CHAPITRE XIV
Sentiments complexes de Guibert le jour dé son mariage. — Charmantes qualités de sa femme. — Commencement d'idylle conjugale. — Pendant ce temps, désespoir et indignation de Julie. — Elle cherche vainement à s'étoiurdir. — Reproches sanglants à l'inconstant. — Crise convulsive, suivie d'un apaisement moral. — Elle jure de s'en tenir à une liaison platonique. — Résistance héroïque qu'elle oppose aux désirs de Guibert. — Elle n'aspire plus qu'à la mort. — Épuisement de ses forces et refus de se soigner. — Personne, autour d'elle, ne soupçonne la cause de son mal. — Incroyable aveuglement de d'Alembert. — Son chagrin de voir ses soins rebutés. — Sa douceur et son dévouement. — • L'état de Julie s'aggrave, mais sa passion demeure aussi vive. — Douleur sincère de Guibert ; ses protestations de tendresse. — Lettres funèbres des deux amants. — Arrivée d'Abel de Vichy. — Agonie de mademoiselle de Lespinasse. — Ses dernières lignes à Guibert. — Sa mort. — • D'Alembert découvre la passion de Julie pour Mora ; son désespoir et son indignation. — Il prend Guibert pour confident de sa peine. — Mélancolie apaisée des dernières années de sa vie.
« Jour de mon mariage, commencement d'une vie nouvelle. Frémissement involontaire pendant la cérémonie : c'était ma liberté, ma vie entière que j'engageais. Jamais tant de sentiments et de réflexions n'ont fatigué mon âme. Oh ! quoi abîme, quel labyrinthe que le cœur de l'homme ! Je me perds dans tous les mouvements du mien. Mais tout me promet le bonheur : j'épouse une femme jeune, jolie, douce, sensible, qui m'aime, que je
sens faite pour être aimée, que j'aime déjà \ » C'est en ces termes que Guibert, le soir de son mariage, épanche dans son journal intime les impressions, mêlées de trouble et d'espérance, dont il sent son âme agitée. Une semaine plus tard, l'accent est déjà plus joyeux : « Jours passés comme im songe ! C'en est un, en effet, pour moi que cet état nouveau. Amour, amitié, candeur, amabilité de ma femme ! Son âme se développe chaque jour ; je l'aime, je l'aimerai ; je crois fermement que je serai heureux \ » Dès lors, sa tendresse conjugale croît, pour ainsi dire, d'heure en heure. Au cours de la première absence que lui impose son métier militaire, ses lettres à sa femme sont celles d'im amoureux plus peut-être que d'un mari : « Être neuf jours sans avoir de tes nouvelles, c'est comme si j'étais à cinquante lieues de toi. Ce sont les silences qui séparent, plus encore que les distances... Ah ! répète-moi sans cesse que tu m'aimes ! Je chéris ces répétitions ; ce désordre est l'éloquence du cœur. » Un peu plus tard : « Ce vilain Lépine ne m'a pas encore envoyé ma montre, mais j'ai ton portrait. Je puis bien dire comme la duchesse du Maine : l'une marque les heures, l'autre les fait oublier ^. »
La comtesse de Guibert était digne en tous
r)ints de cette affection passionnée. A la jeunesse, l'attrait d'un gracieux visage — dont un portrait de Greuze a perpétué la délicate beauté — elle joignait une douceur, une patience, une raison précoces, qui devaient l'aider rapidement à exercer
1 Journal de Guibert pendant ses voyages en France. Écrit le i*» juin 1775.
2 Ibidem. 8 juin.
3 Lettres de juin et juillet 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
sur son fougueux époux une action, presque imperceptible au début, mais aussi forte que durable. Ce n'est pas elle qui l'irritera par des jalousies maladroites. Jamais, dans sa correspondance avec sa mère ou son mari, elle ne prononce le nom de mademoiselle de Lespinasse, sauf pour lui faire porter un jour, de la part de Guibert, une lettre et une loge de théâtre. Elle se montre remplie d'égards pour madame de Montsauge, bien qu'elle devine chez cette dernière une sourde antipathie. Le désir de Guibert était que les deux femmes eussent un commerce familier : « Je voudrais que ce que j 'aime tienne à mes amis, écrit-il à madame de Guibert ; c'est un enchaînement dont je pense que je suis le premier anneau. — Je lui pardonnerais de me haïr, si elle était moins aimée de toi », lui répond-elle doucement ^ ; après quoi, sans plus insister, elle rend visite à madame de Montsauge, l'invite fréquemment à souper, consent même à faire un séjour dans son château de la Bretèche.
Vertu plus appréciable encore, la com'esse de Guibert ressent pour l'homme dont elle porte le nom une admiration sans mélange, absolument sincère, et qui ne faiblira jamais. Comment Guibert pourrait-il résister à l'atmosphère d'encens qu'il  respire constamment au foyer conjugal, lui pour S lequel l'applaudissement est une nécessité, presque un besoin physique ? C'est ce qui n'échappe point à la pénétration jalouse de mademoiselle de Lespinasse, quand elle lui parle, avec une amère ironie, de « cette famille toujours à ses genoux », de ces louanges qui, « matin et soir, caressent son amourpropre. » — « Voilà comme elle vous a attire,
1 Lettres de juin et jmllet 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
s'écrie-t-elle S comme vous vous êtes soumis, et comme vous serez subjugué tout le reste de votre vie. » Sur ce dernier point, elle voit juste. Par sa foi absolue dans le génie de son époux, au moins autant que par ses exquises qualités, la jeune femme conquiert peu à peu et fixe définitivement ce cœur divers, ce cœur volage ; et c'est avec une entière conviction que Guibert proclamera bientôt sa soumission complète et sans réserve à ce joug aimable et léger : « Charmante et douce créature, le Ciel t'a formée selon le vœu de mon cœur. Il t'a donné pour premier charme la bonté, et ensuite la grâce, plus belle que la beauté, la modestie, la simplicité, la raison ; et tous ces attraits croissent à l'ombre de la vie que tu mènes... Oui, dans quelques années, tu ne seras plus une femme ordinaire ; tu seras l'objet exclusif de mon culte ; tous mes autres sentiments seront réunis sur ta tête ; et mes ennemis pâliront d'envie, en me voyant un bonheur qu'ils ne pourront ni m'ôter, ni affaiblir - ! »
Tandis que s'ébauchait cette édifiante idylle, Julie de Lespinasse, demeurée à Paris dans sa pauvre maison, évoquait en esprit ces scènes déchirantes pour son cœur et se mourait de honte, de désespoir et de remords. Huit jours durant, suivant son expression, elle fut « sans mots, ni larmes », gardant un silence effrayant, que coupaient seuls des accès convulsifs. Plus que jamais, dans cette détresse, son âme se tourne vers Mora ; presque chaque jour elle lui écrit, pour lui raconter sa misère, implorer son pardon, le conjurer de cesser a vengeance. Ces lettres à un mort sont, pour
1 Lettre du 8 novembre 1775. Ibidem.
- Journal de Guibert. Passim.
l'instant, sa seule correspondance. Dix jours après le départ de Guibert, elle a reçu de ce dernier un billet laconique, d'un ton froid et gêné, s'excusant de son abandon, lui conseillant l'oubli. Dans l'état où elle est, ces lignes la mettent hors d'ellemême ; de chaque parole, comme elle l'avoue, elle fait « du fiel et du poison ». Une phrase inoffensive : « Vivez, je ne suis pas digne du mal que je vous fais », la révolte à tel point qu'elle en est « suffoquée » ; elle y veut découvrir je ne sais quel secret outrage, et, dans ses longues nuits d'insomnie, si elle s'assoupit un moment, elle a se réveille avec effroi, dit-elle, au son de ces horribles mots ». Aussi refuse-t-elle de répondre, et pendant six semaines elle n'ouvrira même pas les lettres de l'absent. Sans cesse, dans son cerveau fiévreux, revient la même pensée, dont elle fouette sa colère : Guibert ne Ta jamais aimée, elle n'a jamais été que son jouet et sa dupe ; ce qu'elle formule, un peu plus tard, en ces termes sanglants : « Je vous vois aujourd'hui ^ tel que vous êtes. Je vois que vous avez fait une action vile ; je vois que vous n'avez pas craint de me réduire au désespoir, pour] me faire servir de remplissage dans un temps que vous vouliez employer à rompre une liaison que vous ne pouviez conserver en vous mariant ; et, pour mettre quelque honnêteté dans vos procédé avec madame de Montsauge, il vous a peu importe' de m'avilir et de me faire perdre le seul bien qui me restait, l'estime de moi-même ! f>
C'est miracle, à vrai dire, que son corps frêle, déjà presque épuisé, résiste à ces secousses et au régime qu'elle lui impose. Elle ne mange presque
1 Lettre du i" juillet 1775. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
plus ; pour éteindre sa fièvre, elle passe quotidiennement plusieurs heures dans le bain ; elle calme ses nerfs affolés avec d'énormes doses d'opium. Sur quoi, en vue de s*étourdir, elle reprend fougueusement Texistence mondaine d'autrefois, soupe en ville, rouvre son salon, court les spectacles avec rage. Quand ces moyens ne suffisent plus et qu'elle sent l'impérieux besoin de soulager son âme, elle prend sa plume et accable Guibert. Car elle s'est enfin décidée à renouer la correspondance ; un jom-, elle a — machinalement, dit -elle, — ouvert un paquet de la poste : c'était une brochure de Guibert, V Eloge de Catinat, accompagnée d'une lettre de l'auteur. Elle Ut et se détermine à répondre, mais de quel ton et avec quel accent ! Les mots de «haine r> et de «vengeance» reviennent presque à chaque page, parmi de cruelles invectives ; à moins qu'elle ne joue la froideur, le détachement hautain : « Soufeez-moi le mouvement d'orgueil et de vengeance qui me fait trouver du plaisir à prononcer que je vous pardonne et qu'il n'est plus en votre pouvoir de me faire connaître la crainte. & Ou encore elle étale un écrasant dédain : «Votre mariage, en me faisant connaître votre âme tout entière, a repoussé et fermé la mienne à jamais. Il a été im temps où j'aurais mieux aimé que vous fussiez malheureux que méprisable ; ce temps n'est plus ^. »
Cette virulence, ces outrages, ces excès, malgré leur injustice, appellent pourtant le blâme bien moins que la pitié, tant on y sent d'atroce souffrance, et tant ce fracas de colère ressemble à un râle d'agonie. Au reste, peu s'en faut qu'il n'en
1 Lettre du i« juillet 1775. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
soit réellement ainsi : le 15 juillet, elle est prise d'une crise si terrible, de spasmes si affreux, de si effrayantes convulsions, qu'on croit sa dernière heure venue. Ses mains, ses bras étaient « tordus et retirés » ; des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres : « Je mourrai... allez-vous-en ! » D'Alembert, au pied de son lit, pleurait à fendre l'âme : « Que je suis malheureux de ce que M. de Guibert n'est pas ici ! répétait-il avec égarement. C'est le seul qui pourrait adoucir vos maux ! » Ces paroles, assure-t-elle, lui rendirent la raison : « J'ai senti ^ qu'il fallait me calmer pour rendre le repos et la vie à cet excellent homme. Je me suis fait effort, je lui ai dit qu'il s'était joint une attaque de nerfs à mes douleurs habituelles. » Un violent accès de larmes survint quelques minutes après, provoquant une détente ; un hasard heureux fit le reste, l'arrivée du facteur portant dans sa sacoche deux lettres de Guibert : « Mes mains tremblaient, dit-elle, au point de ne pouvoir les saisir ni les ouvrir. Oh ! pour mon bonheur, le premier mot que j'ai pu lire était : Mon amie. Mon âme, mes lèvres, ma vie, sont allées s'attacher au papier; je ne pouvais plus lire, je ne distinguais rien que des mots détachés, je lisais : Vous me rendez la vie, je respire. Mon ami, c'est vous qui me la donniez. Jamais, non jamais, je n'avais éprouvé im sentiment aussi tendre et aussi passionné ! & .
Comme le font présager ces lignes, cette crise aiguë amène un apaisement moral. Elle « ne veut plus », elle « ne peut plus hair ». Elle se résigne peu à peu à l'idée, longtemps rejetée, que, sans régner seule sur un cœur, on y peut conserver une place.
1 Lettre du 15 juillet 1775. Éd. Asse.
Le partage, à coup sûr, lui inspire un juste dégoût, mais, à défaut d'amour complet, elle entrevoit dorénavant la possibilité d'une chaste et innocente tendresse, et cet espoir la rattache à la vie : a Oui, nous serons vertueux, dit-elle avec courage ^ je vous le jure, je vous en réponds. Votre bonheur, votre devoir me seront sacrés ; je me ferais horreur, si je trouvais en moi un mouvement qui pût les troubler. Oh ! mon Dieu, si j'avais pu conserver une seule pensée qui pût blesser la vertu, vous me feriez frémir !... Non, mon ami, vous n'aurez rien à vous reprocher... Vous connaissez la passion, vous savez la force qu'elle peut donner à l'âme qu'elle possède ? Eh bien, je vous promets de jciudre à cette force toute celle que peuvent donner l'amour de la vertu et le mépris de la mort, pour ne jamais porter atteinte à votre repos et à vos devoirs. Je me suis bien consultée ; si vous m'aimez, j'amrai la force du martyre. &
Un nouveau pacte est conclu sur ces bases, et Guibert, il faut en convenir, sa conscience ainsi en repos, fait paraître ime plus tendre et plus attentive affection. Les rôles semblent changés ; c'est lui maintenant qui fait appel aux souvenirs du passé, qui implore des lettres fréquentes, ou qui réclame l'indulgence de JuHe, avec une humilité toute nouvelle : « J'ai des chagrins, des remords ; tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'aime, tout ce qui m'a aimé est malheureux. C'est vraisemblablement ma destinée de répandre le malheur autour de moi... Dites-moi un mot, et que ce soit encore celui de mon ami I » Après un court silence de mademoiselle de Lespinasse : « Je vous écris sans avoir l'espérance
1 Lettre du 15 juillet 1775. Éd. Asse.
que vous me répondiez, mais je ne me lasserai pas, je vous poursuivrai de mon sentiment, dussiez- vous me mander qu'il vous est un supplice. » Sur une phrase où elle a laissé percer quelque amertume : « Ces mots m'effraient : Je ne vous aime pas partout ou vous êtes. Ah ! moi, mon amie, je vous aime partout où je suis, et je ne changerai jamais ^ & Ces protestations, à vrai dire, sont parfois accueillies par un sourire de doute et d'incrédulité : « Est-il bien vrai ? Avez-vous besoin d'être aimé de moi ? Cela ne prouve pas que vous soyez sensible ; cela prouve seulement que vous êtes insatiable ^. i> Néanmoins, pour le cœur malade de mademoiselle de Lespinasse, de telles paroles sont un baume bienfaisant, et sa plume retrouve par instants les douces expressions d'autrefois : « Ce qui est la première vérité, c'est que je vous aime avec autant d'âme que si vous aviez fait à mon repos et à mon plaisir le sacrifice de votre bonheur ^. &
C'est aussi dans ce temps que, par hasard, elle rencontre un jour à Paris madame de Guibert et sa mère : « J'ai été au-devant d'elles, dit-elle d'un ton de fierté ; je leur ai parlé de leiurs santés, de leurs talents, enfin j'ose vous répondre que vous entendrez dire que je suis bien aimable, et vous n'en croirez rien. » C'est à peine si cette mansuétude est acidulée d'ironie : « Je deviens parfaite à me faire peur. Je crois que je suis comme le cygne ; son chant de mort est le plus parfait. Enfin, c'est quelque chose. Vous direz : elle est morte mal à propos, c'est bien dommage ! » Quand la saison
1 Lettres de Guibert de septembre et d'octobre 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Lettre de mademoiselle de Lespinasse du 26 octobre 1775. Éd. Asse.
^ Lettre du 18 octobre. Ibidem.
d'automne a définitivement ramené Guibert sur les bords de la Seine, elle le reçoit chez elle sur le même pied que trois années plus tôt, au début de leur connaissance, fréquemment, publiquement, dans une honnête intimité, qui ne comporte aucun remords.
Si cette situation nouvelle et délicate se maintient jusqu'au bout, sans réserve et sans défaillance, c'est à Julie qu'en revient le mérite. Une scène que rapporte Guibert en est le témoignage. Certain soir de novembre, il la trouve seule chez elle ; il vient, sur sa prière, lui rapporter un paquet de ses lettres, des lettres de l'époque où la passion déçue parlait le langage de la haine ; avant que de s'en séparer, il réclame la faveur de les relire avec elle ; laissons ici la parole à Guibert : « Jamais, écrit-il ^ l'amour ne m'a enivré à ce point ! Vos lettres, ces mêmes lettres qui devaient me refroidir, le souvenir du passé qui s'est tout à coup présenté devant moi, ma main qui s'est portée sur la vôtre, enfin que pourrai-je vous dire ? Je n'ai plus été maître de moi... » Entre l'homme affolé et la femme éperdue, une querelle, une lutte pour mieux dire, s'est alors engagée, courte, mais violente : « Tout le feu, tout le désordre de la passion était dans mon cœm-, et vous, vous me repoussiez par des témoignages de haine et de mépris ! d Pas plus que la brutalité, ni les instances, ni les supplications ne peuvent venir à bout de la résistance de Julie. Confus, humilié, vaincu, Guibert s'enfuit enfin, rentre dans son logis, d'où, la nuit même, en termes repentants, il demande grâce pour une
1 Lettre de novembre i775« Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
heure de folie : « Mon ajnie S par quelles expressions, par quelle conduite, pourrai- je me faire pardonner les mouvements qui m'ont entraîné? Vous m'accusez, vous me condamnez, vous me haïssez, vous me croyez sans morale et sans vertu !... Je meurs de repentir et de regret ; je ne puis point trouver le sommeil ; je suis au désespoir de vous avoir déplu, je ne puis dire offensée ; on n'offense que quand on méprise ou qu'on forme de sangfroid le projet de séduire et d'allumer, et j'étais si loin de ce projet !... Je retarderai mon voyage, j'irai demain me jeter à vos pieds et vous demander ma grâce. Jamais je ne l'ai plus méritée, jamais vous ne m'avez été aussi chère. »
Qui s'attendrait, pour une pareille offense, à une tenace rancune, à une implacable rigueur, démontrerait par là qu'il connaît peu le cœur des femmes. Sans mollir dans sa volonté, sans revenir sur une décision sans appel, Julie, lorsque sa colère est éteinte, ne voit bientôt qu'une chose dans la scène m qui l'a bouleversée : la preuve qu'elle est encore 1 aimée. Le billet qui répond à la lettre qu'on vient de lire respire, en même temps qu'un grand trouble, une infinie tendresse : « Je ne sais plus vous écrire -, je crains de vous parler. Mon ame est à la torture ; je confonds tout, je ne sais plus si c'est le crime ou la vertu qui fait le malheur ; je ne sais ce qu'il y a de plus douloureux, des remords ou des regrets... Je vis et, je vous le répète, ce qui me retient à la vie, c'est que je me sens aimée ; ce mot est tombé de mon cœur hier au soir. Vous le voyez, vous m'enlevez à tout ; au bout d'un quart d'heure de votre présence, je reste seule
I Novembre 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert. - Ibidem.
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avec vous dans l'univers ; vous anéantissez le passé et l'avenir ; vous n'êtes plus coupable, je ne suis plus malheureuse ! »
Une âme moins passionnée que celle de mademoiselle de Lespinasse se serait sans doute, à la longue, accommodée de ce demi-bonheur ; sur les ruines de l'amour se serait établie une douce et solide amitié. Il n'en peut être ainsi avec la créature ardente et impérieuse qui ne connaît en rien, comme elle l'avoue elle-même, « ni modération, ni mesure ». Elle a vu clairement son devoir ; inébranlablement, elle y sacrifie son bonheur ; le lien qu'elle a rompu, elle ne le renouera jamais, mais elle se meurt de cette rupture. La saison d'automne et d'hiver qui suit le mariage de Guibert n'est qu'un long appel vers cette mort, dont elle parle comme d'une amie : « Oh ! qu'elle vienne, s'écrie-t-elle ^ et je fais serment de ne pas lui donner de dégoût et de la recevoir au contraire comme une libératrice ! » « En m. 'interrogeant sur ce que je veux, sur ce qui reste pour moi dans la nature, reprendelle '\ je ne trouve rien à me répondre, sinon ce que demanderait un voyageur bien las : tm gîte ; et je vois le mien à Saint-Sulpice. & Un jour qu'elle est plus faible encore que de coutume : « Laissezmoi arrêter, reposer ma pensée sur ce moment tant désiré, si attendu, et dont je me sens approcher avec une sorte de transport ^d
Ce ne sont point propos en l'air, attitude alïectée; elle sent, elle sait qu'elle est atteinte dans les
1 Lettre du 15 octobre 1775, à Condorcet. Lettres inédites, publiées par M. Charles Henry.
- Lettre du 18 octobre i775, à Guibert. Éd. Asse. " Lettre du 3 novembre 1775, à Guibert, Éd. Asse.
sources mêmes de la vie ^ que Tincurable mal qui la ronge nuit et jour a passé, comme elle dit, « de son âme à son corps d ; et, quand elle a recours aux soins de son médecin, il ne se trompe pas sur la cause de cette effrayante destruction : «Il me répète sans cesse que je suis consumée de chagrin, que mon pouls, que ma respiration annoncent une douleur active, et il s'en va toujours en disant : Nous n* avons point de remèdes pour l'âme. »
Il est rare, au surplus, dans cette dernière période, qu'elle fasse appel aux lumières de la Faculté. Elle a pris le parti de se soigner elle-même, et son unique souci est de se délivrer de la souffrance physique. « Des calmants », c'est-à-dire des soporifiques, voilà presque son seul remède, dont elle use immodérément et qu'elle s'administre à sa guise, malgré les remontrances de ses meilleurs amis. C'est ce dont la reprend, avec esprit et sans succès, la comtesse de Boufflers : « C'est une chose bien singulière ^ de trouver une personne d'esprit qui redoute les médecins et non les drogues. Vous imaginez donc que c'est avec un couteau qu'ils tuent les gens ? Croyezmoi, leurs pilules sont plus malsaines que leur présence ; et quand on se livre une fois aux médicaments, le plus court est de les constdter, car, quelque ignorants qu'ils soient, ils en savent encore plus que nous là-dessus. » Nul raisonnement n'a prise sur son obstination, car cette conduite
1 < Si je suivais mon mouvement, confie-t-elle à Condorcet, je donnerais à toutes mes volontés l'expression de celles des mourants. Il me semble que c'est toujours pour la dernière fois que je veux ou que je désire. Vous voyez que voilà une espèce de folie, ou de faiblesse, qu'il ne tiendrait qu'à moi de nommer pressentiment. » (Lettre du 17 cwtobre 1775. Lettres inédites, publiées par M. Charles Henry.)
2 Arch. du château de Talcy.
fait partie d'un plan préconçu, et cette phase ultime de sa vie n*est, à vrai dire, qu'un lent suicide, froidement prémédité, accompli sans faiblesse. Elle prend, dès cette époque, toutes ses dispositions dernières, réglant d'avance les détails de son enterrement, indiquant avec minutie ce qu'on doit faire après sa mort, comme de « lui faire ouvrir la tête par un chirurgien de la Charité », funèbres vœux qu'elle confie à Guibert et qui le glacent d'horreur. « Il faut donc, s'écrie-t-il ^ que vous soyez sans aucune sorte de sentiment pour moi, pour porter ainsi le désespoir dans mon âme I Mais vous ne l'y portez pas, dites-vous ; tous mes chagrins ne sont que fugitifs ; mes larmes mêmes ne prouvent rien, j'en ai si souvent versé ! Peu s'en faut que vous n'alliez à dire qu'elles sont fausses. »
Telle est effectivement l'idée qui la poursuit sans cesse, la seule crainte qui l'agite au seuil de la tombe entr'ouverte : Guibert l'oubliera vite et ne la pleurera pas longtemps : « Oh ! mon ami ^, rien n'est profond, rien n'est de suite en vous. Il y a des jomrs où la nouvelle de ma mort vous ferait à peine sensation ; et, voyez si je vous connais, peutêtre y a-t-il tel moment où vous en seriez accablé. » On voit combien, malgré son anéantissement physique, l'amour subsiste dans son cœur, vivace, indestructible, vainqueur de la souffrance : « Je ne suis plus à moi ^ lorsque je vous vois ; votre présence charme tous mes maux ; alternativement vous me donnez ou vous m'enlevez la fièvre ; à peine sais-je si j'ai souffert. En vous voyant, je
ï Février 1776. Arch. du comte de Villeneuve-Gufbert. - Lettre du 7 novembre 1775. Arch. du comte de Villeneuve- <Hubert.
3 Ibidem.
n'ai pas besoin que vous m'aimiez : le Ciel est dans mon âme, je ne juge plus la vôtre, j'oublie que vous êtes coupable, je vous aime ! >
Il est étrange de constater que, dans son en- | tourage même le plus familier, nul ne soupçonne 1 la réelle origine de cet état qui désole ses amis, fl Tous attribuent sa langueur, sa faiblesse, son pi- M toyable amaigrissement, au chagrin qu'elle éprouve ■ d'avoir perdu Mora, et la chapitrent à l'envi, avec * une affectueuse logique, sur la stérilité des regrets étemels : « Vous vous êtes fait, lui écrit Suard ^ des idées exagérées de passion, qui raniment un sentiment prêt à s'affaibUr et rappellent à votre imagination tout ce qui peut le rendre plus amer et plus durable. Ah ! mademoiselle, je n'aurais qu'un vœu à former : ne soyez pas plus grande que nature ! Laissez-vous aller à ce qui vous attire, ne rappelez pas des souvenirs funestes qui s'enfuient, et consolez- vous de n'être pas inconsolable. » Condorcet, madame de Boufflers et ses autres amis lui tiennent le même langage, qui la pénètre, à leur insu, d'une humiliation douloureuse : «Ils croient tous ^ que c'est la mort de M. de Mora qui me tue. Mon ami, s'ils savaient que c'est vous, que c'est votre mariage qui a frappé le coup mortel ! Quelle horreur ils auraient pour moi ! Que je leur paraîtrais méprisable ! Ah ! ils ne m'accuseraient ni plus haut ni plus fort que ma conscience. > Et, dans son aversion pour le mensonge, elle est quelquefois sur le point de leur tout révéler : « Je ne sais comment il ne m'est pas déjà échappé vingt fois des mots qui découvriraient le secret de ma vie et ûe
1 Arch. du château de Talcy.
2 Lettre du 7 novembre 1775. Éd. Asse.
mon cœur. » Elle se tait cependant ; personne ne lit dans cette âme déchirée. Trente ans plus tard, quand la veuve de Guibert se décide à faire publier les premières lettres de Julie, madame Suard ouvre le volume ; à peine en a-t-elle lu dix pages que le livre lui tombe des mains ; elle court chez son mari : « Mon ami, lui crie-t-elle, elle aimait M. de Guibert ! — Oui, répond-il, je viens de l'apprendre. » Et tous deux demeurèrent confondus d'étonnement ^
Mais celui dont l'aveuglement passe vraiment toutes les bornes, c'est l'ami qui vit sous son toit et qui suit, heure par heure, toutes les phases de son existence. La tendresse passionnée que d'Alembert professe pour mademoiselle de Lespinasse, la connaissance parfaite qu'il a de sa nature, ne lui laissent aucun doute sur la cause toute morale des maux dont elle est accablée ; mais, n'ayant jamais cru qu'elle eût éprouvé pour Mora autre chose que de l'amitié, il ne peut, comme les autres, mettre sur le compte de ce deuil le dépérissement de Julie. D'autre part, il constate avec un amer désespoir le changement subit et complet qui, depuis quelques rhois, s'est produit dans son attitude, dans sa manière d'être avec lui. Ce n'est plus, comme naguère, lorsqu'elle tremblait pour les jours de Mora, la froideur, le silence distrait d'une personne absorbée par de tristes pensées, mais une sécheresse, une aigreur de langage et, chaque fois qu'il s'approche, un mouvement de recul qui semble de la répulsion ; c'est ce dont elle s'accuse elle-même dans ce passage d'une de ses lettres à Guibert : « Si je ne vous paraissais pas trop ingrate,
1 Mémoires de madame Suard. Passim.
je vous dirais que je verrais partir avec une sorte de plaisir M. d'Alembert. Sa présence pèse sur mon âme ; il me met mal avec moi-même ; je me sens trop indigne de son amitié et de ses vertus ^ »
Faut-il décrire la peine que ressent d'Alembert d'une telle métamorphose ? Jamais pourtant il ne se plaint, et ce n'est que par sa bonté, par sa douceur constante, par son infatigable dévouement, qu'il cherche à regagner le cœur qui lui échappe. C'est à cette date qu'en apportant son portrait à Julie, il inscrit au-dessous ces vers mélancoliques :
De ma tendre amitié ce portrait est le gage ;
Qu'il soit dans tous vos maux votre plus ferme appui.
Et dites quelquefois, en voyant cette image :
De tous ceux que j'aimai, qui m'aima comme lui ?
C'est en vain cependant qu'il se creuse la cervelle ; jamais, dans ses nuits sans sommeil, il ne devine la triste vérité. « Par quel motif, que je ne puis comprendre ni soupçonner, gémit-il au lendemain de la mort de Julie ^, ce sentiment si doux pour moi s'est-il changé tout à coup en éloignement et en aversion ? Qu'avais-je fait pour vous déplaire?,.. Aviez- vous avec moi quelque tort que j'ignorais, et
ï Les mauvais procédés dont elle use envers d'Alembert n'empêchent pas cependant mademoiselle de Lespinasse de rendre pleine justice à ses mérites et à ses talents. Le comparant un jour avec Voltaire : < C'est en vérité M. d'Alembert qui est le premier homme de lettres, écrit-elle à Guibert ; il les honore j^ . à tous égards. — Vous avez bien raison, lui répond celui-ci; JE ij il est le premier de nos philosophes, le premier de nos gens de" | lettres, parce que lui sevil joint au génie une constance de principes, une pratique de philosophie, un désintéressement, ime élévation, une bonté, tels que je n'en connais point. » (Août 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.)
"^ Aux mânes de mademoiselle de Lespinasse. Écrit le 22 juillet
que j'aurais eu tant de douceur à vous pardonner si je Ta vais su ? Vous avez dit à l'un de mes amis, qui vous reprochait la manière dont vous me traitiez, que la cause de votre chagrin était de ne pouvoir m 'ouvrir votre âme et me faire voir les plaies qui la déchiraient. J'ai été vingt fois au moment de me jeter dans vos bras et de vous demander quel était mon crime ; mais j'ai craint que vos bras ne repoussassent les miens, que j'aurais tendus vers vous. Votre contenance, vos discours, votre silence même, tout semblait me défendre de vous approcher. »
S'il est loin, comme on voit, de supposer chez son amie un amour malheureux, à plus forte raison ne songe-t-il pas à soupçonner Guibert. Nous l'avons entendu, lors de la crise où JuHe a cru succomber, déplorer candidement l'absence de ce consolateur ; il lui marque, en effet, toujours et en toute occasion, une confiance toute spéciale, une sympathie particulière. « M. d'Alembert vous aime comme si j'y consentais », dira Julie à son amant avec un demi-sourire *. Il lui écrit toutes les fois qu'il s'absente ; s'il est souffrant, il court chez lui pour s'informer de sa santé ; quand la faiblesse cloue Julie dans sa chambre, il tient Guibert au courant des nouvelles, lui porte même parfois des lettres de la malade, dont il met l'adresse de sa main^. Une naïveté si surprenante prêterait à la raillerie, si l'on n'était pris d'émotion devant une foi si absolue, une abnégation si touchante, un si généreux dévouement. Il gardera cette belle fidéUté
ï Lettre du lo juillet 1775. ï^d. Asse.
2 Pour plusieurs des dernières lettres de mademoiselle de I '^'^pinasse à Guibert, la suscription est de l'écriture de d'Alembert. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
au delà de la tombe ; quand Marmontel, pour l'arracher à sa douleur, lui rappellera un jour l'ingratitude de son amie : « Oui, répondra-t-il en pleurant, elle était changée, mais moi je ne l'étais pas ^ t>
Les rigueurs de l'hiver ne pouvaient manquer d'aggraver l'état, terriblement précaire, de mademoiselle de Lespinasse. « J'ai froid, si froid, écrit-elle^, que mon thermomètre est à vingt degrés plus bas que celui de Réaumur. Ce froid concentré, cet état de torture perpétuelle, me jettent dans un découragement si total, si entier, que je n'ai plus la force de désirer une meilleure disposition. » — « Je gèle, je tremble, je meurs de froid, je suis dans l'eau, reprend-elle peu après. Mon cœur est froid, serré et douloureux, et je dirais comme la folle de Bedlam : il souffre tant qu'il crèvera. » Aux frissons qui, chaque soir, glacent le sang dans ses veines, succède chaque nuit une fièvre ardente qui la tient éveillée jusqu'à l'aube du matin. Puis ce sont des accès de toux et de suffocation, des maux de tête qui la rendent « presque folle ». Aussi, plus que jamais, invoquet-elle à son aide le dangereux secours de l'opium, dont il lui arrive d'absorber jusqu'à « quatre grains » à la fois : « Pris à cette dose, dit-elle ^
1 Mémoires de Marmontel.
2 Janvier 1776. Éd. Asse.
3 Lettre de décembre 1775. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert. — L'opimn, à cette époque, était fort à la mode, et certaines femmes en faisaient un abus comparable à celui qu'on fait aujomd'hui de la morphine. Voici comment le comte des Alleurs, dans une lettre adressée à madame du DeSand, en décrit les effets successifs : «Il met le sang en mouvement, donne les idées les plus gaies, remplit l'âme d'espérances flatteuses. Dès que son action cesse, il jette dans la langueur, la mélancolie et l'assoupissement... Il faut en augmenter les doses
il me calme à la manière dont la tête de Méduse calmait. Je suis pétrifiée, sans mouvement, je n'ai l'usage d'aucune de mes facultés; ce que je vois n'est plus pour moi que la lanterne magique, et cela est si vrai que, pendant deux heures cet après-midi, il m'aurait été impossible de mettre des noms sur les visages. Oh ! c'est un singulier état que d'être morte toute en vie î » Vingt fois, à ce régime, elle risque de s'empoisonner, et ses amis, Guibert en tête, perdent leur éloquence à lutter contre cet excès : « Au nom de Dieu, par pitié, la conjure ce dernier ^ si vous m'avez jamais aimé, ne prenez pas cette seconde pilule ! Je ne vous survivrais pas... Vous m'avez dit des paroles qui m'ont fait trembler : ce froid inconnu que vous sentez dans votre cœur... Mon Dieu, Phèdre s'exprime ainsi ! »
Le pire est son affaiblissement graduel. Malgré son énergie, il est bien rare maintenant qu'elle puisse quitter sa chambre, fût-ce pour une course urgente et nécessaire : « Le moyen de penser à se faire transporter là, dit-elle dans une circonstance de ce genre ^, lorsqu'il y a trop loin de mon lit à mon fauteuil. Vous n'avez pas l'idée de l'état de faiblesse où je suis. Je laboure en vous écrivant ; les oreilles me tintent, comme si j'allais m'évanouir. » Ces défaillances sont quelquefois suivies de résurrections passagères,
tous les trois mois au moins. Il diminue l'appétit, il attaque les nerfs. Ceux qui en font usage deviennent maigres et jaunes ; lorsque de jaunes ils deviennent verts, la mort n'est pas éloignée. Avez-vous envie d'en prendre?» (Lettre du 17 avril 1749. Corresp. publiée par M. de Lescure.)
' Lettre de janvier 1776, Arch. du comte de Wleneuve- Guibert.
2 Février 1776. Ibidem. — Il s'agissait de visiter un nouvel appartement qu'elle désirait louer.
d'un fébrile besoin de mouvement, accompagné d'une espèce de fringale : « Vous ne connaissez pas le plaisir de manger jusqu'à la passion? Eh bien, j'en suis là depuis douze ou quinze jours ; et les médecins, qui sont des ignorants ou des barbares, prétendent que c'est un mauvais symptôme pour ma poitrine. Si je pouvais calmer ma toux, je ne me soucierais guère de leurs pronostics ! » — « Jamais, dit-elle encore dans une de ces périodes ^ je n'ai eu tant de vie et de force. Le silence, la solitude des nuits me donnent une intensité d'existence que j'aurais peine à décrire, d Dans ces phases éphémères, elle se reprend à l'espérance, elle esquisse des projets d'avenir. L'idée de quitter son logis pour se rapprocher de Guibert ^ la hanta quelque temps ; c'est avec une hâte maladive qu'elle prétendait terminer cette affaire, dont Guibert, trop lentement à son gré, suivait la négociation.
Au reste, si son corps languit, son âme reste active et brûlante. Sans doute sa porte est, la plupart du temps, fermée pour les indifférents, et elle ne reçoit plus qu'un nombre assez restreint d'intimes, mais elle se montre avec ceux-ci aussi pleine de vivacité, de grâce et d'éloquence qu'aux plus beaux jours de son fameux salon. « Vous la trouveriez encore intéressante et animée au milieu de ses souffrances et dans l'affaissement ou elle tombe tous les jours », mande Morellet à lord
1 Lettre à Suard de 1776, Arch. du château de Talcy.
2 Guibert logeait alors rue de Grammont, dans une maison appartenant à son beau-père. L'appartement que désirait louer mademoiselle de Lespinasse était situé au coin de cette même rue et du boulevard.
Shelburne^ ajoutant qu'un «miracle seul» pourrait l'arracher à la mort. Le mal n'a pas j>lus prise sur son cœur que sur son esprit ; elle aime Guibert avec la même tendresse, la même ardeur et la même amertume. Elle a toujours le même besoin de le voir chaque jour, à toute heure, et elle ne se lasse pas de soUiciter ses visites : « Je devrais avoir la préférence, parce qu'il me semole que l'attention se réveille au moment de se quitter ; les soins ne tirent plus à conséquence. C'est ce qui fait que presque tous les agonisants sont aimés et pleures "^ . » Elle s'excuse néanmoins du spectacle affligeant qu'elle est forcée de lui offrir : « Je meurs de regret de la manière dont vous passez la soirée ici, tandis que vous êtes entouré ailleurs de tous les genres de plaisirs. Point de sacrifice, mon ami ^. »
Ces derniers mots suffiraient à prouver que, si la ppassion dure encore, sa jalousie, son triste corollaire, n'a pas cédé non plus devant les approches le la mort. La pensée des deux femmes qu'elle [laissera derrière elle, l'ancienne maîtresse et ['épouse légitime, empoisonne ses derniers instants, elle attaque souvent Guibert sur les embarras [ue lui causent tant de diverses affections, qui réclament tour à tour leurs droits : « Que ferez- [vous demain *, mon ami ? Non pas, comme de fraison, ce que vous avez dit que vous feriez, mais ;e qui plaira à la première ou à la dernière venue ^ ;
1 Lettre de l'abbé Morellet à lord Shelburne, du 12 mars 1776. 'assim.
2 Lettre de décembre 1775. Arch. du comte de Villeneuveruibert.
3 Lettre de mars 1776. Ibidem.
* Lettre de mars 1776. Ibidem.
5 C'est-à-dire madame de Montsauge et madame de Guibert.
et cela est juste, car c'est entre les deux qu'est ma place. Que je rendrais grâce au Ciel si, avant que de mourir, je pouvais m'exiler de ce trio! En vérité, vous les feriez mourir d'humeur, si vous veniez à leur dire la vérité. Moi, vieille, laide, maussade, mourante, figurer avec ce qu'il y a de plus aimable et de plus charmant dans ce pays-ci ! Mon ami, vous avez le goût dépravé. J'en suis bien fâché pour vous ; car moi je m'en vais, mais vous, vous resterez dépravé. »
Ces tristes ironies ont remplacé les violences d*antan. Janvier a vu leur dernière scène, si terrible à vrai dire que, le lendemain, lorsqu'il a repris son sang-froid, Guibert a redouté quelque résolution fatale : « Mon amie, quelle réponse ! a-t-il écrit avec effroi \ Je la trouve en rentrant chez moi, et je frémis. L'état dans lequel je vous ai laissée se joint à tant d'horreur, et achève de m'accabler. Vous aviez la pâleur de la mort... Moi, votre bourreau ! Ah ! tue-t-on ce qu'on aime, ce qu'on ne peut se passer d'aimer? Deux mots, je vous en conjure, je ne respire pas. Ah ! mon amie, vous voulez donc que je pleure en larmes de sang la scène d'hier au soir ?» A dater de ce jour, moitié crainte, moitié compassion, il s'est juré de se contenir, de tout accepter sans révolte, et il nous faut maintenant admirer sa patience. Aux mots amers, aux reproches silencieux, plus pénibles encore, il n'oppose plus que la résignation, le repentir, la douceur suppliante : « Je le sens, je le vois ^, je n'ai plus rien à attendre de vous, mon amie. Le désespoir et le désir de la mort habitent dans votre âme. Vous êtes déta-
1 Janvier 1776. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Hiver de 1776. Ibidem.
chée de tout. Pas une parole de douceur et de bonté n'est sortie de votre bouche depuis trois semaines, et c'est encore plus votre volonté que votre abattement qui me condamne à ce supplice. Hier encore, vous me disiez que vous me vouliez du bien, et vous ajoutiez : autant que vous m'avez fait de mal. Quel vœu !... Vous m'avez parlé de votre santé, et vous m'en avez parlé avec l'accent du désespoir, comme pour m 'accabler ; il semblait que vous voulussiez me dire : Oui, je souffre, et vous êtes mon bourreau; je* meurs, et c'est pour n'être plus à portée de vous voir. t> A quelques semaines de là ^ : « Vous avez été hier à mon âme d'une manière terrible ; vos larmes, vos regards éteints, et jamais plus expressifs, me suivront longtemps. Vous me regardiez à peine, sinon vous m'auriez vu presque aussi bouleversé que vous ; je souffrais de vos maux et je pleurais de vos larmes. > Jamais, jusqu'à ce jour, il n'a trouvé d'accents si chaleureux et si vraiment sentis : « Je ne cesse de penser à vous, je baiserais le seuil de votre porte, j'y mourrais de douleur si vous me la refusiez ! »
Il fallut les instances répétées de Guibert, jointes aux prières de d'Alembert, pour déterminer la malade à recourir à d'autres soins que ceux du « médecin de sa rue », dont jusqu'alors elle s'était contentée ^. Ils proposèrent Bordeu ^, le
1 Avril 1776. Ibidem.
-<I1 s'appelle M. Sontoul, écrivait-elle à Abel de Vichy, et il demeure rue de l'Université, près de la rue de Beaune, à côté du pâtissier. On lui donne trois livres, ainsi qu'à tous les chirurgiens de coin de rue. » Arch. du marquis de Vichy.
•■* Théophile de Bordeu, né en 1722, mort en 1776, célèbre par sa science, et aussi par ses paradoxes et le cynisme de ses
plus fameux praticien de son temps, et elle s'y résigna « le poignard sur la gorge », sans illusion sur le succès de cette consultation. « J'ai cédé à l'amitié en voyant Bordeu, écrit-elle. Avant qu'il soit peu, la même amitié gémira de l'inutilité de ses secours. & Bordeu trouva les poumons attaqués et déclara l'état à peu près sans espoir^; toutefois, affirme Guibert à Julie, « il dit toujours que, si votre âme se détendait, si elle cessait de souffrir, vous guéririez ». Les nouveaux remèdes essayés n'amenèrent* point d'amélioration. Les forces déclinaient avec rapidité. Depuis le mois d'avril, elle ne quitte plus son lit. Son cercle se restreint encore : avec Guibert, qui vient matin et soir, et d'Alembert, toujours à son chevet, elle ne reçoit plus guère que Condorcet, Suard et madame Geofïrin. Cette dernière, relevant à peine d'une forte attaque d'apoplexie, demiparalysée, presque mourante elle-même, se traîne quotidiennement auprès de son amie, au grand attendrissement de mademoiselle de Lespinasse : « Quel plaisir douloureux j'ai eu en la revoyant ! s'écrie-t-elle. Ah ! elle m'a fait mal ; j'ai vu sa fin plus près que la mienne. Je n'ai jamais pu me rendre maîtresse de mes larmes ; elles m'ont surmontée devant elle ; j'étais désolée. » Lorsque, au début de mai, Suard dut aller passer quelques semaines en Angleterre, ce fut le cœur navré qu'il fit à Julie des adieux qu'il savait être les derniers : « Ce n'est pas que je la plaigne de mourir, mandait-il de Londres à sa femme ^ ; il y a longpropos. Il déplaisait foçt, pour cette raison, à mademoiselle de Lespinasse.
1 Lettre de Suard à madame Suard, 14 mai 1776. Arch. du château de Talcy.
temps que ses amis ne voiept dans la prolongation de sa vie qu'mie prolongation de malheur ; mais je la plains de souffrir, de languir, d'arriver à une mort prématurée par une longue continuité de douleur et de désespoir. Cette image m'obsède et obscurcit tout ce que je vois. &
Quant à Guibert, telle est son anxiété que c'est à peine si, dans ce mois de mai, il s'absente une fois quelques heures pour aller à Versailles, où l'appellent ses affaires. Le soir, quand il revient, il apprend que dans la journée la malade a failli succomber dans une crise ; il trouve un billet d'elle qu'elle a intitulé son testament de mort, et dont chaque mot éveille en lui l'épouvante et le repentir : « Votre testament de mort ! Ce mot m'a fait frémir. Hélas î votre lettre porte en effet l'empreinte de la mort ; ce sont les accents de l'agonie... Je vous aime, mon amie, je vous aime ; ces expressions sortent du fond de mon âme ; mes sanglots les interrompraient si vous étiez là ^ » C'est à son tour maintenant de faire appel à la pitié : « Votre lettre m'accable ; je ne suis pourtant point aussi coupable que vous l'imaginez. Je vous ai toujours aimée, je vous ai aimée du premier moment que je vous ai connue. Vous êtes tout ce qui m'attire, tout ce qui m'attache le plus au monde. Oui, — il faut le dire, puisque, descendant dans mon cœur, je vois que c'est ma plus intime pensée, — s'il fallait opter entre votre mort et celle de tout ce que je connais, je ne balancerais pas ! >
Il fut un temps où ces protestations, ces cris sortis du cœur eussent enivré de joie celle à qui ils s'adres-
1 Mai, neuf heures du soir. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert,
sent ; mais les souffrances de ce corps exténué sont parvenues au point où elles brisent les ressorts de l'âme, et c'est d'une voix éteinte qu'elle murmure un remerciement : « Je n'ai, en vérité, pas la force de tenir ma plume. Toutes mes facultés sont employées à souffrir. Je suis arrivée à ce terme de la vie où il est presque aussi douloureux de mourir que de vivre. Je crains trop la douleur ; les maux de mon âme ont épuisé toutes mes forces. Mon ami, soutenez-moi, mais ne souffrez pas, car cela devien- , drait mon mal le plus sensible. &
Sa « sensibilité », en effet, reste entière, et les bons procédés ne sont pas perdus pour son cœur. Un soir qu'elle est plus mal encore que de coutume, Guibert, deux fois dans la même nuit, fait prendre des nouvelles ; cet intérêt la touche aux larmes : « Mais cela est comme vous, sans mesure ! Envoyer la nuit deux fois ! Ah ! le meilleur et le plus léger de tous les hommes ! Oui, calmez-vous, je vous le répète, vous hâteriez mes maux ; les vôtres me font mal, bien mal. » — « Que je me calme, et vous mourez! réplique-t-il hors de lui. Votre journée a été affreuse, votre nuit va être terrible... Voyez un médecin, prenez du lait, puis que vous avez le pressentiment qu'il peut vous soulager. Je renvoie chez vous, je veux savoir comment vous vous trouvez. Il sera onze heures et demie ou minuit quand votre réponse m'arrivera; elle me trouvera éveillé et en larmes... Ah! mon amie, que ne voyez- vous le fond de mon cœur? Il vous toucherait; vous ne pourriez plus vous résoudre à mourir \ »
Ce funèbre dialogue se poursuivra jusqu'à la
1 Mai 1776. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
JULIE DE LESPINAvSSE 457
dernière heuie. Les lettres sont d'ailleurs maintenant le seul lien qui subsiste entre eux, car, depuis la crise que j'ai dite, Julie n'a plus voulu que Guibert entrât dans sa chambre ; madame de la Ferté-Imbault nous apprend le motif de cette interdiction : les convulsions, dit-elle \ avaient tordu et déplacé ses traits, défiguré entièrement son visage, et, par une coquetterie suprême, elle répugnait à laisser cette image dans les yeux du seul homme dont le souvenir eût pour elle quelque prix. Au moins compense-t-elle cette rigueur par des billets fréquents où elle donne cours à sa tendresse. Celui qu'elle écrivit dans l'après-midi du II mai devait sans doute, dans sa pensée, être l'adieu suprême ; il y règne une sérénité douce et sans amertume, où l'on sent déjà, croirait-on, l'auguste apaisement de la tombe : « Vous êtes trop bon, trop aimable, mon ami ; vous voudriez ranimer, soutenir une âme qui succombe enfin sous le poids et la durée de la douleur. Je sens tout le prix de ce que vous m'offrez, mais je ne le mérite plus. Il a été im temps où être aimée de vous ne m'aurait rien laissé à désirer. J'aurais voulu vivre ; aujourd'hui je ne veux plus que mourir... Je voudrais bien savoir votre sort ; je voudrais bien que vous fussiez heureux par votre situation, car vous ne serez jamais bien malheureux par votre caractère et par vos sentiments... Adieu, mon ami. Si jamais je revenais à la vie, j'aimerais encore l'employer à vous aimer, mais il n'y a plus de temps -. »
Elle eut encore quelques jours de répit, dont
^ Souvenirs inédits. Passiin.
-Lettre du ii mai 1776. Éd. Asse, et arch. du comte de V'illeneuve-rrufbert.
elle usa pour achever de régler ses affaires. Son testament désignait d'Alembert pour faire exécuter ses dernières volontés : elle lui écrivit le i6 mai une lettre destinée à être ouverte après sa mort : « Je vous dois tout, y lit-on \ je suis si sûre de votre amitié que je veux employer ce qui me reste de force à supporter une vie où je n'espère ni ne crains plus rien. Mon malheur est sans ressources comme sans consolation ; mais je sens encore que je dois faire effort pour prolonger des jours que j'ai en horreur... & Suivent des dispositions touchant ses manuscrits, ses lettres, ses papiers intimes, et une sorte de codicille contenant des legs qu'elle fait à ses amis. « Adieu, mon ami, conclut-elle. Songez qu'en quittant la vie, je trouve le repos que je ne pouvais plus espérer. Conservez le souvenir de M. de Mora comme de l'homme le plus vertueux, le plus sensible et le plus malheureux qui fût jamais... Adieu, le désespoir a séché mon âme et mon cœur ; je ne sais plus exprimer aucun sentiment. Ma mort n'est qu'une preuve de la manière dont j'ai aimé M. de Mora ; la sienne ne justifie que trop qu'il répondait à ma tendresse plus que vous ne l'avez jamais pensé. Hélas ! quand vous lirez ceci, je serai délivrée du poids qui m'accable... Adieu, mon ami, pour jamais. »
Cette même semaine vit l'arrivée du marquis Abel de Vichy. Mandé par un pressant message, il accourait vers sa sœur moribonde, pour l'assister jusqu'à son dernier souffle. Très croyant, chrétien pratiquant, il entreprit, seul contre tout l'entourage, de ramener à l'Église une âme qui depuis sa jeunesse en était éloignée, et son témoignage nous
1 Lettres inédites publiées par M. Charles Henry. Documents complémentaires.
apprend que ses efforts eurent plein succès. « Je Tai vue expirer, écrira-t-il au comte d'Albon \ et j'ai été assez heureux pour lui faire recevoir tous les sacrements, en face et en dépit de toute TEncyclopédie. Elle est morte dans les sentiments les plus chrétiens. f> Toutefois l'amour divin, en reprenant ses droits sur le cœur de Julie, n'en chassa point l'amour profane. Guibert jusqu'à la dernière heure occupa sa pensée. Écarté du lit d'agonie'par une sévère consigne, il passait ses journées dans la chambre de d'Alembert, faisant à chaque minute demander des nouvelles, suppliant que l'on fît appel à tous les médecins de Paris, tantôt suffoqué par les larmes, tantôt plongé dans un muet abattement l Ce désespoir, rapporté à Julie, portait le trouble dans son âme, en la rattachant, malgré elle, à cette vie qui l'abandonnait. Dans sa fiévreuse impatience de mourir, elle en arrivait à isouhaiter de n'être plus aimée, pour s'en aller plus aisément.
C'est sous l'empire de cette idée que, le mardi 21, ^à quatre heures de l'après-midi, elle demanda son ;écritoire, et que, soulevant sa main par un suprême ^effort, en caractères un peu tremblés, lisibles cependant, elle traça quelques mots à l'adresse de Guibert. Voici ce court billet ^ le dernier sorti de sa plume, où, parmi les obscurités d'ime pensée déjà vacillante, vibre un suprême écho de cette passion qui lui valut une heure de joie et deux ans de torture : « Mon ami, je vous aime ; c'est un calmant qui engourdit ma douleur. Il ne tient qu'à vous de le changer en poison, et de tous les poisons ce sera
1 Lettre du 28 mai 1776. Arch. d'Avauges.
2 Mémoires de madame Suard.
3 Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
46o JULIE DE LESPINASSE
le plus prompt et le plus violent. Hélas! je me trouve SI mal de vivre, que je suis prête à implorer votre pitié et votre générosité pour m'accorder ce secours. Il terminerait une agonie douloiureuse, qui bientôt pèsera sur votre âme. Ah! mon ami, faites que je vous doive le repos ! Par vertu, soyez cruel une fois. Je m'éteins. Adieu. »
Ces lignes écrites et cachetées, elle appela d'Alembert ; en quelques phrases à peine distinctes, murmurées plus qu'articulées, elle le remercia humblement de ses bontés, de son long dévouement, lui demanda pardon de son ingratitude. Ce langage, ce ton affectueux, dont il avait désappris la douceur, enhardirent sa timidité ; il tenta de l'interroger, de connaître enfin le secret d'une inexplicable conduite ; mais il était trop tard, elle n'avait plus la force « ni de parler, ni de l'entendre H ; ils ne purent que mêler leurs larmes. A l'approche de la nuit, elle eut un long évanouissement ; on la fit revenir avec quelques cordiaux ; elle ouvrit les yeux, se souleva : « Est-ce que je vis encore ? » fit-elle d'im air surpris. Depuis lors, elle ne parla plus. A deux heures après minuit, son souffle léger s'arrêta ; ce triste cœur, ce cœur ardent, cessa de battre et de souffrir.
Le lendemain 23 mai, les obsèques et l'inhumation eurent lieu dans l'église Saint-Sulpice. Son testament, daté de février, portait qu'elle voulait être « enterrée comme les pauvres, sans être exposée sous le porche ». Ce vœu fut respecté, et la cérémonie fut simple autant que brève. Le deuil était conduit par d'Alembert et Condorcet, qui
î Aux mânes de mademoiselle de Lespinasse, par d'Alembert. Passim.
passaient pour les deux amis les plus intimes de la défunte \ Guibert, confondu dans la foule, semblait accablé de douleur. Si sincère, si profonde que fût cette affliction, l'amant désespéré ne tua point le littérateur : la nuit même qui suivit ^ il prit sa plume et, d'un seul jet, il composa le long morceau, un peu diffus, ampoulé par endroits, d'ailleurs plein d'intérêt, de flamme et d'éloquence, qm fut publié par la suite sous le nom d'Éloge d'jEliza.
D'Alembert, par malheur pour lui, fut absorbé par d'autres soins. Exécuteur testamentaire, il avait pour premier devoir, d'après l'injonction de Julie, de classer ses papiers, de restituer certaines correspondances, et de brûler le reste. Au cours de cette triste besogne, il tomba sur le manuscrit où elle avait conté l'histoire de ses amours avec le marquis de Mora. Avant de le livrer au feu, il en parcourut quelques pages, et le rouleau s'échappa de ses mains... Ainsi Julie avait aimé Mora, aimé d'une tendresse sans égale, de toutes les forces de son être, avec tout son esprit comme avec toute son âme ! Et lui-même, d'Alembert, sans s'en être douté, avait cessé « depuis huit ans » d'être, comme il le dit, « le premier objet de son cœur » ^. Pour comble de chagrin, en examinant d'un coup d'œil les Uasses de lettres qu'il était chargé de détruire, il s'aperçut que, «dans cette multitude immense », elle n'avait pas « gardé une seule
1 Acte de décès de Mademoiselle de Lespiuass(î, publié par M. Asse dans sa notice sur Mademoiselle de Les pinasse et madame du Deffand. Les frais de l'entetTement, y compris « l'ouverture de la tête » exigée dans le testament, se montèrent au total à .414 livres.
'■^ Mélanges de madame Necker.
•' Aux mânes de madenwiselle de Lespinasse. Passim.
des siennes ». Une affreuse idée le saisit, dont plusieurs mois durant il devait rester obsédé. Depuis longtemps Julie ne Taimait plus ; peut-être même jamais ne l'avait-elle aimé ; en tout cas, dans ses affections, il ne venait qu'au dernier rang, après « dix ou douze autres & qu'elle lui préférait sans conteste ^ Toute sa tendresse, ses soins, ses sacrifices, tout avait donc été en vain. Il avait perdu auprès d'elle « seize années de sa vie » !
L'indignation, les premiers temps, domina presque Taffliction. Éperdu, suffoqué, il ressentit un irrésistible besoin de soulager son âme en l'épanchant dans celle qui, mieux que toute autre sans doute, lui semblait faite pour le comprendre ; et, par une ironie suprême, c'est Guibert qu'il élut pour recevoir ses confidences. Voici les passages essentiels de cette lettre ^ déplorable à coup sûr par le choix du destinataire, émouvante cependant par ce que l'on y sent d'angoisse, de déception et de douloureuse amertume : «... A l'égard de mon ingrate et malheureuse amie, qui l'était de tout le monde excepté de moi, que ne donnerais- je pas, monsieur, pour que votre amitié pour elle et pour moi ne se trompât point dans les assurances que vous me donnez de ses sentiments ! Mais malheureusement pour moi, malheureusement même pour sa mémoire, la voix publique ne s'accorde point avec la vôtre. Je crains bien que vous ne vous y réunissiez, si j'ai la force de vous instruire
1 Lettre de d'Alembert à Guibert du 29 juin 1776. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Lettre du 29 juin 1776. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert. — • A cette lettre était joint l'euvoi d'un petit secrétaire légué à Guibert par mademoiselle de Lespinasse et dont les tiroirs renfermaient ce qu'elle avait conservé de leur correspondance.
un jour de mille détails qui ne prouvent que trop combien la voix publique a raison, quoique le public les ignore et que vraisemblablement vous les ignorez vous-même... Plaignez-moi, monsieur, plaignez mon abandon, mon malheur, le vide affreux que je vois dans le reste de ma vie. Je l'ai aimée avec une tendresse qui va me rendre le besoin d'aimer nécessaire ; je n*ai jamais été le premier objet de son cœur ; j'ai perdu seize ans de ma vie, et j'ai soixante ans. Que ne puis-je mourir en écrivant ces tristes mots, et que ne peuvent-ils être gravés sur ma tombe !... Hélas ! elle est morte persuadée que sa mort serait un soulagement pour moi ; c'est ce qu'elle me disait la surveille de sa mort. Adieu, monsieur, j'étouffe, et je ne puis en écrire davantage. Conservez-moi votre amitié ; elle ferait ma consolation, si j'en étais susceptible ; mais tout est perdu pour moi, et je n'ai plus qu'à mourir. » Avec le temps, l'irritation tomba et laissa place à la douleur. Ni les consolations que lui prodiguèrent ses amis ^ ni la sympathie du public *, ni les
ï Tous les amis de d'Alembert, en effet, crurent devoir lui écrire pour s'associer à sa peine. Citons, parmi les plus illustres de ces consolateurs, Frédéric II, Voltaire, M. et madame Necker, etc.
2 Un mois après la mort de Julie, d'Alembert dut prononcer à l'Académie l'éloge funèbre de M. de Saci : « Il a profité, lit-on dans la Chronique de Métra, de la circonstance de la liaison de la marquise de Saint-Lambert avec M. de Saci, pour peindre la douleur qu'eut la première lorsqu'elle perdit ce respectable ami. Alors, comme échauffé par ce souvenir et cette ressemblance, il a peint avec les couleurs les plus énergiques les regrets d'une telle privation, il a dit combien elle faisait désirer de quitter cette vie, où l'on éprouvait tant de malheurs, pour se rejoindre à l'objet de son affection, et il a établi la nécessité, pour les cœurs frappés de tels sentiments, de la croyance à l'immortalité de l'âme... Le ton dont il a prononcé cette espèce de panégyrique, les larmes qui coulaient de ses yeux, ont fait partager son attendrissement à tous les spectateurs. » {Chronique de Métra, juin 1776.)
distractions du travail, rien ne parvint jamais à vaincre sa tristesse : «Il est profondément blessé, écrit Condorcet à Turgot^ et tout ce que j'espère pour lui, c'est un état supportable. ?> Par la suite cependant il rentra dans le monde, il fréquenta quelques salons, mais, au sortir des entretiens où sa parole brillante avait ébloui l'auditoire, il retrouvait son affreuse solitude et se comparait aux aveugles, «profondément tristes, dit-il, quand ils sont seuls avec eux-mêmes, mais que la société croit gais, parce que le moment où ils se trouvent avec les autres hommes est le seul moment supportable dont ils jouissent d.
C'est avec cette mélancolie profonde, mais avec un cœur apaisé, qu'il évoque désormais, dans le sanctuaire de sa mémoire, celle qui, malgré ses torts, fut, pendant tant d'années, le charme, l'intérêt, la douceur de sa vie. Pour nous qui, mieux instruits que lui sur son « ingrate et malheureuse » compagne, avons pu suivre jour par jour les phases de cette existence tourmentée et pénétrer profondément dans les repUs de cette conscience, ne devons-nous pas accorder à l'héroïne de cette histoire l'indulgence qu'on ne refuse guère aux créatures humaines dont l'âme intime nous est connvie et qu'il nous est loisible de juger d'après leurs sentiments plus que d'après leurs actes ? Elle a gravement péché sans doute, mais elle a cruellement expié ; et, si elle a beaucoup souffert, au moins a-t-elle beaucoup vécu. Peut-être ne fautil ni la condamner ni la plaindre.
1 Correspondance de Condorcet et de Turgot, publiée par M. Charles Henry.