait donc de Ijomies raisons de supposer que sa préi'éreuce pour M. de Lucau obtiendrait l'agrément de sa lille; elle en avait mallieureusement de meilleures encore ])our tlouler que les dispositions de M. de Lucan répondissent aux siennes. Xoii seulcnieid, en efTel, il s'était toujours tenu vis-à-vis d'elle dans les termes de l'amitié la plus réservée, mais, depuis qu'elle était veuve, celte réserve s'était sensiblement ags'ravée. Les visites s'espaçaient de plus en plus; il paraissait même éviter avec un soin particulier les occasions de se trouver seul avec Clotilde, comine s'il eût pénétré les sentiments secrets de la jeune fenuiie, et qu'il eût affeclé de les décourager. Tels étaient les svmptômes triste ment significatifs dont (llotilde avait lait confidence à sa mère.
Le jour même où la baronne recevait, rue
ait .1 L L I V l> i; lit KCir, U li.
TroMclicl . CCS [)cnil)lcs icnsoi^ncinciils, un ciilrclicii avait lieu sur le inrinc sujet, ruo d'Aunialo, outre le comte de Moras cl (Jeorge de Lucan. Ils avaient fait ensemble le matin luic prouicuadc au lîois. cl Lucau s'ctaii montre plus silencieux que de coutiune. \u moment où ils se scparaicul :
— A propos, Pierre, dil-il, je m'ennuie... J(; vais voyager.
— ^ oyager ! où ça ■*
— Je vais en Suède. J'ai toujours eu envie de voir la Suède.
— (Quelle drôle de diosc!... \ ous serez longlemjis?
— - Deux ou (rois mois.
(Juaud [)arle/.-\ous.' -- Demam.
— Seul;»
— Entièrement. Je vous reverrai ce soir an cercle, n'est-ce pas •'
L'étrange réserve de ce dialogue lais.sa dans l'esprit de M. de Moras ime impression
(1 l'Idimciiu'iil cl <l'iti(|iii(''liHlc. Il II \ nul Iciiir, cl, (lcn\ liciircs .iprcs. il ;iiii\iiil clic/ Liican. Il vil cil ciitraiil des apprcis de (h'parl. liUcan écrivait dans son cahiiiel.
— \li rà ! mon cher, lui dil le coiiile, si je suis indiscret, vous allez 111c le dire franchement ; mais ce voyage bâclé ne ressemble à rien... Sérieusement, qu'y a-l-il? Est-ce que vous allez vous battre hors frontières}
— lîali!... Je vous emmènerais, vous savez bien !
— Lue femme, alors?
— Oui, dit sèchement Lucan.
— Pardon de mon importunilc, cl adieu.
— Je vous ai blessé, mon ami? dit Lucan en le rciciiaiit.
— Oui, dit le comte. Je ne prétends certes pas entrer dans vos secrets... mais je ne comprends absoluni(>nt pas le ton de contrainlc, presque d'hostilité, siu- lc([ucl vous me répondez au sujet de ce vovagc... Ce n'esl pas, d'ailleurs, le premier symptôme de cette
20 JULIA IJE TKECttLli.
naliirc (|iii me rnippe cl m'allligc : depuis quelque Icmps, vous èlcs visiblement embarrassé avec moi ; il semble que je vous gène, que notre amitié vous pèse... et j'ai l'idée cruelle que ce voyage est une façon d'y mettre un terme.
— Grand Dieu! murmura Lucan. Eh bien, poursuivit-il avec un peu d'agitation dans la voix, il laul donc vous dire la vérité. J'espérais que vous l'auriez devinée... c'était si sinqjle!... \ olre cousine Clotilde est veuve depuis deuv ans bientôt... c'est, je crois, le terme consacré par l'usage... Je coimais vos sentiments pour elle, vous pouvez maintenant ré|)ouser, et vous aurez grandement raison... ilien ne me parait |)lus juslc, pbis naluiel, plus digne d'elle et de vous... Je vous allesle ([ue mou ami lié vous restera fidèle et entière; mais je nous jtrie de Irouver bon (pie je nrai)senle |)eiidaiil (piebpie temps. Aoilà toul.
M. de Moras semblait avoir une peine in-
.1 L (. I ,V DR T 1» E C Ot: U II . "il
liiiie à saisir le sens de ce discours: il demeura plusieurs secondes, après que Ijican eut cessé de parler, la mine étonnée et le regard tendu, comme s'il eût clierclié le mot d'une énigme; puis, se levant hrus([uenienl (^t saisissant les deu\ mains d(> Lucaii :
— Ah! c'est gentil, celai dit-il avec une gravité émue.
Et, après une nouvelle élreinlc cordiale, il ajouta gaiement :
— Mais, si vous comptez rester en Suède jus([u"à ce que j'aie épousé Clolilde, vous pouvez y bâtir et même v planter, car je vous jure que vous y resterez longtemps !
— Est-il possible (juc vous ne r.iiniicz p.is? dit Lucan à demi-Toi\.
— Je l'aime exlrèmement, au contraire; je l'apprécie, je l'admire... mais c'est une sœur pour moi, purement une sœur... Ce qu'il y a de délicieux, mon cher, c'est que mon rêve a toujours été de vous marier, Clotilde et vous : seulement, vous me paraissiez
Sa .1 u L T A D i: T n i: c (*: v w
si fioitl, si pt'ii cnipicssc. si rcfraclairo, et d;ms ces derniers temps surtout... Mon Dieu, comme vous êtes pâle, George !
Le résultat final de cet entretien lUl ([iie M. de Lncaii, au lieu de partir pour la Suède, se rendit ]ieu d'instants plus lard chez la baronne de IVrs, à laquelle il exposa ses \a'u\, et (pii se crut, en l'écoutant, le y^ici dWw songe enchanteur. Elle avait toutefois, sous ses airs évaporés, un trop vif sentiment de sa dignité et de celle de sa fille pour laisser éclater devant M. de Lucan la joie dont elle était oppressée, (hiehpie désir qu'elle éprouvât de serrer innnédiatemeut sur son cœur ce gendre ulcal. elle a|(>uriia cette satisfaction et se contenta de lui exprimer ses sMn[)alhies personnelles. S'associant, d'ailleurs, à la juste impatience de M. de Lucan, elle lui conseilla de se présenter le soir niènie clie/ madame de Trécœur, dont elle ignorait les sentiments particuliers, mais qui accueillerait tout au moins sa déinarelie avec l'estime et la coiisi-
.) I 1. 1 V i)i: TiiKc.(H-:iMi. .H3
(K''r;ifinn ducs à nii liniiinio de son iiuM'ile. Dciiicmw'c si'iilc, la Iiarotino s'i'paiiclia dans un nionolof^vie niôK'' âv lai mes ; elle S(i (il, d'aillours, une cx([uiso pclito fcMc nialciiiellc de ne pas prévenir Clotildc et de lui laisser Ion! entière la saveur de celte surprise.
I^e cœur des femmes est un organe infiniment plus délicat c[ue le nôtre. L'exercice incessant (|u'eileslui donnent v développe des facultés d'une finesse et d'une subtilité auxquelles la sèche intelligence n'atteint jamais ; c'est ce qui explique leurs pressentiments, moins rares et plus sûrs ([uc les nôtres. Il semble que leur sensibilité, toujours tendue et vibrante, soit avertie par des courants mystérieux, et qu'elles devinent avant de comprendre. Clotilde, lorsqu'on lui annonça M. de Lucan, fut comme traversée par une de ces électricités secrètes, et, malgré toutes les objections contraires dont son esprit était obsédé, elle sentit qu'elle était aimée et qu'on allait le lui dire. Elle s'assit dans son grand
i'i JULIA DK TnKC(»:rn.
l;iul(Miil, on ramonant des dcn\ mains la soit* de sa robe, avec un geste d'oiseau qui bal des ailes.
Le trouble visible de Lucan aclieva de l'instruire et de la ravir. Cbezde tels honinies, armés de passions puissantes, mais .sévèrement contenues, habitués à se maîtriser, intrépides et calmes, le trouble est elTrayant ou charmant.
Après l'avoir informée, ce qui était inutile, que sa démarche auprès d'elle était une démarche extraordinaire :
— Madame, ajouta-t-il, la demande que je vais vous adresser exige, je le sais, une réponse rélléchie... \ussi nous su|)pli(M'ai-je de ne pas me laiic celle réponse aiijourd'lnii. d'aillant jilus (pi ri me serait véritablemenl trop pénible (!<> reiitendre de \()li(> bouche, si elle II élail pas laxorable.
— Mon Dieu, monsieur... dil (.lolilde à demi-voix.
— Madame voire mère, jiiadame, (pie j'ai
JULIA DE TUÉCOEUn. 35
eu riinmicur de \()ir tiaiis la joiirnéi', a bit'ii voulu m'cncourager — dans une certaine niesuie — à espérer que vous niaccordie/ cjuclcjue estime... que vous uaviez du moins contre moi aucune prévention... ()uanl à moi, madame, je... Mon Dieu, je vous aime, en un mot, et je n'imai;ine pas de plus grand bonheur au monde que celui que je tiendrais de vous. ^ ous me connaissez depuis longlenqjs. Je n'ai rien à vous dire de moi... Et maintenant, j'attendrai.
Elle le retint d'un signe, et elle essaNa de parler; mais ses veux se voilèrent de larmes. Elle cacha sa tète dans ses mains, et murmura :
— Pardon! j'ai été si peu heureuse!...
Je ne sais pas ce que c'est !
Lucan se mit doucement à genoux devant elle, et, quand leurs regards se rencontrèrent, leurs deux cœurs s'emplirent soudain comme deux coupes.
— Parlez, mon ami, rejjiit-ellc. Dites-moi
JLLIA UE TUl.CŒUn.
encore que vous m'aimez... J'élais si loin de le croire! Et pourquoi?... et depuis quand?
Il lui expliqua sa méprise, sa lutte douloureuse entre son amour pour elle et son amitié pour Pierre.
— Pauvre Pierre! dit Clolilde, quel brave homme!... Mais vraiment non!
Puis il la fit sourire en lui contant la terreur et la défiance mortelles qui l'avaient envahi au moment où il lui demandait l'arrêt de sa destinée; elle lui avait semblé plus (pie jamais, en cet inslanl-là, une créature charmante et sainte, et tellement audessus de lui, que sa prétention d'être aimé d'elle, d'être son mari, lui était apparue tout à coup comme une sorte de iblie sacrilège.
— Oh! mon Dieu, dit-elle, quelle idée vous faites-vous donc de moi?... C'est effravant!... Au contraire, je me croyais trop simple, trop terre à terre pour vous; je me disais que vous deviez aimer les passions ro-
JULI.V DE TUÉCCHOUU. 87
inaiu'S([ucs, les i^randos avonliircs... vous en ave/ un peu la mine, el même la ié[)ulalion. . . et je suis si peu une lemme comme cela !
Sur celle légère invile, il lui dit deux mois de sa vie passée, hanalemenl orageuse, el ([ui ne lui avait laissé que désenchanlements et dégoûts. Cependant jamais, avant de l'avoir rencontrée, la pensée de se marier ne lui était venue: en lait d'amour comme en lait d'amitié, il avait toujours eu l'imagination éprise d'un certain idéal, un peu romanescjue en eilel. et il avait craint de ne pas le trouver dans le mariage. Il avait pu le chercher ailleurs, dans les grandes aventures, comme elle disait; mais il aimait l'ordre et la dignité de la vie, et il avait le malheur de ne pouvoir vivre en guerre avec sa conscience. Telle avait été sa jeunesse troublée.
— \ ous me demandez, poursuivit-il avec etlusion, pourquoi je vous aime... .Je vous aime parce que vous seule avez mis d'accord dans mon cœur deux sentiments qui se
38 JLLIA DE TUÉCOEUR.
relaient toujours disputé avec de cruels déchirements, la passion et l'honnêteté... Jamais, avant de vous connaître, je n'avais cédé à l'un de ces sentiments sans être horriblement misérable par l'autie... Ils m'avaient toujours paru inconciliables... Jamais je n'avais cédé à la passion sans remords; jamais je ne lui résistais sans regret... Fort ou faible, j'ai toujours été mallieureux et torturé... Vous seule m'avez fait comprendre qu'on pouvait aimer à la fois avec toute l'ardeur et toute la dignité de son àine, et je vous ai choisie, parce que vous êtes aimante et que vous êtes vraie, parce que vous êtes belle et que vous êtes pure, parce que vous êtes le devoir et le charme... l'amour et le respect... l'ivresse et la paix... Voilà pourquoi je vous aime... Voilà quelle femme, quel ange vous êtes pour moi, Clotilde!
Elle l'écoulait, à demi penchée, aspirant ses paroles, et montrant dans ses yeux une sorte d'étonnement céleste.
.1 L r, I A n r i- rt i'; r. ok u h .
Mais il sctiihlc (jiii ne l'a (''nrouvfv' ---
que le bonlicur liiiinain iir puisse touclur
certains somniels sans appeler la ioudre.
Clotilde, au milieu de son extase, frémit tout à coup et se dressa. Elle venait d'entendre un cri éloullé, qui fut suivi du bruit sourd d'une dnite. Klle courut, ouvrit la porte, et vit à deux pas dans le salon voisin Julia étendue sur le parquet.
Elle comprit que l'enianl, au moment d'entrer, avait saisi quelques-unes de leurs paroles, et que la pensée de voir la place de son père occupée par un autre, la frappant ainsi sans préparation, avait bouleversé jusqu'au fond cette jeune àme [)assionnée. (^lolildc la sni\il dans sa cliand)re, où on la [lorla, cL \oulut rester seule avec elle. Tout en lui prodiguant les soins, les caresses, les baisers, elle n'altendail |)as sans UMc'alfreuse angoisse le premier re-ard de sa lille. Ce regard se fixa sur elle d'abord avec égarement, puis avec une sorte de stupeur farouche;
4o .1 1 1. 1 \ DK T Ri':c(*:uii.
rcntanl la repoussa doucoincnl: elle so rocueillail, el, à nicsnro t|ii(' la pensée s'allermissait dans ses }0u\, sa mère y pouvait lire unelutto violente de sentiments contraires.
— Je t'en prie, je t'en supplie, ma petite iille! murnmrait Cdotllde, dont les larmes tombaient goutte à goutte sur le beau visage pâle de l'enfant.
Tout à coup Jnlia la saisit par le cou. l'attira sur elle, et, l'embrassant follement : - Tu me fais bien mal, dit-elle, oh! bien mal! plus cpie In ne peux croire... mais je t'aime l)ien... je t'aime bien! je veux t'aimer... je veux! je veux toujours... je t'assure !
Elle éclata en sanglots, et toutes deux pleurèrent longtemps, étroitement attachées l'une à l'autre.
M. de T.ucan avait cru devoir cependant envover chercher la baronne de Pers, à laquelle il tenait compagnie dans le salon. La baronne, en apprenant ce qui se passait.
.Il r. I A nr TTîi':r.(H:tn. (\^
avilit iiinnlie' plus (l'ai:ilal ton (\\ir de siirpiise :
— Mon Dieu, je m v altciidais, mon cher monsioml Je ne vous l'avais pas dit, parce (pie nous lien élions pas là... mais je my allendais pai lailemenl! Celle enlanl-là Inera ma lille... Kll(> aciièvera ce que son père a si hieii eonunencé... car c'esl un pni- miracle si ma lillc, après tout ce cju'ellc a souilcrl, a repris comme vous le voyez! — Je les laisse ensemble... Je n'y vais pas... Oli! mon Dieu, je n'y vais pas... D'abord, j'aurais peur de conlraricr ma lille... et puis je sortirais de mon caractère très certainement .
— Quel ;\gc a donc mademoiselle .Inlia!' demanda i.ucan, qui conser\ait dans ces |)énil)les circonstances sa courtoisi(> Iran- (piille.
— Mais elle va avoir quinze ans... et ce n'est pas malheureux, par parenthèse, car enfin, entre nous, on peut espérer cju'on en sera soulagé honnêtement dans un an ou
a .111. 1 A DF. TUKCdECn.
doux... Oh! cllr se marina l'arilomcnl, lit'-s lacilomonl, sovcz.srir... D'abord, elle oslriclic, ri puis onfui, quoi! c'est un joli nionslro... on ne peut pas dire le contraire, et il ne manque pas d'hommes qui aiment ce genre-là !
Clotilde les rejoignit enfin. Quelle (|ue lût son émotion inlérieure, elle paraissait calme, n'avant rien de ihéàlriddans sa manière. Elle répondit simj)lement, d'une voix basse et douce, aux questions fiévreuses de sa mère ; elle demeurait persuadée que ce malheur ne serait pas arrivé si elle eût pu apprendre elle-même à .Inlia avec quel(|ues précautions révénemeni ([ue le hasard lui avait hrusquejiKMil ré\éié. Adressant alors à \l . de Lucan un triste sourire :
— Ces misères de lamille, monsieur, lui dit-elle, ne pouvaient entrer dans vos prévisions et je trouverai lout naliircl <|nc vos projets en soient modifiés.
Lne anxiété expressive se peignit sur les liails de Lucan.
.111, IV DF, TRi;C(>:UR. f\')
— - Si vous mo (l(>niaii(I(v de vous ipikIio Mitic lihrrir, dil-il, je ne pins (juc AOiis obc'ir; si cCst volio dôlicalossi' soiilc (|ui ;i parU', je vous allcsle qiio vovis in'clt's ciuore [)lus chÎTo depuis que je vous vois souiriir à cause de moi, et souirrir si dignement.
Elle lui lendit sa main, (\u"\\ saisit en sinclinanl .
— J'aimerai tant votre iille, dit-il, (|n"elle me pardonnera.
— Oui, je l'espère, dit Clotilde: cependant, elle vent entrer dans un couvent pour y passer quelques mois, et j'y ai consenti...
Sa voix trembla, et ses yeux se mouillèrent.
— Pardon, monsieur, reprit-elle, je n'ai pas encore le droit de \ons donner tant de part à mes chagrins... Puis-je vous prier de me laisser avec ma mère?
Lucan nnuinura quel(|ues paroles de respect, et se retira. Il était bien \rai, comme il l'avait dit, que Clotilde lui était plus chère que jamais. Uien ne lui avait inspiré une si
ll& .IULIA DE TRl':C(Tj:i"li.
haute icli'(> de la valeur morale dq c(4fe jeune femme que son altitude pendant cette triste soirée. Frappée en plein vol de bonheur, elle était tombée sans un cri, sans une plainte, en voilant sa blessure : elle avait montré devant lui celte exquise pudeur de la soulTrance, si rare chez son sexe. 11 lui en savait d'autant plus gré qu'il était profondément enneiui de ces démonstrations pathétiques et turbulentes dont la plupart des femmes ne manquent pas de saisir avidement l'occasion, quand elles ont la bonté de ne pas la faire naître.
M. de Lucaii était de|)uis plusieurs mois le mari de Clolilde ([uand le bruit se répandit dans le monde que madeiuoiselle de Trécœur, cet ancien diable incarné, allait prendre le voile dans le couvent du laul)oury Sainl-(îer-
j LM, i A i ) I ; i' Il i: c. ( *: vu. 47
iiiiiiii Dii L'Ile sY'lail roliréo (|ucI([ul' Icnips a\anl le mariage de sa inère. Ce hruil élail loiulé. Julia avait d'abord subi avec peine la iliscipline el les observances auxquelles les sini[)les pensionnaires de la communauté devaient elles-mêmes se soumettre; puis elle avait été prise peu à peu d'une ferveur pieuse donl on était forcé de tempérer les excès. Elle a\ait supplié sa mère de ne pas mettre obstacle à la vocation irrésistible qu'elle se sentait pour la vie religieuse, et Clotilde avait diflicilcment obtenu qu'elle ajournât sa résolution juscpi à l'accomplissement de sa seizième année.
Les relations de madame de Lucan avec sa lille depuis son mariage étaient d'une nature singulière. Elle venait à peu près chaque jour la visiter, et en recevait toujours de vifs témoignages d'aHeclion ; mais sur deux points, et les plus sensibles, la jeune iillc était demeurée impilo}able : elle n'avait jamais consenti ni à rentrer sous le toit maternel, ni à voir le mari de sa mère. Elle avait même été Ion:;-
48 J U L I A IJ li T U K C (ÎK U U .
temps sans faire la moindre allusion à la situalion nouvelle de (^lotilde, qu'elle aiVectait d'ignorer. Un jour enlin, sentant la gêne intolérable d'une telle réserve, elle prit son parti, et, llvanl, sur sa mère son regard élincelant :
— Eli bien, est-lu heureuse au moins?
dit-elle.
— Comment veux-lu, dit Clolilde, puisque lu hais celui que j'aime?
— Je ne hais personne, reprit sèclienient Julia. Comment \a-l-il, Ion mari?
Dès ce moment, elle s'informa régulièrement de M. de Lucan sur un ton de politesse indifférente; mais elle ne pronon(;ait jamais sans hésitation et sans un malaise évident le nom de l'homme qui tenait la place de son père.
Cependaiil, cHc veiiail d'avoii- sci/e ans. I.a promesse de sa mère avait été formelle. .Inlia était libre dé.sormais de sui\re sa \ocation, et elle s'y préparait a\ec ime ;irdeur inipalieiilc
.1 r 1. 1 \ DK ti{i:(:(h;i it.
f|iii ('(liliail l;i comiiiimanli'. Madame de \a\caii cxpiimanl un malin dcvaiil sa mère cl son mari los aii^oissos ([iii lui sorraiont le cœur pendant ces derniers jours de sursis :
— Pour moi, ma lille. dit la haionui', je t'avouerai que je presse de tous mes vcrux le moment (|uc lu redoutes... L'existence que tu mènes depuis ton mariage ne ressemble à rien d'humain ; mais ce qui en fait le principal supplice, c'est la lutte que tu soutiens contre l'obstination de cette enfant... Eli bien, quand elle sera religieuse, il n'v aura plus de lutte, ce sera plus net au cœur, et remarque bien que vous ne serez pas en réalité plus séparées que vous ne l'êtes, puisrpie la maison n'est pas cloîtrée; — j'aimerais autant qu'elle le fût, quanta moi; mais enfin elle ne l'est pas... — Et puis pourquoi s'opposer à une vocation (pie je regarde véritablement comme providentielle? Dans l'intérêt même de cette enfant, tu devrais te féliciter de la résolution qu'elle a prise... J'en appelle à ton mari... —
\ o\ons, je vous cloniando un pou, mon cher monsieur, ce qu'on pourrait attendre d'une organisation pareille, si elle était une fois déchaînée dans le monde? Elle y ferait des ravages! Vous savez quelle tète elle a... un volcan! Et notez bien, mon ami, que c'est une vraie odalisque, à l'iieure qu'il est... Il \ a longtemps que vous ne l'avez vue; vous n'imaginez pas comme elle sest développée... Moi qui m'en régale deux fois la semaine, je vous affirme que c'est une vraie odalisque, et avec cela mise comme une déesse... Elle est si bien faite, d'ailleurs... 11 lui faut un rien... ^ ous lui jetteriez un rideau sur le corps avec une fourche, elle aurait l'air de sortir de chez Worlh!... Tenez, demandez à Pierre ce qu'il en pense, lui f[Mi a l'iionneur de ses bonnes grâces !
M. (le Aloras, (|ui ciilrail au mémo iiistaiil. partageait, en effet, avec un très petit nombre d'amis de la famille, le pii\ilège d'accompagner quelquefois Clotilde au couvent de Julia.
JCLIA 1)K TUEC(*:UK. Ot
— Eh bien, mon Ijon l'icrrc, icpiil la baronne, nous paillons de Julia, cl je disais à ma lillc et à mon gendre qu'il était vraiment très heureux qu'elle voulût bien (Mre une sainte, attendu qu'autrement elle nicltrail Paris en combustion.
— Parce (jue? demanda le comte.
— Parce qu'elle est belle comme le péché !
— Mais sans doute, elle est très bien, dit le comte assez froidement.
La baronne étant allée l'aire quelques courses avec Clotilde, M. de Moras resta seul avec Lucan.
— 11 me semble vraiment, lui dit-il, qu'on est bien dur pour cette pau\re Julia.
— Comment !
— Sa grand'mère en parle comme d'une créature perverse ! . . . Et qu'est-ce qu'on lui reproche, après tout? Son culte pour la mémoire de son père? Il est excessif, soit; mais la piété fdiale, même exagérée, n'est pas un vice, que je sache. Ses senliments sont exaltés ;
52 J U L I A DE T R É C tœ U R .
qu'impoile, s'ils sonl généreux? Est-ce une raison pour la vouer aux dieux infernaux et la plonger dans les oubliettes?
— Mais vous êtes étrange, mon ami, je vous assuic. (lit Lucan. OuVsl-ce (pii \ous prend? à ({ui en a\ez-\ous? Nous n'ignore/ pas que Julia entre en religion de son plein gi'c, que sa mère en est désolée, et qu'elle n'a rien épargné pour l'en délourner. Quant à moi, je n'ai aucune raison de l'aimer : elle m'a causé et me cause encore de grands chagrins; mais vous savez assez que j'étais prêt à la recevoir comme ma fille si elle eût daigné nous revenir...
— Oh! je n'accuse ni sa mère ni vous, bien entendu ; c'est la baronne (pii m irrite: elle est absurde, elle est dénaturée 1 Julia est sa pclile-lille, après tout, et elle jubile, elle jubile positivement à la pensée de la voir religieuse !
— Ma loi, je vous déclare (jue je suis tout près de jubiler aussi. La situation est trop
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niMiihK" pour (Molildc; il laiil en linir, cl, comme jo ne vois pas tl'aiilre dôiioiiinL'iit possible...
— • Mais je vous dciiiande pardon, il ^ en auiail un autie.
— Kl lequel.'
— \ ous ])Ourriez la marier.
— lion!... comme c'est vraisemblable!...
A qui 1'
Le comte se rapprocha de Lucan, le regarda en face, et, souriant avec embarras :
— A moi, dil-il.
— Répétez! dit Lucan.
— Mon cher, reprit le comte, vous voyez (pie j'ai un pied de rouge sur les joues, ménagez-moi. Il v a longtemps que je voulais aborder avec vous celle question délicate, mais le courage me manquait; puisque je l'ai cnlin trouvé, ne me l'ùtez [)as.
— Mon cher ami, dit Lucan, laissez-moi d'abord me remettre, car je tombe des nues. Comment! vous êtes anioureuv de .lulia?
54 JLLI.V UK TRÉCOtUU.
— Extraordinairoment, mon ami.
— Non ! il \ a quelque chose là-dessous ; vous avez découvert ce moven de la rappi"0clier de nous, vous voulez vous sacrifier pour le repos de la famille.
— Je vous jure que je ne songe pas du tout au repos de la iamille, je songe au mien, qui est fort troublé, car j'aime cette enfant avec une violence de sentiments que je ne connaissais pas. Si je ne l'épouse pas, je ne m'en consolerai de ma vie.
— A ce point-là? dit Lucan ébahi.
— Mon cher, c'est une chose terrible, reprit M. de Moras. Je suis absolument épris; quand elle me regarde, quand je touche sa main, quand sa robe me frôle, je sens courir dos philtres dans mes veines. J'avais entendu parler de ces sortes d'agitations, mais jamais je ne les avais éprouvées. Je vous avoue qu'elles me ravissent; en même temps, elles me désespèrent, car je ne puis me dissimuler qu'il V a mille chances pour que cette passion
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soit iiKillioniruso, cl il 1110 soinhlo vraiment que j'en porterai le deuil tant que mon cœur battra.
— Quelle aventure! dit Lucan, qui avait icpris toute sa gravité. C'est très sérieux, cela, très ennuyeux...
Il Ht quekjucs pas à travers le salon, absorbé dans des réflexions ([ni paraissaient d'une nature assez sombre.
Julia connait-clle vos sentiments? dit-il tout ù coup.
— Très certainement non. Je ne me serais pas permis de les lui apprendre sans vous prévenir. A oulez-vous me faire l'amitié d'être mon interprète auprès de sa mère?
— Mais... oui... très volontiers, dit Lucan avec une nuance d'bésilation qui n'échappa point à son ami.
— ^ ous pensez que c'est inutile, n'est-ce pas? dit le comte avec un sourire contraint.
— Inutile... Pourquoi?
— D'abord, il est bien tard.
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— Il est un pou lard, sans doulo. Julia csl l)i('ii cngagôc ; mais je me suis toujours vui pou défie de sa vocalion... D'ailleurs, dans ces imairinations tourmentées, les résolutions les plus sincères de la veille deviennent aisément les dégoûts du londoniain.
— Mais vous doutez que... que je lui plaise?
— Pourquoi ne lui plairioz-vous pas.' ^ ous êtes plus que bien de votre personne... ^ ous avez trente-deux ans... Elle en a seize... ^ ous êtes un peu plus riche qu'elle... Tout cela va très l)ien.
— Enlln, pourquoi hésitez-vous à me servir?
— Je nhésile point à vous servir; seulement, je vous vois très amoureux, vous n'en avez pas l'habitude, et je crains qu'un étal si nouveau pour vous ne vous pousse un peu vite à une détermination aussi grave que le mariage, l ne Icnuue n'est pas une maîtresse... Bref, avant de faire une démarche iirévocahle, je voudrais vous prier de bien réfléchir encore.
JiLi.v j)i: ti(i:(;(h;i 11. 5^
— M<'ii an.l, clil I,. n.nilc, j,. ,„■ |,. v.-ux pas, et je crois très sinnMrincnl .|nc je ne le peux pas. ^mls eomiaisse/ nies nl.Vs. Les vraies passi.,„s ont le dernier ,,„.(, a je ne suis pas sur (|„e ri„,nn,.,,r n.rnie s„it eonl.e elles uu argument très solide. (hi;ir.l ;, leur oppiKser la raison, c'est luie plaisaulerie... D'ailleurs, Noyons, l,,uan, ,|.,S a-l-il de si déraisonnable dans le fait d'épouser une personne que j'aime? Je ne vois pas qu'il soit absolument nécessaire de ne pas aimer sa lenune... Kli bien, pnis-je conipler sur vous? — Complètement, ditLnean en lui prenant la main. J'ai fait mes objections; maintenant, je suis tout à NOUS. Je vais parler à Clolildé dans un moment. Elle doit aller voir .sa lillc cette après-midi... \ enez diner ce .soir avec nous: mais rassemblez toute votre fermeté, car e/.lin le succès est fort incertain.
II ne lut pas difficile à M. de Lucan de gagner la cause de M. de Moras auprès de Clotilde. Après l'avoir écouté, non sans l'interrompre
58 JULIA DE TUÉC(*:rH.
plus dune lois par dos esclaïuations de surprise :
— Mon Dieu, reprit-elle, ce serait l'idéal! Non seulement co mariage romprait des projets qui me navrent, mais il réuni! toutes les condilions de honlieur «pic je puis rêver pour ma lille, et, de plus, l'amitié (pii vous liea\ec j'ierre amènerait tout naturellement (piehpie jour un rapproclienient entre sa lenune et vous. Tout cela serait trop heureux; mais comment espérer une révolution si complète et si soudaine dans les idées de Julia? Elle ne me laissera môme pas terminer mon message!
Elle partit, palpitante d'anxiété. Elle trouva Julia seule dans sa chambre, essayant devant une glace sa toilette de novice : la guimpe et le voile cpii devaient cacher son opulente chevelure étaient posés sur le lit; elle était simplement vêtue de la longue tunique de laine blanche dont elle s'occupait d'ajuster les plis. Elle rougit en vovanl entrer sa mère; puis, se mettant ù rire :
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(.viiKxIoccH' clans le cir(|iic, ii rsl-cc pas,
Clolilde ne rcpoiitlil pas; clic avait joint les mains clans une altitude suppliante et
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])l('nrait cil la rciiai'tlanl. .lulia lui (''lunc de (•('llcdonlcnr imicllc. deux lannos j;lisscrcnt de ses yeux, el elle sauta au cou clo sa luèie; puis, la faisant asseoir :
— ()ne veux-tu! dit-ello, moi aussi, j'ai un peu de cliayriii au l'ond, car enfin j'aimais la vie... mais, à part ma vocation, qui est très réelle, j'obéis à une véritable nécessité... Il n'v a plus d'autre existence possible pour moi (|ue (('Ile-là... .le sais bien... c Csl ma raule;jai été un peu lollc... .lauraisdù ne pas te cpiilter d abord, ou du moins retourner elle/ loi tout de suile a|)iès Ion mariaijc... Mainlenanl, après des mois, des années même, esl-ce possilile, je te. le demande... D'abord, je mourrais de conliision... Me voistu devant Ion mari... Ouelle mine ferais-je!' Puis il doit me détester... le pli est pris... moi-même, (pii sait si, en le rcvovant, dans celle maison.'... Knlin, d(> toute lacon, je serais une gène terribl(> entre vous!
- — Mais, ma obère fillette, dit Clotilde,
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jiorsomic ne le tli'-lcslc : lu serais loruo comme I en l'ail I iirodiiiue, a\ec des tiaiispnrls. . . Si cela le Cdùle Irop de renirer elie/ moi, si lu crains d'y Ironver ou d'\ a|)|)orter des ennuis... Dieu sail comhieii tii {"abuses... mais, si lu le crains pourtant , est-ce une raison pour l'ensevelir lonl(> vi\aiite et me briser le cœur? \c pourrais-lu icnlrer dans le monde sans renirer chez moi et sans alTronter Ions CCS embarras qui t'elTravent.. . 11 v aurait ])our cela un moyen bien simple, lu sais!
— Quoi? dit tranquillement Julia, me mari<M?
— Sans doute, dit Clolilde en secouant doucement la tète et en baissant la voix.
— Mais, mon Dieu, ma mèr(\ (pielle apparence! (hiand je le voudrais, — et j'en suis loin, — je ne connais personne, personne ne me connait ...
— Il y a quelqu'un, reprit Clolilde avec une timidité croissante, cjuelqu'un c[ne tu connais parfaitement, et qui... qui t'adore.
<j a J i; L I A i) r. t iî v. r. ok c r .
Jiilia ouvrit do p'ands \oux clonnc's et pensifs, et, après une courte pause de réflexion :
— Pierre? dit-elle.
— Oui, murmura Clotilde, ])àle d'aui;oisse.
Les sourcils de Julia se contractèrent doucement : elle dressa sa tête charmante et resta quelques secondes les veux fixés sur le plafond; puis, avec un léi^er mouvemenl d'épaules :
— Pourquoi pas? dil-olle d'un ton sérieux. Aulnnl lui (|u"un autre!
Clotilde laissa échapper un faihle cri. el, saisissant les deux mains de sa fille :
— Tu ■ veux? dil-elle; lu vciiv hien?... (l'est vrai?... \u me pcnuels de lui poiler celle réponse?
— Oui... mais changes-en le texte! dit Juiia en iianl .
— Oh! ma chère, chère mignonne! s'écria Ololilde, qui couvrait de haisers les mains de Jnlia; mais répète-moi encore que c'est bien
JLLIA DE TEIÉCOOUU. C3
vi-ai...(|iuMl('iiKim lu n'auras p;i.scliaiigcd'avis?
— JNon, (lit l'crincniiMil .lu lia de sa voix grave et musicale.
Elle médita uu peu et reprit :
— ^ raimenl, il m'aime, ce grand garçon?
— Comme un fou.
— Pauvre homme!... El il atlciid la réponse?
— En tremblant.
— Eh bien, va le calmer... Nous l'cprendrons l'entretien demain. J'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma tète, tu comprends, après tout ce bouleversement; mais sois trancpiillc... je suis décidée.
Quand madame de Lucan rentra chez elle, Pierre de Moras l'attendait dans le salon. II devint fort paie en l'apercevant.
— Pierre! dit-elle toute haletante, embrassez-moi, vous êtes mon fils!... Avec respect, s'il vous plait, avec respect! ajouta-l-elle en riant pendant qu'il l'enlevait et la serrait sur sa poitrine.
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Il fil ua peu plus tard la même fèlc à la baronne de Pers, qui aval tété mandée à la lia te.
— Mon ami, lui dit la Ijaronne, je suis ravie, ravie... mais vous nrétouHez. Oui, oui... c'est très bien, mon garçon... mais vous m'éloullez liltéralemcnl ! Késervez-vous, mon ami, réservez-vous!... Celte chère petite! c'est gentil à elle, c'est très gentil... Au fond, c'est un cœur d'or !... Et puis elle a bon goût aussi... car vous êtes très beau, vous, mon cher, très beau, très beau! Au reste, je m'élais toujours doutée ([u'au moment de couper ses cheveux, elle réilécbirait... Il est vrai qu'elle les a admirables, pauvre enfant!
Et la baroime fondit en larmes; puis, s'adressant au comte à travers ses sanglots :
— \ovLS ne serez pas malheureux non j)lus, vous, par parenthèse : c'est tine déesse!
M. de Lucan, quoi(pic vi\euienl louché de ce tableau de famille el surtout de la joie de C.lotilde, prenait avec plus tle sang-froid cet événement inespéré. Outre (pi'il se montrait
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en i;(''iicral peu prodigue d'expansions publifpies, il était au fond de l'âme inquiet et liisic. l/a\('uir de ce niaiiagc lui semblait des [)lus incertains, et sa profonde amitié [)our le comte s'en alarmait. 11 n'avait osé lui dire, par un sentiment de délicate réserve à l'égard de Julia, tout ce qu'il pensait de ce caractère. Il essayait de repousser comme injuste et partiale l'opinion qu'il s'en était faite; mais enlin il se rappelait l'enfanl terrible qu'il avait autrefois connue, tantôt emportée comme un ouragan, tantôt pensive et enfermée dans une réserve sombre; il se l'imaginait telle qu'on la lui avait représentée depuis, grandie, belle, ascétique; puis il la voyait tout à coup jetant ses voiles au vent, comme une des nonnes fantastiques de Robert, et rentrant dans le monde d'un pied léger : de toutes ces impressions diverses, il coni|)Osait malgré lui une ligure de chimère et de sphinx (ju'il lui était très difficile d'allier à l'idée du bonheur domestique.
On parla en famille, pendant toute la soirée, des coniplicalions que pouvait soulever ce projet de mariage, et des moyens de les éviter. M. de Lucan entra dans ces détails avec beaucoup de bonne grâce, et déclara qu'il se prêterait de grand cœur, pour sa part, à tous les arrangements que sa bellelille pourrait souhaiter. Cette précaution ne devait pas être inutile.
Clotildc étiiit au couvent le lendemain dès le matin. Julia, après avoir écoulé avec une nonchalance un peu ironique le récit que lui fit sa mère des transports et de l'allégresse de son fiancé, prit un air plus sérieux :
— Et ton mari, dit-elle, qu'est-ce qu'il pense ?
— Il est charmé, comme nous tous.
— Je vais le faire une question singulière : est-ce qu'il compte assister à notre mariage?
— ^ Comme tu voudras.
- — Ecoute, ma bonne petite mère, ne te désole pas d'avance... Je sens bien qu'un
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jour ou l'aulio ce uiariago doit uous n'uuir tous... nu'ii.s qu'où nie laisse le temps de Hiliahituer à cette idée... Accordez-moi quel(|ues mois pour faire oublier l'ancienne Julia et pour l'oublier moi-niènie. . . n'est-ce pas, dis, tu veux bicn^'
— Tout ce cjui te plaira, dit (ilotilde eu soupirant.
— Je t'en prie... Dis-lui que je l'en prie aussi.
— Je le lui (liiai ; mais tu sais que l*ierre est là ?
— Ali! mon Dieu!... où donc?
— Je l'ai laissé dans le jardin...
— Dans le jardin!... quelle imprudence, ma mère! mais ces daines \ont le décbirer... comme Orpliée, car tu peux cioire qu'il n'est pas en odeur de sainteté ici...
On envo\a prévenir \1. de Moras, qui arriva en toute bâte. .Iiilia se mit à rire ([uand il parut, ce qui lacilita son entrée. Elle eut à plusieurs reprises, pendant leur
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oiilicvuo, des accès de ce rire nerveux qui est si utile aux femmes dans les circonstances difficiles. Privé de celte ressource, M. de Moras se contenta de baiser timidement les belles mains de sa cousine, et manqua dailleurs d'éloquence; mais ses beaux traits mâles resplendissaient, et ses grands veux bleus étaient luunides de tendresse heureuse. 11 parut laisser une impression favorable.
— Je ne l'avais jamais considéré à ce point de vue, dit Julia à sa mère : il est réellement très bien... c'est un mari superbe.
Le mariage eut lieu trois mois plus tard sans aucun apparat et dans l'intimité. Le comte de Moras et sa jeune femine partirent le soir même pour l'Italie.
M. de Lucan avait cjuitté Paris deux ou trois semaines auparavant, et s'était installé au fond de la Normandie dans une ancieime résidence de sa famille, où Clotilde s'empressa de le rejoindre aussitôt après le départ de Julia.
JILIV DE TIU:C(1KUn.
^ aslvillo, iloiiiaiiio jiatrinioniol de la faniillo de Liican, osl siliiéà p(Mi do distance de la moi" sur la côlo occidnilalc du Fiiiisièro normand. C'est un manoir à loils élevés et à balcon de fer ouvragé, qui date du temps de Louis XIII et qui a remplacé l'ancien château, dont quelques ruines servent encore à la décoration dvï parc. Il se cache dans un pli de terrain très ombragé, et une longue avenue de vieux ormes le précède. L'aspect en est singulièrement retiré et mélancolique à cause des bois épais qui l'enveloppent presque de tous côtés. Ce massif boisé marque sur ce point de la |)resqu'ile le dernier eirorl de la végétation normande. Dès qu'on en francliit la lisière, la vue s'étend tout à coup sans obstacle sur les vastes landes qui Cormeut le
70 JULIA DE TUKGOEUU.
plateau triangulaire du cap l^a Ilague : des champs de bruyère et d'ajoncs, des clôtures en pierres sans ciment, çà et là une croix de granit, à droite et à gauche les ondulations lointaines de l'Océan, tel est le pavsage sévère, mais grandiose, qui se développe tout à coup sous la pleine lumière du ciel.
M. de Lucan était né à Yastville. Les poétiques souvenirs de l'enfance se mêlaient dans son imagination à la poésie naturelle de ce site et le lui rendaient cher. Il y venait chaque année en pèlerinage sous prétexte de cliasse. Depuis son mariage seulement, il avait renonce à celle habitude de cu'ur pour ne pas quitter Clotilde, cpie sa fille retenait à Paris ; mais il était convenu qu'ils s'enseveliraient tous deux dans cette retraite pendant une saison dès qu'ils auraient leconvré leiu- libcMli'-. Clolilde ne connaissait \ astvillc que par les descriptions enthousiastes de son mari ; elle l'aimait de conhauce, et c'était d'avance ])our clic Mil lieu enchanté. Cependant, lorsque la
Jll. IV l)i: TUKCO.LIi.
\oilurc qui raiiicnait de la yarc s'engagea, à la tombée de la miil, cnlre les eollines chargées de bols, dans la sond)ie aveinie en pcnle qui conduisait au château, elle eut une impression de froid.
— Mon Dieu, mon ami, dit-elle en liant, c'est le château d'Udolphe, votre cliàleau !
Lucan excusa son château connue il put, et protesta, d'ailleurs, qu'il était prêt à le quitter le lendemain, si elle ne lui trouvait pas meilleure mine au lever du soleil.
Elle ne tarda pas à l'adorer. Son bonheur, si contraint justpie-là, s'épanouit pour la première fois librement dans cette solitude et la lui éclaira d'un jour charmant. Elle voulut même v passer l'hiver elv atlcndre Julia, qui devait rentrer en France dans le courant de l'année suivante. Lucan fit quelque opposition à ce projet, qui lui semblait d'un héroïsme excessif pour une Parisienne, et iinit povulanl par l'adopter, trop heureux lui-même dcncadrer dans ce lieu romanesque le roman de ses
72 JLLIV DK TISKCŒL' 11.
amours. Il s Ingénia, d ailleurs, à atténuer ce que ce séjour pouvait avoir de trop austère en niénaganl à (-loliltle qucKpies relations dans le voisinage, — en lui procurant par intervalles la société de sa mère. Madame de Pers voulut bien se prêter à cette combinaison, quoique la campagne lui fût généralement répulsive, et que ^ aslville en particulier eût à ses yeux lui caractère sinistre. Elle prétendait y entendre des bruits dans les murailles et des gémissements nocturnes dans les bois. Elle n'y dormait que d'un œil avec deux bougies allumées. Les magnifiques falaises ([ui bordent la côte à peu de distance, et qu'on essayait de lui faire admirer, lui causaient une sensation pénible.
- Très beau! disait-elle, très sauvage!
tout à fait sauvage ! Mais cela me fait mal ; il me semble que je suis sur le liaut des tours de Notre-Dame 1... Au surplus, mes enfants, 1 amour embellit tout, et je comprends parfaitement vos transports; (juant à moi, vous
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m'o\cuserez si je no les parfai!:o pas! Jamais je ne pourrais m'cvlasicr (levant ce pa%s-(i... .l'aime la cainpapfne coiniiie une aulre; mais ceci, ce n'est pas la campa^Mie, c'est le désert, I Vrahie Pétrée. je ne sais pas cjuoi... Kt (piani h votre cliàleavi, mon ami, je suis l'àcliée de vous le dire, c'est une maison à crimes... Cliercliez Ijien, vous \eii(v ([u'on v a liir (piehpi'un.
— Mais non, chère madame, disait Lucan en riant: je connais parfaitement l'Iiisloire de ma iamille. et je puis vous garantir...
— Soyez sùi-, mon ami, cpi'on v a tué quelqu'un... dans le temps... Aous savez comme on se gênait peu autrefois pour tout ça !
Les lettres de Julia à sa mère étaient fréquentes. C'était un vrai journal de voyage, rédigé à la diable, avec une saisissante originalité de style, et où la vivacité des impres sions se corrigeait par cette nuance d'ironie hautaine cjui était propre à l'auteur. .Iulia