H:r.I\ DE TRKcnKru
silr des liorlzoïis f[n"cllo avait ouvoils à M. (le Lucan. Puis, fiiliaîiiaiil sa iiirro ^ors la salle à niaiiaer et aspirant l'air avec force :
— Oh 1 cette cuisine de ma mère! dit-elle, (hici aronie!
dette belle humeur, (|ui mil le château en lèle, ne se démentit pas de toute la journée, et, chose inespérée, elle persista le lendemain el les jours suivants sans altération sensible. Si .Julia nourrissait encore qucicpies restes de ses larouchcs ennuis, elle avait du moins la bonté de les réserver pour clic et d'en soullVir seule. Plus d'une fois encore, on la vit revenir de ses excursions solitaires, le front soucieux et l'œil sombre; mais elle secouait ces dispositions équivotpies dès ([uelle se retrouvait en famille, et n'avait plus (pie des grâces. Elle en avait surtout pour M. de Lucan, envers (pii elle sentait apparemment cprclle axait beaucoup à réparer. Elle absorbait même son temps sans beaucoup de discrétion, el le mettait un peu trop souvent en
JULIA DK TUIOCCKUU. '21
iriiuisiliou [)Oiii' tics piomciiadcs, dos dessins de tapisserie, de la inusi([ue à quatre mains, quelquefois pour rien, simplement pour le (Iérani;er, se plantant devant ses fenêtres, et lui posani à travers ses lectures des séries de questions burlesques. Tout cela était charmant : M. de Lucan s'v prêtait avec complaisance, et n'avait pas assurément grand mérite.
La baronne de Pers vint sur ces entrefaites passer trois jours chez sa lille. Elle fut informée aussitôt avec détails du changement miraculeux ([ui s'était opéré dans le caractère de .Julia et dans sa manière d'être à regard de son beau-père. Témoin des gracieuses attentions qu'elle prodiguait à M. de Lucan, madame de Pers eut des démonstrations de vive satisfaction, au milieu desquelles on retrou\ait toutefois (piekpies (races de ses anciennes préxenlions contre sa pelile-fdle.
La\eille du départ de la baionne, on invita f(iiel(|nes voisins à dinei' pour lui être
agréable, car elle navail (1111111 faible ^oùt pour l'iiilunilé de famille, et elle aimait passionnément les étrangers. On lui donna donc, faute de temps pour mieux faire, le curé de Yastville, le percepteur, le médecin et le receveur de l'enregistrement, hôtes assez habituels du château et grands admirateurs de Julia. C'était peu de chose sans doute, c'était assez cependanl [loiir fournir à la baronne l'occasion de mettre une robe liabillée.
Julia, pendant le dîner, parut s'appliquer à faire la conquête du curé, vieillard candide, c]ui subissait la fascination de sa voisine avec une sorte de stupeur jovcuse. Elle le faisait manger, clic le faisait boire, elle le faisait rire.
(^)uel serpent, n'est-ce pas, monsieur le curé? dit la baronne.
— Elle est bien aimable, dit le curé.
— A faire frémir, reprit la baronne.
Le soir, après quelques tours de valse, Julia, accompagnée par son mari, chanta de
.iLi.iA DF ruKcorru. t2'A
sa belle voix i^rave des iiu'lodics iurdilos. des cliaiisoiis nationales cin'elle a\aif ia])porl('es d'Italie. L n de ces aiis lui ia[)[)elant une espèce de tarentelle qu'elle avait \n danser |»ai' des femmes de l'iocida, elle pria son mai i de la jouer. Klle contait en ummuc temps a\ec leu comment se dansait celte tarentelle, en donnant une rapide indication des pas, des gestes et des attitudes; puis, tout à coup, entraînée par l'ardeur de son récit :
— - Attende/, Pierre, dit-elle, je vais la danser... Ce sera plus simple.
Elle releva sa traîne, cpii la gênait, et pria sa mère de la llxeravec des épingles. Pendant ce temps, elle s'occupait elle-même activement : il \ avait sur la clieminée et sur les consoles des vases remplis de Heurs et de verdure; elle v puisait de ses mains alertes, et, posée devant une glace, elle piquait et entrelaçait pêle-mêle dans ses cheveux magnifiques des fleurs, des herbes, des grappes, des épis, tout ce qui venait sous ses doigts. La
12 i .lur.iv Dr tri-coevu.
tètp chargée de celte couronne épaisse et l'iissonnanle, elle xinl se placer au milieu du salon.
— Allez, mon ami ! dit-elle à M. de .Moras. Il joua la tarentelle, qui débutait par une
sorte de pas de ballet lent et soleiuiel que Julia mima avec ses airs souverains, déplovant et replovant comme des guirlandes ses liras d'aimée; puis, le rvtlime sanimant de plus en plus, elle frappa le parquet de ses pas rapides et redoublés avec la souplesse sauvage et le sourire épanoui d'une jeune bacchante : brusquement elle termina par une glissade prolongée qui l'amena toute palpitante devant M. de Lucan, assis en face d'elle. Là, elle llécliif vui g(Miou. porta dun geste soudain SCS deux mains à ses cheveux, et, secouant en même teiups sa tète penchée, elle fit tomber sa couronne en pluie de fleurs aux pieds de Lucan. en disant de sa plus douce voix, sur le ton d'un gracieux Ironuiiage :
— Monsieur.'.. .
,ÏUI, I \ l>r: TRKI-.OEUU. '•«•">
Vpn'S (\uo\. elle se ri'(lr(>ssi. hMijoms -lissaiili", se jcl;i thni- mi laulcuil. prit gravement le triconu'du ciin-, et s'en ('■xeuta le visage.
An milieu des applaiulissomenls et des riivs (pii n'ni|)liss:ii('iil le sjiioii, la baronne de l'ers se rapproelia doncenient de l.ncni sur le canapé qu'ils occupaient en commun, et lui dit tout bas :
Ali eà, mon cber monsieur, qu'est-ce
que c'est donc que ce nouveau système-là? Savez-vous que j'aimais encore mieux sa première manière, moi?...
Comment, clière madame? Pourquoi
donc? dit simplement Lucan.
Alais, avant que la baronne enl pu s'expliquer, en supposant qu'elle en eût rnileiition, Julia fut prise d'une nouvelle l'anlaisie.
Décidément j'éloutre... dit-elle. —
Monsieur de Lucan, oiïrez-moi votre bras.
Elle sortit, et Lucan l'accompagna. Elle s'arrêta dans le vestibule pour se couvrir la tète de son grand voile blanc, parut bésiter
I5(î JUI.IA DE TnrcccuR.
un moment enlro la porte du jardin et celle de la cour; puis, se décidant :
— Dans l'allée aux Dames, dil-clle: c'est là qu'il fait le plus frais.
L'allée aux Dames, f[ui était le lien de jironienade favoii de Julia, s'ouvrait en face de l'avenue, à l'autre extrémité de la cour. C'était un sentier en pente douce ])rati([né entre l'escarpement rocheux des coteaux boisés et le bord d'un ravin qui paraissait avoir été un des fossés de l'ancien cliàleau. Un ruisseau coxdail au fond de ce raxin n\cc un bruit mélancolicpie; il allait se perdre, ù quelcpie distance, dans un petit élani> ombragé de savdes, et gardé par deux vieilles nymphes de marbre, auxcpielles l'allée aux Dames devait son nom, consacré par la tradition du pavs. A mi-chemin eiilr(^ la cour et l'étanij;, des fragmeiils de mur et des cintres brisés, débris de quelque forlilication extérieure, s'étageaienl sur le revers du coteau; pendant quelques pas, ces ruines bordaient
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le sentier de leurs épais eoulrerorls, et y projetaienl, avec des festons delieri'c et de ronces, une masse d'ombre que la nuit changeait en ténèbres opaques. On eût dit alors que le passage était coupé par un aljlnie. Le caractère sombre de ce site n'était pas, d'ailleurs, sans quelques adoucissements : vm sable Un cl sec jonchait le sentier; des bancs rustiques étaient adossés yà et là conti-e l'escarpement; enfin, les talus gazonnés qui descendaient dans le ravin étaient semés de jacinthes, de violettes et de rosiers nains dont le parfum s'élevait et se conservait dans celte allée couverte comme l'odeur do l'encens dans une é"lisc. On était alors à la fin de juillet, et la ciialeur avait été accablante dans la journée. En quittant l'atmosphère de la cour encore embrasée par les feux du couchant, Julla respira avec avidité l'air frais du ruisseau et des bois.
— Dieu! que c'est bon! dit-elle.
— Mais j'ai peur que ce ne soit trop bon, dit Lucau ; pei ineltez-moi...
128 JULI.V DE TUr.CŒUa.
Et il lui roula eu double autour du cou les l)Outs flottants de son voile.
— Comment! vous tenez donc à mes jours? dit-elle.
— Mais certainement.
— C'est magnanime !
Elle fit (|uelfjues pas en silence, s ajipuNant légcremcul sur le bras de son compagnon, et balançant à sa manière sa taille gracieuse.
— Votre bon curé doit me prendre pour une espèce de diable? reprit-elle.
— II n'est pas le seul, dit Lucan avec un sang-froid ironique.
Elle eut un rire bief et conliainl; puis, après imc nouvelle pause, en conlinuanl sa marclic, le front penclié :
— A ous devez pourtant me détester un |)eu moins maintenant, dites?
- Un peu moins.
— So}ez sérieux, voulez-vous? Je sais qneje vous ai lait beaucoup souilrir... Comincncezvous à me pardonner?
.1 r r. I V 11 i: r w i;(()i:r n. ik)
Sa Noi\ iivail pris un accciil de sonsibililé f|ui ne lui clail pas ordinaire, cl qui louclia M. de Lucan.
— Je vous pardonne de uiand Cd'ur. mon enfant, rcpondit-il.
Elle s'arrêta, et. lui saisissant les detix mains :
— C'est vrai:' e'est liiii de nous liaïr.*... dit-elle d'un ton bas et comme timide. \ ous m'aimez un peu?
— Je vous remercie, dit Lucan avec luie lira vile émue; je vous remercie, et je vous aime bien.
Comme elle lallirail doucement, il l'enlaça d'une franche et alfeclueuse étreinte, et posa les lèvres sur son front, qu'elle lui tendait; mais, au même instant, il sentit la taille souple de la jeune femme se raidir ; sa tète .se renversa, puis elle s'affaissa tout entière et glissa dans ses bras comme une lige fauchée.
11 v avait un banc à deux pas, il l'v porta; mais, après l'v avoir déposée, au lieu de lui
1 3o .T U I, I A n F T R V: r, OE U R .
(loiinor du secours, il demeura dans une allilude d'étrange immobilité devant cette forme charmante et inerte. 11 y eut un long silence que troublait seul le bruit doux et triste du ruisseau. Se réveillant enfin de sa stupeur, M. de Lucan appela plusieurs lois d'une voix haute et presque duie : .Iulia ! Julia!
(^omme elle restait sans mouvement il descendit dans le ravin à la hâte et v puisa de l'eau dans sa main ; il lui en baigna les tempes. Après un monicMil, il vil djiiisl'ombre ses grands veux s'ouvrir, et il l'aida à soulever sa tète.
— Qu'est-ce que c'est? dit-elle en le regardant d'un air égaré; qu'est-ce (pii est arrivé, monsieur?
— jNlais vous vous êtes Irouvée mal, dit Lucan en riani .
— Trouvée mal? répéta Julia.
— Sans doute; c'est ce que je craignais... Le froid vous aura saisie. Pouvez-vous marcher? vovons, essavez.
j ij 1, 1 A D K ï n i: c. ( Hi u n . 1 3 1
— Très bien, clil-cllr cil lui |)r('iiaiil k- bras.
Comme tous ceux (jui rjiioiivcnt des défaillances subites, Jiilia ne se ia|)|)clait (|iu' d'une manière très iiidislincle la cirioiistaucc (jui avait provoqué son évanouissement.
Ils avaient repris à pas lents le cliemin du cliàleau.
I rouvée mal! reprit-elle gaiement; Dieu ! (pie c'est riilicule !
Puis avec une vivacité su bile :
— Mais qu'est-ce que j'ai dit? I']sl-ce que j'ai parlé?
— Vous avez dit : ci J'ai l'roid I » et |)uis vous êtes partie.
- (lomme cela? (jOmme cela.
I']sl-ce que vous ave/ cru (jne j'étais niurte?
— Je l'ai espéré un inslanl, dit iroidement Lucaii.
(Hiolle borreur!... Mais nous causions avant cela? Qu'est-ce que nous disions?
l32 JULIA DE THÉCOeUU.
— Nous l'aisioiis viii paclo de honiic ainilic.
— Eli bien, Il n'y parail guère... monsieur de Lucan!
— Madame?
— Nous avez l'air de m eu vouloir de ce (jue je me suis trouvée mal;'
— Sans doute... D'abord, je n'aime pas les liistoircs... et puis c'est entièrement voire faute... vous êtes si imprudente, si déraisonnable.
— Oh ! mon Dieu ! . . . voulez-vous un bâton ? Et, comme on apercevait les lumières du
château :
— A propos, n'inquiétez pas ma mère de ce détail, n'est-ce pas?
— Je n'aurai garde: soyez traïupiille.
— \ ous êtes parlailemenl maussade, vous savez?
— C'est \ral; mais j ai passé là quelques minutes li'llement pénibles. . .
— Je vous plains de loule mon âme, dit sèchement Julia.
jui, i.v 1)1:: TU li; et»; un. i3o
Kllc se débarrassa de son voile dans le veshlmlc, et rentra dans le salon.
La baronne de Pers, qui devait partir le lendemain de bonne heure, s'élaitdéjà retirée. Julia joua des sonates à (|iiatre mains avec sa mère. M. de Lucan rempla(;a le mort au whist du curé, et la soirée s'acheva paisiblement.
Le lendemain matin, Clotilde allait monter en voiture avec sa mère, (ju'elle conduisait à la gare; M. de Lucan, retenu au château par un rendez-vous d'alVaires, assistait à leur départ. Il remarqua l'air absorbé de la baronne; elle était silencieuse, contre sa coutume, elle jetait sur lui des regards embarrassés; elle s'approcha plusieurs l'ois avec un sourire contraint et d'un air de confidence, puis se borna à lui adresser des paroles ba-
l34 JLLIA DE TKÉCOELU.
nales. Enlin, pioliluiil d'un nioinoat où Clotildc donnait quelques ordres, elle se pencha par la portière, et, serrant avec force la main de Lucan :
— - So\ez honnête honnne, monsieur I dilclle.
Il vit en même tenqjs ses veux se mouiller. La voiture partit aussitôt.
L'aflaire dont s'occupait alors M. de Lucan, et dont il s'entretint longuement le matin même avec son avocat et son avoué, arrives de Caen dans la nuit, était un vieux procès de Tamille cjue le maire de Vastville, personnage ambitieux et taquin, avait mis sa gloire à ressusciter. Il s'agissait d'une revendication de biens communaux qui aurait eu pour elïel de dépouiller M. de Lucan d'une partie de ses bois, et de déshonorer son domaine patrimonial. Il avait gagné ce procès en première instance; maison allait bientôt le juger en appel, et il conservait des craintes sur le résultat délluitil'. 11 n'eut [);is de peine à colorer
,n"i, TA m: rnKc.oKun. r'^ô
(le ce ]M(Hcxl.o pondanl (|U('l(|iios jouis nii\ veux (les liabiUints du cliàlcau une sévérité de plivsioiiomie, une hiièvclé de langage, et des goûts de solitude qui couvraient peutèlre des souris jilus graves. Co prétexte n(> huda pas à lui maïujuer. l n télégranune lui apprit, dès le coniniencement de la semaine sui\anle. que son procès était délinitivenient gagné, et il dut manifester à celte occasion une allégresse C[ui était loin de sou cœur.
Il reprit dès ce moment le train de la \ie commiuie aufpiel Julia continuait d'imprimer tout le mouvement de son active imagination. Toutefois, il ne se ])rèta plus avec la même familiarité ail'ectueuse auxcapricesde sa belle- (ille. Elle s'en aperçut; mais elle ne sen aperçut j)as seule. Lucan snr[)rit dans les regards de -M. de Cloras de l'élonnenient, dans ceux de (llotilde, des reproches. Un danger nouveau lui apparut. Il se dormait des loris (pi'il était également impossible, égalemerrt
redoutable (ICxjilicjiior on de laiss(M- inlrrpréter.
Avec \o temps d'ailleurs, la lueur elTrovable qui lui avait traversé le cerveau dans une circonstance récente s'afTaiblissait ; elle ne jetait plus dans son esprit la même force de conviction. Il concevait des doutes; il s'accnsaii par instants dinie véritable aberration : il accusait la baronne de préventions cruelles et coupables, il se disait enfin qu'en tout cas le parti le plus sape était de ne pas croire au drame, et de ne pas le vivifier (>n > ]irenant sérieusement un rôle. — Malbeureusement, 1(> caractère de Jnlia, plein de surprises et diinjjrévn, ne permcMIait guère de suivreavec elle un plan de conduite régulier.
Par ime belle après-midi, les hôtes du cliàleau, accompagnés de cjuelques voisins, avaient fait nii(> excursion à clieval ins(prà l'exirémilé du cap La llagne. Au retour et vers le milieu de la roule, .Inlia, (pii avait été remaiïpiablemeni silencieuse font le jour, se
JULI.V I)i; T HKcœuiî.
(lOlaclia fin i^ioiipe principal, cl, jclaiil de côlc à M. lie l.iicaa un regard expressif, poussa son cheval un peu en avanl. Il la rejoignit presque aussilôl. Elle lui lanc^a de nouveau un coup d œil oblique, cl hrusquenienl, de son accenl le [)lus amer cl le plus haut :
— Est-ce (jue ma présence vous est dangereuse, monsieur!'
— Comment, dangereuse? dil-il en riant.
Je ne vous com[)rcnds pas, ma chère dame.
— l'oiuquoi me fuyez-vous.* Que vous ai-jc fait? Que signifient ces allures nouvelles et désagréables que vous affectez avec moi? C'est une chose vraiment étrange, que vous sovez d'autant moins poli que je le suis davantage. On me persécute pendant des années pour que je vous fasse des mines gracieuses, el, quand je m'épuise à vous en faire, vous boudez! Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qui vous passe par la tète?... Inllnimcnl curieuse de le savoir.
l38 JLLIA UE TRÉCOEUB.
— C'est bien simple, et je vais vous l'appieudre en deux mots. Il me passe par la tète qu'après avoir été peu aimable avec moi, vous l'êtes maintenant presque trop... J'en suis sincèrement louclié et cliarmé; mais je crains véritablement (pielquefois de trop détourner à monprolit des attentions auxquelles je n'ai pas seul droit. Nous savez combien j'aime votre mari... 11 ne peut être question ici de jalousie, bien entendu; mais l'aireclion d'un homme est fièrc et ombrageuse. Sans descendre à des sentiments bas et d'ailleurs impossibles, Pierre, se vovanl un peu négligé, pourrait se froisser, s'attrister, et nous en serions tous deux désespérés, n'est-ce pas!'
— Je ne sais rien faire à demi, dil-elle a\ec un geste d'inq)alience. On ne change pas son naturel. C'est avec mon cœur à moi, et non a\ec celui d'un autre, que j'aime et que je liais... El puis... |ii(ur(|ii(ii irciilrerail-il pas dans mes idées de donner de la jalousie à Pierre?... Ma vieille haine légendaire pour
JUI, I\ MF TUKCnElH. IV|
VOUS ;\ penl-(Mro lail ce sav;iiit ralciil. . Il vous tuerait, ou uioi, et ce soiait un tlérioueniciil comme un autre.
— Nous me peiuiellrez bien d'ea prél'éier un autre, dit Lucan, essayant toujours, mais sans grand succès, de (loimer im lour enjoui'à ce ("arouclie entretien.
— Vu reste, continua-t-elle, rassurez-vous, mon cher monsieur. Pierre n'est pas jaloux... Il ne se doute de rien, comme on dit dans les vaudevilles!
Elle eut un de ses rires mauvais et reprit aussitôt d'un ton sérieux :
— Et de quoi se doulerait-il? Si je suis aimable pour vous, c'est par ordre... et personne ne peut savoir juscpi'à quel point j'y mets du mien.
- — Je suis persuadé f[ue vous ne le savez pas vous-même, dit-il en riant. ^ ous êtes une personne naturellement agitée; il vous faut de l'orage, et, quand il n'y en a pas, vous l'imitez... Que vous aimiez ou que vous
l'iO .ICr. lA DK TUKCœUR.
n'aimiez pas votre beau-père, cela n'a lieii au l'ond de très dramaliquc... Il n'y a lieu ici qu'à des sentiments très simples el très ordinaires... Il faut bien les compliquer un peu... n'est-ce pas, ma cbère!'
— Oui, — moiidier! — dit-elle en accentuant ironicjuement le dernier mol.
Puis elle lança son clieval au galop.
Gn toucliait alors à la lisière des bois. 11 la vil bientôt quitter la route directe qui les traversait et prendre un sentier à travers la bruyère comme pour se jeter en pleine futaie. Au même instant, (ilolilde accourut piès de lui. ri. lui lonclianl réj)aule du bout de sa cra\ac!ie :
— Où va donc Julia '} dit-elle vivement.
Lucan rèpondil par un 2;este vapue el par un sourire.
— .le suis sûre, rejiril Clolilde, cprelle va boire à celle fontaine là-bas... Elle se plaiiinait loul à l'iieure d'avoir soif... Suivez-la,
.If MA DF. rnv.ccKin.
mon ami. je vous on prie, cl cmprchcz-la... Kl le a si chaud!... delà peut èlre moiiel... Courez, je vous en supplie !
M. de Lucan rendit la main à son cheval, cpii partit comme le vent. Julia avait déjà disparu sous le couvert du hois. Il suivit sa trace; mais sous la futaie les racines et la pente du terrain ralentirent un peu sa marclic. A quelque distance, dans une clairière étroite, le travail des siècles et les filtrations du sol avaient creuse une de ces fontaines mystérieuses dont l'eau limpide, les parois revêtues de mousse cl l'air de profonde solitude enchantent l'imagination, et en font jaillir tant de poétiques légendes. Quand \1. (le Lucan put apercevoir de nouveau Julia à travers les arhres, elle avait mis pied à terre. Son cheval, admirahlement dressé, demeurait inunohile à deux pas. hroutant le feuillage, pendant que sa maîtresse, à genoux et penchée sur le bord de la fontaine, buvait dans ses mains.
l4a TUI. TA nE TRKCnEUR.
— Julia, je vous on prie! di( M. fie [.iiran en élevant la voix.
Elle s'était relevée par mie sorte de bondissement léger : elle le salua gaiement.
— Trop tard, monsieur! dit-elle; mais je n'ai bu que quelques gouttes, quebpies petites gouttes seulement, je vous jure!
— Vous êtes vraiment folle! dit Lucan, qui était alors tout près d'elle.
— Le pensez-vous?
Elle agitait ses mains blanclies et sn[)or])es, qui lui avaient servi de coupe et cpii semblaient secouer des diamants.
— Donnez-moi votre moucboir!
Lucan lui donna son mouchoir. Elle s'essuya les mains gravement; puis, en hii rendant le moucboir (\c la main droite, elle se dressa un peu sur ses pieds vi. lui présenta sa main gaucbe à la bauteur du visage :
— Là! ne boudez plus!
Lucan baisa la main.
JULIA UE THECOELR.
— L'autre maiiilenaiil, rcprit-cUt'... ^c pâlissez donc pas, mon ami !
M. de Lucan affccla de n"avoii- pas entendu ces deinièics paroles, et descendit brusquemenl de clieval.
— 11 faut que je vous aide à remonter, ditil d'une voix sèche et dure.
Elle mettait ses gants le front baissé. Tout à coup, relevant la lèle, et, le regardant d'un œil fixe :
— Quelle misérable je fais, n'est-ce pas? dit-elle.
— Non, dit Lucan, mais quelle malheureuse 1
Elle s'appu\a contre un des arbres qui ombrageaient la source, la tète à demi renversée et une main sur ses >cu\.
— Venez ! dit Lucan.
Elle obéit, et il l'aida à se remettre à cheval. Ils sortirent du bois sans se parler, regagnèrent la route et eurent bientôt rejoint la cavalcade.
iW JLLIA DE TIllicCKLU.
A pciiic échappé auv angoisses de cette scène, M. de Liican n'hésila point h penser que l'éloignement de Julia et de son mari en devait être la conséquence nécessaire et immédiate; mais, quand il vint à clicrclicr les moyens de provoquer leur brusque départ, son esprit se perdit dans des difficultés insolubles. Par C[uel motif, eu clTet, justifier aux yeux de Clolilde et de M. de Moras une détermination si nouvelle, si imprévue? On était arrivé au milieu du mois d'août, et il était convenu dès longtemps que toute la famille retournerait à Paris le r*" septembre. La proximité même du terme fixé pour le départ général donnerait plus dinvraisemblancc au prétexte invoqué pour expliquer cette séparation soudaine. 11 était presque inq^ossiblc qu'elle n'éveillât pas dans l'esprit de Clolilde et dans celui du comte des soupçons irréparables, des lumières mortelles pour le bonheur de l'un et de l'autre. Le remède était vérilablcniriil jiliis nn'iiac.uit que le mal lui-même;
JULIA DE TRECœUH. I.'|5
car, si le mal était grand, il était du moins incoiimi de ceux dont il aurait hrisc lo cœur et la \'w, et on pouvait encore espérer cpi'il continuerait de l'être à jamais. M. de Lucan songea un moment à s'éloigner lui-même; mais il était encore plus impossible de motiver son départ que celui de Julia.
Toutes ces réflexions faites, il résolut de s'armer de patience et de courage. Une fois à Paris, les habitations séparées, les relations plus rares, les obligations mondaines, l'aclivilé de la vie, ne tarderaient pas à détendre, puis à dénouer paisiblement la situation douloureuse et formidable sur laquelle il lui était désormais interdit de s'abuser. Il compta sur lui-même et aussi sur la générosité naturelle de Julia pour gagner sans éclat et sans brisement le terme prochain qui devait mettre fui à 1 existence conunuue et à ses incessants périls. 11 ne devait pas être impossible de conjurer encore pendant une courte période de quinze jours l'explosion d'un orage qui gron-
l46 JULIA DE TiiÉcœuii.
dail depiil;^ plusieurs mois sans laisser voir ses ioutlres. — Il oubliait avec quelle ellravante rapidité les maladies de lànie comme celles du corps, après avoir atteint lentement el graduellemenl certaines crises fatales, précipitent soudain leurs progrès et leurs ravages.
M. de Lucau se demanda s'il devait informer Julia de la conduite (pi'il avait arrêtée cl (les raisons qui la lui diclaicnl; mais toute ond)re d'explication entre eux lui parut souverainement malséante et dangereuse. Leur intelligence conndontielle sur un tel sujet eût pris un air de complicité ([ue repoussaient tous ses .sentiments d'honneur. iMalgré les clartés terribles {[ui s'étaient faites, il restait cependant entre eux (piclcpic chose d'oh.^^cui', d'indécis, d'inavoué, cpiil crut devoir conserver à tout prix. Aussi, loin de chercher les occasions de c]uel(|ue entretien intime, il les évita dès ce moment avec un scrupule absolu.
Julia scmhiail pénéliée delà mémo réser\e
.irr, i\ nr: Tui:nr»:uR. i'i7
ol pivocrupro an iiirino dciiré cpic loi de fuii' l(> Iric-à-lèto, tout on sauvegardant les apparences; mais, ù cet égard, la jouno femme ne disposait pas de la puissance de dissimulalion que Lncaii devait à sa fermelé naturelle et acquise. Il pouvait, cpiant à lui, sans effort visible, cacher sous sa contenance habituelle de gravité les anxiétés qui le dévoraient. Julia n'arrivait pas sans vme contrainte presque convulsive à porter d'un front haut et riant le fardeau de sa pensée. Pour le seul témoin qui eût le secret de ses combats, c'était un spectacle poignant que celui de celle gracieuse et fiévreuse animation dont la malheureuse enfant soutenait péniblement l'artifice. Il la voyait de loin quelquefois, semblable à ime comédienne épuisée, s'isoler sur quelque banc retiré du jardin, et haleter, la main sur sa poitrine, connue pour contenir son cœur révolté. Il se sentait alors, malgré tout, devant tant de beauté et de misère, envahi d'une pitié immense.
i48 jri.iA i)i; TUKcrcun.
N'clait-co quo do la pilié}
L'attiliulo, los paroles, les ropaids de ('lotildo pt du mari de Julia étaieiil en même temps pour M. de Lucan l'objet d'une obser- Aatiou constante el incpiièle, (dotildc (''vidcnimenl ne concevait pas la moindre alarme. La douce sérénité de ses traits demcurail inaltérée. (Quelques bizarreries de plus ou de moins dans les allures de Julia n'étaienl pas cbose assez nouvelle pour appeler son allentiou particulière. Sa pensée, d'ailleurs, élail trop loin des monstrueux abîmes ou\erls à ses côtés ; elle y eût mis le pied et s'y fùl engloutie avant de les avoir soupçonnés.
La pbvsionomie blorule, calme el beUc du comte de Aloras conservait en tout lenqis, comme le visape brun de Lucan, luie sorte de fermeté sculpturale. Il était donc assez dil'licile d'v liic les imj)i('ssi<)ns d'une âme (pii était nalvuellement forte et très maîtresse d'elle-même. Sur un point cependant cette âme était devenue faible. M. de Lucan ne
I I I \ m: TU i:(.()i: r i-,.
l'iUiiorail pas; il coiiiiaissail I amour aident (lu comlc |i(uii' .liilla el la siisccpliliililé maladive de sa passion. Il élail invvaiscmhlahle qu'un tel senliineiil. s'il élail sériousomenl mis en deTianee, ne se traliil pas jiar cpichpie silène eNlrricni' violent on du moins saisissahle.
M. de Liican ii(> rcmarcpiait en réalité aucun de ces sym|)tôiHes redoutés. S'il surprenait |)ar niomenls un pli fugitif du sourcil, une inlonalion douteuse, un regard dérobé ou distrait, il pouvait croire tout au plus à quelcpie retour de celle jalousie vague et cliiméricpic dont il savait le comte dès longtemps tourmenté. Il le voyait, du reste, apporter dans la vie de famille la même impassibilité souriante, et il continuait d'en recevoir les mêmes témoignages de cordialité. Obsédé toutefois par SCS légitimes sciupulesde lovauté et d amitié, il eut la lenlation folle de prendre le comte pour conlidenl de l'épreuve (|ui leur était imposée ; mais, en allégeant sou propre cceur.
l5o jrr.IA DK TUKrOF.TR.
coltp confidence si drlicate et si cruelle n'cùtelle pas désespéré le cœur de son ami? Et, de plus, ce prétendu trait de loyauté, livrant le secret d'une femme, n'eùt-il pas été double d'une lâcheté et d'une trahison?
Il fallait donc, à travers tant d'écneils et d'angoisses, soutenir seul jusqu'au bout le poids de cette épreuve, plus compliquée et plus périlleuse encore peut-être rpic M. de Lucan ne voulait se l'avouer à lui-même.
Elle devait avoir mi terme plus prochain (|u'il uo pouvait ]o pressentir.
Clotilde et son mari, accompaaiiés de M. et de madame de Aloras, allèrent un jour visiter en voiture les débris d'une galerie couverte qui est une des rares antiquités druidiques du pays. Ces ruines se trouvent au fond d'une anse pittoresque creusée dans le flanc de la muraille rocheuse qui horde la côte orientale de la presqu'île. Elles jonchent de leurs masses informes vme de ces croupes gazonnées qui s'avancent çà et là au pied des
JULIA Uli TUKCŒiUU. lOI
falaises cominc de nioiistriieux contrci'orls. On \ accùilc, nialyré la laidciir de la peiilf, [)ar une roule l'aclle qui descend en scrpenlanl. longuenienL jusque sur le sable jaune de la petite baie. (Jlotilde el Julia liienl un croquis du \ieu\ leinplc celtique pendant que les hommes lumaient; puis on s'amusa quelque temps à voir la mer montante étaler sur le sable ses franges d'écume. On convint de remonter la côte à pied pour soulager les elle vaux. La voiture, sur un signe de Lucan, se mit en marche; Clotilde prit le bras de M. de Cloras, et ils commencèrent à gravir lentement la route sinueuse. Lucan attendait, pour les suivre, le bon plaisir de Julia; elle était l'estée à quelques pas en conversation aniniée avec un vieux pêcheur qui achevait de tendre ses amorces dans le creux des rochers. Elle éleva un peu la \oix en se retournant vers Lucan :
— 11 dit (ju il v a un chenun beaucoup plus court et très facile, là tout [)rès, le long de la
103 JLLIA DE TllECœUR.
i'alaise... J'ai cavii; de le prendre poui- éviter celle ennuyeuse côte.
— N'en failes rien, croyez-moi, dit Lucan ; un chemin très facile pour les gens du pays peut l'èlre beaucoup moins pour vous.
Après une nouvelle conférence avec son pêcheur :
— Il dit, reprit Julia, qu'il n'y a vraiment aucun danger, et que les enfants montent et descendent par là tous les jours. Il va me conduire jusqu'au bas du sentier, je n'aurai plus qu'à mouler tout droit... Dites; à ma mère que je serai là-haut avant vous.
— A olre mère va mourir d'inquiétude.
— Dites-lui qu'il n'y a aucun danger.
Lucan, renonçant à lutter plus longtemps
contre une volonlé qui devenait impatiente, s'approcha du domestique qui portait les châles et l'album de Jvdia, il le chargea de rassurer Clotilde et M. de Moras, qui avaient déjà disparu dans les angles de la roule; puis, relournant à Julia :
Ti 1. 1 \ DE rit Kcoi:! II. i53
— (Juaiicl \oii> vdiulrcz, dil-il.
— \ous venez avec moi?
— Naturellement.
Le vieux pêcheur les précéda en suivant le |)ie(l des falaises. Au sortir de la baie sablonneuse, le rivage était encombré d'écucilsaux crêtes aiguës, de gigantesques fragments de roche, qui rendirent leur marclic très pénible. Quoic[ue la dislance fût courte, ils étaient déjà brisés de hitigue quand ils arrivèrent à la naissance du sentier, qui parut à Lucan cl peiil-êlr(> à Julia elle-même beaucoup moins sûr et commode que le pêcheur ne le prétendait. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne voulut faire d'objections. Après quelques recommandations dernières, leur vieux guide se retira, fort satisfait de la générosité de Lucan. Tous deux commencèrent alors résolument l'escalade de la falaise, qui, sur ce point de la côte, connue sous le nom de côte de Jobourg. domine l'Océan d'une hauteur de trois cents pieds.
.in.I \ IlE TRKCŒUR.
Au début de \mr ascension, ils rompirent le silence qu'ils avaient gardé jusqu'à ce moment pom- échanger sur un ton de plaisanterie quel({nes brèves observations sur les agréments de ce sentier de chèvres: mais les difficultés réelles et même alarmantes du chemin ne tardèrent pas d'absorber toute leur attention. La légère trace frayée disparaissait par instant sur la roche nue ou sous quelque éboulement de terrain. Ils avaient peine à en retrouver le fil rompu. Leurs pieds hésitaient sur les parois polies de la pierre ou sur llici be rase et comme savonneuse. Il v avait des moments où ils se sentaient sur une pente presque verticale, et s ils voidaient s'arrêter pour reprendre haleine, les grands espaces ouverts sous leurs veux, l'étendue infinie, l'éblouissement métallique de la mer leur causaient une impression de vertige et de tlottemenl. Bien que le ciel lut bas et couvert, une chalciulovnde et orageuse pesait sur eux, et accélérait le mouvement de leur sang. Lucan marchait
JULIA D K TIlKCfJEUH. 100
en avant avec une sorte (rardeiir liévreuse, se lelouniiuil tlf lciii[)s à an lie pour jeter un regard sur Julia, (pii le suivait de près, puis levant la tète pour elierclier (|uelc[ue point de station, ((uelque plale-lomn! siu- laquelle on pût rc-piier un instantavees Jcurilé. Au-dessus (le lui comme au-dessous, c'était la falaise à pic et parfois surplombante. Tout à coup Julia l'appela d'un ton d'angoisse :
— Monsieur! nionsieiu'! je vous prie... ma tète tourne!
11 redescendit Nncmenl de (piclipies pas, au risque de se précipiter, et, lui saisissant la juain avec force :
— Allons! allons! dit-il en souriant; fpi est-ce que c'est donc? une vaillante personne comme vous !
— Il faudrait des ailes! dit-elle laiblement.
Lucan se remit aussitôt à gravir le sentier, soutenant et traînant a demi Julia presque évanouie.
l56 JULIA DE T RÉCŒUR.
Il eut enfin la joie de poser le pied sur une projection de terrain, une sorte délroite esplanade, adossée au rocher. Il y attira avec elïbrt Julia toute palpitante. La tète delà jeune femme fléchit et se posa sur la poitrine de Lucan. Il entendait ses artères et son cœur hattre avec une efl'rayanle violence. Peu à peu celle agitation se calma. Elle souleva lentement sa tète, enlr'ouvrit ses longs cils et, le regardant d'un œil enivré :
— • Je suis si heureuse!... muriTiara-l-elle ; je voudrais mourir là !
Lucan l'écarta de lui hrusquement à la longueur de son bras; puis, la ressaisissant tout à coup et l'enlaçant étroitement d'un geste terrible, il jeta un regard trouble sur elle, un autre sur labime. Klle crut certainement qu'ils allaient mourir, l ne légère pâleur passa sur ses lèvres qui sourirent; sa tète se renversa à demi :
— Avec vous... dit-elle, quelle joiel
Au même instant, un bruit de voix se lit
JLLIA DE TUECÛEUR. 107
ciilciidie à peu de distance aii-dossus d'eux. Lucaii lecomiul la voix de (llotilde el celle du conile. Son bras se déleiidit soudain, et se délaelia de la taille de Julia. 11 lui montra sans parler, mais d'un signe impérieux, le sentier qui tournait autour du rocher.
— Sans vous, alors! dit-cllc d'un accent doux et lier.
Et elle monta.
Deux minutes après, ils étaient sur le plateau de la falaise, racontant à Clotilde les périls de leur ascension, qui expliquèrent sulïisammcnt leur trouble visible. Ils le crurent du
Dans la soirée de ce même jour, Julia, M. de Moras et Clotilde se promenaient après le diner sous les charmilles du jardin. M. de Lucan. après leur avoir tenu compagnie quelque temps, venait de se retirer sous prétexte de (juelqucs lettres à écrire. Il ne demeura que peu d'instants dans sa ])iblio-
l58 JtH.V DE TUÉCCEUa.
ihèquc, où les voi.v clos pioiiu'iicurs frappaient son oreille et agitaient son esprit. Le désir de la solitude absolue, du recueillement, peutêtre aussi quelque sentiment bizarre et inavoué, le coiiduisircnl dans celle allée aux Dames, marquée pour lui d'un inellaçable souvenir. 11 y niarclia longtemps à pas lenls, clans l'ombre profonde que la nuit lombanle achevait alors d'v répandre. Il \oulait consulter son àme, pour ainsi dire, lace à face, sonder en homme sa pensée jusqu'au fond.
Ccc|u'ii y découvrit l'épouvanla. ("/élail une ivresse folle que la saveur du crime exaltait. Devoir, lo\auté, honneur, loul ce qui se dressait devant sa passion j)our \ faire obstacle en exaspérait la fureur. La \ cnus païenne lui mordait le cœur, el y faisait couler ses poisons. L'image de la fatale beauté élail là, sans trêve, dans son cerseau brûlant, devant ses yeux troublés; il en respirait aNidcment malgré lui la langueur, les parfums, le souille.
.1 r i.i \ Di". II! i:( iii: r li.
1,1' liriiil (riiii pas l('gor sur \o sahlo snspiMidil sa iiiarclif. Il ciilrcxit à fiavcrs lohsciirilé une lornic hiaiiclic (jui veiuiil.
C'élail file.
l^ar un iiiomoinonl à peine léfléclii, il se jela dans l'angle obscur d'un de ces piliers massifs qui soutenaient les ruines sur le revers du bois. Un fouillis de verdure y redoublait les ténèbres. — Elle passa, le front peiulié, (le sa démarclie souple et rylbniée. Elle alla jusqu'au petit étang qui recevait les eaux du ruisseau, rêva quelques minutes sur le boi'd, et revint. Une seconde fois, elle passa devant la ruine sans lever les yeux, et comme profondément absorbée. — Lucan restait persuade qu'elle n'avait pas soupçonné sa présence, quand tout à coup elle retourna un peu la tète sans interrompre sa marcbe, et elle jela di'iiière elle ce seul mol : (( Adieu ! » dnii Ion si (hjux, si nuisical, si douloureux, qu'on eût dit une larme tond)ée sur un cristal sonore.
l'JO JUI.IA T)E TRÉCOeUFt.
Celle niinulc élail suprême. C'étail une de ces minutes où la vie d'un homme se décide pour l'élernel bien ou pour le mal étoriiel. M. de Lucan le senlit. S'il cédail à l'attrait de passion, de vertige, de piti('', qui le poussait avec une violence presque irrésistible sur les traces de cette belle et malheureuse femme, — qui allait le précipiter à ses pieds, sur son cœur, — il comprit qu'il était une âme à jamais perdue et désespérée. Ce crime, dùl-il rester ignoré de tous, le séparait à jamais de tout ce (piil avait eu justpiclà de respecté, de sacré, d'inviolable : il n'v avait plus rien pour lui sur la terre ni dans le ciel : il n'y avait plus ni foi, ni probité, ni honneur, ni ami, ni Dieu! Le monde moral tout entier s'évanouissait dans ce seul instant.
11 acoe])la l'adieu, et n'v répondit pas. La forme blanche s'éloigna et s'elfaça bientôt dans les ténèbres.
La soirée de laniilh^ se passa comme de cou-
.7 ri. i.v i)K Tiu:r.(»;L ii.
liiiiiL'. Jiiliii, pàlo, soiuiciisc cl IijiiiLiiiir, Iravailla cil silence à sa tapisserie. Lucaii leiiiarc[iia qu'elle embrassait sa mère, eu la ([uillanf, avec une elTusiou extraordinaire.
Il ne (arda point à se retirer lui-même. Assailli des plus rcdoutahles a|)préliensions, il ne se coucha pas. Vers le malin seulement, il se jela sur son lit.
11 était environ cin(| heures, et l'aube naissait à peine quand il crut entendre marcher avec précaution sur le tapis du corridor et de l'escalier. Il se releva. Les fenêtres de sa chambre s'ouvraient sur la cour. Il vit Julia la traverser, habillée comme pour monter ;i cheval. Elle entra dans les écuries, et en sortit quelques instants après. Un domestique lui amena son cheval et l'aida à v monter. Cet homme, habitué aux allures un peu excentriques de la jeune femme, ne vit apparemment rien d'alarmant dans ce caprice de promenade matinale.
M. lie l.ncan. après (pielfpics ininules de
iCa JLMA DE TUlicOELU.
rcllcxious agiléos, prit sa résolu lion, il se dirigea vers la chambre du comte de Moras. A sa vive surprise, il le trouva levé et habillé. Le comte, eu voyant entrer Lucan, ])arut frappé d'élouiiement. 11 al tacha sur lui un regiud pé'nétrant et ^ isihicineut troublé.
— ^v^ii y a-t-il donc? dil-il cnliii dune voix basse et émue.
— Rien de .sérieux, j'espère, répondit Lucan. CependanI, je suis incpiiet... Julia ^ient de sortir à cheval... Nous l'ave/ sans doute vue et entendue connue moi, puisque vous êtes debout?
— Oui, dit Moias. (pii avait continué de l'egarder Lucan avec un air d'indicible stupeur; oui, répéla-t-il se remettant avec peine, et je suis Araiment aise, très aise de \ous voir, mon ami.
En prononçant ces simples paroles, la \oi\ de Moras s'endjarrassa ; un \oile humide passa sur ses yeux.
.iri,T\ niv rr. KcinMii.
iCS
— Ou pout-ello aller à celle liemcv' icpiil- II avec sa fcrinelé (raccent accoutumée.
Je ne sais... quelque fantaisie nouvelle,
je pense; mais enfin elle m'a paru pins élranize depuis quel(pi(> temps, plus sombre, et je suis in([uiet. K>sa\()n-^ de la sui\re, si vous voulez.
AUous, mon ami, dil le comie dnn Idii
iVoid après nue pause d'hésitaliou bizarre.
Ils sortirent tous deux du cbàteau, emportant leurs fusils de cbasse pour laisser croire ([u'ils allaient, suivant nue liabilnde assez fréquente, tirer des oiseaux de mer. Au moment de prendre une direction, M. de Moras consulta Lncaii du rei^ard.
le ne vois de danger, dit ÎAican, que du
côté des falaises... quelques paroles C[ui lui ont écbappé bier me font craindre c{ue le péril ne soit là: mais avec sou clieval elle est forcée de faire un long détour... Eu traversant les bois, nous \ serons avant elle.
Ils s'eneasèrent sous la futaie, à l'ouest du
i()'i .IL' M A \)K T II i':r(«;r i{.
cliàloan. ol v inarclirronl on silonrc «Inn lias ia|)i(lo.
Ce clif'iniii les conduisait direclemeiil sur le plateau des falaises cpi'ils avaient visitées la veille. Les hois poussaient de ce côté une pointe ivrégulière dont les derniers arbres louchaient presrpie au bord même de la falaise. Comme ils a|)|)r(^(liaienl, en accélérant le pas fébrilement, de cette lisière exiréme, Lucan s'ai'rèta tout à coup :
— Écoutez! dit-il.
Le IhiuI (lu i;;il(i|) d'un cliex;!! sur un sol dur se faisait entendre dislinrteinent . Ils coururent.
Lu talus d'une faible ('h'vation séparait 1(> bois du plateau. Ils le franchirent à demi en s'aidant des branches pendantes; masfpiés eux-mêmes par les broussailles et le feuillai^e, ils eui'enl alors sous les \eu\ un spectacle saisissant : à peu de distance, sur leur i:;auclie, Julia arrivait d'une course folle; elle longeait la ligne ()bli(|ne des bois, paraissant se diriger
ym-
j I 1. 1 \ m: TiiKf. (HOL li. 1G7
en droite ligne vers le bord de la falaise. Ils crurent d'abord le clieval emporté; mais ils virent qu'elle lui cravachait les lianes pour liàtcr encore son allure.
Elle était alors à une centaine de pas des deu\ hommes, et elle alhiit passer devant eux. Lucau s'élançail pour se précipiter de l'autre côté du talus, quand la main de M. de Moras s'abattit violemment sur son bi'as et le maintint... Ils se regardèrent... Lucan fut stupéfait de la [)rofonde altération ([ui axait subitement contracté le visage du comte et creusé ses veux; il lut en même temps dans son regard fixe une doideur immense, mais une résolution inexorable. — Il comprit qu'il n'y avait plus de secret entre eux. — Il obéit à ce regard, qui n'avait d'ailleurs pour lui, il le sentit, (ju'une expression de conliance et de supplication amicale. 11 saisit de sa main crispée la main de son ami, et resta immobile. Le cheval passa à quelques pas comme un trait, le poitrail blanc d'écume, tandis (pic .lulia,
l68 JULIA DE TUÉCOEUK.
belle, i!;racicusc et cliarinarilc encore à ce moment terrible, bondissait légèrement sur la selle.
A quelques pieds de la coupure de la falaise, le cbeval, sentant l'abîme, se déroba brusquement et marqua un demi-cercle. Elle le ramena sur le plateau, reprit du cham[t, cl. le poussant de la cravacbc et de la voix, elle le lança de nouveau vers l'effrayant précipice. L'animal refusant encore ce formidable obstacle, la jeune femme, les clieveux dénoués, l'œil élincelant, la narine ouverte, le retourna et le lit reculer peu à peu sur l'arête de la falaise. Le cbeval, fumant, cabré, se le\ail [)resque droit et se dessinait de toute sa bauleur sur le ciel gris du matin.
Lucan sentit les ongles de M. de Moras entrer dans sa cbair.
Enfin, le cbeval fut vaincu : ses deux pieds de derrière quittèrent le sol et rencontrèrent l'espace. Il se renversa, ses jambes de devant battirent l'air convnlsi\emcnl .
JULIA dp: tuf, C(ii:r r.
iC.f,
L'inslanl d'après, la falaise était Nitle. Aucun bruit ne s'était fait. Dans ce profond
ahînio, la rliuto cl la iiioil avaient été silencieuses.
CHAMEKOT ET RENOUAKD
19, rue dos Sainis-Pèros, 19 P A R I S
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