CHAPITRE PREMIER
La cliente du sieur Basiliac. — Naissance de l'héroïne de cette étude. — Le père de mademoiselle de Lespinasse. — Les années d'enfance au château d' Avauges. — Angoisses maternelles de la comtesse d'Albon. — Sa mort. — Julie au château de Champrond. — Son jeune frère, Abel de Vichy. — Querelles et scènes de famille. — Julie veut se retirer au couvent. — Entrée en scène de madame du Deffand.
/VU centre de la ville de Lyon, le long du quai J^\^ bordant la rive droite de la Saône, se dresse une vaste construction destinée à servir d'abri aux expositions de peinture. Cet édifice couvre l'espace qu'occupait récemment encore l'ancienne place de la Douane ^ aujourd'hui disparue. Sur cette place minuscule, dans un logis de modeste apparence, vivait, aux environs de l'an 1730, le sieur Louis Basiliac, « chirurgien de la maréchaussée », avec dame Madeleine Ganivet, son épouse, qui professait l'état de sage-femme^. En ce quartier peu élégant, presque exclusivement habité par des petits bourgeois et par des artisans, Basiliac jouissait, semble-t-il, d'une sorte de réputation
1 Plus anciennement appelée place de la Grande- Douane.
'^ Après la mort de Basiliac, survenue en I743> l'épouse est mentionnée dans l'Almanach de Lyon comme * succédant à sori mari » dans la pratique de son métier.
locale, due à son caractère honnête et à sa longue expérience du métier. Ce fut dans cette discrète demeure et chez ce couple respectable qu'un certain soir de novembre 1732 s'installa, pour y faire ses couches, avec des allures de mystère, une femme au visage doux et fin, jolie et séduisante, encore qu'elle ne fût plus dans la première jeunesse, et dont la mise, les manières, le langage, décelaient une toute autre origine que celle des clientes ordinaires des époux BasiUac. Peu après, le 9 novembre, l'inconnue était prise des grandes douleurs de l'enfantement ; elle mettait au monde, le même jour, une petite fille, frêle et menue, bien constituée pourtant et d'aspect fort vivace.
Le lendemain, on porta l'enfant dans l'église de Saint-Paul, qui se trouvait tout contre, une des plus vieilles et des plus curieuses de la ville. Le sieur Ambroise, vicaire, procéda sur l'heure au baptême, ayant pour assistants Basiliac et sa femme, l'un parrain et l'autre marraine, plus deux autres témoins dont les noms restent ignorés ; après quoi, le vicaire inscrivit de sa main dans le registre paroissial l'acte dont voici la teneur ^ :
« Le 10 novembre 1732 a été baptisée Julie- Jeanne-Éléonore de l'Espinasse, née hier, fille légitime de Claude l'Espinasse, bourgeois de Lion, et dame Julie Navarre, son épouse. Le parrain, sieur Louis Basiliac, chirurgien-juré de Lion, la marraine,
ï L'extrait baptistaire de mademoiselle de Lespinasse a été publié en 1810, dans la première édition des Lettres de madame du Deffand, puis en 1877, par M. Eugène Asse, d'après une copie faite en 1754 par le notaire de mademoiselle de Lespinasse. Ces deux textes diffèrent quelque peu entre eux ; aucun d'eux n'est d'ailleurs entièrement conforme au texte original, que je donne ici pour la première fois d'après la minute du registre de l'église de Saint-Paul, conservé aux archives muni- •cipales de Lyon.
dame Julie Lechot, représentée par dame Madeleine Ganivet, épouse dudit sieur Basiliac ; et ledit enfant est né chez le sieur Basiliac. Le père n'a signé pour être absent, et deux témoins ont suppléé, avec le parrain et la marraine. En foi de ce
« BASILIAC — AMBROISE, vicaire. »
Plus tard, et d'une autre encre, une main demeurée inconnue ajouta il devant légitime, bi^a les mots de son épouse, et mit en marge une croix, ce qui, dans ce registre, est l'indice habituel des naissances irrégulières.
Le père et la mère indiqués, Claude l'Espinasse et Julie Navarre, sont personnages imaginaires, dont nulle trace n'exista jamais dans les registres de la ville ; mais les prénoms de Julie et de Claude étaient ceux d'une grande dame dont s'occupait beaucoup alors la chronique scandaleuse de Lyon ; et quant au nom de l'Espinasse \ c'était celui d'une terre entrée dans la famille d'Albon dans le courant du xv* siècle, par le mariage d'Alix de l'Espinasse ^ avec Guillaume d'Albon, seigneur de Saint-Forgeux, En rédigeant ainsi l'acte baptistaire de sa fille, la cliente du sieur Basiliac se désignait elle-même de la plus transparente façon.
Il n'est personne qui ne connaisse l'illustration et l'ancienneté de la maison d'Albon, qui donnait dès le xir siècle des gouverneurs au Dauphiné, maison
1 Dans les mémoires du temps et dans les actes juridiques, le nom de l'héroïne de cette étude est écrit tantôt de l'Espinasse, tantôt de Lespinasse, tantôt Lespinasse tout court, yaâ adopté l'orthographe qu'elle employait elje-même quand elle signait son nom, c'est-à-dire de Lespinasse. ^J 2 Fille d'Hugues de l'Espinasse, seigneur de Saint-André, près Roanne. Arch. nat., M. 259.
si riche et si puissante qu'il fut jadis question, dit un de ses historiographes, « d'ériger ses possessions en royaume, parce qu'elles en avaient l'étendue ^ ». De cette race militaire, dont plus d'un rejeton marqua dans notre histoire, le plus célèbre fut sans doute le maréchal de Saint-André "^^ un des héros des guerres de religion, tué glorieusement à la bataille de Dreux. Au début du xyiii*" siècle, la famille était partagée en deux branches, les comtes de Saint-Marcel et les marquis de Saint-Forgeux, chacune desquelles était représentée par un unique enfant : Claude d'Albon, comte de Saint-Marcel, né à Roanne le 25 juin 1687, et Julie-Claude- Hilaire d'Albon, née à Lyon le 28 juillet 1695. Cette dernière, orpheline de mère à trois ans et confiée dès cet âge aux soins d'un père dont l'existence paraît avoir été peu édifiante, passait avec raison pour une des riches héritières du pays : du côté paternel, elle posséderait un jour le marquisat de Saint-Forgeux, tandis que de sa mère défunte elle tenait la principauté d'Yvetot, dont elle portait le titre et dont les revenus lui constituaient une dot considérable. On concevra sans peine que, dans l'une et l'autre famille, la pensée soit venue de réunir sur la tête d'un d'Albon un si beau patrimoine ; de ce désir naquit le projet d'un mariage entre les deux cousins. Que les futurs se convinssent et que leurs humeurs s'accordassent, s'inquiéter de pareils détails ne cadrait guère avec les mœurs de l'époque. L'affaire fut promptement bâclée : la dispense, nécessaire pour cause de parenté, fut expédiée par l'archevêque de Lyon ; le 10 février 171 1, le contrat fut signé dans le
1 Histoire de la principauté d'Yvetot, par Beauconsin.
2 Jacques d'Albon, maréchal de Saint- André, 1524-1562.
château d'Avauges, et la noce célébrée à Lyon quelques semaines plus tard ^
Julie d'Albon avait seize ans quand eut lieu l'événement qui engageait sa destinée. Une peinture fort intéressante, que j'ai pu admirer dans le château d'Avauges, la représente plus âgée de quelques années : c'est une femme mince et svelte, aux traits fins, au visage ovale, avec des cheveux châtain clair, des yeux noirs, veloutés, languissants, qui semblent chargés de rêverie. Sans le nez un peu long, cet ensemble serait d'une beauté régulière ; mais le caractère dominant est un grand charme de douceur, une expression méîancoUque, « touchante », pour parler le langage du temps, comme résignée d'avance aux malheurs que l'avenir réservait en suspens. Les premières années du mariage furent cependant, sinon heureuses, du moins exemptes de catastrophes. La naissance de plusieurs enfants prouve en tout cas la vie commune : ce fut d'abord une fille, Marie- Camille-Diane'', née en 1716, deux autres filles encore qui moururent en bas âge, enfin en 1724, un fils, Camille- Alix-Éléonor-Marie ^ dont la venue au monde, longuement et impatiemment attendue assurait la continuation de la race. C'est à dater de ce moment que les choses se gâtèrent, au point de provoquer la destruction du foyer conjugal et la séparation définitive des deux époux.
Sur les causes et les circonstances d'une telle résolution plane une obscurité qu'aucun effort n'a
i Archives d'Avauges. Arch. nat., M. 259.
3 Née le 4 décembre 171 6, mariée en 1739 au comte Gaspard de Vichy.
8 Né le II novembre 1724. Les d,eux filles mortes jeunes vinrent au monde le 6 janvier et le 31 décembre 1721.
pu jusqu'à présent percer. Ce que l'on peut conjecturer avec toute vraisemblance, c'est que l'homme eut les premiers torts et que ces torts furent graves. La preuve en est dans ce fait éloquent que la garde des deux enfants fut, dès le premier jour, confiée à la comtesse d'Albon, et que Celle-ci, malgré ses écarts ultérieurs de conduite, leâ conserva près d'elle jusqu'à sa mort, sans qu'on trouve de la part du comte — bien qu'à coup sûr il eût la partie belle — trace d'une protestation ou d'une réclamation quelconque. Il â'étâblit dans la ville de Roanne, où il vécut de longues années dans l'ombre et la retraite \ ignoré, silencieux, et ne tenant, semble-t-il, aucune place dans l'existence des siens. La comtesse d'Albon, au contraire, continua d'habiter dans ses terres de famille, le plus souvent en son château d'Avauges, et quelquefois à Lyon, où elle possédait un hôtel. Restée seule à trente ans, jolie, aimante et romanesque—telle la révêle le peu que l'on sait sur son compte "- il était à prévoir que, de quelque façon, die comblerait le vide de son cœur. De fait, peu de temps s'écoula sans qu'elle contractât une liaison, liaison longue et sérieuse, et presque publiquement avouée, comme il était alors d'usage. Ne sommes-nous pas en effet dans un temps où la vertu, pour la plupart des femmes, consiste à n'avoir qu'un amant, et la morale à lui rester fidèle ? Un temps où, dans un recueil de conseils, une sorte de guide de conscience, écrit par une plume féminine, on lit ces lignes ingénues : « Madame a-t-elle un amant ? On demande quel il est ; la réputation d'une femme dépend de la réponse
1 Le comte d'Albon mourut à Roanne en 1771. Journal inédit du marquis de Vichy.
qu*on va faire. Dans le siècle où nous vivons, ce n'est pas tant notre attachement qui nous déshonore que son objet. » Un temps enfin où Bachaumont, rédigeant ses Mémoires, discute avec sérénité la question de savoir s'il est le fils du mari de sa mère ou d'un parent qui fréquentait chez elle, et se décide d'après la ressemblance ^ Quoi qu'il en soit, et que l'histoire ait ou non causé du scandale, il est certain qu'elle fit du bruit dans tout le voisinage ; et, dans la ville de Lyon, au témoignage de madamie du Defïand, « il n'y avait personne » qui ne fût au courant de cette amoureuse aventure.
Julie de Lespinasse fut, comme nous l'avons vu, le gage de cet attachement, mais non le seul ni le premier. Le 14 juin 1731, madame d'Albon mettait au monde un fils, auquel, en guise de signature, elle donnait son prénom d'Hilaire, et qui fut baptisé à Lyon, dans la paroisse de Saint-Nizier, comme « fils de Jean Hubert, marchand, et de Catherine Blando * ». Disons dès à présent que, dans l'histoire qui nous occupe, cet enfant ne joue aucun rôle. Il fut élevé secrètement, à l'écart, dans quelque monastère de Lyon. A l'âge de dixhuit ans, le 13 avril 1750, se conformant au vœu exprimé par sa mère et doté par ses soins d'une dot de quelques milliers de livres, il prenait l'habit de novice aax CordeUers de Saint-Bonaventure ^ ; l'armée suivante, il prononçait ses vœux ; et tout donne à penser, bien qu'on perde sa trace à partir de cette date, qu'il termina sa vie dans la
1 Pcniraits intimes du XVI Ile siècle, par Concourt.
2 Registre paroissial de l'église Saint- Dizier à Lyon. Voir cet acte à l'appendice, p. 467.
3Arch. départ, du Rhône. Registre des vêtures et professions. Voir à l'appendice, p. 468.
paix et Toubli du cloître. C'est vingt mois après la naissance d'Hilaire que vit le jour, chez le sieur Basiliac, dans les circonstances qu'on a lues, cette jeune sœur, dont la destinée devait être à la fois beaucoup plus éclatante et beaucoup moins heureuse.
Ici se pose un problème de nature délicate, auquel s'est appliquée, sans parvenir à le résoudre, la légitime curiosité de tous les biographes : quel homme fut le héros de ce roman d'amour ? Comment s'appelait le père de mademoiselle de Lespinasse ? Les mémorialistes du temps observent sur ce point le plus complet silence, et cette belle discrétion doit être mise sans doute, sur le compte de leur ignorance. Quand mademoiselle de Lespinasse parvint à la notoriété, un tiers de siècle avait passé sur un scandale, qui ressemblait au surplus à tant d'autres ; madame d'Albon depuis \'ingt ans reposait dans la tombe ; l'histoire d'ailleurs avait eu lieu dans une région lointaine, et les échos de la province n'arrivaient guère alors aux oreilles parisiennes. Les rares personnes informées du secret étaient intéressées à n'en rien divulguer. Ainsi s'explique naturellement la réserve gardée par les contemporains.
Un seul, au lendemain de la mort de mademoiselle de Lespinasse, essaya de lever le voile qui recouvrait son origine ; c'est Bachaumont ^ qui écrit hardiment : « L'on sait aujourd'hui que mademoiselle de Lespinasse était bâtarde du cardinal de Tencin, comme d'Alembert est bâtard de rhadame de Tencin ; identité d'origine et espèce de parenté, causes des liaisons de ces deux per-
1 Mémoires secrets de la république des lettres, 31 mai 1776.
sonnes. » Cette ingénieuse supposition ne mérite, par malheur, aucune espèce de créance et ne résiste pas à l'examen. Tencin \ lors de la naissance de Julie, avait cinquante-deux ans sonnés ; son âge et son physique se prêtaient mal au rôle de séducteur. A cette époque, au reste, il Vivait à cent lieues de Lyon, où il ne séjourna que dix années plus tard ; alors archevêque d'Embrun, il résidait continuellement dans son lointain diocèse, tout occupé de la lutte acharnée qu'il avait à soutenir contre son sufïragant — Soanen, évêque de Senez, Tune des colonnes du jansénisme — et n'ayant guère l'esprit aux galantes entreprises. Ajoutons que les lettres, aujourd'hui publiées, de madame du Deffand, suffiraient à elles seules à détruire cette légende : « M. le cardinal de Tencin, écrit-elle en parlant de mademoiselle de Lespinasse, la rencontra chez moi dans la visite qu'il me rendit ; il me demanda qui elle était ; je ne fis pas difficulté de lui en faire confidence ^.. » L'assertion du gazetier ne repose sur d'autre fondement que la commimauté d'existence entre d'Alembert et Julie et l'irrégularité de leur double origine ; c'est sur cette base fragile qu'il a construit tout son petit roman.
Le champ demeurait donc ouvert aux hypothèses, et le mystère risquait de n'être jamais éclairci, quand un hasard heureux m'a mis sur une piste nouvelle, qui, à défaut d'absolue certitude, mène, semble-t-il, à la solution du problème.
1 Pierre Guérin de Tencin, 1 680-1 758, archevêque d'Embnin en 1724, puis archevêque de Lyon en 1740. A l'époque de cette <lemière nomination, il se trouvait à Rome pour assister au conclave, et il ne prit possession de son siège qu'en 1742.
2 Lettre du 30 mars 1754, à la duchesse de Luynes. Corre^pondance publiée par M. de Lescure.
J'ai dit jadis, dans un autre ouvrage^, quelle étroite familiarité régna longtemps entre madame Geoffrin et mademoiselle de Lespinasse. Dans le célèbre hôtel de la rue Saint-Honoré, cette dernière, douze années durant, fut, peut-on dire, chez elle, y passant plusieurs heures chaque jour, et trouvant constamment en la vieille maîtresse du logis la plus sage des conseillères, la plus généreuse des protectrices, quelque chose comme une seconde mère. Si une personne reçut jamais les confidences intimes de mademoiselle de Lespinasse, ce fut assurément cette sûre et discrète amie. Or, dans les notes, destinées à son propre usage, où elle consignait tous les soirs ses souvenirs personnels et les informations reçues dans la journée, la fille de madame Geoffrin, madame de la Ferté-Imbault, au cours des pages qu'elle consacre à la commensale de sa mère, revient à deux reprises sur le secret de sa naissance : « Elle était, écrit-elle, la fille bâtarde du frère de madame du Deffand et de la comtesse d'Albon. » Plus loin encore, elle l'appelle, en passant, « la nièce bâtarde de madame du Deffand ^ ». On sait que cette dernière se nommait, de son nom de fille, Marie de Vichy-Champrond. On lui connaît deux frères ^ : l'un beaucoup plus jeune qu'elle, entra de bonne heure dans les ordres et mourut chanoine-trésorier de la Sainte-Chapelle, à Paris ; l'autre, Gaspard III de Vichy, né à Champrond en l'an 1695, était son aîné de deux ans ; c'est de celui-là seul qu'il peut être question.
1 Le Royaume de la rue Saint-Honoré^ pp. 345 et suiv.
2 Souvenirs inédits de la marquise de la Ferté-Imbault. Arch. du marquis d'Estampes.
^ Elle avait, en outre, tme sœur, qui fut la marquise d'Avdan.
La famille des comtes de Vichy, de bonne et vieille noblesse, établie de longue date dans le Forez et dans le Maçonnais, parmi beaucoup de belles alliances en comptait une récente avec les d'Albon, leurs voisins. En 1630, Hilaire d'Albon ^ s'était mariée au comte Gaspard de Vichy, bisaïeul de celui dont je viens de citer le nom. Par suite de cette parenté proche et de la proximité de leurs résidences respectives, les relations étaient fréquentes entre les deux familles ; et Ton imagine aisément qu'étant cousins, voisins et tous deux du même âge^ Julie d'Albon et Gaspard de Vichy eussent eu de nombreuses occasions de se connaître et de se her. Il est vrai que Gaspard, entré à vingt ans au service, employé dans toutes les campagnes de la première moitié du règne de Louis XV ^ était souvent au loin, à la guerre ou en garnison ; mais justement, à l'époque de la crise qui bouleversa l'existence de Julie, de 1727 à 1733, les loisirs d'une période de paix le rapprochèrent des siens et facilitèrent la liaison que révèle sans détour madame de la Ferté-Imbault.
Toutefois, malgré le témoignage réitéré de la fille de madame Geofïrin, le doute serait encore permis, si de sérieux indices ne venaient à l'appui de cette affirmation. D'abord, ainsi se justifient le singulier et subit intérêt que madame du Deffand prendra, dès la première rencontre, à cette jeune fille mise sur sa route par le hasard d'une brève villégiature, l'ardeur qu'elle déploiera, malgré toutes les oppositions, pour l'entraîner à Paris
1 Fille de Pierre d'Albon, qui fut l'aïeul de la mère de mademoiselle de Lespinasse.
2 I>'un et l'autre, en effet, étaient nés en 1695.
3 Voir à l'appendice, p. 472, ses états de service.
auprès d'elle, le pied d'égalité sur lequel, du jour au lendemain, elle l'établira sous son toit, le soin jaloux avec lequel elle évitera toute interrogation sur le mystère de sa naissance, et plus tard enfin sa colère, son indignation violente, alors qu'elle se croira trahie, non par une étrangère dont un simple contrat a fait son associée, mais par une personne de son sang, à laquelle elle s'est efforcée de refaire un foyer et de rendre une famille. Je ne fais qu'indiquer ici — ayant à y revenir par la suite — l'analogie frappante d'humeur, de goûts, le tour d'esprit, qu'on remarque entre les deux femmes, et qu'une même origine explique de façon naturelle ; et je passe à d'autres raisons, tirées de la correspondance de mademoiselle de Lespinasse. J'entends par là certains passages des lettres qu'elle adresse à Guibert et à Condorcet, passages qui semblaient jusqu'ici ou peu intelligibles ou singulièrement excessifs : « Quelque jour, écrit-elle à l'un ^ je vous conterai des choses qu'on ne trouve point dans les romans de Prévost ni de Richardson. Mon histoire est un composé de circonstances si funestes, que cela m'a prouvé que le vrai n'est souvent pas vraisemblable... Ah ! combien les hommes sont cruels ! Les tigres sont encore bons auprès d'eux ! » Ainsi parle-t-elle à Guibert ; et c'est sur le même ton tragique qu'elle s'exprime avec Condorcet ^ : « Moi qui n'ai connu que la douleur et la souffrance, moi qui n'ai éprouvé que des atrocités des gens de qui je devais attendre du soulagement !... »
Ces expressions seraient bien violentes pour peindre la situation — malheureusement trop
1 Lettre au comte de Guibert, du 26 août 1774. Éd. Assc.
2 Lettre du 19 octobre 1773. Lettres inédites publiées par M. Charles Henry.
ordinaire — d'un enfant né hors du mariage et subissant les conséquences d'une faute dont il n'est pas coupable. Mais tout s'éclaire si l'on admet la paternité de Gaspard de Vichy. Ce dernier, en effet, sept ans après la naissance de Julie ^ épousait la fille légitime de la comtesse d'Albon, Marie-Camille-Diane, alors dans sa vingtquatrième année. Qu'un homme s'unisse à la fille de son ancienne maîtresse, la chose, si répréhensible qu'elle soit, n'est certainement pas sans exemple, surtout au siècle où la chose se passa ; mais l'affaire ici se complique de l'existence de cette bâtarde, élevée, sous un nom supposé, par une mère qui voudrait et qui ne peut la reconnaître, auprès d'un père qui est en même temps son beau-frère, et dont les intérêts, par suite, sont opposés à ceux de sa fille naturelle. On imagine quels conflits douloureux, quels tiraillements cruels ne put manquer d'amener cet étrange imbroglio.
Ce que l'on sait du caractère de Gaspard de Vichy n'est pas, il faut l'avouer, en désaccord avec cette conduite immorale. Sauf «l'abbé de Champrond», le trésorier de la Sainte-Chapelle, d'âme simple et d'humeur débonnaire '^ tous les Vichy de cette génération, le frère aussi bien que les sœurs — mesdames du Deffand et d'Aulan — nous apparaissent sous les mêmes traits et sont
1 En 1739. Le comte de Vichy avait alors quarante- quatre ans.
- Toutefois, mademoiselle de Lespinasse, dans une de ses lettres au marquis de Vichy, parle de l'abbé avec moins d'indulgence : «Je croyais, écrit-elle, que les tracasseries de son chapitre étaient une pâture nécessaire à son caractère. On pourrait rUre de lui, comme dans la comédie : Qu'est-ce qu'un caractère ? A-i-an un caractère? C'est, je vous l'avoue, un pauvre homme, mais voilà tout. Il est comme tous les gens faibles, qui ont les défauts et les vices de tout le monde. » (Lettre du i6 janvier 1770. Arch. du marquis de Vichy.)
coulés dans le même moule : tous gens d'esprit, cultivés, séduisants, mais égoïstes, durs, autoritaires, cyniques dans les propos, sans scrupule dans les actes. «Il faut convenir qu'ils sont bien singuliers, dit une personne du temps, payée pour les bien connaître. Le pauvre abbé a foncièrement bon cœur ; mais, pour les autres, je crois qu'ils ne savent pas trop s'ils en ont un M » Ce témoignage émane de la propre femme de Gaspard, et c'est à ses enfants qu'elle fait cette triste confidence.
Avant de clore cette argumentation, il reste à relever certains faits significatifs qui résultent des documents qu'une bonne fortune a mis entre mes mains. Du mariage du comte de Vichy avec Diane d'Albon naquit, l'année d'après, un fils, Abel- Marie-Claude ^ lequel fut à la fois, d'après ce que j'ai dit plus haut, le frère et le neveu de mademoiselle de Lespinasse. Pour cet enfant, de huit ans plus jeune qu'elle, elle se prit d'ime spéciale tendresse ; dans la correspondance qu'elle entretint constamment avec lui ^, et dont je ferai grand usage au cours de cette étude, on ne peut méconnaître un accent tout particulier, celui d'une sœur aînée, pleine de sollicitude et doucement maternelle, qui, sans l'avouer ouvertement, se sent le droit et le devoir de veiller sur celui dont
1 Lettre de la comtesse de Vichy, du i" janvier 1768. Arch. de Roanne.
2 Né le 8 octobre 1740 et connu sous le nom de marquis de Vichy ; nous le retrouverons fréquemment dans la suite de ce récit. Le comte et la comtesse Gaspard de Vichy eurent un autre fils, Alexandre-Mariette, né le 21 avril 1743, Qui mourut encore jeune, après avoir donné de grands chagrins à sa famille, dont il vécut presque toujours séparé.
* Cette correspondance inédite se trouve mi-partie à la bibliothèque municipale de Roanne, mi-partie dans les archives du marquis de Vichy, qui me l'a gracieusement communiquée. On la trouvera in extenso à l'appendice du présent volume, p. 480.
le bonheur, répète-t-elle fréquemment, lui est a plus cher et plus précieux que toute chose en ce monde». Elle, si indifférente, pour ne pas dire hostile, à tout ce qui, de près ou de loin, tient à la famille d'Albon, elle qui écrira railleusement à Abel de Vichy : « Il me semble que vous ne voyez guère ou point vos parents d'Albon ; cela viendraitil de ce que vous ne vous en souciez guère ? Cela serait bien naturel & ; elle qui tracera froidement ces lignes : « Vous ne me dites pas si le petit d'Albon continue à vouloir être prêtre, ou s'il tranchera la diJB&culté par mourir de la poitrine ? Ce serait bien dommage... au moins quant à la figure » ; cette même femme, au contraire, lors qu'il s'agit du fils de Gaspard de Vichy, se passionne ardemment pour tout ce qui le touche, pour sa femme, lorsqu'il se marie, pour ses enfants, «qu'elle aime à la folie & ; elle le dirige dans toute la conduite de sa vie, dans sa carrière, dans ses rapports avec les siens, dans la gestion de sa fortune ; elle se donne un mal infini pour obtenir son avancement, tant qu'il appartient à l'armée, et la croix de Saint- Louis, quand il abandonne le service ; elle sort de son lit, malade et grelottant la fièvre, afin de solliciter pour son compte : «Il y a un siècle, s'écrie-t-elle, que je n'ai fait un aussi grand tour de force que celui que je viens de faire pour vous I &
Et à chaque page, dans cette correspondance, ce sont des formules caressantes, où s'épanche la tendresse de son cœur fraternel : «Tout ce qui vous intéresse m'est cher, et je trouverai qu'il manquera toujours quelque chose à mon bonheur, tant que je serai condamnée à vivre loin de vous... Je vous aimais à la folie, quand vous étiez enfant ;
mon sentiment est le même, et il durera autant que ma vie... Je ne fais pour vous que la seule chose dont on ne doive pas remercier, c'est de vous aimer de tout mon cœur... » Dans une des premières lettres qu'elle lui écrit après l'avoir quitté, elle réprimande doucement l'adolescent qu'il est encore sur le ton trop cérémonieux dont il use envers elle : « Je sais que vous êtes bien grand, bien conséquentietix, mais souvenez-vous que je vous ai vu pas plus haut que cela, que j'étais alors votre bonne amie de nom, et qu'actuellement je le suis de fait. Ainsi, je vous en prie, ne nous interdisons point les noms qui servent à exprimer l'amitié ; je ne veux point de Mademoiselle dans vos lettres. En public, il faut bien se conformer à l'usage, mais de vous à moi, je ne veux rien perdre. »
La réserve du jeune Vichy se conçoit d*ailleiu*s aisément, car il semble prouvé qu'il ignora longtemps la vérité sur l'ascendance paternelle de Julie. Dans une lettre où celle-ci l'entretient, en termes voilés, du veto jadis opposé par Gaspard de Vichy au projet caressé par la comtesse d'Albon de donner à sa fille un état légitime : « Tout cela, mon cher ami, lui échappe-t-il de dire, est peutêtre encore une énigme pour vous ; mais votre mère vous en dira le mot \ t> Intrigué, le jeune homme interrogea la comtesse de Vichy ; il sut enfin le douloureux secret, et la révolte de son cœur honnête perce dans la note laconique qu'il inscrit, le soir même, dans son journal intime : « J'ai eu une grande conversation avec ma mère au sujet de mademoiselle de Lespinasse. Ce sont
1 Lettre du i8 juillet 1769. Passim.
des horreurs M » A dater de ce jour, son affection pour cette sœur malheureuse paraît plus tendre et plus active ; il vient à Paris pour la voir, lui amène sa femme et ses enfants, prend plus hardiment son parti contre ceux qui l'attaquent ; lors de sa dernière maladie, il s'installera à son chevet, pour ne pas la quitter jusqu'au souffle suprême : « Mon neveu — écrit madame du Deffand au lendemain de la mort — a voulu voir le testament. Il prétend qu'il était en droit de l'exiger y et il fallait bien que cela fût, puisqu'on le lui a montré. &
On excusera la longueur de cette discussion — où j'ai dû plus d'ime fois anticiper sur les événements à venir — en se rappelant qu'il s'agissait de trouver le mot d'une énigme regardée comme indéchiffrable et de fixer un point, jusqu'à présent obscur, de l'histoire littéraire. A défaut de preuves matérielles, bien rares en pareille occurrence, cet ensem.ble de preuves morales doit suffire, ce me semble, à entraîner la conviction. Aussi, tenant désormais pour acquise la filiation de l'héroïne de cette étude, je reprends le récit de ses premières années.
Si les mémoires du temps sont muets sur la question de la paternité, quelques-uns, en revanche, donnent des détails sur l'enfance de Julie ; le malheur est que ces détails sont, la plupart, purement imaginaires. La relation la plus complète, comme aussi la plus inexacte, est celle que l'on doit à La Harpe. C'est tout un drame en raccourci, auquel ne manque aucun élément d'intérêt : enlèvement de l'enfant par le mari trompé, sé-
1 23 juillet 1769. Journal d'Abel de Vichy. Arch. du marquis :1e Vichv.
questration au fond d'un couvent de province, où la mère éplorée vient faire de mystérieuses visites, jalousie de la part des enfants légitimes, qui terrorisent de leurs menaces leur sœur infortunée : « Sa mère redoublait encore ses alarmes, en lui recommandant les plus grandes précautions contre tous ceux qui la viendraient voir au couvent, de ne prendre aucune nourriture que celle de la maison, de ne recevoir ni bonbons ni bouquets, de ne sortir sous aucun prétexte... & Grimm, plus bref, n'est guère mieux informé : « Elle était fille de la comtesse d'Albon, qui n'a jamais osé la reconnaître, et dont elle n'a jamais voulu recevoir aucun bienfait, depuis qu'elle a senti le prix de ce qui lui a été refusé... » Tous ces récits contiennent presque autant d'erreurs que de mots ; la vérité, plus simple, est beaucoup moins tragique.
Loin d'être reléguée dans un cloître lointain, Julie fut au contraire, dès le berceau, recueillie par sa mère, qui la prit sous son toit, et «l'éleva presque publiquement », sans se soucier des commentaires. Tel est le témoignage formel d'un homme qui tenait toute l'histoire de la bouche même de mademoiselle de Lespinasse ; et cette assertion de Guibert est confirmée de point en point par madame du Deffand, comme par les pièces nouvelles qui m'ont été communiquées ^ Nulle différence de traitement ni d'éducation, dans cette première période, entre la fille bâtarde et les enfants nés du mariage, sauf peut-être une tendresse plus grande envers ceUe qui à l'amour
1 Consultation juridique demandée en 1772 par le comte d'Albon. 11 y est constaté en toutes lettres que mademoiselle de Lespinasse reçut dès l'enfance les plus tendres soins de sa mère, à l'égal de son frère et de sa sœur légitimes. Arch. du château d'Avauges.
seul devait son existence. La résidence accoutumée de la comtesse d'Albon était alors le vieux manoir d'Avauges, sur la route de Lyon à Tarare, demeure qu'elle tenait de famille, et où ses ascendants avaient vécu de père en fils depuis le xvi® siècle, après la destruction de leur château de' Saint- Forgeux. Avauges, à ce moment, gardait encore ses remparts, ses fossés et ses tours, tout son appareil féodal de forteresse du moyen âge, que remplaça quelques années plus tard une construction Louis XV, moins grandiose à coup sûr, mais plus en harmonie avec les mœurs et les idées modernes ^ De Tarifeienne citadelle, il ne subsiste aujourd'hui rien ; mais ce à quoi n'a pu toucher la pioche des démolisseurs, c'est la situation charmante dans la fertile vallée qu'arrosent les eaux de la Turdine, c'est le panorama splendide que forment à l'horizon les monts Tarare, de Saint- Loup et de Saint-Romain, sommets luxuriants de verdure de la chaîne du Forez.
En cette seigneuriale demeure, Julie de Lespinasse vit s'écouler le matin de sa vie. Des deux enfants légitimes de la comtesse d'Albon, Diane, de seize ans l'aînée de sa sœur naturelle, était d'un âge qui excluait entre elles toute intimité d'âme et toute camaraderie ; mais Camille, né en 1724, n'était encore qu'un enfant et partageait ses jeux. « Elle passa sa jeunesse avec lui », dit madame du Deffand. De ces amusements en commun, de cette familiarité de l'enfance, de ces premiers souvenirs si puissants sur le cœur, naquit une affection sincère et réciproque, qui survécut à leur séparation et qu'un cruel dissentiment put seul altérer par la suite. Cette vie, somme toute paisible et douce, se
2 La reconstruction du château d' Avauges date de 1765.
poursuivit environ huit années. Deux événements, survenus coup sur coup, vinrent en rompre le coiu^ : ce furent l'entrée de Camille au service et le mariage de Diane avec Gaspard de Vichy. Le départ de Camille n'eut d'autre effet sur le sort de Julie que de rembrunir ses journées, en la privant d'un compagnon joyeux et en la condamnant à la vie monotone d ime enfant solitaire ; mais le mariage de sa sœur, célébré à Avauges le i8 novembre 1739, eut pour elle des suites plus funestes, et l'on peut dater de ce jour le commencement de ses malheurs.
Nul doute qu'une telle union n'ait pu se décider ni se conclure sans coûter à madame d'Albon bien des remords et bien des larmes. Sur les luttes qu'elle eut à soutenir, sur les angoisses, les combats intérieurs qui déchirèrent son cœur, nous sommes réduits aux conjectures ; mais on mesure la profondeur et l'acuité de sa souffrance à la transformation qui s'opéra dès lors en elle. De tendre, elle devint exaltée ; de rêveuse, elle devint mystique ; sa mélancoUe naturelle tourna en sombre désespoir. Dememrée seule avec l'enfant qui sans cesse lui rappelait sa faute, elle semblait prévoir quels orages fondraient un jour sur cette tête délicate, et elle se reprochait les peines et les désillusions futures d'une âme si semblable à la sienne. Déjà malade et pressentant sa fin prochaine, la destinée de l'orpheUne se dessinait trop nettement à ses yeux : ou l'abandon complet, ou un refuge, pire encore que la solitude, auprès d'un père indifférent, obHgé de la méconnaître, pour lequel elle serait ime gêne, im fardeau encombrant, la source de complications dont elle serait la première à souftxir.
Pour atténuer les conséquences de cette situation, un rêve hantait l'esprit de la comtesse d*Albon. Somme toute et malgré la séparation, la naissance de Julie avait eu lieu dans le cours du mariage ; le prénom qu'elle portait était celui de sa mère, son nom, celui d'une terre de la famille ; son éducation à Avauges, les soins constants que l'on avait pris d'elle, cette confession publique de la maternité, ne pouvaient-ils pas compenser le caractère clandestin des couches et l'imposture de l'acte baptistaire? Était-il impossible d'effacer légalement la tache de bâtardise, et de rendre à Julie l'état, le nom, les droits et la part d'héritage d'un enfant légitime ? Ce qui prouve que la chose était tout au moins discutable, c'est la frayeur qu'en eurent ceux dont une telle reconnaissance eût gravement lésé l'intérêt, ce sont les démarches qu'ils firent pour obtenir plus tard la promesse de Julie qu'elle n'entamerait pas ce procès, c'est enfin, malgré la parole donnée, les précautions qu'ils prirent, jusqu'au jour de sa mort, pour parer au danger de cette réclamation d'état. Bien que jamais elle n'eût rien fait pour justifier ces craintes, disons toutefois que mademoiselle de Lespinasse ne consentit en aucun cas à désavouer son origine ; bien au contraire, dans sa correspondance, elle rappelle maintes fois sans détour la lignée dont elle est issue, et plusieurs de ses lettres, à sa famille ainsi qu'à ses amis, sont timbrées d'un cachet aux armes des d'Albon, gravées dans l'écu en losange propre aux filles non mariées ^.
1 Les nombreuses lettres autographes de mademoiselle de Lespinasse, adressées tant à Guibert qu'à ses parents de Vichy, qui ont passé sous mes yeux, sont revêtues, selon les cas, de quatre cachets différents. Des deux dont elle, se sert le plus habituellement, l'un représente un chat assis, l'autre figure
4a JULIE DE LESPINASSE
Quelles que fussent les chances de succès, il est certain que la comtesse d'AIbon nourrit longtemps l'espoir de restituer à Julie les avantages d'une naissance légitime. Le principal obstacle auquel elle se heurta fut la résistance de son gendre ; il n'est que trop aisé de deviner les causes de cette opposition. Sous l'influence de Gaspard de Vichy, Diane et Camille — qui peut-être sans lui se fussent montrés traitables — combattirent de tout leur pouvoir les velléités maternelles ; il s'ensuivit des scènes singulièrement pénibles ; et ce sont ces tristes débats dont mademoiselle de Lespinasse évoque amèrement le souvenir quand elle écrit à Abel de Vichy ^ : « Vous connaissez ma tendresse et mon attachement pour madame votre mère " ; elle m'a comblée de marques de bonté et d'amitié, et, quoiqu'elle se soit refusée à faire le bonheur de ma vie, par une délicatesse, très respectable sans doute, mais dont peut-être elle aurait trouvé le dédommagement dans le bien qu'elle m'aurait fait, je n'aurai point de regret de ce que je lui aurai sacrifié, si ]'ai pu la persuader par là que mon attachement pour elle est certainement plus vif et plus sincère que celui des gens à qui elle a fait elle-même les plus grands sacrifices. &
Impuissante à doter sa fille d'un état régulier, madame d'Alban aurait vivement souhaité qu'elle cherchât au moins un abri derrière les murailles
1* Amitié, sous forme d'une jeime femme debout devant un autel, sur lequel elle dépose deux cœurs; un chien sculpté sur l'autel symbolise la fidélité ; ces mots sont écrits alentour : Sans toi, tout homme est seul. Assez souvent aussi on trouve ses initiales, un J et im L entrelacés et surmontés d'une couronne de comte, et quelquefois enfin les armes de la famille d'AIbon dans un écu en losange.
1 Lettre du i8 juillet 1769. Arch. du marquis de Vîchy.
» Diane d'AIbon, comtesse de Vichy.
d'un couvent, refuge accoutumé, alors plus encore qu'aujourd'hui, des déshérités de la vie ; les termes de son testament, que l'on va bientôt lire, marquent cette intention avec une précision qui ne laisse aucun doute. Mais là encore elle rencontrait une insurmontable barrière : l'humeur et les aspirations de l'enfant témo gnaient, dès cet âge, d'une répugnance déterminée pour la paix silencieuse, la mort anticipée du cloître. Ardente de cœur et de tempérament fougueux, déjà chez elle apparaissaient cette activité d'âme, cette vive curiosité d'esprit, ce goût passionné de la vie, dont l'âge, ni la maladie, ni les chagrins de toute sorte ne purent jamais étouffer entièrement la flamme, et qu'elle proclame encore au déclin de son existence : « Si j'ai souvent dit que la vie était un grand mal, j'ai senti quelquefois qu'elle était un grand bien ; et il ne m'échappera jamais ce souhait, si commun dans la bouche des malheureux, qu'ils voudraient n'être pas nés. Moi, au contraire, animée du besoin actif de mourir, je rends grâce à la nature qui m'a fait naître M »
Une fois de plus déçue dans son espoir, madame d'Albon envisageait avec une angoisse redoublée l'avenir de la créature innocente qu'elle allait laisser seule au monde. Incapable de se contenir, elle laissait deviner ses craintes à celle qui en était l'objet et la prenait, en termes vagues, pour confidente de ses remords et de ses peines. « Souvent, raconte Guibert ^ elle la baignait en secret de ses larmes ; elle semblait, par le redoublement de sa tendresse, vouloir la consoler du présent funeste qu'elle lui avait fait de la vie. Elle la comblait de
^ Lettre du 7 septembre 1774, à Coûdorcct. Passim. 2 Élog* éTÉlUm»
caresses et de bienfaits. » C'est ce que, d'un trait vif, confirmera Julie elle-même, en écrivant à Condorcet ^* « Par une singularité inouïe, j'ai eu une enfance agitée par le soin même qu'on a pris d'exercer et d'exalter ma sensibilité ; je connaissais la terreur et l'effroi avant que d'avoir pu penser et juger ! &
Au mois d'août 1746, madame d'Albon, sentant ses forces s'épuiser, mandait son notaire à Avauges et rédigeait son testament. La clause relative à Julie est conçue en ces termes '^: « Je lègue à Julie- Jeanne-Éléonore Lespinasse, fille de Claude Lespinasse et de Julie Navarre, une pension annuelle et viagère de trois cents livres, payable, en deux termes égaux de cent cinquante livres chacun tous les six mois, à commencer à mon décès et par avance, laquelle pension sera employée pour la nourriture, entretien et éducation de ladite Lespinasse, dans un couvent à son choix, jusqu'à son établissement, mariage, ou entrée en religion, auxquels cas je veux que mon héritier paye la somme de six mille livres pour la dot en religion, mariage ou étabUssement de ladite Lespinasse, laquelle somme je reconnais m'avoir été confiée pour ladite Lespinasse, à laquelle sera continuée ladite pension de trois cents livres tant qu'elle sera dans le monde, et demeurera réduite à deux cents livres, si elle fait profession dans quelque maison religieuse... Telle étant ma volonté, déclare que je décharge mon héritier du paiement de ladite somme de six mille livres, en cas que ladite Lespinasse se marie ou fasse profession pendant ma vie, attendu que pour lors j'acquitterai moi-même ladite somme de six
1 Lettre du 19 octobre 1773. Passim.
2 Testament daté du 3 août 1746. Arch. d' Avauges.
mille livres, mon héritier, audit cas, ne demeurant chargé que de la pension... ^ »
La somme et la pension léguées par la comtesse d'Albon pourraient sembler modiques et peu proportionnées au chiffre de sa fortune, qui, bien que déjà diminuée, demeurait encore importante. La chose pourtant s'explique, si l'on songe que le testament était fait en forme authentique, c'est-àdire par devant témoins, et que madame d'Albon, dans un acte public, ne pouvait guère traiter sa fille que comme une étrangère. Elle prétendit d'ailleurs corriger cette insuffisance par un don fait de la main à la main. Dans un des meubles de sa chambre, elle conservait, dit madame du Deffand, « une somme d'argent assez considérable », mise de côté à cet effet. Un peu avant sa fm, elle fit venir Julie, lui conlîa la clé du bureau qui recelait cette somme, « lui ordonnant de la garder pour elle ». Après la mort de la comtesse — qui eut lieu en avril 1748 ^ — le premier soin de la jeune fille fut de restituer à son frère, sans vouloir en .«toucher un sol, une somme sur laquelle aucun titre ne pouvait établir son droit : « Elle mena M. d'Albon ^ audit bureau, lui en donna la clé, et lui remit tout l'argent qui y était *. » Désintéressement imprudent autant que généreux, qui la laissait, dénuée
1 Le même testament contient une clause analogue en faveur d'Hilaire Hubert, avec les mêmes suggestions à embrasser l'état rnonastique. La pension est pour lui réduite à deux cents livres ç^ la somme léguée à quatre mille.
2 La comtesse d'Albon mourut dans son hôtel de Lyon le 6 avril 1748, et fut inhumée à Saint-Forgeux le 9 du même mois. Arch. d'Avauges.
3 Camille, comte d'Albon, derui-frère de mademoiselle de Lespinasse.
4 Lettre de la marquise du Deflfand à la duchesse de Luynes, du 30 mars 1754.
du nécessaire, à la merci de ceux qui voudraient la prendre à leur char|^.
Julie avait seize ans, quand elle perdit une mère qu'elle aimait tendrement, et dont la mémoire, écrit-elle, lui fut « toujours vénérable et chère &. Sa douleur fut extrême, et toucha même les cœurs les moins portés à s'attendrir. Ce chagrin s'avivait encore de l'effroi de son isolement. Camille d'Albon, «qui l'avait toujours traitée comme sa propre sœur » et qui lui témoignait un réel attachement, appelé au loin par ses devoirs de capitaine de cavalerie, ne pouvait, dans ses garnisons, s'embarrasser d'une aussi jeune compagne. Force lui fut de recourir à la pitié du comte et de la comtesse de Vichy. La marquise du Deffand assure que l'offre vint de ces derniers, et qu'ils lui proposèrent de l'emmener avec eux, « ce qu'elle accepta avec beaucoup de joie ». A la joie près, qui parait difficile à croire, le fait certain est qu'elle quitta le vieux manoir où l'attachaient ses plus précieux souvenirs et suivit les Vichy dans leur terre de Champrond, plante fragile arrachée de la terre nourricière, pour végéter dorénavant dans un sol inhospitalier, sous un ciel inclément qu'aucun rayon chaud n'illumine.
Le domaine de Champrond, érigé en comté par lettres de 1644, ^*^i* situé sur la limite du Maçonnais et du Lyonnais, dans la petite commune de Lignyen-Brionnais \ Du château, vendu nationalement, comme propriété d'émigrés, sous la Révolution*, il
1 Aujourd'hui, dans le département de Saône-et- Loire.
2 La vente eut lieu le 2 vendémiaire an III, dans le district de Marcigny, et l'adjudication fut faite au profit du sieur Cheva* lier, natif de Marcigny, qui paya cent six mille livres pour le château et ses dépendances. Les meubles furent vendus à part,
ne reste aujourd'hui que quelques pans de murs ; mais ime description détaillée, qui date de 1735 ^ permet de se représenter assez exactement la demeure où mademoiselle de Lespinasse vécut quatre années de son existence. C'était une « maison forte p plutôt qu'une habitation de plaisance, composée d' « une grosse tour carrée », que flanquaient à droite et à gauche deux vastes pavillons, et cernée de fossés profonds qu'on passait sur un pont-levis. Deux grandes terrasses, « l'une du côté de bise et l'autre de midi &, un parterre, une volière d'oiseaux, un ruisseau serpentant dans le parc, auprès du château, et de longues « allées en charmilles &, dont l'une menait à une antique chapelle, adoucissaient le sévère aspect de l'endroit. Bien que la fortune des châtelains paraisse avoir été médiocre, leiur train comprenait cependant le personnel nombreux alors jugé indispensable à tout ce qui faisait figure de gentilhomme : un aumônier, un régisseur, un maître d'hôtel, deux cuisiniers, quatre laquais, im cocher et deux postillons, outre « deux secrétaires et une sous-gouvernante. 0 Quant au luxe du mobilier, on en peut juger par ce fait que la vente qu'on en fit par adjudication, en 1793, dura pendant un mois entier et produisit la somme, importante pour l'époque, de quarante-huit mille livres.
Les hôtes habituels du château, lors de l'arrivée de Julie, se limitaient au comte et à la comtesse de Vichy et aux enfants issus de leur mariage. Gaspard, robuste encore malgré ses cinquante-trois ans bien sonnés, retiré du service avec le grade de
du 13 ventôse au 13 germinal an II, et produisirent la somme totale de quarante-huit mille cent quarante et une livres. Arch. départ, de Mâcon.
1 Arch. départ, de Mâcon, E. 603, n" 14,
maréchal de camp, gérait son domaine familial avec la raideur impérieuse et l'âpre minutie quïl apportait en tout, et ne quittait guère cette besogne que pour aller de loin en loin à Paris rendre visite à sa sœur, madame du Deffand, dont il convoitait l'héritage \ Sa femme, intelligente, instruite, mais dominée par un époux beaucoup plus âgé qu'elle et devant lequel elle tremblait, se consacrait exclusivement à élever ses enfants, qui absorbaient toutes ses pensées. Elle en était alors à sa troisième grossesse ; et le 20 mai 1748, six semaines après la mort de la comtesse d'Albon, elle donnait le jour à une fille, qui reçut le nom d'Anne-Camille et qui paraît être morte en bas âge. De ses deux premier-nés, l'un, Abel-Marie- Claude, entrait dans sa neuvième année ; le cadet, Alexandre-Mariette, était de trois ans plus jeune. De ce dernier, il n'est que peu de choses à dire : d'humeur sauvage et d'esprit faible, sujet à des lubies qui faisaient par moments douter qu'il eût toute sa raison, il se tenait, dès l'enfance, à l'écart, maussade, et généralement solitaire. A peine adolescent, il quitta le toit paternel, disparaissant des mois entiers sans qu'on sût ce qu'il devenait * ;
1 Les quelques lettres de Gaspard de Vichy que l'on conserve à la bibliothèque de Roanne montrent quelle souplesse il déploie, lui si cassant dans ses rapports avec sa sœur d'Aulan et son frère le chanoine, lorsqu'il s'agit de conquérir les bonnes grâces de madame du Defifand, et quelle frayeur il a que la simple droiture de son fils ne compromette, auprès d'une femme si difi&cile, les intérêts de sa famille : « Tâchez de la ménagerj répète-t-il à Abel ; vous la connaissez, et cela suffit. Dites-lui combien nous lui sommes attachés, madame de Vichy et moi... Il faudrait éviter de cabrer madame du Deffand, et la pressentir habilement pour savoir ce qu'elle pense... »
2 Voir à ce propos, à l'Appendice, p. 473, une lettre de la comtesse Camille d'Albon, adressée à la marquise de Vichy, où elle raconte une des frasques de son neveu.
lorsqu'il mourut, à vingt-cinq ans, ce fut pour tous les siens moins un chagrin qu'une délivrance.
Tout autre était Abel, et rarement se vit-il entre deux frères élevés ensemble plus grand et plus frappant contraste. Autant l'un était lunatique, rétif et ombrageux, autant l'aîné se montrait doux, facile et raisonnable. L'âge et l'éducation ne firent que développer ses bonnes qualités naturelles ; les lettres que l'on a de lui et son journal intime le révèlent probe, loyal et droit, mesuré dans toutes ses actions, de mœurs pures et de cœur sensible, d'intelligence moyenne, mais suppléant au brillant de l'esprit par la simplicité, le bon sens et la volonté, digne en tous points de cet éloge que lui décernera Julie : «Dès votre plus tendre enfance, je vous ai aimé de tout mon cœur, mais il s'est joint à ce sentiment l'estime qu'inspire toujours un caractère ferme uni avec une âme honnête \ J'ai dit plus haut, et je n'y reviens pas, de quelle forte tendresse la jeune fille se prit aussitôt pour cet enfant, de huit ans plus jeune qu'elle, auquel elle tenait de si près par des liens inavoués. Tout le temps qu'elle vécut au foyer des Vichy, Abel fut la consolation de ses heures de tristesse, l'unique rayon de joie qui ait quelquefois dissipé le brouillard habituel de ses mélancolies.
D'après Guibert, généralement bien infonné, ce ne fut qu'à Champrond que mademoiselle de Lespinasse sut, de la bouche de ses parents, la vérité entière sur sa naissance. « Ils lui apprirent qui elle était... Elle descendit tout d'un coup au rang d'orpheline et d'étrangère. La dédaigneuse et barbare pitié prit soin de cette infortunée, jusque-là si tendrement soignée par le remords et par la
1 25 janvier (1765). Arch. de Roanne.
nature ^ s> Quel qu'ait été l'effet produit par cette brusque révélation, il semble néannaoins que les premiers temps du séjour aient été pour Julie à peu près calmes et paisibles. La lecture, le travail remplissaient ses journées ; ce fut au cours de cette période qu'elle compléta son éducation, commencée à Avauges, tantôt étudiant pour son compte, tantôt dirigeant dans leurs classes les fils de la maison. Sans doute ce ne fut que plus tard, — et nous verrons à quelle incomparable école — qu'acheva de se former son goût, de se développer son esprit ; mais le vernis brillant qu'elle acquit par la suite reposait sur ce fonds solide que donne seule l'instruction reçue dans la jeunesse. «Elle n'était pas savante, dit l'un de ses contemporains, elle était instruite... Elle savait l'anglais, l'italien, et elle possédait la littérature de plusieurs autres langues dans nos meDleures traductions. Elle savait surtout parfaitement sa propre langue. Je n'ai jamais connu à personne comme à elle le don précieux du mot propre. Elle s'était nourrie de Racine, de Voltaire, de La Fontaine ; elle les savait par cœur *. &
L'année d'après l'installation de Julie à Champrond, M. et madame de Vichy furent passer l'hiver à Paris ; à leur départ, ils lui confièrent la garde de leurs enfants. Si jeune encore elle-même, il lui fallut, sans aide et sans conseils, diriger trois pupilles dont le plus vieux avait dix ans à peine, tandis que le dernier était encore au berceau. Elle se voua sans murmure à cette maternité précoce. Il est
1 Éloge d'Éliza. — Je dois faire remarquer que, dans ce même passage, Guibert commet une confusion manifeste en faisant de jiûie < la fille aînée > de la comtesse d'Albon, tandis qu'elle était en réalité la plus jeime.
3 Éloge d'Éliza.
d'ailleurs à remarquer que, toute sa vie, elle eut un goût marqué pour les enfants, dont elle comprenait la nature et dont elle admirait la grâce : «Si vous les aimiez un peu plus, dira-t-elle plus tard à Guibert, je vous dirais que je crois avoir observé que ce qui plaît à un certain point a toujours quelque analogie avec eux; ils ont tant de grâce, tant de moelleux, tant de naturel ! Enfin, Arlequin est un composé du chat et de l'enfant, et jamais y eût-il plus de grâce ?» En cette saison de 1749, la manière dont Julie gouverna son petit royaume lui attira Tadoration de ceux qu'elle régentait ; les parents eux-mêmes, si froids d'ordinaire avec elle, ne se défendirent pas d'exprimer quelque gratitude : «Ils m'en firent des éloges infinis, écrit trois ans plus tard la marquise du Deffand ; ils me dirent toutes les obligations qu'ils lui avaient, les soins qu'elle se donnait pour l'éducation de leur fille... »
Ce fut pourtant peu après le retour des Vichy que les rapports s'aigrirent. Sur ce qui provoqua cette mésintelligence, qui rendit graduellement la vie commune insupportable et fit de Champrond un enfer, nous n'avons que des données vagues et des confidences incomplètes. Du langage de Guibert et de celui de madame du Defïand, il semble résulter qu'émerveillés des aptitudes qu'ils découvrirent chez celle dont ils avaient la charge, le comte et la comtesse de Vichy, plus ou moins consciemment, prétendirent en tirer parti, et la réduisirent peu à peu au rôle d'institutrice, une institutrice sans salaire, dont on omet de payer les services en attentions et en prévenances. Peutêtre, en faisant appel à son cœur, eût-on pu la résoudre à accepter la tâche, mais elle se révolta
devant la prétention de la lui imposer, et ne soutint pas la pensée d'être traitée en inférieure par ceux dont elle était l'égale et dont elle savait bien que le sang coulait dans ses veines. Sans doute, à ce grief il s'en joignit un autre, auquel font allusion quelques passages de ses lettres : j'entends par là l'incurable méfiance qui, de tout temps, fit craindre à ses parents qu'elle n'invoquât, un jour ou l'autre, les égards qu'on lui montrerait, l'hospitalité même reçue sous le toit familial, pour réclamer ses droits sur le nom de sa mère, avec une part de sa fortune. De là, une réserve affectée, une surveillance blessante, un rappel incessant, moins dans les mots que dans la façon d'être, de la tache d'origine dont souffrait cruellement sa juvénile fierté. Avec une nature aussi fine, aussi impressionnable, aussi prompte à saisir les nuances, avec une âme toute de premier mouvement et pour laquelle juger est un synonyme de sentir, on conçoit quelle irritation, sourde d'abord, bientôt exaspérée, gonfla le cœur de cette fille de vingt ans. Les scènes furent nombreuses, violentes ; il s'échangea de ces paroles qu'on n'oublie pas et que rien ne répare. Excessive en toutes choses, elle ne vit plus désormais chez les siens que « de barbares persécuteurs ^ » ; elle connut ces instants de véritable désespoir, où la mort apparaît comme un port de refuge. « Elle vécut cependant, écrit son confident Guibert, parce qu'elle était dans cet âge où le malheur ne tue pas, et où, pour mieux dire, il n'y a pas de malheur. »
Après deux ans de cette lamentable existence, sa patience fut à bout et son parti fut pris. Elle ne mangerait pas plus longtemps le pain amer de la
1 Éloge d'Êlùa, Passion.
compassion sans tendresse ; elle abandonnerait cet asile où elle n'avait trouvé que chagrins et humiliations ; et, domptant les aspirations de cette âme frémissante qu'attirait, ainsi qu'un mirage, l'inconnu de la vie, elle suivrait le vœu de sa mère, elle ensevelirait sa jeunesse sous le linceul épais du cloître. Camille d'Albon, son frère aîné, «sur l'amitié duquel elle comptait beaucoup et qui l'avait toujours traitée comme sa propre sœur ^ d, ne lui refuserait pas ses conseils, son appui, au besoin même sa bourse, pour compléter, s'il était nécessaire, sa dot de religieuse. Ce dessein une fois arrêté, elle s'occupa de le réaliser. Elle écrivit au comte d'Albon pour l'informer de «sa résolution inébranlable », et faire appel, à son fraternel dévouement.
C'est sur ces entrefaites et parmi ces préparatifs, qu'un beau jour une nouvelle venue, débarquant à Champrond, renversa d'un revers de main ce bel échafaudage et, saisissant le gouvernail de cette barque désemparée, l'entraîna vers les mers aux larges horizons, mais semées de récifs et peuplées de tempêtes. Peut-être est-il superflu d'ajouter que cette nouvelle venue s'appelait la marquise du Deiïand.
1 Lettre de madame du Deffand, du 30 mars 1754. Éd. Lescure.