CHAPITRE II
La marquise du Deffand. — Les trois phases de son existence. — Son état d* esprit lors de son arrivée à Châiîlpfond. — Son intimité rapide avec mademoiselle de Leâpinaâse. — Portrait physique et moral de Julie dans sa vingtième année. — Premier projet de vie commune avec madame du Deffand. — Julie quitte les Vichy. — Son séjour à Lyon. -^ Négociations compliquées avec madame du Déffaûd. — Opposition du comte d'Albon. — Julie se décide à s'installer à Paris.
Des femmes du xviii* siècle, il en est peu de plus célèbres, et qui méritent autant de Têtre, que madame du Deffand ; mais ce que l'on connaît surtout, c'est la vieille amie de Walpole et de la duchesse de Choiseul, l'étincelante diseuse de bons mots, Tépistolière dont certaines lettres peuvent soutenir la comparaison avec madame de Sévigné. Sur sa jeunesse et sur la formation de son esprit, sur ses relations familiales, sur toute son existence intime, flotte un certain brouillard, qu'elle semble avoir pris soin de ne pas éclaircir. C'est cependant sous cet aspect qu'il est intéressant pour nous d'évoquer sa figure, avant de préciser son rôle dans une histoire où elle tient tant de place. Je résumerai ce qui ressort des consciencieux travaux de mes prédécesseurs et de mes recherches personnelles. Marie de Vichy, sœur cadette de Gaspard, était née à Çhamprond ^ le 25 décembre 1697. Elle
1 Notons toutefois que la biographie Feller place à Auxerre le lieu de sa naissance, je ne sais d'après quelles données.
fut amenée dès Tenfance à Paris, et mise chez les Bénédictines de la Madeleine du Traisnel ^ où s'écoula toute sa première jeunesse, demeure assez mal édifiante, qui n'avait guère du couvent que le nom, et dont Tabbesse, Françoise d'Arbouze de Villemont, passait pour accorder tour à tour ses bonnes grâces à des adorateurs variés, depuis le marquis d'Argenson jusqu'au flûtiste Descoteaux, Parmi ces exemples fâcheux et dans cette atmosphère frivole, elle apprit peu de choses, d'après son propre témoignage ; ce fut elle-même plus tard qui refit son éducation. En revanche, elle perdit la foi, que l'éloquence de Massillon, — dépêché vers sa nièce par la duchesse de Luynes ' pomr convertir la précoce mécréante — ne put ressUvSciter en cette âme d'enfant de dix ans. «Mon génie étonné trembla devant le sien, dirat-elle au souvenir de cette singulière controverse ; ce ne fut pas à la force de ses raisons que je me soumis, mais à l'importance du raisonneur ^ »
Dans sa vingt et unième année, elle épousait le marquis du Deffand *, de bonne naissance, mais pauvre sire, esprit médiocre et tracassier, « aux petits soins pour déplaire », disait-elle de lui joliment. Des grilles du cloître, elle s'élançait d'un bond à la cour du Régent, dans l'intimité quo-
1 Rue de Charonne, à Paris.
' La comtesse de Vichy, mère de madame du Deffand, était née Anne Brulart. C'était la sœur de la duchesse de Luynes, qui se trouvait par conséquent être la propre tante de madame du Deffand.
' D'après le témoignage de Chamfort, Massillon écouta attentivement les objections de l'enfant, et se retira en disant : < Elle est charmante. » Comme on lui demandait quel livre il fallait lui faire lire pour la ramener : < Un catéchisme de cinq sols », fit-il pour toute réponse.
* Jean- Baptiste- Jacques de la Lande, marquis du Deffand. Le mariage eut lieu le 2 août 1718.
tidienne de ses maîtresses et de ses favoris. Ce qu'il advint de ces fréquentations, il est superflu de le dire : le mieux est d'imiter la réserve prudente qu'elle observa toujours sur cette phase de sa vie et de jeter un voile discret sur des égarements passagers, qui la laissèrent pleine de dégoût d'ellemême et de mépris pour ses compagnons d'existence. Après dix ans de ces folies, lasse jusqu'à l'écœurement, elle résolut de se ranger et, pour ce faire, prit un double parti : elle se défit de son mari par une séparation en forme, et s'engagea dans une liaison sérieuse. C'était alors le refuge à la mode des femmes qui se sentaient du goût pour la vie régulière et la tranquillité d'un foyer quasi conjugal. Reconnaissons, d'ailleurs, qu'elle fit son choix en personne de tête et d'esprit, et qu'elle put se targuer d'avoir eu la main heureuse.
En l'an 1730, où eut lieu cette évolution, le président Hénault avait quarante-cinq ans. De belle prestcince, l'œil vif, le teint fleuri, la main fine et soignée, il était le t^^^e accompli du magistrat mondain et lettré d'autrefois, parleur disert, écrivain élégant et nourri du bon suc classique, prêt à passer, comme en se jouant, d'une grave œuvre historique au scénario léger d'un ballet d'opéra et d'un rondeau galant aux vers pompeux d'une tragédie, sérieux sans pédanterie, badin sans frivolité, grivois sans grossièreté, viveur sans libertinage, délicat dans tous ses plaisirs, fin connaisseur en vins et en cuisine, honnête homme, en un mot, dans l'ancienne acception du terme, et toujours « parfaitement aimable ». Dans les milieux variés où s'écoulait son existence, à la Cour comme dans les salons, au Parlement comme
à l'Académie \ dans les coulisses de l'Opéra ou le boudoir d'une jolie femme, partout il était à son aise et partout à sa place. L'excellent duc de Luynes parle du président avec une admiration sans limite : « C'est l'homme du monde qui sait le plus dans tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société... » Le caustique d'Argenson ne mêle qu'une goutte d'acide au miel de ses éloges : vi II a de l'esprit, des grâces, de la délicatesse et de la finesse. Il cultive avec succès la musique, la poésie et la littérature légère. Il n'est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat. »
vSi les hommes l'appréciaient ainsi, quel n'était pas son succès près des femmes ! Toutes raffolaient de lui ; rarement il se montrait cruel. Discret d'ailleurs, d'humeur indulgente et douce, capable d'amitié, peut-être de tendresse, et de passion jamais ; l'amant idéal, comme on voit, pour une femme de trente ans, quelque peu décriée pour les écarts de sa jeunesse, qui cherchait avant tout un aimable et sûr compagnon, un répondant contre la médisance, un guide et un soutien dans la route, toujours difficile, qui mène de la jeunesse à la maturité. Hénault fut tout cela pour madame du Deffand : entrée dans cette liaison par calcul et par bienséance, elle y retrouva vite la considération perdue ; et ce fut le terrain solide où elle reconstruisit tout l'édifice de sa carrière. Elle sut d'ailleurs lui rendre en agréments ce qu'elle recevait en services ; elle apporta dans sa lassitude de blasé le piquant, l'imprévu, le pétillement de son esprit ; elle fut la distraction de ses heures de loisir, l'incomparable attrait de ses fameux soupers.
1 Hénaiilt avait été élu membre de l'Académie française en
Quelles que soient, par instants, la t57rannie de sa maîtresse, les exigences de sa changeante humeur, Hénault ne peut plus se passer de la saveur qu'elle ajoute à sa vie. « Vous m'êtes un mal nécessaire », lui écrit-il après dix ans d'intimité.
Jamais d'ailleurs, de part ni d'autre, de confiance absolue, ni de tendre abandon, ni même d'affection véritable, pas même ces entraînements des sens ou de l'imagination qui donnent parfois l'illusion de l'amour. « Ni tempérament, ni roman » ; c'est madame du Deffand qui se peint elle-même de la sorte. Et quant au président, émoussé prématurément par les veilles et les bonnes fortunes, il était près de cette période, où, selon sa propre expression, « on commence à être bien aise quand, par hasard, on se trompe d'heure et qu'on arrive trop tard au rendez-vous ». Le moment vint bientôt où cette paire d'amoureux tourna au couple d'associés ou, pour mieux dire, au vieux ménage, imi par l'habitude et par le respect des convenances; et ils ne prirent même plus le soin de prolonger vis-à-vis l'un de l'autre une comédie reconnue sans objet. « Vous avez l'absence délicieuse )>, lui écrit la marquise ; et il répond sur le même ton : « Je vous regrettais d'autant plus, que je pouvais vous prêter des sentiments qu'il n'y a que votre présence qui puisse détruire. » Tels étaient les propos qu'échangeaient ces étranges amants.
Cette période de sa vie fut celle où madame du Deffand jeta les bases de son futur salon. Elle en puisa les premiers éléments chez la duchesse du Maine, dans cette célèbre « cour de Sceaux j>, où la marquise passait plusieurs mois chaque été et où elle recontrait ce que Paris comptait alors d'hommes lettrés et de femmes d'esprit. C'est là.
dans ce cercle choisi, parmi les entretiens des auteurs, des savants, des philosophes en vogue, qu'elle perfectionna sa culture et forma son goût littéraire ; sa vive intelligence s'assimilait en un clin d'œil ce qu'elle lisait et ce qu'elle entendait. L'hiver, dans sa petite maison — d'abord à la Sainte-Chapelle, chez son frère le chanoine, puis rue de Beaune, quand se rompit cette association — elle donnait à souper à ses nouveaux amis. La compagnie était, au début, peu nombreuse ; mais sa réputation d'esprit fut prompte à se répandre ; ses bons mots, partout répétés, la firent quelque peu craindre et beaucoup rechercher ; et « de proche en proche, à force d'être connue, sa maison n'y put suffire ^ J>. La mort de son mari survint fort à propos pour accroître son bien et la mettre en état de vivre plus à l'aise ^ Elle quitta done la rue de Beaune pour fixer ses pénates dans ce couvent de Saint- Joseph, illustré avant elle par la marquise de Montespan, et dont elle allait rajeunir la gloire. J'aurai prochainement l'occasion de revenir sur cette demeure, que partagea dix ans Julie de Lespinasse et qui fut le berceau de sa célébrité.
L'installation à Saint- Joseph eut lieu au mois d'avril 1747 ; la marquise du Deffand approchait de la cinquantaine ; elle avait reconquis sa place dans l'opinion ; après la galanterie, elle avait goûté de l'amour, sans guère y trouver plus de charme ; le moment lui parut venu d'essayer d'une troisième méthode et de s'en tenir désormais aux joies de l'amitié. Sa résolution prise, elle la réalisa de façon nette et prompte, comme c'était sa
1 Mémoires de Hénault.
2 D'après son propre témoignage, son revenu, dans la dernière partie de sa vie, montait à trente-sept mille livres.
6o JULIE DE LESPINASSE
coutume, et elle en fit part au public par un complet changement de vie : « Je me suis mise tout à fait dans la réforme, annonce-t-elle à Formont ; j'ai renoncé aux spectacles ; je vais à la giand'messe de ma paroisse. Quant au rouge et au président, je ne leur ferai pas Thonneur de les quitter. » Entendons par ces derniers mots qu'elle conserve sans doute Hénault parmi les habitués de son nouveau logis, mais dans le rang, sans privilège, et sur un pied d'égalité avec les autres commensaux. L'ère des aventures est passée ; sans mari, sans enfants, libre de tout devoir, la marquise du Defïand n'a plus d'autre souci en tête que de se préparer une vieillesse agréable et douce au milieu d'un cercle d'amis ; et c'est à dater de ce jour que se dessine définitivement la figure qu'elle va garder aux yeux de la postérité.
Ce plan savamment combiné faillit pourtant sombrer dans une crise imprévue. C'est, en effet, bien peu après la « réforme » opérée que la marquise eut la première révélation du grand malheur suspendu sur sa tète, l'un des plus accablants qui puisse frapper une créatiure humaine. Elle s'aperçut un jour que sa vue s'altérait ; le progrès continu du mal la remplit de trouble et d'effroi ; le spectre de la cécité se dressa devant elle, chaque jour plus menaçant. Ce fut alors une lutte désespérée contre un ennemi insaisissable : la Faculté reconnue impuissante, elle fit le tour de tous les empiriques, de tous les charlatans, nombreux à cette époque ; chacun d'eux vanta son remède, promit la guérison, et chacun échoua à son tour \ Si le miracle ne vint pas, au moins tira-t-elle de ces soins une pro-
1 Mémoires de madame de Genlis.
JULIE DE LESPINASSE 6ï
longation d'espérance, et ce n'est pas un médiocre bienfait. « Lorsqu'elle eut épuisé vainement tous les remèdes, prétend madame de Genlis, elle prit facilement son parti sur son état ; elle y était parfaitement accoutumée. »
L' affirmation est sans doute excessive ; la résignation, si elle vint par la suite, ne fut point si complète, ni surtout si rapide. Bien que, dans les lettres de cette époque, elle ne parle jamais de la crainte qui l'obsède, on la sent inquiète, angoissée. Après quatre ans d'efforts sans résultat, l'année. 1752 la trouva fort découragée, sans grande illusion sur son sort. Elle se résout enfin, dans sa correspondance et dans ses entretiens, à aborder ce pénible sujet et à faire part à ses amis de la catastrophe qu'elle redoute. Les consolations qu'elle reçoit sont peu faites, avouons-le, pour la relever de sa détresse : « Vous dites que vous êtes aveugle. Ne voyez-vous pas que nous étions autrefois, vous et moi, de petits esprits rebelles qui furent condamnés aux ténèbres ? Ce qui doit vous consoler, c'est que ceux qui voient clair ne sont pas pour cela lumineux \ » A Montesquieu revient l'honneur de ce médiocre badinage. Voltaire, qui lui succède, n'est guère plus compatissant. Il est \Tai qu'il envoie d'abord quelques condoléances : « Mes yeux ont été un peu humides, en lisant ce qui est arrivé aux vôtres. J'avais jugé, d'après la lettre de M. de Forment, que vous étiez entre chien et loup, et non pas dans la nuit ; mais, si voT'.s avez perdu la vue, je vous plains infiniment. » Mais, en répondant à Forment, il plaisante agréablement sur ces yeux, morts maintenant, qui jadis firent tant de victimes : « Pourquoi faut-il
1 13 septembre 1752.
que Ton soit puni par où Ton a péché ? Et quelle rage la nature a-t-elle de gâter ses plus beaux ouvrages? Du moins, madame du Deffand conserve son esprit, qui est encore plus beau que ses yeux. »
S'étonnera-t-on que, devant la sécheresse de ceux qui s'appellent ses amis, cette pauvre âme affolée se soit tournée vers un autre port de refuge et qu'elle ait fait appel à de plus actifs dévouements ? Il ne faut pas chercher d'autres motifs à sa résolution soudaine de quitter, au moins pour un temps, le séjour de Paris, son logis et son entourage, et de chercher auprès des siens, dans le calme apaisant des champs et des grands bois, quelque repos pour son esprit inquiet, un baume pour son cœur malade. Peut-être aussi s'y mêlat-il l'espoir de retrouver, dans l'air natal, un renouveau de force et de santé qui pût exercer sur sa vue une heureuse influence. Toujours est-il qu'aux derniers jours d'août, le seigneur de Champrond vit, non sans quelque surprise, débarquer d'un carrosse cette sœur qui, depuis près de quarante ans, semblait avoir désappris le chemin du vieux domaine de sa famille.
Les relations de la marquise avec sa parenté se sentent de l'inégalité de son humeur et des contradictions de sa nature. Lorsqu'il est question d'un des siens dans ses lettres à ses amis, c'est, la plupart du temp, d'un ton d'indifférence qui confine à l'hostilité : « J'ai un neveu à Paris, qui est le fils de M. de Vichy, mon frère aîné. Il loge chez mon frère le trésorier ; je ne les vois presque pas... » Ailleurs : « J'ai chez moi mes neveux de Vichy ; ils sont dans mon antichambre ; j'ai la plus grande
impatience de m'en débarrasser... » Uépître à la duchesse de Luynes que nous lirons bientôt laisse percer un égal dédain pour son frère et pour sa belle-sœur. Et, d'autre part, la correspondance des Vichy donne à croire que ces sentiments sont payés de retour : « Ce sont des mégères », dira crûment Gaspard de ses deux sœurs d'Aulan et du Deffand. Cependant certains documents récemment retrouvés permettent de supposer chez madame du Defîand plus d'attachement à sa famille qu'elle ne voulait l'avouer à son entourage parisien ; on y lit des phrases de tendresse, dont sa plume est peu coutumière et dont l'accent paraît sincère : «Ditesleur bien — mande-t-elle à l'abbé Denis, secrétaire des Vichy — que je voudrais leur dévouer les derniers jours de mspvie ; c'est l'emploi que je voudrais en faire. Je me trouverais bien plus heureuse au milieu d'eux que dans un lieu où je ne tiens à personne et où rien ne m'intéresse. f> S'adressant un autre jour à son neveu, le marquis de Vichy : « Si mon âge me le permettait, je ne balancerais pas à aller vous trouver... Je puis vous assurer que je ressens pour vous, non seulement les sentiments d'une tante, mais d'une tendre mère \ » La vérité de ce langage est confirmée par mademoiselle de Lespinasse : «Elle s'intéresse tendrement à tout ce qui vous touche... Elle vous dit son avis avec sincérité et avec liberté, parce qu'elle vous croit très digne d'en profiter ; ainsi n'ayez ni remords ni inquiétude ; non seulement vous êtes pardonné, mais fort aimé ^. »
i Lettres d'octobre 1770 et de janvier 1775. Arch. de Roanne.
3 Lettre du 13 juin 1760. Arch. de Roanne. — Il s'agissait d'un léger malentendu entre Abel de Vichy et madame du Deffand, malentendu que mademoiselle de Lespinasse avait habilement dissipé.
Il semble, en tout cas, établi que madame du Deffand arrivait à Champrond dans les meilleures dispositions vis-à-vis des hôtes du château et qu'elle fit effort au début pour conserver la bonne intelligence : « Toute la province, écrit-elle à madame de Luynes peu après son départ, rendra témoignage de mes attentions, pour eux, que je me louais de tout, que je me conformais à leurs usages, que, loin de causer de l'embarras dans la maison, mes domestiques leur étaient plus utiles que les leurs... Enfin, madame — conclut-elle non sans quelque malice — ce qui doit vous prouver combien ils étaient contents de moi et combien ils comptaient sur mon amitié, c'est la bonne grâce et le plaisir avec lesquels ils ont reçu les petits présents que j'étais à portée de leur faire. » En «.dmettant qu'un peu de politique entrât dans ces excellents procédés, au moins un attrait spontané l'entraîna-t-il, du premier jour, vers la jeune fille, pauvre, isolée, qui vivait presque en étrangère sous un toit qu'elle eût pu considérer comme sien, et qui, malgré sa fierté, n'arrivait pas à dissimuler ses souffrances. «Je m'aperçus, dit la marquise, qu'elle était fort triste et qu'elle avait souvent les larmes aux yeux.» Cette mélancolie silencieuse fut sans doute ce qui lui valut, tout d'abord l'attention, ensuite la sympathie de madame du Deffand. Elles en furent bientôt aux causeries, et les causeries menèrent aux confidences. La pénétration aiguisée de madame du Deffand ne fut pas longue à deviner une des plus merveilleuses natures qu'elle eût jusqu'alors rencontrées dans toute son existence.
L'extérieur de Julie, au témoignage de ceux qui l'ont le plus aimée, n'entrait que pour une faible part dans le prestige qu'elle exerçait. « Je ne vous
parle point de votre figure, lui écrira d*Alembert ; vous n'y attachez aucune prétention. » Guibert, dans V Éloge d'Éliza, s'exprime avec encore moins dé réserve : « Elle n'était rien moins que belle, assure- t-il, mais sa laideur n'avait rien de repoussant au premier coup d'œil ; au second, on s y accoutumait; et, dès qu'elle parlait, on l'avait oubliée.» Remarquons toutefois que Guibert ne la connut qu'à l'âge de trente-huit ans, et fort défigurée par la petite vérole. Au temps où elle lia connaissance avec la marquise du Deffand, c'est-à-dire à l'aurore de la vingtième année, ses traits, sans être réguliers, formaient un ensemble agréable : la tête petite, sur un col dégagé ; des cheveux bruns abondants ; dans un visage ovale, un nez retroussé, spirituel, une bouche un peu large mais fraîche, des yeux noirs au regard profond, étrangement expressif, le regard de sa mère, avec plus de vivacité. Grande, élancée, bien faite, la distinction de son allure faisait contraste avec la simplicité de sa mise ; ses gestes étaient pleins de grâce et sa démarche aisée. Mais le point sur lequel insistent ses contemporains est l'extraordinaire intérêt de sa physionomie, mobile, variée, reflétant comme un clair miroir tous les mouvements de son esprit, toutes les impressions de son âme. « J'ai vu, s'écrie Guibert, des visages animés par l'esprit, par la passion, par le plaisir, par la douleur ; mais que de nuances m'étaient inconnues avant que je la connusse ! & Tour à tour gaie, sérieuse, ironique, passionnée, parfois exquise de douceur, l'instant d'après, sous sa frêle apparence, remplie de force et d'énergie, toujours vivante et toujours naturelle, elle forçait l'attention des plus indifférents, elle devenait, sans y penser, le centre de toute réunion,
Tunique ocupation de tout ce qui s'approchait d'elle ^ « J'ai vu, reprend Guibert, des cœurs apathiques qu'elle avait électrisés, j'ai vu des esprits médiocres que sa société avait élevés... Vous rendez le marbre sensible, lui disais- je, et vous faites penser la matière ! &
Cette prise qu'elle a sur l'âme d'autrui tient à la chaleur de la sienne. Dans cet âge où la femme se dégage à peine de l'enfant, ignorante de la vie, encore étrangère à l'amour, une flamme pure émane de son être, anime ses traits et communique à ses moindres paroles « un inexprimable intérêt ». Tout entière à ce qui l'occupe, elle ne se donne pas à demi. Dans sa voix harmonieuse passe un écho voilé des sentiments dont vibre intérieurement son âme, sentiments trop intenses, trop délicats aussi, pour qu'elle ose, confesse-t-elle, les exposer à la trahison du langage : « Que les expressions sont faibles pour rendre ce que l'on sent fortement 1 L'esprit trouve des mots ; l'âme aurait besoin de créer une langue nouvelle. Oui certainement, j'ai plus de sensations qu'il n'y a de mots pour les rendre. j> D'ailleurs, par un juste retour, si l'un des secrets de son charme est ce don qu'elle fait de son âme, c'est par le même chemin qu'on arrive à son cœur. Elle ne saurait véritablement s'épanouir hors d'une atmosphère de tendresse. Toute sensible qu'elle est à la distinction des manières, à la séduction de l'esprit, elle est touchée bien davantage par un peu d'abandon, de confiance, d'affection réelle ^ Faute de ce complément, les plus belles
1 Mémoires de Marmontel. — Corr^spondaij^ce de Grimm. — Mémoires du président Hénault. — Éloge (VEliza, par Guibert, etc.
2 « Les ennuyeux ne vous déplaisent pas trop, pourvu qu'ils vous soient dévoués », lui reprochera plus tard d'Alembert.
qualités la laissent indifférente. C'est en ce sens qu'il faut entendre le reproche qu'elle fait à Thomas : « C'est l'homme le plus vertueux, le plus sensible, le plus éloquent même ; son plus grand défaut est de n'être jamais hète ; pour moi, le mien est de l'être toujours, et, Dieu merci, je n'ai pas besoin de le dire ! ^ » Son tact déUcat lui révêle le fond caché de ceux qui lui prodiguent les serments d'amitié, les offres de service ; elle juge les gens d'après leurs sentiments bien plus que d'après leur conduite : «Je tiens compte des intentions, dira-t-elle, comme les autres tiennent compte des actions. 9
Cette active sensibilité, poussée parfois jusqu'à l'exaltation, s'alliait, par un merveilleux phénomène, aux qualités les plus contraires en apparence. Avec « la tête la plus vive, l'âme la plus ardente, l'imagination la plus inflammable, qui aient existé depuis Sapho ^ &, ce n'est pas sans surprise qu'on découvrait en elle un fond de raison, de bon sens, assez solide pour résister, sauf dans les heures de crise, aux suggestions de son cœur impétueux. Ce contraste étonnant, ce perpétuel mélange de chaleur et de retenue, de fougue et de bienséance, d'emportement et de clairvoyance, de spontanéité dans l'âme et de réflexion dans l'esprit, c'est la grande originalité de mademoiselle de Lespinasse, c'est ce qui donne à sa figure un caractère imique. Enfin, à des dons si précieux, s'ajoutait celui is lequel ils seraient tous restés sans charme, le iturel, la sincérité absolue. Qu'on n'entende point îulement par là la véracité du langage, cette
1 Morceau critique de mademoiselle de Lespinasse sur VÊloge ts femmes de Thomas.
^ Marmontel, Mémoirts.
droiture instinctive qui, vis-à-vis de ceux qu'elle aime, lui rend, comme elle le dit, non seulement tout mensonge, mais toute réticence « impossible » ; je veux parler de cette sincérité plus rare qui naît de l'harmonie entre l'essence intime de l'être et son expression extérieure. « Était-elle animée par son esprit ou par son cœm*, ses mouvements, son visage, jusqu'au son de sa voix, formaient un accord parfait avec ses paroles. t> Ainsi parle un de ses amis ; et c'est aussi la justice qu'elle se rend — car personne ne s*est mieux décrit et plus impartialement jugé que mademoiselle de Lespinasse^ — dans ce passage d'une de ses lettres : «Vous connaissez une personne qui a été toute sa vie dénuée des agréments de la figure et des grâces qui peuvent plaire, intéresser ou toucher, et cependant cette personne a eu plus de succès et a été mille fois plus aimée qu'elle ne pouvait le prétendre. Savez- vous le mot de cela ? C'est qu'elle a toujours eu le vrai de tout, et qu'elle y a joint d'être maie en tout. »
Cette médaille n'est pas sans revers ni ces qualités sans défauts. Elle est sujette aux engouements rapides, comme aux préventions sans fondement ; son extrême sensibilité la rend parfois susceptible, ombrageuse ; son imagination grossit, exagère les objets. Si, lorsqu'elle aime, elle se donne sans réserve, elle exige également beaucoup de ses amis ; d'aucuns la trouvent impérieuse dans ses affections.
1 < Dites-moi tout le mal que vous pensez de moi, écrit-elle à l'un de ses amis, et je vous assure que vous ne direz pas enc®re tçut, car je crois fort bien connaître tous mes défauts... Il me semble que je me déplais plus que je ne déplais, ce qui me prouve que je me connais mieux qu'on ne me connaît.» (Lettre du 13 janvier 1767, citée par M. Isambert, d'après les papiers du président Hénault.)
La passion qu'elle apporte en tout égare par instants son jugement et l'entraîne jusqu'à l'injustice; on pourrait croire, à certaines heures, qu'elle perd la possession d'elle-même. « Mon âme, confesset-elle un jour, a la fièvre continue, avec des redoublements qui me conduisent souvent jusqu'au délire ! » Mais ces dispositions dangereuses, dont au surplus elle fut la première à souffrir, se montrèrent surtout par la suite, sous la double influence de l'infortune et de la maladie ; à cette aube de son existence, elles n'existaient encore qu'en germe. Son caractère avait été mûri, mais non aigri, par les soucis précoces : « J'ai connu la douleur de bonne hemre, écrit-elle, et elle a cela de bon qu'elle écarte bien des sottises. J'ai été formée par ce grand maître de l'homme, le malheur. »
Telle apparut Julie de Lespinasse à madame du Deffand dans les longs entretiens qu'elles eurent, en cette saison d'automne, sous le dôme verdoyant des avenues du parc de Champrond. Au contact de ce jeune esprit, de cette âme si vibrante, si chaleureuse, si pleine d'élan, la vieille marquise sentait se fondre peu à peu la glace de son scepticisme ordinaire et s'envoler cette ombre de méfiance qui embrumait ses plus vraies affections. L'intérêt qu'elle prenait au triste sort de l'orpheline se renforçait de son admiration pour les trésors de cette intelligence. « Vous avez beaucoup d'esprit, lui écrit-elle au départ de Champrond, vous avez de la gaîté, vous êtes capable de sentiments ; avec toutes ces qualités, vous serez charmante, tant que vous vous laisserez aller à votre naturel et que vous serez sans prétention et sans entortillage. > ? Aussi l'exhorte-t'cUe à garder précieusement ce
qui fait, lui dit-elle, le charme et la parure de la jeunesse, la « naïveté », la simplicité sans apprêt, cette transparence de l'âme qui fait qu'on lit en elle comme à travers un pur cristal.
Sans doute, dès lors, sent-elle confusément que si elle peut jamais lier à sa destinée ce jeune être tout débordant de vie et de tendresse, ce sera le meilleur remède au mal chronique qui la dévore, Tennui, l'ennui cruel contre lequel elle lutte sans trêve et sans succès, comme tant d'autres femmes de son siècle. Non cet ennui léger, vulgaire et facile à combattre, qui provient du désœuvrement, de l'inactivité, volontaire ou forcée, du corps ou de l'esprit, mais cet ennui profond causé par le désert du cœur, par l'amertume, le goût de cendre que laissent après eux les plaisirs, par le désenchantement d'une existence sans idéal, sans croyance et sans dévouement ; l'ennui qui fait, non pas qu'on murmure ou qu'on bâille, mais qu'on pleure et qu'on désespère, et qu'on en arrive a penser, comme madame du Deffand, qu'il n'y a dans la vie qu'un seul vrai malheur, qui est <t d'être né &. C'est cet état d'esprit que refusent de comprendre, malgré toute leur intelligence, ses amis, lût-ce les plus illustres. N'est-ce pas Voltaire qui, pris pour confident de ses tristesses, s'efforce à la relever en ces termes : « Je chercherai, madame, tout ce qui pourra vous amuser ; car c'est à l'amusement qu'il en faut toujours revenir... On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même. Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions très malheureux ; c'est parce qu'on est frivole que la plupart des gens ne se pendent pas. » Ce langage est celui de tous ceux qui l'entourent ; aussi avec quel sourire d'ironie accueille-t-elle des
consolations qui sont, dit-elle, «pour la santé de l'âme ce que sont les infusions de tilleul, de camomille, de bouillon blanc, pour la santé du corps, et ce qu'est aussi Teau bénite contre les tentations du diable ». Et combien l'on excuse la dédaigneuse froideur avec laquelle elle juge la plupart de ses com^mensaux : « Je vis avec plusieurs personnes aimables, qui ont de l'humanité et de la compassion. Il en résulte l'apparence de l'amitié, je m'en contente. &
« En tout, écrira plus tard à Julie le président Hénault, vous n'êtes pas une personne comme une autre. & Cette dissemblance avec son siècle est assurément pour beaucoup dans la sympathie qu'elle inspire à madame du Deffand. Pourquoi ne serait-ce pas pour elle la compagne rêvée, celle qui saurait comprendre sa misère et réchauffer son cœur ? Dans une existence vide, inutile et sans but n'apporterait-elle pas une espérance d'avenir, quelque chose de cet intérêt que les femmes puisent dans la maternité ? Il est certain que ces pensées traversèrent la cervelle de madame du Deffand et qu'une vague idée d'adoption germa dans son
I esprit. Les circonstances étaient propices ; Julie, nous le savons, passait à ce moment par une crise douloureuse, dont la marquise était la confidente : « Elle me dit, écrit cette dernière, qu'il ne lui était plus possible de rester avec M. et madame de Vichy, qu'elle en éprouvait depuis longtemps les traitements les plus durs et les plus humiliants, que sa patience était à bout, qu'il y avait plus d'un an qu'elle avait déclaré à madame de Vichy qu'elle voulait se retirer, qu'elle avait consenti à différer encore de quelques mois pour lui donner une marque de déférence, mais qu'elle ne pouvait
plus soutenir les scènes qu'on lui faisait tous les jours... » En conséquence, ajoutait la jeune fille, elle était décidée à chercher un refuge dans un couvent de Lyon, non pas comme religieuse — sa vocation, réflexion faite, lui semblant trop douteuse — mais comme pensionnaire libre, pour y jouir à la fois du bienfait de l'indépendance et des avantages de décence attachés à ce pieux asile. Aux cent écus de rente qu'elle tenait de sa mère, Camille d'Albon joindra la pension nécessaire ; elle n'a sur ce point aucun doute.
Madame du Deffand assure qu'elle combattit tout d'abord ce projet, qui rencontrait chez son frère et chez sa belle-sœur une vive opposition. Gaspard de Vichy, pour son compte, prétendait bien « qu'il ne s'en souciait guère », mais sa femme, disaitil, était extrêmement affligée, et il souhaitait lui épargner cette peine. Tous deux d'aiUeurs craignaient les commentaires que ce brusque départ exciterait dans le voisinage. Sur leur demande, la marquise consentit à jouer près de Julie le rôle d'ambassadeur. Elle lui montra la monotonie des journées qu'elle coulerait dans son monastère, l'ennui de vivre dans une ville, « où de certaines choses fort désagréables pour elle étaient de notoriété publique »,Te dénuement qui l'attendrait dans le cas où le comte d'Albon ne lui ouvrirait point sa bourse, et autres raisons du même genre ; mais elle gâta tout l'effet de son éloquence en laissant entrevoir, au bout de son discours, une autre porte de sortie. Au lieu de se morfondre à Lyon, qui empêcherait Julie de se chercher une retraite à Paris ? N'y aurait-il point place pour deux dans le couvent de Saint- Joseph ? Et puisqu'elles paraissaient mutuellement se convenir, ne pourraient-
elles essayer dans l'avenir d'associer leurs deux solitudes ? Ce ne fut qu'une insinuation, murmurée à l'oreille à la veille du départ ; toutefois ces simples mots brillèrent comme un rayon dans une nuit sans étoiles : « Il me parut que ce serait pour elle le comble du bonheur ! » On ne pouvait songer à réaliser ce dessein sur-le-champ, mais on se re verrait à Lyon et l'on s'écrirait d'ici là : « Elle me demanda en grâce de lui donner de mes nouvelles, et de trouver bon qu'elle m'écrivît ; j'y consentis avec plaisir. » Sur toute chose, il fut entendu qu'on garderait de part et d'autre un inviolable secret.
Octobre touchait à sa fin. Camille d'Albon, faute de pouvoir venir lui-même, avait expédié à Chatmprond une personne de confiance pour escorter sa sœur dans son voyage, et l'heure avait ^onné de la séparation. Le moment des adieux provoqua des scènes plus touchantes qu'on n'aurait pu le supposer. M. et madame de Vichy parurent sincèrement attendris ; ils conjuraient Julie « de ne les point quitter », de leur laisser au moins l'espoir qu'elle viendrait chaque année passer la saison d'été avec eux. Julie, de son côté, se montrait fort émue ; elle gardait, malgré ses griefs, une réelle affection pour des parents si proches, dont, quatre années durant, elle avait partagé la vie ; ses lettres ultérieures ^ ne penne ttent aucun doute sur la force et sur la durée des sentiments qui l'animèrent jusqu'à son dernier jour. Quant aux enfants, ils pleuraient amèrement leur compagne et leur seconde mère ; toute la maison retentissait de leurs
ï Correspondance inédite de mademoiselle de Lespinasse, conservée à la bibliothèque de Roanne et dans les archives du marquis de Vichy. Voir à l'appendice, p. 480.
cris et de leurs sanglots. Les serviteurs eux-mêmes ne pouvaient retenir leurs larmes. Quand s'ébranla le lourd carrosse qui emportait la voyageuse, il sembla qu'avec elle s'envolât la joie du foyer et que le vieux manoir eût perdu sa parure.
L'un, au moins, des hôtes de Champrond ne put se faire à cette absence ; ce fut la marquise du Deffand. Le paisible séjour des champs se dépouilla de tout charme à ses yeux, et la vie familiale ne lui parut plus supportable. « Je vois par votre dernière lettre, lui écrit le 4 décembre son ami d'Alembert, que Champrond ne vous a pas guérie ; vous me paraissez avoir l'âme triste jusqu'à la mort... Vous vous déplaisiez à Paris, reprend-il peu de jours après, vous avez cru que vous vous trouveriez mieux à Champrond, vous y avez été, et vous vcftis y êtes ennuyée... » Ces lignes ne l'y trouvèrent plus ; déjà elle était partie pour Mâcon, où elle logea chez l'évêque de la ville, de Lort de Sérignan de Valras, « un très bon ami, écrit-elle, et dont je suis on ne peut plus contente, à ses colères près, qui nuisent beaucoup à la conversation. Il prétend que c'est moi qui m'emporte. Tout cela ne fait rien, quand on finit par être d'accord ». De là comme de Champrond, la marquise entretenait une correspondance assidue avec Julie de Lespinasse, et le fameux projet revenait fréquemment sur l'eau.
Le séjour de Julie à Lyon est Tune des phases les plus obscures de son histoire ; on ne peut même dé* terminer, malgré toutes les recherches,' sur quel couvent tomba son choix. Il paraît vraisemblable que, dans les premiers temps, cette vie tranquille ne dut pas lui déplaire ; cette conjecture se fonde sur
Thésitation qu'elle éprouve à quitter sa retraite quand, au printemps suivant, la marquise du Deffand vient lui rendre vsite et réitère ses offres. Ces entretiens eurent lieu dès le début d'avril ; la marquise fut dix jours à Lyon ; Julie, de tout ce temps, ne bougea de chez elle : « Elle arrivait chez moi à onze heures du matin, dit madame du Deffand, et ne me quittait qu'à six heures du soir, qui était l'heure où il fallait rentrer dans son couvent. ^ L'affaire, dans ces longs tête-à-tête, fut discutée à fond, examinée sous toutes ses faces. La marquise, avec loyauté, ne cacha rien à la jeune fille des méicomptes, des contrariétés probables de son arrivée à Paris : les curiosités indiscrètes, les «commentaires impertinents », dont elle serait l'objet, l'ennui qu'elle éprouverait sans doute à se voir transplantée dans un milieu où tout serait nouveau pour elle, les gens, le ton, les habitudes. Elle lui dit aussi les moyens qu'elle comptait employer pour adoucir, autant qu'il lui serait possible, les inconvénients redoutés. Ce fut avec la même franchise qu'elle lui peignit les défauts de son carac- 'tère, ses exigences, ses brusques sautes d'humeur, et l'insurmontable méfiance qui lui rendait odieux tous ceux en qui elle croyait voir un soupçon d'artifice, voire de simple « finesse ». Julie écoutait, attentive ; une espèce d'inquiétude, peut-être de pressentiment, s'éveillait dans son âme et combattait l'attrait qui l'avait entraînée d'abord.
Le cardinal de Tencin, depuis peu archevêque de Lyon, et lié de date ancienne avec la marquise du Deffand, arriva certain jour au cours d'une de ces conférences. Il remarqua sa nouvelle diocésaine, interrogea la marquise sur son compte ; ce qu'elle lui dit accrut son intérêt ; il promit à Julie l'appui
de sa haute protection, dont le premier effet fut d'obtenir pour elle « une chambre particulière » dans l'intérieur de son couvent. Dans une seconde visite, le cardinal remit sur le tapis cette séduisante personne : « Il me dit le premier, rapporte madame du Deffand, que je devrais me l'attacher et que, dans le malheur, dont j'étais menacée \ elle me serait utile et nécessaire, que mes parents et M. d'Albon devraient le désirer eux-mêmes, parce que c'était le plus sûr moyen de s'assurer d'elle. Nous pesâmes tous les inconvénients qu'il pourrait y avoir, et nous n'en vîmes aucun qu'il ne fût aisé de prévenir et de détruire. » Ainsi encouragée, quand, vers le 15 avril, madame du Deffand quitta Lyon, sa décision, pour sa part, était prise. Il n'en était pas de même de Julie ; elle demanda du temps pour réfléchir, et la séparation eut lieu sans qu'il fût conclu d'engagement.
Plusieurs mois s'écoulèrent dans cette expectative, l'une demeurant enfouie au fond de son couvent, l'autre se partageant entre Mâcon et Champrond, et prenant en égal dégoût l'un et l'autre séjour. Ses amis la pressaient de regagner Paris et s'évertuaient à faire briller les plaisirs qui l'y attendaient : « Pourquoi craignez-vous de vous retrouver chez vous ? Avec votre esprit et votre revenu, pourrez-vous y manquer de connaissances ? Je ne vous parle pas d'amis, car je sais combien cette denrée-là est rare, mais je vous parle de connaissances agréables. Avec un bon souper, on a qui on veut, et, si on le juge à propos, on se moque encore après de ses convives. » Ainsi parlait d'Alembert, sans que cette alléchante peinture suffît à la déterminer. Le supplice secret de sa vie,
^ La cécité, qui faisait chaque jour des progrès.
la solitude morale, s*aggravant, comme elle dit, du « cachot éternel » d'une cécité maintenant presque complète, lui inspirait un indicible efïroi ; elle retardait sans cesse l'heure de se retrouver dans les murs de ce froid logis désert de toute réchauffante affection. C*est pour juin qu'elle s'annonce d'abord, puis elle recule Téchéance en août, et C'est seulement au mois d'octobre ^ qu'ayant rencontré d'Alembert au château du Boulay'*, chez leur ami commun, M. du Trousset d'Héricourt, elle revient en sa compagnie s'installer dans la capitale. Elle y était depuis fjeu de semaines lorsqu'elle reçut une. lettre de Julie qui paraissait devoir mettre à néant sa plus chère espérance.
Chaque jour, en effet, la jeune fille sentait croître sa répugnance à faire un saut dans l'inconnu. Élevée à la campagne, dans l'isolement et dans l'obscurité, qu'allait-elle devenir dans le tourbillon parisien ? Dépaysée, perdue dans ce « grand monde », qui lui apparaissait de loin comme singulièrement redoutable, ne s'y trouverait-elle pas plus seule que derrière les grilles du couvent ? Et, somme toute, ennui pour ennui, valait-il pas mieux, disait-elle, s'en tenir à celui auquel elle était toute accoutumée ? Après mûres réflexions, elle en revenait donc à sa première idée : recourir à Camille d'Albon, obtenir une rente viagère qui lui permît de demeurer à Lyon, pour y mener une vie cachée, unie et sans éclat, mais indépendante et tranquille. En cais de refus de son frère, mais dans ce cas seulement, elle se rendrait aux vœux de madame du Deffand. Si déçue que fût la marquise à la lecture de ces lignes, elle se
* Non loin de Fontainebleau.
montra parfaite de dignité et de modération : « Je suis persuadée, écrivit-elle \ que M. d'Albon se détermmera à vous assurer une pension... Ainsi je vois mes projets bien éloignés ; mais, au cas qu*il vous refuse, vous y gagnerez la liberté entière de faire toutes vos volontés, et alors je souhaite que vous ayez toujours celle de vivre avec moi. d Elle rassurait d'ailleurs Julie sur la continuation de ses bons sentiments : « Ce n'est point une faute de dire sa pensée et d'expliquer ses dispositions ; c'est, au contraire, tout ce qu'on peut faire de mieux. & Bien loin donc de lui en vouloir, elle lui savait « bon gré de sa sincérité », et, quoiqu'elle craignît fort de voir l'association à vau l'eau, « elle ne l'en aimerait pas moins tendrement f> que par le passé. « Adieu, ma reine, terminait-elle, vous pouvez montrer cette lettre à notre ami ^ Je ne lui cache rien de ce que je pense. »
Ayant repris ses coudées franches, Julie n'hésita plus à s'adresser au comte d'Albon ; elle le mit . au courant des pourparlers qu'on vient de hre et lui dit le service qu'elle attendait de lui, le conjurant de « s'expliquer nettement ». La réponse arriva bientôt ; elle était, en effet, fort nette, et négative sur tous les points. Le jeune comte s'opposait à l'installation à Paris, à la communauté de vie avec la marquise du Deffand ; il déclarait en même temps à Julie, en termes secs et décisifs, qu'elle ne devait compter, ni maintenant ni plus tard, sur aucune addition à la rente qu'elle tenait du testament maternel. Si dur qu'il puisse sembler, ce langage, disons-le, trouve son excuse et son
1 Lettre du 13 février 1754. Éd. Lescure.
2 Le cardinal de Tencin.
explication dans la situation financière de Camille. Son père vivant encore, il n'avait hérité de la comtesse d'Albon qu'un assez faible revenu, encore ébréché depuis lors par des spéculations malheureuses. De plus, il avait contracté, en 1750, avec une fille de médiocre fortune et de petite noblesse, un mariage où le cœur avait eu part bien plus que la raison * ; et la naissance d'un fils, que quatre autres enfants allaient suivre de près, augmentait lourdement ses charges. «Je vous démontrerai ma position, lit-on dans une note de sa main, et vous verrez qu'il m'est impossible de faire des sacrifices d'argent. J'ai des enfants qu'il faut que je pense à établir, et c'est une marchandise qu'il faut payer pour s'en défaire... Je vous ferai connaître que, dans ma position, je serai forcé de chercher, pour l'avancement de mes enfants> d'autres moyens que les pécuniaires * .» Malgré ces bonnes raisons — que peut-être Julie ne savait pas si bien fondées — le refus de son frère et la manière dont il le formula lui causèrent un dépit amer, une irritation violente. Excessive, emportée par sa vive imagination, elle y vit ime preuve d'abandon, un désaveu de l'ancienne amitié, un reniement des liens du sang; sous le coup de sa déception, les sentiments qu'elle avait voués au compagnon de son enfance s'écroulèrent brusquement et firent place à une sourde et rancunière hostilité, qui s'étendit progressivement à toute cette branche de sa famille, et dont ses lettres, comme son testament, portent des traces
- Le comte d'Albon épousa, le ai août 1750, Marie-Jacquellûe Ollivier, dont il eut cinq enfants.
2 Lettre du comte d'Albon au marqms de Vichy. Arcb. de Roanne.
8o JULIE DE LESPINASSE
nombreuses et manifestes : « Je me disais, écrirat-elle vingt ans plus tard à Abel de Vichy, que j'aurais toute ma vie à me plaindre de tout ce qui porte le nom de d'Albon ou qui y appartient, et que telle était ma destinée ^ ! »
De ce jour, son parti est pris : elle quittera sa province pour la grande capitale, et son obscur couvent pour le logis mondain de Saint- Joseph. A ce revirement imprévu, on juge la joie de la marquise : «J'espère, ma reine, lui mande-t-elle aussitôt, que vous n'avez pas besoin de vous consulter de nouveau... Ne vous faites point de noir ; j'espère que, dans le courant du mois de mai, nous serons contentes l'une et l'autre, et . l'une de l'autre. » La chose pourtant n'était point encore faite ; et le seul bruit de cette résolution provoquait dans toute la famille, tant du côté d'Albon que du côté Vichy, un déchaînement universel, une vraie levée de boucliers. C'est toujours l'éternelle frayeur de : quelque entreprise de Julie pour effacer la tache de sa naissance et, selon l'expression de la duchesse de Luynes, « la crainte que dans Paris elle ne trouve des conseils et des ressources pour se donner un état "^ ». Ils n'ont pas plus confiance dans les précautions prises par madame du Deffand * que dans les promesses par écrit obtenues de Julie « d'oublier qui elle est », de ne pas se livrer « à la plus petite tentative ». Si vive est leur angoisse, que madame du Deffand
1 Lettre du i«" janvier 1774. Arch. de Roanne.
2 Lettre du 7 avril 1754.
3 « Dans le couvent, écrit madame du DeHand, je ne pourrais pas savoir ce qu'elle ferait comme je le saurai quand elle sera auprès de moi, où, sous prétexte de bienséance et de considération, je ne la laisserai jamais sortir qu'avec des personnes de Confiance, ou bien accompagnée de quelqu'un de mes gens. > (Lettre du 8 avril 1754.)
JULIE DE LESPINASSE 8i
paraît en être un instant ébranlée et se fonde moins, pour combattre leurs inquiétudes, sur les engagements pris par mademoiselle de Lespinasse que sur le peu de chances qu'auraient ses prétentions : « Je ne suis pas assez sotte pour me flatter qu'aucune raison d'amitié, de reconnaissance ni de crainte pût l'empêcher de réclamer son état, si elle y trouvait de la possibiUté ; mais comme il n'y en a aucune, et qu'elle a beaucoup d'esprit, j'ai tout lieu de croire qu'elle ne fera aucune tentative. »
C'était connaître mal, pour le dire en passant, la hauteur d'âme et la fierté de sa future compagne. Jamais, dans aucune circonstance, fût-ce quand il pourrait y aller du bonhem de sa vie, Julie n'aura l'idée de revenir sur sa parole ; elle a le droit, au déclin de son existence, d'écrire ces lignes orgueilleuses : «Combien j'ai usurpé d'éloges sur ma modération, sur ma noblesse, sur mon désintéressement, sur les sacrifices prétendus que je faisais à la mémoire de ma mère et à la maison d'Albon ! Voilà comme le monde juge, comme il voit. Hé ! bon Dieu, sots que vous êtes, je ne mérite pas vos louanges ; mon âme n'était pas faite pour les petits intérêts qui vous occupent ; tout entière au bonheur d'aimer et d'être aimée, il ne m'a fallu ni force ni honnêteté pour supporter la pauvreté et pour dédaigner les avantages de la vanité. »
La violente opposition de la famille des deux intéressées les mettait l'une et l'autre dans une passe assez délicate. Julie surtout, inconnue, sans appui, pouvait tout redouter de l'accueil qui lui serait fait, en de telles conditions, par la société parisienne. C'est ce que comprit la marquise ;
aussi s'employa-t-elle, avec une adresse consommée, à prévenir le péril qui menaçait sa protégée. Un mois d'avance, elle met ses amis en campagne, Tencin d'abord, fort bien vu à la Cour et craint de tous pour son audace et son esprit d'intrigue, ensuite Hénauit, familier de la Reine et l'homme le plus répandu de Paris. Le terrain une fois préparé, elle frappe un coup direct, en s'adressant à celle dont l'appui peut suffire à briser toutes les résistances ; je veux parler de la duchesse de Luynes. Tante de la marquise du Deffand, à laquelle elle garda toujours une tendresse indulgente, madame de Luynes, par son rang, par son caractère, par son intimité avec Marie Lecszinska, jouissait, dans sa famille comme dans la société, d'une autorité reconnue. Associer à son jeu une pareille partenaire équivalait, ou peu s'en faut, à gagner la partie, et madame du Deffand déploya, pour se l'assurer, tout l'art de sa diplomatie, toutes les ressources de sa plume.
Je ne saurais citer ici dans son entier la lettre où elle plaida sa cause ^ lettre longue, étudiée, aux allures de mémoire, vrai chef-d'œuvre de politique et d'éloquence insinuante. Tous les faits que j'ai racontés y sont rappelés et présentés avec un art incomparable. Aucun reproche direct, aucune accusation blessante contre M. et madame de Vichy, mais des réticences calculées, des ménagements discrets, cent fois plus accablants qu'un réquisitoire dans les règles ; et surtout un appel constant au cœur de la duchesse, lui dépeignant son infortune sous les couleurs les plus attendrissantes : «Je suis aveugle, madame; on me loue
1 30 mars 1754.
de mon courage, mais que gagnerais- je à me désespérer? Cependant je sens tout le malheur de ma situation, et il est bien naturel que je cherche les moyens de Tadoucir. Rien n'y serait plus propre que d'avoir auprès de moi quelqu'un qui pût me tenir compagnie et me sauver de l'ennui de la solitude ; je l'ai toujours crainte ; actuellement, elle m'est insupportable... 0 Tel est l'exorde du morceau ; et le péroraison n'est pas moins pathétique : « Ce n'est point une domestique que je prends, c'est une compagne que je cherche, et vous savez qu'il n'est pas facile de trouver ce qui convient. J'avoue qu'il sera fâcheux pour moi de déplaire à mes parents... Mais je ne fais que choquer une f antaise pour me procurer un bonheur essentiel, et en vérité il n'y a pas de proportion. Voilà, madame, le fond de mon âme ; vous m'aimez, je suis malheureuse, et vous êtes aussi compatissante que vous êtes juste. &
La réponse de madame de Luynes arriva peu de jours après \ Pleine de réserve et de prudents conseils, elle pouvait cependant passer pour une espèce d'assentiment ; ce fut ainsi du moins que madame du Deffand voulut l'interpréter, accablant adroitement sa tante de sa reconnaissance. Puis, sans perdre une minute, elle passa à l'action. L'archevêque de Lyon fut prié d'organiser le voyage de Julie, tandis qu'à Paris la marquise disposait l'opinion, suivant le programme judicieux qu'elle s'était tracé à l'avance : «Je dirai... que vous êtes une demoiselle de province qui veut entrer dans un couvent, et que je vous ai offert un logement en attendant que vous ayez trouvé ce qui vous convient... Je n'aurai point l'air, dans
1 8 avril 1754.
aucun temps, de chercher à vous introduire ; je prétends vous faire désirer ; et, si vous me connaissez bien, vous ne devez point avoir d'inquiétude sur la façon dont je traiterai votre amourpropre... Il faut que Ton connaisse votre mérite et vos agréments avant toute autre chose ; c'est à quoi vous parviendrez aisément, aidée de mes soins et de ceux de mes amis. » Tout Paris sut bientôt qu'on attendait à Saint- Joseph une jeune personne d'un mérite singulier, sur laquelle planait un mystère, qui n'était qu'un attrait de plus.
Les choses ainsi réglées, la marquise informa Julie du résultat de ses démarches et la pressa de se mettre promptement en route : « Je reçois dans le moment la réponse de madame de Luynes ; elle est absolument telle que je la pouvais désirer. J'espère que je n'aurai jamais à me repentir de ce que je fais pour vous, et que vous ne prendriez point le parti de venir auprès de moi, si vous ne vous étiez pas bien consultée vous-mêpie... Cela dit, il ne me reste plus qu'à vous parler de la joie que j'aurai de vous voir et de vivre avec vous... r> Le billet s'achève par ces lignes, empreintes d'une réelle allégresse : « Adieu, ma reine ; faites vos paquets, et venez faire le bonheur et la consolation de ma vie. Il ne tiendra pas à moi que cela ne soit bien réciproque. »
Il se trouva que, juste à ce moment, « le procureur et la procureuse de Lyon » eussent dessein de venir faire séjour à Paris. A la prière du cardinal de Tencin, ils consentirent à se charger de l'intéressante voyageuse. Dans la seconde quinzaine d'avril 1754, la diligence de Lyon s'arrêtait à la porte du couvent de Saint- Joseph, et
déposait au seuil de la maison une jeune fille d'une vingtaine d'années, un peu provinciale dans sa mise, un peu émue, un peu effarouchée, heureuse poiurtant au fond et le cœur gonflé d'espérance.