CHAPITRE XIII
Ébranlement de la santé de mademoiselle de Lespinasse. — Son humeur se ressent de cet état de souffrance. — Procédés maladroits de Guibert envers elle. — Sa mystérieuse absence. — Irritation de Julie et première menace de rupture. — Entrevue clandestine de Guibert avec madame de Montsauge. — Fureur jalouse de Julie à cette découverte. — Lettre foudroyante. — Brouille de plusieurs mois. — Les amants se réconcilient, mais l'amertume subsiste. — Tentatives de Guibert vers la littérature. — Sages conseils qu'il reçoit de mademoiselle de Lespinasse. — La représentation du CannétoMe. — Julie le console de son échec. — Projets de mariage de Guibert. — Julie croit l'idée abandonnée. — Aveu inattendu de Guibert. — Sa fiancée, mademoiselle de Courcelles. — Bouleversement de Julie. — Scènes qui précèdent l'époque du mariage. — Départ de Guibert. — La bague brisée.
L'année entière qui suit la disparition de Mora est pour Julie de Lespinasse une année de troubles et de tempêtes. Le choc qu'elle a reçu a singulièrement ébranlé sa constitution délicate, et ce corps frêle est tourmenté par les plus pénibles souffrances, vertiges, douleurs de tête, perpétuelles insomnies dont d'énormes doses d'opium ne peuvent toujours triompher, spasmes nerveux et « convulsions ?>, qui la laissent presque a anéantie ». Cet état maladif est la cause et l'excuse des variations d'humeur dont sa volonté affaiblie n'est plus guère aujourd'hui maîtresse. Jamais elle ne fut ombrageuse, irritable à ce point. Tout la heurte,
la blesse et la met en méfiance ; sa jalousie, constamment en éveil, épie toutes les actions, toutes les paroles et jusqu'aux silences de Guibert ; et ce sont, sur le moindre indice, des insinuations, des reproches, souvent des scènes de colère et de Jarmes, auxquelles succèdent sans transition des transports de tendresse et des effusions passionnées. «Tant de contradictions, tant de mouvements contraires, sont vrais, et s'expliquent par ces mots : Je vous aime ^ & Cette phrase échappée de sa plume résume exactement cette période de sa vie.
Il faut convenir d'aillem*s que tout n'est pas injustifié dans les plaintes de Julie. Celui auquel, par un irrésistible élan, elle s'est donnée tout entière, sans retour, est, par ses qualités aussi bien que par ses défauts, l'opposé de ce qui convient à une nature aussi impressionnable et aussi exclusive. Noblement ambitieux, sincèrement convaincu qu'il a reçu mission de régénérer sa patrie, il ne voit dans le sentiment, la première fougue une fois passée, qu'une jouissance supérieure, une satisfaction délicate, à laquelle, en bonne justice, il ne peut ni ne doit sacrifier l'essentiel. Aussi, malgré la réelle affection qu'il professe pour Julie, l'admiration que lui inspire cette incomparable maîtresse, l'orgueil aussi qu'il tire d'une telle conquête, ne peut-il se résoudre à lui donner le meilleur de son temps. Souvent il se dérobe, élude un rendez- vous, reste des journées sans la voir, néglige, lorsqu'il s'absente, d'écrire pendant toute une semaine ; ou bien, en sa présence, il se montre distrait, et suit le fil de sa propre pensée sans
1 Lettre du 13 novembre 1774. Éd. Asse.
répondre à la sienne. Il fait preuve aussi quelquefois d'une inconcevable étourderie, oubliant de cacheter ses lettres, égarant, sans les lire, celles qu'il a reçues de Julie ^ Aucun de ces torts, comme on pense, ne passe inaperçu ; chacun d'eux laisse une meurtrissure.
Ces griefs cependant seraient encore aisément pardonnes, mis sur le compte du génie supérieur qui ne peut se plier aux petites exigences du cœur : « Vous savez bien, lui a-t-elle dit un jour avec une sorte de fierté, que nous sommes convenus que la sensibilité était le partage de la médiocrité, et votre caractère vous commande d'être grand. Vos talents vous condamnent à la célébrité ; vous n'êtes point fait pour cette vie douce et intérieure qu'exigent la tendresse et le sentiment. Il n'y a que du plaisir, et peu de gloire, à vivre pour un seid objet. » Ce qui, plus que jamais, la jette hors de mesure, l'exaspère jusqu'à la folie, c'est la pensée d'une infidélité, fût-elle toute passagère et purement platonique ; et c'est sur ce point que Guibert la met à la plus rude épreuve. Nous connaissons son goût pour l'entretien et pom: la société des femmes, l'avidité qu'il a de leurs éloges et sa faiblesse devant leur coquetterie. Nous savons aussi l'attachement qu'il a gardé pour madame de Montsauge, les relations suivies que, malgré la rupture, ils entretiennent tous deux. Avec ime maîtresse comme Julie, c'est un jeu difficile ; Guibert y déploie, disons-le, la plus insigne maladresse, tantôt s'efforçant sans succès de dissimuler les visites qu'il fait à son ancienne amante, tantôt en parlant à Julie en termes qui
1 Lettres de mademoiselle de Lespinasse des 30 octobre 1774, 3 septembre 1775, etc., etc. Éd, Asse.
ne peuvent manquer de provoquer son impatience.
Ne s'avise-t-il pas, un beau jour, de lui confier que madame de Montsauge est arrivée chez lui, à rimproviste, tandis qu'il cachetait un paquet, et qu'elle a lu le nom de Julie sur l'enveloppe : « De là ^ nous avons causé longtemps. Elle s'est plainte amèrement de mon abandon, de ma légèreté, de ces nouvelles liaisons que je formais sans cesse à ses dépens ; c'est ainsi qu'elle appelle la nôtre. On lui a dit que j'allais tous les jours chez vous, que j'y passais toutes mes soirées. Ce n'est pas l'amour, ce n'est pas la jalousie, qui lui font faire ces reproches ; mais elle avait compté sur mon amitié, elle l'avait regardée comme le repos de son cœur, le bonheur du reste de sa vie, et elle voit que je lui échappe. f> Suit l'éloge pompeux de la dame : « Elle a été très tendre, très sensible, très intéressante, et sans que, de ma part ni de la sienne, il s'y soit mêlé rien qui eût rapport à nos anciens sentiments... Elle a été pleine de raison, de philosophie, d'esprit. Je voudrais que vous l'eussiez entendue ! f> Le tout s'achève par ce petit tableau de ses rapports avec Julie : « Je lui ai répondu sur vous comme si vous aviez dicté mes réponses. Je lui ai dit que j'avais pour vous infiniment d'amitié, qu'il était impossible de vous voir sans le plus grand intérêt, que cet intérêt était beaucoup augmenté par l'excellente conversation que l'on faisait habituellement chez vous. Enfin, mon amie, vous auriez été très contente si vous m'aviez entendu. »
J'ai cité ces passages, parce qu'ils caractérisent
1 Lettre de juillet 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
un trait essentiel de Guibert, cette confiance en soi-même et cette espèce de fatuité candide, que l'habitude des succès de salon engendre, presque inévitablement, dans les âmes les plus hautes. Elien n'était plus propre à froisser la fierté, la délicatesse de Julie ^ Ces propos, et d'autres pareils, amenaient toujours des scènes et parfois des orages. Il serait fastidieux de donner le détail de tant de violentes querelles, suivies de raccommodements impétueux. Je me contenterai de notei' les plus graves de ces crises, et d'indiquer la gradation qui va finalement aboutir au plus terrible déchirement.
Au milieu de juiUet, Guibert quittait subrepticement Paris, sans en avoir prévenu Julie. Ce départ subit, ce mystère, inquiètent fort cette dernière : « Vous vouliez, lui dit-elle ^, ma faire un secret de votre voyage. Si c'était l'honnêteté qui en était l'objet, pourquoi craigniez- vous de me le dire? Et si ce voyage doit offenser mon cœur, pourquoi le fait es- vous ? Jamais vous n'avez avec moi l'abandon de la confiance... Je ne sais pas où vous êtes ; je suis dans l'ignorance de vos actions... » Guibert, dans la réalité, avait des raisons de se taire, car son absence était causée, comme on
1 < Vous vous faites un mérite, vous vous faites valoir de tout ce que vous ne faites pas pour madame de Montsauge, répond Julie au reçu de ces lignes ; mais, mon ami, cela est-il juste ? N'est-ce pas manquer de délicatesse que de vouloir que je vous sois obligée de ce que le partage n'est pas absolument égal. Mon ami, il y a entre elle et moi cette différence : elle vous a aimé, et moi je vous aime, près cela, il n'y a plus moyen de parler de sacrifice. » (Lettre de 1774, Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.)
- Lettre de 1774. Éd. Asse, et arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
l'apprendra tout à Theure, par un projet, vague encore, de mariage. Mais, embarrassé de son rôle, impatienté de ces reproches, il se tira d'affaire par un billet bref, ironique et sec, où mademoiselle de Lespinasse crut lire, sinon un congé dans les formes, au moins un désaveu des serments d'autrefois.
Bien que Guibert, cette fois, fût évidemment dans son tort, nous ne saurions lui en vouloir, car son injuste procédé nous vaut une lettre admirablement éloquente, où la tendresse déçue, l'orgueil blessé, la colère indignée, trouvent des accents dont, après un siècle écoulé, l'ardeur ne s'est pas encore refroidie. On en jugera par ces quelques extraits : « Je ne crois pas de me vie ^ avoir reçu une impression plus pénible, plus flétrissante que celle que m'a faite votre lettre ; et, avec la même vérité, je vous dirai que l'espèce de mal que vous m'avez fait ne mérite guère d'intérêt, parce que c'est mon amour-propre qui a souffert, mais d'une manière qui m'est tout à fait nouvelle. Je me suis sentie si humiliée, si accablée, d'avoir pu donner à quelqu'un l'effroyable droit de me dire ce que je lisais!... Mon cœur, mon amour-propre, tout ce qui m'anime, tout ce qui me fait sentir, penser, respirer, en un mot tout ce qui est en moi, est révolté, blessé et offensé pour jamais. Vous m'avez rendu assez de force, non pour supporter mon malheur — il me paraît plus grand et plus accablant que jamais — mais pour m 'assurer de ne pouvoir plus être tourmentée ni malheureuse par vous. Jugez et de l'excès de mon crime, et de la •grandeur de ma perte ! » C'est ici, pour la première
1 Lettre de 2774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
fois, qu'elle prononce le mot de rupture : « Si c'est là Texpression de ce que vous pensez et de ce que vous sentez pour moi, croyez au moins que je ne serai pas assez vile pour me justifier et pour demander grâce... C'en est donc fait ; soyez avec moi comme vous pourrez, comme vous voudrez ; pour moi, à l'avenir — s'il y en a im pour moi — je serai avec vous comme j'aurais dû toujours être, et si vous ne laissiez point de remords dans mon âme, j'espérerais bien vous oublier... Pourquoi donc me plaindre ? Ah ! pourquoi ? Parce qu'un malade qui est condamné attend encore son médecin, parce que ses yeux se lèvent encore vers les siens pour y chercher de l'espérance, parce que le dernier mouvement de la douleur est une plainte, parce que le dernier accent de l'âme est un cri ! »
Malgié l'attendrissement voilé qui perce dans ces dernières lignes, elle tient rigueur, les premiers temps, au repentir du coupable : «Ayez assez d'honnêteté pom* cesser de me persécuter, lui jettet-elle après son retour. Je n'ai qu'une volonté, je n'ai qu'un besoin, c'est de ne plus vous voir en particulier... Laissez-moi, ne comptez plus sur moi. Si je puis me calmer, je vivrai ; mais, si vous continuez vous aurez bientôt à vous reprocher de m'avoir rendu la force du désespoir. Épargnezmoi le chagrin et l'embarras de vous faire exclure à ma porte dans les heures où je suis seule. » Huit jours se passent ainsi, huit jours de fermeté stoïque ; puis, un matin, Guibert force sa porte, et elle tombe dans ses bras : « Quel horrible projet j'avais conçu! Ne plus vous voir! Cela serait impossible, vous le savez bien. Vous savez bien que, quand je vous hais, c'est que je vous
aime avec un degré de passion qui égare ma raison. &
Quelques semaines plus tard, c'est ime séparation nouvelle, plus facilement explicable que l'autre, puisque, cette fois, il s'agit pour Gui]3ert d'aller faire un séjour dans sa terre de famille, près d'un père et d'une mère dont il est la joie et l'orgueil. Les jours qui précèdent le départ, il se montre plus attentif, plus empressé, plus tendre, qu'il n'a jamais été : « Je suis poursuivi de pensées tristes, écrit-il à Julie ^ ; presque toutes vous sont relatives. Vous n'êtes pas heureuse, votre santé est languissante ; à peine êtes-vous rattachée à la vie. Vous l'êtes par un sentiment auquel vous n'avez jamais osé vous livrer tout entière, dont vos remords étouffent une partie, et que l'absence va peut-être tout à fait détruire. Je frémis de vous quitter dans cette situation ; mais mon père m'attend, il y a quinze jours que je devrais être parti... Que vos lettres, dit-il encore, me seront nécessaires ! Les miennes vous le seront-elles de même? Je les rendrai fréquentes comme si elles l'étaient. Cette occupation remplira bien mal le vide affreux que vont me laisser votre société, votre conversation, l'habitude que j'ai si doucement contractée de vous voir presque tous les jours. Je sens que cet intérêt et l'étude suffiraient à ma vie ; mon ambition s'est éteinte auprès de VOUS..O Jamais mon existence n'a été attachée plus fortement à aucune autre. J'ai eu des sentiments plus vifs, plus tumultueux ; je n'en ai point eu d'aussi doux, et sur lesquels j'aie de même
î Lettre de juillet 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
JULTE DE LESPINASSE 403
fondé mon bonheur. » Même note sentimentale et même musique de mots au début de Tabsencô : « Votre pensée ^ m'a occupé ; elle me suivra ainsi demain, après-demain, tous les jours. Devinez les premières lignes que j'ai lues ? Trois ou quatre de vos lettres, que j'ai dans mon portefeuille et qui ont échappé à votre barbare méfiance* Je les ai gardées sans scrupule :
Quiconque est soupçonneux invite à le trahir.
Adieu, mon amie, je vous écrirai de Rochambeau, de Chanteloup, de partout. C'est pour moi une consolation, un plaisir, im besoin. Je compte, aux mêmes titres, sur votre exactitude. »
A cette lettre, point de réponse, non plus qu'à celles qui lui succèdent. Grande est la surprise de Guibert. Dix jours plus tard seulement, le voyageur trouve à Bordeaux un billet « sec et froid », du ton dont on écrit « à im homme avec lequel on veut rompre tout commerce ''9. Point de griefs nettement articulés, mais des allusions inquiétantes et de dures épithètes, qui mettent Guibert fort mal à l'aise, comme il appert de sa réplique : « Je ne suis ni si faux ni si mallwnnête qu'il vous plaît de me supposer. J'ai été entraîné vers vous, et, en même temps que je l'étais, je ne vous ai pas caché ce qui m'attachait, me ramenait malgré moi à un autre objet. Vous avez vu mes combats, mes regrets, mes déchirements. Cette malheureuse position m'a souvent forcé à des réticences, à des mensonges, si vous voulez les appeler ainsi, dont
1 Lettre du 15 août 1774, datée de Chartres. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
■^ Lettre de Guibert du 27 août. Ibidem.
le principe n'a jamais été que de la délicatesse... Il m'arrive ce que j'avais si tristement et si souvent prévu ; vous finissez par me haïr ^ » La cause de cette rancune, on voit qu'il la soupçonne vaguement ; ce qu'il apprend bientôt achève de lever tous ses doutes : une heure après son départ de Paris, JuUe a reçu l'assurance, par une voie restée mystérieuse, que la veiUe, lorsqu'elle l'attendait, il passait toute l'après-dînée et la soirée entière en tête à tête avec madame de Montsauge ; c'est au prix d'un mensonge qu'il s'est efforcé de cacher ce rendez-vous suspect. « Je vis donc et je crus, dit-elle après avoir fait ce récit ^, tout ce qui pouvait m'affliger davantage. J'étais trompée, vous étiez coupable, vous veniez dans le moment même d'abuser ma tendresse !... Cette pensée soulevait mon âme ; je me sentais au comble du malheur ; je ne pouvais plus vous aimer ! » Dans sa première indignation, elle a fait le serment de cesser à jamais tout rapport avec le perfide, de ne même plus ouvrir ses lettres. Dix jours, elle s'est tenu parole, et si elle rompt aujourd'hui le silence, c'est pour exiger, coûte que coûte, une explication décisive et une confession sans réserve.
Nous possédons' la réponse de Guibert ^ à cet ultimatum. Elle est franche et sincère autant que malhabile, et peu faite, à coup sûr, pour panser la blessure de ce cœur ulcéré : « Que je suis fâché de tout le mal que je vous ai fait ! Je vous en ai fait, je ne prétends pas me justifier. Je vous ai
^ Lettre de Guibert du 27 août Arch. du comte de Vîlleneuve- Guibert.
2 Lettre du 25 août. Éd. Asse. — Cette lettre se croisa avec celle de Guibert que j'ai citée plus haut.
3 Lettre du 31 août. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
caché que madame de Montsauge était partie- le samedi au soir pour la Bretèche, que je Tavais vue. En effet, elle partit à neuf heures du soir. Je restai jusqu'à cette heure-là avec elle, et, vous l'avez deviné, je ne voulus pas en la quittant aller chez vous ; je rentrai chez moi. Je m'étais séparé d'elle avec attendrissement, et cette émotion était venue d'elle ; quelques larmes avaient mouillé mes yeux. Ce n'est plus que de l'amitié, me disait-elle, mais c'est de l'amitié vive, tendre, telle qu'elle aurait une peine mortelle si je pouvais jamais l'oublier... J'ai passé une partie de la nuit à m'examiner et à ne pas me comprendre, à sentir que je n'étais pas guéri et que cependant vous m'étiez chère... Quel labyrinthe que mon cœur! Quel dédale malheureux ! & Suit une dissertation confuse sur des « mensonges & qui sont, dit-il, plutôt des « réticences j>, et qui d'ailleurs lui coûtent si fort que, lorsqu'il les profère, « son visage et le fond de sa pensée font en même temps réparation à la vérité >. Il termine par ce trait, plus juste que rempli de tact, et qui blessa au vif la sensibilité chatouilleuse de Julie : « Eh ! grands Dieux, n'y a-t-il pas entre votre situation et la mienne des rapports qui doivent exciter votre indulgence ? Vous m'aimez, et votre âme est remplie de M. de Mora. Si je vous proposais de vous détacher de son souvenir, ce serait vous arracher la vie. Mon amie, nous sommes, vous et moi, d'étranges exemples de Tactivité du cœur humain. »
Le résultat de cette défense fut ce qu'on en pouvait attendre : une lettre foudroyante ^ annon-
1 Lettre du 3 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
4o6 JULIE DE LESPINASSE
çant une irrémédiable rupture. « Jusqu'à quel point j'ai été égarée et jetée au delà des bornes de la vertu, et naême de tout intérêt personnel !... Ce sacrifice, mon Dieu, quel en était l'objet? Un homme qui n'a jamais été à moi, et qui est assez cruel et assez malhonnête pour me dire qu'il m'a faite sa victime, sans m'aimer ! Après avoir trahi la vérité, après m'avoir trompée mille fois, il prend un plaisir barbare à prononcer une vérité qui m'avilit et qui me désespère. Oh ! Ciel, n'y a-t-il point de vengeance I Faut-il seulement se borner à haïr et à mourir !... d Longtemps, sur ce ton véhément, se poursuit le réquisitoire, passant de l'ardente invective à la plus amère ironie : « En ne me laissant que la ressource du désespoir, vous me dites que je vous dois de l'indulgence, vous vantez la délicatesse de votre sentiment, qui vous faisait me tromper et mentir du matin au soir. Mon Dieu, qu'il est cruel d'entendre une justification qui est un outrage de plus pour moi ! Cette passion, que vous prétendez qui vous ramène à un objet qui y répond si peu, cette passion si forte, si involontaire, vous a pourtant permis d'assurer à quelqu'un que vous n'étiez plus amoureux de cette femme, et que vous aviez l'âme si libre, si dégagée de tout sentiment, que votre désir le plus vif était de vous marier. Comment accordez-vous tout cela ? »
La fin de cette éloquente philippique dénonce un parti arrêté de brûler ses derniers vaisseaux : « Perdez donc cette lettre, suivant votre usage, ou gardez-la, si vous l'aimez mieux, pour la lire à cet objet qui vous est si cher et avec qui vous avez une conduite si délicate. En un mot, faites de ce que je vous dis l'usage qu'il vous plaira.
Je ne saurais plus rien craindre de vous. Vous n'avez été vraiment dangereux pour moi que lorsque j'ai pu vous croire sensible et vertueux. Adieu ; si un jour je puis vous coûter un regret et vous faire connaître le remords, je serai vengée ^ ! » Plus encore, s'il se peut, que cette fougueuse diatribe, les lettres ultérieures font présager la brouille définitive. Après quinze jours de silence et de réflexions, elle a repris possession de son âme, et elle juge les choses de sang-froid : « Je me suis recueillie ^ je suis rentrée en moi-même, je me suis jugée, et vous aussi, mais je n'ai prononcé que contre moi. » Elle voit clairement qu'elle a demandé « l'impossible » en prétendant fixer un homme jeune, séduisant, aimé de toutes les femmes ; elle reconnaît enfin son fol orgueil et son aveuglement ; aussi a-t-elle fait effort sur ellemême pour libérer son cœur d'un amour insensé ; elle y croit avoir réussi : « Non que je cesse jamais d'avoir de l'amitié pour vous et de l'intérêt pour votre bonheur, mais ce sera en moi un sentiment modéré, qui pourra, si vous y répondez, me faire goûter quelques moments de douceur, sans jamais troubler ni tourmenter mon âme. » Si sa main tremble en écrivant ces lignes, sa volonté est ferme et sa sincérité complète. On ne peut lire sans
1 La riposte de Guibert à cette vive attaque manifeste surtout la plus profonde surprise : « Votre lettre m'étonne et m'accable. J'en espérais une qui porterait quelque consolation et quelque plaisir dans mon âme ; vous m'outragez avec une dureté sans exemple !.., Vous me parlez de haine, et votre lettre en effet la respire... Adieu, vous me faites connaître les regrets, mais point les remords. C'est sans doute pour la dernière fois que vous m'écrivez. En effet, pour m' outrager, pour me dire que vous me haïssez, il vaut mieux m* abandonner tout à fait. Je m'adresserai à vos amis pour avoir des nouvelles de votre santé. » (Lettre du 10 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.)
2 Lettre du 15 septembre. Éd. Asse.
4o8 JULIE DE LESPINASSE
émotion de quelle façon digne et touchante eUe dit adieu à ses rêves de bonheur : « Je vous pardonne tout ce que vous pouvez m'avoir dit d'oftensant, et j'abjure, avec tout ce qui me reste de force et de raison, tout ce que je vous ai écrit dans les convulsions du désespoir. C'est aujourd'hui que je dépose dans vos mains ma profession de foi : je vous promets, je m'engage à ne plus rien exiger ni prétendre de vous. Si vous me conservez de l'amitié, j'en jouirai avec paix et reconnaissance, et, si vous veniez à ne pas m'en trouver digne, je m'en affligerais sans vous trouver injuste. Adieu, mon ami, c'est l'amitié qui prononce ce nom ; il n'en est que plus cher à mon cœur, depuis qu'il ne peut plus le troubler. »
Qu'elle ressente néanmoins dans toute son étendue la dureté de ce sacrifice, il suffit, pour n'en pas douter, de lire les confidences qu'en ce même temps elle fait à Condorcet ^ : « Quand on est arrivé à ce degré de dégoût qui fait qu'on se demande intérieurement et sans même le vouloir : à quoi bon ? Quand on n'a même plus le désir de changer de disposition et que, sans avoir l'activité de désespoir qui fait qu'on se donne la mort, on sent tous les soirs qu'on serait bien heureuse de ne pas se réveiller, alors, mon ami, on n'a plus le droit de juger rien ; on est de trop dans ce monde. » Si profonde que soit sa tristesse, sa résolution se maintient pendant de longues semaines, non cependant sans combats intérieurs, quelquefois même avec des retours avoués de tendresse. Une indisposition qui, pendant quelques jours, tient Guibert alité, la bouleverse et
1 Lettre d'octobre 1774. Lettres médites, publiées par M. Charres Henry.
Taffole : « Vous êtes malade, vous avez la fièvre. Oh, mon ami, ce n'est pas mon intérêt que cela réveille, c'est de Teffroi que cela me cause. Je crois que je porte malheur à ce que j'aime. » Les refus qu'il oppose à l'idée de rupture, certaines phrases d'un accent plus chaleureux que de coutume ^ la jettent aussi dans des perplexités cruelles : « Remettez-moi dans la bonne route, soyez mon guide. Je n'ose plus vous dire : je vous aime. Je n'en sais plus rien. Jugez-moi ; dans le trouble où je vis, vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. » Et quand il touche enfin au terme de son long voyage : « Je n'ose pas désirer votre retour, mais je compte les jours de votre absence. &
Ce retour même et la joie du revoir ne brisent pas, comme on pourrait croire, sa détermination. Elle le reçoit souvent, régulièrement ; les entretiens reprennent leur cours ; elle désire ses visites avec la même ardeur ; mais leur intimité redevient innocente, elle réfrène les fougueux transports, elle fuit les dangereux abandons ; et Guibert, étonné, déçu, cherche vainement à triompher de cette vertueuse résistance : « Mon Dieu, pouvez- vous donc toujours regarder l'amour comme un crime ? Pouvez- vous donc toujours ne vous abandonner <iu'à demi et passer votre vie à vous déchirer?...
^ < Je ne répondrai pas à ce que contiennent vos lettres, lui écrit Guibert le 19 octobre ; je n'y répondrai aujourd'hui que par un seul mot : Je vous aime. Votre amitié acquiert chaque jour de nouveaux droits sur moi. Non, mon amie, je me trompe, elle n'acquiert pas, elle a été presque tout de suite ce qu'elle est aujourd'hui. Je dirai d'elle comme de la mer, qu'elle reçoit toujours, mais qu'elle ne peut pas augmenter. » (Arch, du comte de Villeneuve-Guibert.)
Ne savez-vous pas que l'amour est comme le feu ? Il épure tout ; il n'y a de malhonnêteté que là où il n'est pas \ » Cette rhétorique est superflue ; ce n*est point par des raisonnements qu'il reconquerra sa maîtresse. Mais, pour le malheur de Julie, il dispose d'armes plus puissantes, le charme prenant de sa voix, l'éloquence magique de son verbe, l'irrésistible attrait qui émane de son être ; ou, pour mieux dire, Julie trouve en elle-même, dans sa nature brûlante, dans la passion qui la consume, le poison destructeur de son propre repos. Certain soir, une heure de faiblesse anéantit l'effet d'un long mois de courage ; et l'infortunée, le lendemain, proclamait sa défaite, par ce billet énigmatique que Guibert n'eut sans doute que peu de peine à déchiffrer "^ : « J. n. v... d.... p..
a.., q.. V... m' ! & {Je ne vous dirai pas que je
1 C'est dans la période qui suit le retour de Guibert que se place une altercation assez vive qui eut lieu au sujet des lettres de mademoiselle de Lespinasse. Après les avoir quelque temps demandées en vain, elle les réclamait, le i6 novembre, en ces termes comminatoires : < Je vous prie de me renvoyer demain matin, par le même commissionnaire qui vous remettra cette lettre et ce portefeuille, toutes les lettres que vous avez de moi, soit de votre voyage, soit d'avant votre voyage. Je m'en rapporte à votre conscience et à votre honneur pour n'en pas supprimer une ligne... J'ose employer une formule qui sera, pour la première et la dernière fois de ma vie, à mon usage envers vous : J* exige que vous me renvoyiez sur-le-champ toutes mes lettres. » Guibert se montra fort piqué de cette sommation : « Voilà vos lettres, répondit-il, les voilà, jusqu'à celle que vous m'écrivez pour les demander. Il vous importe peu maintenant de savoir quand vous me reverrez ; vous avez de moi tout ce que vous vouliez. Ce ne sera ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, si l*a£freux sentiment que votre procédé élève malgré moi dans mon cœur ne s'efface pas. Je crains bien que vous n'ayez ulcéré mon âme pour la vie. » Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
vous aime, ni que vous m'avez enivrée hier d'un sentiment que je voulais ne plus connaître. Ditesmoi, par surcroît, mon ami, que vous m'aimez !)
Leur liaison, de ce jour, entre dans une phase nouvelle. La honte que lui cause cette rechute, le sentiment qu'elle a de ce qu'elle appelle sa « lâcheté », arrêteront désormais sur les lèvres de Julie les paroles outrageantes, les sanglantes récriminations. La jalousie, sans doute, n'est pas morte en son cœur, et madame de Montsauge demeure son perpétuel tourment ; mais aux reproches et aux querelles succède une sorte de résignation, quelquefois ironique et toujours douloureuse. C'est sur ce ton qu'elle énumère un jour à son volage ami tout ce qu'elle a appris sur le programme de sa semaine : « Appliquez-vous ^ et écoutez-moi : Lundi, dîner chez M. de Vaines et souper chez madame de Montsauge ; Mardi, dîner au contrôle général et souper avec madame de M. ; Mercredi, dîner chez madame Geoffrin et souper chez madame de M. ; Jeudi, dîner chez le comte de Grillon, et souper avec madame de M. ; Vendredi, dîner chez madame de Châtillon, et souper chez madame de M. ; Samedi, dîner chez madame de M., et aller à Versailles après dîner, et revenir Dimanche au soir passer la soirée avec moi. » C'est à peine si, de loin en loin, il lui échappe un murmure de révolte, aussitôt réprimé : « Vous avez plus d'affaires ^ que la Providence, car vous veillez sur le bonheur de deux personnes ; il faut d'abord que madame de Montsauge soit contente, et puis je viens après, mais de bien loin, comme de
1 Lettre du 19 novembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve^ Guibert.
2 Lettre de 1775. Ibidem.
raison ; et je devrais dire comme la Chananéenne : Je me contenterai des miettes qui tomberont de la table de mon rnaitre. Mais, mon ami, cette morale, ce ton de l'Évangile, est d'une bassesse dont il n'y a qu'un chrétien qui puisse se contenter. Pour moi, qui n'aspire point au Ciel, je ne veux point me nourrir dans cette vie des miettes qui tombent de la table de personne. Bonjour. Si je vous vois^ je serai ravie ; si vous ne venez pas, je me dirai : il est mieux qu'avec m^i ; et cette pensée si douce me calmera sans doute. t>
Les disputes violentes, les réconciliations presque aussi agitées, dont on vient de lire le récit, ne sont pourtant, dans la liaison de ce couple mal assorti, que de tristes et trop fréquents épisodes. Entre deux périodes de tempête, il se produit des accalmies. Pareillement cultivés d'esprit, pareillement amoureux du beau, ils font alors trêve un moment aux questions personnelles, pour revenir à des idées plus hautes, à des occupations plus nobles et plus dignes d'eux-mêmes ; et mademoiselle de Lespinasse, comme il arrive chaque fois que la passion ne trouble plus son âme, redevient aussitôt l'amie utile et sage, la fine et lucide conseillère qu'admirent tous ceux qui vivent dans son intimité. Au point de cette histoire où nous sommes arrivés, c est dans le domaine littéraire qu'elle a l'occasion d'exercer, vis-à-vis de Guibert, ses dons charmants de goût, de tact et de bon sens, et elle lui rendrait à coup sûr les plus précieux services, si, par malheur, l'orgueil, le contentement de soi, l'encens de la flatterie, ne contrecarraient trop souvent l'effort de sa clairvoyante affection. Non que Guibert, rendons-lui cette justice, prenne sa
franchise en mauvaise part ; il appelle au contraire et provoque ses avis : « J'aime à me faire juger par vous, lui dit-il ^ ; vous savez me critiquer sans me blesser; votre amitié frotte toujours de miel les bords du vase. & Mais, s'il supporte la contradiction, il n'en fait jamais qu'à sa tête, comme elle l'observe un jour avec un mouvement d'impatience : «Je ne sais pourquoi je vous dis tout cela. Je devrais être rebutée de vous dire mon avis ; vous avez la bonté de l'écouter, mais de le suivre, jamais ^ ! »
La bonne opinion de soi-même qui est le propre de Guibert est, au reste, bien excusable ; je ne sais quel cerveau aurait pu résister aux effets du vin capiteux que lui versait, sans mesure et sans trêve, l'admiration de ses contemporains. C'était l'époque où, laissant pour un temps ses études sur l'art de la guerre, il s'orientait vers la littérature. Une période de paix prolongée ne lui permettant pas d'être un nouveau Turenne, il s'avisait d'être un nouveau Corneille \ Tout lui donnait à croire qu'il avait , réussi. Sa première tragédie. Le Connétable de Bourbon, colportée par l'auteur de salon en salon, soulevait des transports d'enthousiasme. Les hommes, électrisés, s'épuisaient en applaudissements ; les femmes tombaient en pâmoison * ; les princes de sang royal, le duc d'Orléans, le prince de Condé, sollicitaient l'honneur d'une
1 Lettre du 22 octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert,
2 Lettre du 26 août 1775. Ibidem.
^ < Nous lûmes ensemble hier, madame de Boufflers et moi, une lettre de Brutus à Cicéron, écrit Guibert à mademoiselle de Lespiuasse. Voilà du vrai bon, du vrai grand ! C'est du Corneille ! C'est ce que je voudrais être ! » (Lettre de 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.)
* Mélange'; de madame Necker.
audition particulière ; la Reine elle-même mandait le poète à Versailles, lui faisait lire le Connétable et s'en déclarait fanatique. L'art extraordinaire du lecteur, la musique de sa voix, ajoutaient sans doute au succès, mais Voltaire, à Ferney, subissait de loin le même charme, criait également au chefd'œuvre, proclamait publiquement la pièce « étincelante de beaux vers », toute « remplie de génie ». Sans d'ailleuis s'endormir sur ce lit de lauriers, le « sublime écrivain & entreprenait sur l'heure une deuxième tragédie. Les Gracques, dont il espérait des merveilles : «Je commence le second acte, et je suis parfaitement content du premier, annonçaitil sans modestie à mademoiselle de Lespinasse \ Les plus grandes richesses se présentent à moi dans ce sujet. Il y en a qui vous tourneront la tête I » Dans ce concert de louanges hyperboliques, Julie est à peu près la seule qui parle librement et qui lui dise la vérité. Sa judicieuse finesse a promptement discerné le point faible de ces ouvrages, le vice qui gâte irrémédiablement les réelles qualités d'éloquence et d'élévation qu'on ne peut refuser aux écrits de Guibert, et elle le reprend sans relâche, avec douceur et fermeté, sur cette incorrection de forme, cette impropriété de termes, cette négligence de versification, qui donnent à ses pompeuses tirades je ne sais quel air d'inachevé, de bâclé et d'improvisé. «Dites-moi, lui demande-t-elle ^, si vous vous accoutumez à vous hâter lentement, si vous vous résoudrez à faire comme Racine, qui faisait difficilement des vers. Mon ami, je vous impose le plaisir de lire, de relire tous les matins une scène de cette musique divine ; et puis vous
1 Lettre d'août 1774- Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
2 Lettre du 27 août 1774. Éd. Asse.
vous promènerez, vous ferez des vers et, avec le talent que la nature vous a donné de penser et de sentir fortement, je vous réponds que vous en ferez de fort beaux. & Il admet de bonne grâce ces critiques enveloppées et semble accepter ces conseils : « Vous seriez bien contente de moi. Je ne fais quelquefois pas quatre vers par jour. Je me rends fort difficile ; tout ira bien. Mon Dieu, le superbe sujet ^ ! & Mais la nature reprend vite le dessus et, de plus belle, sa plume recommence à « courir la poste », au grand chagrin de son amie. Une fois que, devant elle, il s'est laissé aller à « de petites et vilaines critiques & sur les faiblesses qu'il trouve dans La Fontaine : « Mon ami, répliquet-élle avec quelque vivacité, soyez difficile pour vous, avec vous, et ayez de l'indulgence pour ce qui est bon ; et surtout, pardonnez-moi d'avoir raison ^. »
Lorsque, en août 1775, à l'occasion des fêtes du mariage de madame Clotilde, Marie- Antoinette fait jouer Le Connétable au château de Versailles, avec Lekain, madame Vestris, des costumes, des décors qui coûtent trois cent mille hvres *, Julie refuse nettement de prendre part à cette solennité, pour laquelle tout Paris s'arrache les fauteuils et les loges : « Non, je n'irai point au Connétable ; je ne sais plus juger ni jouir de pareils plaisirs ; je prendrai le plus vif intérêt à vos succès, et j'en serai comblée. & C'est que, non sans raison, elle
1 Lettre du 30 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
2 Lettre du 26 octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
3 Sur cette représentation du Connétablg, on peut consulter, dans mon volume Gens d'autrefois, la notice intitulée ; Un grand homme de salons, pp. 237 et suiv.
4i6 JULIE DE LESPINASSÈ
redoute pour Guibert l'épreuve difficile de la scène, et elle le conjure à l'avance de ne jamais l'affronter de nouveau : « J'espère que vous reviendrez cette nuit, écrit-elle le grand jour, soit que vous soyez couvert de gloire ou abattu par un médiocre succès ; mais, quoi qu'il en puisse être, jurez donc de ne plus faire jouer de pièce, au moins celle-ci, qui sera connue, jugée, et qui, si elle vient à Paris, ne pourra qu'y perdre ^ » C'est qu'en effet, quand chacun présage un triomphe, elle est seule à concevoir des doutes : « Si vous êtes ^ dans le comble de la gloire, dites-le-moi, et, si vous n'étiez pas content, c'est à moi qu'il faut le dire aussi, parce que ce qui est vous est plus moi que moi-même. »
D'ailleurs, quand l'événement lui a donné raison, les nouvelles qu'elle reçoit — la mauvaise humeur de Louis XVI pendant la représentation, le jeu médiocre de Lekain, et le silence glacial qui a suivi le baisser du rideau — l'affligent plus que l'auteur lui-même, et c'est avec une infinie tendresse qu'elle le console de son échec ; mais elle n'en est que plus ardente à lui déconseiller de renouveler cette dangereuse expérience et d'en appeler du verdict de la Cour à la sentence du grand public. La Reine l'y poussait fort et, enhardi par cet encouragement, il retouchait sa pièce, changeait le dénouement "'', préparait tout pour une série de représentations nouvelles. La lettre par laquelle mademoiselle
1 Lettre du 26 août 1775. Éd. Asse.
2 Ibidem.
3 « J'ai de grands changements dans la tête pour le quatrième et le cinquième actes, mandait-il à Julie, car vous savez bien que Le Connétable se rejoue. Cela est contre votre avis, mais le moyen de s'en défendre, quand la Reine le demande comme elle Ta fait. Elle y a mis une grâce et une bonté auxquelles on ne résiste pas. » (Lettre du 27 octobre 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guîbert.)
de Lespinasse cherche à le détourner de cette résolution est admirable de logique, de justesse et de sens pratique. Faute de pouvoir la citer tout entière, j'en donne ici quelques fragments : « Je désapprouve les grands changements que vous faites dans Le Connétable, et voici mes raisons : remarquez qu'en changeant et bouleversant ainsi cette pièce, elle sera jugée de nouveau, et avec plus de sévérité que la première fois, et cela est juste. La première fois, vous aviez cédé à la volonté de la Reine, vous aviez annoncé que vous n'aviez jamais songé à la faire pour le théâtre ; dès lors voilà l'indulgence établie ; on vous sait gré de toutes les beautés qui sont en foule dans cette pièce, on loue votre talent, et si l'on se permet quelque critique sur le fond ou sur la diction de l'ouvrage, on ajoute : il ne l'avait pas fait pour être joué. Actuellement, mon ami, vous voilà avec toutes les prétentions d'un auteur ; vous êtes donc obhgé à beaucoup, cair il est bien démontré que c'est pour la faire jouer que vous avez fait tous ces changements à la pièce, et l'on ne doutera pas que ce soit vous qui ayez engagé la Reine à la redemander... Dans tous les cas, dit-elle plus loin, le seul changement qu'il fallait vous permettre, c'était d'employer tout votre temps à la pureté, à l'élégance et à la noblesse du style ; il fallait que tout le monde, en sortant de votre pièce, dît : Mais je ne la croyais pas si bien écrite, mais il n'y a ni négligence ni incorrection... Au lieu de cela, il y aura un déchaînement affreux, et, quel que soit le changement que vous ferez, je vous réponds qu'il tuera les beautés réelles de l'ouvrage... Mon
' Lettre du 9 novembre lyy^. Arch. du comte de Vîlleneuve- Guibert.
4i8 JULIE DE LESPINASSE
ami, vous me tueriez que je soutiendrais que j*ai raison. Et puis vous ferez comme vous voudrez, je m*en lave les mains ; mais je ne vous dirai point comme toutes ces dames qui savent louer et point sentir : Ah I que cela est beau ! Que cela a gagné au changement ! Que cela aura de succès ! Moi, je vous répéterai cent fois : non, cela n'aura pas de succès, précisément parce que c'est changé. »
Jamais il ne se vit plus juste prophétie. Jouée devant un public qui avait payé pour l'entendre, la pièce tomba à plat et ne se releva jamais. « Comment avez- vous trouvé Le Connétable ? demandaiton le lendemain à Chastellux. — Je l'ai trouvé d'un changement affreux. Au reste, dès la première fois, il était évident qu'il couvait une grave maladie. » Les salons firent chorus, et les mêmes gens qui la portaient aux nues n'eurent pas assez de quolibets pour la malheureuse tragédie. Dès lors, les rôles s'intervertissent ; c'est au tour de Julie à défendre la pièce contre ses détracteurs, à la défendre avec emportement, jusqu'à risquer la brouille avec certains de ses intimes ; car, avouet-elle avec ingénuité, « il me paraissait que c'était le comble de l'injustice et de l'insolence que d'oser vous juger. Je voudrais avoir le droit exclusif de penser mal de vous ! »
A prendre aussi chaudement l'intérêt de Guibert, à le soutenir envers et contre tous dans sa mésaventure, Julie avait quelque mérite et témoignait d'une belle obstination dans la fidélité, car elle traversait, à cette heure, la plus cruelle et la plus humiliante épreuve qui puisse atteindre une femme dans sa situation : voir l'homme qu'elle aime chercher, en pleine liaison, à se créer un foyer régulier et passer de ses bras dans ceux d'une
épouse légitime. Ce projet de mariage n'était pas, à vrai dire, une nouveauté pour mademoiselle de Lespinasse : déjà, l'année d'avant, au mois de septembre 1774, l'idée s'était produite avec une certaine persistance. C'était au début du séjour de Guibert dans la demeure de ses parents ; dans une lettre à Julie, il interrompait soudainement les protestations les plus tendres pour tracer un triste tableau de la situation des siens : « Mille peines ^ de détail m'assiègent ; le plaisir de me retrouver dans ma famille a été bien empoisonné, d Et il s'étend longuement sur les soucis dont il est accablé : les édits de l'abbé Terray qui menacent de ruiner son père, ses deux sœurs à marier avec de maigres dots, sa mère malade et inquiète de l'avenir, quelques dettes personnelles «que la vie de Paris augmente insensiblement tous les jours ». Il termine cette navrante peinture par ce trait, jeté en passant, comme d'une main négligente : a Dans la perplexité où je suis, avec l'avenir que j'entrevois, me marier est peut-être le seul moyen d'échapper à mes dettes, d'affermir la fortune de ma famille, de pouvoir lui devenir secourable. On a proposé à mon père des partis assez considérables en province ; je les ai refusés, j'aimerais mieux me tuer que d'habiter la province.» Point de réponse à cette invite ; mais, six semaines plus tard, il revient à la charge avec une plus grande précision : « Mon père ^ ne viendra à Paris que dans le mois de janvier. Il a un projet de mariage pour moi qui m'établirait dans ce pays-là. Je vous dirai cela ; je vous dirai toute ma situa-
1 Lettre du 9 septembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Giiibert.
'■^ Octobre 1774. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
tion ; vous me conseillerez, vous me servirez. » Et brusquement il passe à une proposition bizarre : cette héritière qu'il lui faudrait pour refaire sa fortune, pourquoi Julie elle-même ne la lui choisirait-elle pas ? « Si je suis forcé de prendre le parti de me marier, je voudrais que ce fût par vous, d
Sans doute Julie va-t-elle se révolter devant cette étrange ouverture, et l'on attend une scène plus violente encore que celles dont nous avons entendu les éclats. Goûtons cependant la saveur de ces lignes imprévues : « Vous ne devinerez ^ jamais ce qui m'occupe, ce que je désire : c'est de marier un de mes amis. Je voudrais qu'une idée qui m'est venue pût réussir... C'est une jeune personne de seize ans, qui n'a qu'une mère et point de père... On lui donnera en la mariant treize mille livres de rente ; sa mère la logera, la gardera bien longtemps, parce que son fils est un enfant. Cette fille ne peut pas avoir moins de six cent mille francs, et elle pourrait être beaucoup plus riche. Cela vous conviendrait -il, mon ami ? Dites, et nous agirons. » Si cette affaire échouait, elle connaît une autre famille où l'on serait « heureux d'avoir Guibert pour gendre & ; il est vrai que la fille n'a encore que onze ans, mais «elle est unique et elle sera bien riche ». Après cela, Julie n'est-elle pas fondée à écrire : a Convenez que les Çuiétistes et le sensible Fénelon ne pouvaient pas aimer Dieu avec plus d'abnégation ! »
Veut-on connaître le fin mot de cette surprenante complaisance ? C'est que cet échange de propos a lieu pendant la brouille dont j'ai parlé plus haut, au temps où mademoiselle de Lespi-
ï Lettre du 9 octobre 1774. Éd. Asse.
nasse se croit trahie et délaissée pour madame de Montsauge. S'il faut céder la première place dans les affections de Guibert, mieux vaut, pense-t-elle, pour l'occuper, ime femme légitime qu'ime maîtresse, une inconnue, que l'ancienne rivale abhorrée. Mais ce calcul ne survit pas aux craintes qui l'ont fait naître ; dès qu'elle reprend un faible espoir de reconquérir l'infidèle, elle change aussitôt de langage, et elle use toute son éloquence à détourner des voies matrimoniales celui qu'elle y encourageait naguère : « Mon ami ^ j 'en suis plus sûre que jamais : tout homme qui a du talent, du génie, et qui est appelé à la gloire ne doit pas se marier. Le mariage est un éteignoir de tout ce qui est grand et qui peut avoir de l'éclat. Si on est assez honnête et assez sensible pour être un bon mari, on n'est plus que cela. Et sans doute ce serait bien assez si le bonheur est là ; mais il y a tel homme que la nature a destiné à être grand, et non pas à être heureux. » Or, Guibert n'appartientil pas sans conteste à cette race supérieure ? « Diderot a dit que la nature, en formant un homme de génie, lui secoue le flambeau sur la tête, en lui disant : Sois grand homme, et sois malheureux. VoUà, je crois, ce qu'elle a prononcé le jour que vous êtes né ! »
Six mois coulent après cette première alerte, six mois pendant lesquels il n'est plus question de mariage ; Julie, rassurée sur ce point, croit l'affaire enterrée, quand, certain soir de mars, au cours d'une causerie tête à tête, une phrase échappée à Guibert déchaîne une agitation violente. Elle se contient pourtant, mais, dès qu'il
^ Lettre du 23 octobre. Arch. du comte de Villeneuve-Guibcrt.
Ta quittée, elle se jette sur sa plume, elle lui écrit sur l'heure ce qu'elle n'a pas osé lui dire : « Onze heures du soir. Mardi. — Vous souvenez-vous de ces mots : Oh ! ce n'est pas madame de Montsauge qite vous avez à craindre, mais... Et le ton avec lequel ils furent prononcés ! Et le silence qui suivit ! Et la réticence ! Et la résistance ! Mon Dieu, en faut-il tant pour porter le trouble et la douleur dans mon âme agitée ? Joignez à cela le désir que vous aviez de me quitta ; et pour qui étiez-vous si pressé ? Pouvais-je me calmer ? Je vous aimais, je souffrais, je m'accusais. f>
Vainement, le jour suivant, attend-elle une réponse ; Guibert se tait et fait le mort ; il n'explique pas les paroles ambiguës ; il oppose le silence à ces interrogations angoissées. Ce mutisme avive les soupçons ; elle pressent avec certitude qu'il se trame quelque chose, qu'un malheur encore inconnu va fondre sur sa tête ; c'est avec des sanglots qu'elle implore l'aveu redouté : « Mon ami ^ soyez de bonne foi, je vous en conjure. Que faut-il faire pour mériter la vérité ? Dites, rien ne me sera impossible ; écoutez le cri de votre âme, et vous cesserez de déchirer la mienne... Estimez-moi assez pour ne pas me tromper. Je fais serment, par ce qui m'est le plus cher, par vous, de ne jamais vous faire repentir de m'avoir dit vrai. Je vous aimerai du trouble, de la honte que vous m'aurez épargnés ; jamais vous n'entendrez un reproche... Mon ami, songez-y bien, vous seriez bien maladroit et bien malhonnête si vous manquiez cette occasion-ci de vous abandonner au besoin ou au penchant de votre âme ; songez que, de ce moment,
1 Mars 1775. Arclî. du comte de Villeneuve-Guibert.
il ne vous est plus permis de me laisser dans Terreur. Je vous ôte tout prétexte de me tromper, et, si vous m'abusiez, vous seriez trop coupable ! »
Adjuré, pressé de la sorte, Guibert parla enfin ; il lui dit le secret dont elle devait mourir. Son mariage était résolu, Tépoque presque fixée. Il épousait mademoiselle de Courcelles ^ une fille de diX'sept ans, jolie, intelligente, riche et de bonne naissance. Arrière-petite-fille de Dancourt ^, le célèbre auteur dramatique, elle avait des goûts littéraires et professait par suite une fanatique admiration pour le comte de Guibert. Ce projet de mariage était d'ailleurs presque vieux d'une année ; l'absence mystérieuse de Guibert, au mois de juillet précédent, n'avait d'autre motif qu'une première entrevue ; et si la réalisation avait alors dû être retardée, l'affaire n'était pas moins décidée en principe, et les rapports étaient restés suivis entre Guibert et les Courcelles. Un billet par lui adressé à sa future belle-mère, à la fin de l'automne de 1774, témoigne, dès ce temps, de son intimité dans la maison et de sa galante impatience : « Je
1 Alexandrine- Louise Bôutiûon des Hayes de Courcelles, née en 1758, morte en 1826, fille unique de Marc-Antoine Boutinon des Hayes de Courcelles, commissaire général des Suisses et Grisons, et de Louise- Chariot te- Françoise Valmalette de Morsan. Marc-Antoine de Courcelles avait une sœur, Thérèse Boutinon des Hayes, mariée à Alexandre Le Riche de la Popelinière. C'est la célèbre madame de la Popelinière, qui fut par Conséquent la tante de la comtesse de Guibert.
2 Florent Carton Dancourt, ou plutôt d*Ancourt (1661-1725), issu d'une famille noble, avait épousé par amour la fille du comédien La Thorillière, qu'il suivit quelque temps sur les planches, au désespoir de sa famille. Il se rangea ensuite, écrivit im grand nombre de pièces de théâtre, dont certaines demeurèrent longtemps au répertoire, et eut une grande réputation en sfjn temps.
suis engagé \ et j'en ai bien du regret. Je vais voir ces tableaux de Julien ^ avec mademoiselle de Lespinasse, M. d'Alembert, et je ne sais qui encore. Disposez de moi vendredi et samedi. Mon Dieu, que notre soirée d'hier a été charmante 1 Que je serai heureux quand ma vie sera composée de soirées pareilles ! &
Les détails que l'on vient de lire, Julie les ignora longtemps. Guibert lui représenta son mariage comme un simple acte de raison, une union de convenance, presque imposée par sa famille et récemment conclue. Le coup n'en fut pas moins terrible ; il semble qu'elle en fut d'abord comme écrasée. Le premier mot qui sortit de ses lèvres fut pour dire à Guibert : « Nous ne pouvons plus nous aimer. » Le second : « Je ne peux plus vivre. » — « Tout ce que je souffre, tout ce que je sens est inexprimable, écrit-elle le lendemain * ; il me paraît impossible de n'y pas succomber. Je sens l'épuisement de ma machine, et il me semble que je n'ai qu'à me laisser aller pour mourir. & Les jours suivants ne sont qu'un long et pénible débat entre son orgueil offensé qui lui commande de rompre, sa passion qui le lui défend, les instances de Guibert qui la supplient de rester son amie, et les scrupules de sa conscience au sujet de son aptitude à se contenter de ce rôle. « Comment voulez-vous * que je vous dise si je vous aimerai dans trois mois? Vous voudriez que, lorsque je vous vois, lorsque
1 Novembre ou décembre 1774. Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
2 Simon Julien, dit Julien de Parme, peintre alors estimé (173^1800).
3 Billet écrit à Guibert le lendemain de Taveu, Éd. Asse. * Lettre de mars 1775. Éd. Asse.
votre présence charme mes sens et mon âme, je puisse vous rendre compte de l'effet que je recevrai de votre mariage. Mon ami, je n'en sais rien, mais rien du tout... C'est l'habitude de ma vie, de mon caractère, de ma manière d'être et de sentir, en un mot, c'est toute mon existence qui me rend la feinte et la contrainte impossibles... Je sens bien, reprend-elle encore, que, si vous aviez à créer en moi une disposition, vous me formeriez un caractère plus analogue au parti que vous allez prendre. Ce n'est pas de la roideur et de la force qu'on veut trouver dans les victimes, c'est de la faiblesse et de la soumission. Oh ! mon ami, je me sens capable de tout, excepté de plier. J'aurais la force du martyre, j'aurais la force, le dirai-je, oui, la force du crime, pour contenter ma passion ou celle de qui m'aimerait ; mais je ne trouve rien en moi qui me réponde de pouvoir jamais faire le sacrifice de ma passion \ »
Si pitoyable est sa détresse, si aiguë sa souffrance, qu'elle en arrive presque à souhaiter l'approche de l'échéance fatale ; dans le fait accompli, peut-être trouvera-t-elle un peu de calme et de repos : « J'attends, je désire votre mariage l Je suis comme les malades condamnés à une opération : ils voient leur guérison, et ils oublient le moyen violent qui doit la leur procurer. Mon ami, délivrez-moi du malheur de vous aimer. » Toutefois lorsque, le i^'" mai, se signe le contrat, ce premier pas dans la voie de l'irréparable amène une crise de désespoir : « I.e voilà donc signé ^ cet arrêt ! Dieu veuille qu'il ait prononcé aussi sûre-
ï Arch. du comte de Vil leneuve-Guibert.
2 I^ttre de mars 1775. Éd. Asse.
3 Lettre du i« mai 1775. Éd. Asse.
ment pour votre bonheur qu'il a prononcé sur ma vie ! Mon ami, je ne puis plus soutenir ma pensée. Vous m'accablez ; il faut vous fuir, pour retrouver la force que vous m'avez ôtée... Ne faites plus rien pour moi. Votre honnêteté, vos bons procédés ne font qu'irriter ma douleur. »
Mille sentiments, mille désirs opposés, se heur» tent dans son âme ; elle n'est plus que contradictions. Un certain jour de mai, une folle envie la prend de connaître, de voir celle qui, sans s'en douter, est l'occasion, la cause et l'instrument de son malheur. Elle a su de Guibert qu'il attend chez lui, ce soir même, à sept heures, madame de Courcelles et sa fille ^ ; elle y arrive quelques instants plus tôt, s'installe pour les attendre, au grand effroi du maître du logis : « C'est donc pour me mettre au supplice, est-il sur le point de lui dire, pour épier mes mouvements, pour avoir ensuite de quoi vous abreuver de fiel et m 'accabler de reproches ! » Rien de tel ; la double visite se passe le mieux du monde. Julie se montre affable, gracieuse, « caressante » même, avec la jeune fiancée ; « le langage du Ciel est sur ses lèvres » ; mademoiselle de Courcelles est « enchantée » de cet accueil ; et Guibert, confondu, touché, reconnaissant, est tenté, comme il dit, « de tomber aux pieds » de Julie et de « lui demander pardon de ses efforts o. Un billet qu'il reçoit quelques instants après ne fait que redoubler sa surprise et sa joie : « J'ai trouvé cette jeune personne charmante, et bien digne de l'intérêt qu'elle vous inspire ; les manières, la figure et le ton de la mère sont également aimables et intéressants. Oui, vous serez heureux. f>
1 Tout ce qui suit est extrait d'une lettre de Guibert de mai 1775. Arch. du comte de Villeneuve-Guibert.
Le lendemain, soudaine volte-face, complet changement à vue. La grâce et la beauté de celle que Guibert a choisie exaspèrent jusqu'à l'injustice le cœur aigri de la femme délaissée, et elle accable l'inconstant sous une avalanche de reproches, contre lesquels il se débat avec une indignation légitime : « Vous me faites de moi, de ma conduite, un tableau qui fait horreur ! s'écrie-t-il \ Vous me mettez à côté de Lovelace et de tous les scélérats ! Vous me prêtez gratuitement le projet de vous tourmenter, de dévouer vos jours au malheur, de vouloir vous faire vivre d'une passion qui satisfait ma vanité. Vous dites que j'ai tourné et retourné le poignard dans vos blessures... Ainsi donc, je jouis de vos larmes, de vos convulsions, de vos projets de mourir, et de ce sentiment infortuné qui vous garrotte à la vie. Je m'en repais, et vous me faites l'âme d'un bourreau ! » Contre ces imputations outrageantes, il se défend pourtant avec quelque douceur : « Je me regarde, je descends dans mon cœur, et mon cœur me rassure. Non, je ne suis pas aussi coupable envers vous que vous le supposez... Je vous aime à présent, je vous ai aimée, et j'ai été entraîné. J'ai tâché de vous consoler ; j'aurais donné et je donnerais encore de mon sang pour vous ; voilà mes crimes. Relisez mes lettres, jugez-moi, replacez-vous dans toutes les circonstances où étaient votre cœur et le mien, et voyez si je suis un méchant. »
Ces protestations sont sincères. C'est que, dans la réalité, il n'a jamais compris et il ne comprendra jamais les contrastes, les soubresauts, les mouvements opposés de ce cœur tumultueux, de
1 Lettre de mai i775- Arch. du comte de Villeneuve- Guibert.
cette nature nerveuse, délicate et ardente, exaltée jusqu'à la folie, sensible jusqu'à la torture, si différente de celles qu'il a jusqu'alors rencontrées. La sécheresse, l'égoïsme, la « barbarie », dont Julie l'accusera jusqu'au seuil de la tombe, ne sont que la suite et l'effet d'un perpétuel malentendu. Guibert est de bonne foi quand, quelques mois plus tard, il confesse à Julie le trouble où elle jette sa pensée : « Votre âme est tantôt si active et si brûlante, tantôt si froide et si flétrie, toujours si douloureuse et si difficile à manier, qu'on ne sait plus comment traiter avec elle ^ »
Plus les semaines s'écoulent, plus l'époque du mariage est proche, plus la tête de Julie se monte et plus la fièvre la dévore. Elle réclame constamment Guibert, et elle ne peut supporter sa présence. Chaque parole d'affection est accueillie comme une insulte : « Je veux que vous sachiez qu'il n'est pas en mon pouvoir de souffrir la protection et la compassion. Mon âme n'a pas été façonnée à tant de bassesse. Votre pitié mettrait le comble à mon malheur ; épargnez-m'en l'expression. Persuadezvous que vous ne me devez rien, et que je n'existe plus pour vous. » Il est décidé que la noce s'effectuera le i^' juin au château de Courcelles, situé non loin de Gien, aux confins du Berri ; Guibert, dix jours avant cette date, y doit aller rejoindre sa fiancée. La veille de son départ, il reçoit un dernier billet, décousu, presque incohérent, dont chaque mot semble un cri d'angoisse : « Adieu, ne me voyez points J'ai l'âme bouleversée, et vous ne me calmez jamais. Vous ne connaissez ni le tendre
1 Lettre de septembre i775- Arch, du comte de Villeneuve- Guibert.
2 Lettre du 21 mai 177'?. Éd. Asse.
intérêt qui console et qui soutient, ni cette bonté et cette vérité qui inspirent de la confiance et qui rendent au repos une âme blessée et affligée profondément. Ah ! que vous me faites mal ! Que j'ai besoin de ne plus vous voir ! vSi vous êtes honnête, partez demain après dîner. Je vous verrai le matin, c'est bien assez. »
A l'instant du cruel adieu, Guibert fit présent à Julie d'une petite bague commandée à son intention, un simple cercle de cheveux retenus par quelques fils d'or, emblème de l'attachement fidèle qu'il lui gardait dans le fond de son cœur. Elle s'en montra touchée ; l'humble joyau fut à ses yeux plus beau et plus précieux, dit-elle, que « le Sancy » et que tous les diamants du Roi. Guibert à peine parti, elle passa la bague à son doigt : « Deux heures après, elle était rompue ! » écrit-elle \ Ce minime accident la glaça d'une surperstitieuse épouvante ; elle y crut voir un signe mystérieux, le symbole de sa destinée.
ï Lettre du lo juillet xyy^. Ibidem.